Paris, 29 avril 1859.
Mon cher ami,
Nous sommes une drôle de nation! Je vous écrivais, il y a quinze jours,
qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voulût la guerre, et je crois
avoir dit la vérité.
Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est
réveillé. C'est maintenant un enthousiasme qui a son côté magnifique, et
aussi son côté effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est
plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme
pour le bal. Avant-hier, ils écrivaient à la craie sur leurs wagons:
«Trains de plaisir pour l'Italie et Vienne.» Lorsqu'ils traversent les
rues pour aller aux embarcadères, on les couvre de fleurs, on leur porte
du vin, on les embrasse, on les adjure de tuer le plus d'Autrichiens
qu'ils pourront. Le régiment des zouaves de la garde a reçu son ordre de
départ, il y a huit jours. Ils se sont écriés: «Voilà la guerre, plus de
salle de police!» et le régiment a disparu pour deux jours. Il
s'agissait de dire adieu à toutes les cuisinières de sa connaissance. Au
moment du départ, pas un homme n'a manqué, chacun avec un bouquet de
lilas au bout de son fusil.
Il y a dans cette gaieté française un élément de succès considérable.
Nos gens se croient sûrs de vaincre, et c'est beaucoup à la guerre.
L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient
des chevaliers errants allant combattre pour leur dame. Je tiens les
Autrichiens pour de très braves soldats; mais chacun des nôtres
s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces
idées-là. Le général Allard me jurait hier soir que nous avions déjà
cent mille hommes au delà des Alpes. Nous aurons sept cent mille hommes
sous les armes le 15 du mois prochain. Le 1er juin, toute l'artillerie
sera pourvue de nouveaux canons rayés.
Enfin, bien que lents à prendre nos mesures, nous avons le talent de
bien faire en nous pressant, et, chaque jour, nous gagnons quelque
chose. Le général Mac-Mahon écrit qu'il n'a jamais vu réception pareille
à celle qu'on lui a faite à Gênes. Il n'y a pas jusqu'à un bataillon de
Kabyles qui n'ait été littéralement couvert de fleurs par les dames. Je
pense que ces honnêtes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce sont,
d'ailleurs, de rudes gaillards.
Hier soir, on annonçait l'acceptation par l'Autriche de la médiation
anglaise, _et la prise en considération_ par l'empereur. Je crois
néanmoins la guerre inévitable. Quitter l'Italie maintenant est
impossible, à moins de grandes concessions de la part de l'Autriche.
Lord Cowley, avec qui j'ai dîné hier chez M. Baring, était impénétrable;
mais il était facile de voir qu'il ne croyait pas à la possibilité d'un
dénoûment pacifique.
L'important, c'est d'être uni, honnête et modéré, de faire des
cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours d'_ogni modo_ sans penser
à vendre sa peau et surtout à la partager. Si vous pouvez persuader aux
Italiens d'être sages, tout ira bien, j'espère.
Notre pauvre impératrice a les yeux gros comme des oeufs; mais elle
paraît pleine de résolution et de dévouement. Elle dit adieu en pleurant
aux régiments qui partent, qui la saluent de hourras frénétiques; et les
boursiers mêmes se sentent émus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant
les gardes défiler. Si l'Angleterre ne se mêle pas trop tôt de la
querelle, j'espère que nous aurons bientôt, rendu possible une paix
avantageuse à l'Italie.
Les banquiers et les beaux messieurs déplorent toujours le funeste
entraînement; mais la masse est pour la guerre. L'empereur est plus
populaire qu'il n'a jamais été. Un ouvrier disait: «_Moustachu_ est le
plus fort; il a les papiers de son oncle.»
Adieu, mon cher Panizzi. Prêchez les Anglais. Empêchez-les de croire à
l'ambition de l'empereur et persuadez-les que les Italiens sont _gente
de razon_, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigéner. Mille
amitiés et compliments au Museum.