XIII

Paris, 12 mars 1859.

Mon cher Panizzi,

Me voici de retour à Paris depuis quelques jours et regrettant déjà mon

soleil de Cannes, qui n'est pas moins beau que celui dont nous avons

senti la chaleur aux bords de l'Arno.

Que dites-vous de ce qui se passe? Lord Cowley vous a-t-il conté ses

conversations avec Sa Majesté impériale et royale apostolique? Quant à

moi, je ne sais rien. On est à la paix depuis vingt-quatre heures, ce

qui rend très probable que demain on sera belliqueux. Ce qu'il y a de

certain, c'est que les descendants de Brennus ne sont guère d'humeur à

prendre le Capitole, n'y eût-il que leurs anciennes ennemies les oies

pour le garder. Louis-Philippe, pendant dix-huit ans, a prêché à ce

peuple-ci le culte des intérêts matériels, et notre vieux sang gaulois

s'est gâté. On est d'une poltronnerie incroyable. Vous noterez que le

danger, malheureusement très réel, celui d'une révolution nouvelle, est

ce qui préoccupe le moins. On ne pense qu'à l'effet que la guerre peut

produire sur les fonds et les actions de chemins de fer. Il va sans dire

que la gloire et l'humanité, c'est à quoi personne ne songe.

L'empereur se montre assez touché de la lâcheté générale, et il nous dit

notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le méritons bien.

L'armée heureusement est dans de tout autres dispositions. Tous les

officiers voudraient être à l'avant-garde, pour être des premiers à voir

les _donne_ et manger du macaroni. On dit que, du côté des Autrichiens,

il y a aussi beaucoup d'ardeur belliqueuse, et, ce qui est fâcheux,

toute l'Allemagne reprend les colères de 1813, sauf peut-être les

socialistes, qui sont des alliés dont nous nous passerions parfaitement.

Je crois que l'empereur veut la guerre, mais il n'est pas pressé de la

faire.

Probablement il espère que cette paix armée, qui existe en ce moment,

ruinera l'Autriche et qu'il trouvera peut-être les moyens de s'assurer

la neutralité de la Prusse et celle de l'Angleterre. C'est là le grand

point. Y parviendra-t-il? Notre mauvaise réputation de conquérants rend

notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous

jouons bien gros jeu. Nos généraux ne sont pas aussi forts que celui qui

commandait l'armée française en 1796. Cependant je ne crois pas qu'ils

en aient à combattre de supérieurs. Nos soldats valent bien mieux que

les Autrichiens; mais l'argent, mais l'Europe, mais les Italiens! Que

faire de Mazzini? Le fusiller, d'accord; mais que dire aux gens qui

voudraient étriper le cardinal Antonelli ou le roi Bomba[3]? N'est-il

pas à craindre que, après le premier succès, nous n'ayons des alliés qui

nous embarrassent au dernier point? Entre nous il me semble que deux

pots de terre vont se heurter, et il se pourrait bien que, dans quelque

temps, il ne restât que des tessons sur la place.

[Note 3: Sobriquet sous lequel on désignait le roi de

Naples, Ferdinand II.]

Vos Anglais ont une méchante attitude. Lord Palmerston, qui voulait

mettre le feu aux poudres il y a quelques années, a bien changé de

langage, et, jusqu'aux radicaux, je ne vois partout que mauvais

vouloir.

On fait ici sous main de grands préparatifs. On ramène d'Afrique les

vieux soldats, on a changé tout le matériel de l'artillerie, et l'on a

trois cents pièces nouvelles attelées, avec lesquelles on emporte,

dit-on, à coup sûr, la tête d'une mouche à trois kilomètres de distance.

Si l'on avait au moins l'ardeur qu'on avait au moment de la guerre

d'Orient, j'aurais quelque espoir; mais l'abattement de nos financiers

et la couardise des bourgeois sont un peu beaucoup effrayants.

Il va paraître en Belgique un charmant pamphlet d'About qui vous

divertira fort. Notre saint-père le pape et son cardinal y sont arrangés

de main de maître. Cela s'appelle _la Question romaine_ et ressemble

beaucoup à un pamphlet de feu M. de Voltaire, auteur qui avait du bon.

Lorsque vous n'aurez rien à faire, dites-moi comment va la

démocratisation de l'Angleterre. Malheureusement les idées de politique

généreuse ne vont pas du même train.

Adieu, mon cher Panizzi. Je crains fort que nous ne nous rencontrions

pas à Venise l'automne prochain. On m'annonce du vin de Schiraz. Je

crains que ce ne soit de la drogue.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 17 / 152 题