XXIX

Cannes, 17 février 1860.

Mon cher Panizzi,

C'est un drôle de temps que celui où nous vivons. Il y a tous les jours

quelque petite surprise ménagée aux oisifs. Que dites-vous du confrère

qu'on m'a donné à l'Académie française? Cousin à dit: «Je vote pour

saint Pie IX.» Thiers, Guizot, tous les burgraves ont voté pour

Lacordaire, se figurant que c'était une protestation bien capable de

contre-balancer la bataille de Solferino. Comment les orléanistes

sont-ils si bêtes? Nous les avons connus autrefois bien différents. Ils

ne savent pas l'effet que produit leur absurde palinodie dans le public.

Pour le peuple, la conduite de l'empereur avec le pape est la seule qui

convienne à un souverain, et elle lui a donné une recrudescence de

popularité.

On parle beaucoup en ce moment d'une pétition au Sénat rédigée par Vitet

ou par Villemain, on n'a pu me dire lequel, et signée par cinquante ou

soixante noms consulaires, dans laquelle on demande la conservation des

États du Saint-Siège. Tout étant possible aujourd'hui en fait

d'absurdité, je crois à celle-ci jusqu'à preuve du contraire, et je me

fais une fête d'entendre la lecture de ce factum, qui, étant rédigé par

cinquante gens d'esprit, doit être des plus extravagants. J'ai vu, par

contre, la lettre de Salvagnoli à Sa Sainteté pour la remercier de son

concordat, et la circulaire de Thouvenel. L'une et l'autre ont dû vous

amuser, je pense.

En fait de cancans, on nous dit que Garibaldi a épousé une fille qui

s'est trouvée grosse de cinq mois le jour de la noce. Est-ce une

vengeance du pape, et quelque monsignor a-t-il pris soin de laver ainsi

les injures de l'Église? ou, comme cela est fort probable, est-ce tout

simplement un canard?

Que faut-il penser des velléités de conquête et d'intervention en faveur

du pape de la part du roi de Naples? Il paraît que cela donne à Paris

une certaine inquiétude; non pas, bien entendu, quant au résultat, mais

la question est déjà bien assez grosse pour qu'il ne soit pas désirable

qu'elle prenne encore d'autres proportions. Si cela continue, on pourra

revoir le fameux souper de Venise, où Candide mangea avec une

demi-douzaine de rois détrônés. Les Espagnols, à qui leurs lauriers

d'Afrique montent la tête, prennent aussi des airs protecteurs à

l'endroit de notre saint-père le pape, et prétendent lui envoyer une

armée pour l'aidera reconquérir les Romagnes. Tout cela n'est pas très

dangereux.

Je ne crois pas davantage aux préparatifs belliqueux des Autrichiens

dans la Vénétie. Le baron de Bunsen, que vous aurez assurément connu à

Londres, et qui est à Cannes depuis quelques mois, nous fait un fort

triste tableau de la situation de l'Autriche. Il dit qu'il n'y a pas une

seule province, la Bohême et le Tyrol compris, qui ne soit devenue aussi

_disloyal_ que la Hongrie, grâce aux sottises du gouvernement et au

caractère entêté et méchant du jeune empereur.

Je suis à Cannes jusqu'à la fin du mois. Je serai à Paris du 1er au 5 de

mars. Ne nous ferez-vous pas une visite à Pâques? Si vous aviez envie de

causer avec un certain personnage que vous savez, le moment ne serait

pas mal choisi; seulement je suppose que tout sera décidé alors.

Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis de

Londres.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 34 / 152 题