A bord du vaisseau de Périclès, dans la rade de Mitylène. Une tente sur
le pont avec un rideau.--On y voit Périclès sur une couche. Une barque
est attachée au vaisseau tyrien.
_Entrent_ DEUX MATELOTS _dont l'un appartient au vaisseau tyrien et
l'autre à la barque_; HÉLICANUS.
LE MATELOT TYRIEN, à _celui de Mitylène_.--Où est le seigneur
Hélicanus?--Il pourra vous répondre.--Ah! le voici.--Seigneur, voici une
barque venue de Mitylène dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui
demande à se rendre à bord. Quels sont vos ordres?
HÉLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le désire. Appelle quelques nobles
Tyriens.
LE MATELOT TYRIEN.--Holà! seigneurs! le seigneur Hélicanus vous appelle.
(Entrent deux seigneurs tyriens.)
LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle?
HÉLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir à bord, je vous prie
de le bien accueillir.
(Les seigneurs et les deux matelots descendent à bord de la barque, d'où
sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa suite, ceux de Tyr et les
deux matelots.)
LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voilà celui qui peut vous répondre sur
tout ce que vous désirerez.
LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux vous protègent.
HÉLICANUS.--Puissiez-vous dépasser l'âge où vous me voyez et mourir
comme je mourrai.
LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--Étant sur le rivage à
célébrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce noble vaisseau et je suis venu
pour savoir d'où vous venez.
HÉLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi?
LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville.
HÉLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il porte le roi qui,
depuis trois mois, n'a parlé à personne et n'a pris que la nourriture
nécessaire pour entretenir sa douleur.
LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige?
HÉLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter; mais le motif
principal de ses chagrins vient de la perte d'une fille et d'une épouse
chéries.
LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir?
HÉLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera inutile; il ne veut
parler à personne.
LYSIMAQUE.--Cependant cédez à mon désir.
HÉLICANUS, _tirant le rideau_.--Voyez-le, seigneur.--Ce fut un prince
accompli jusqu'à la nuit fatale qui attira sur lui cette infortune.
LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent! salut, royale
majesté.
HÉLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas.
PREMIER SEIGNEUR DE MITYLÈNE.--Seigneur, nous avons à Mitylène une jeune
fille qui, je gage, le ferait parler.
LYSIMAQUE.--Bonne pensée! sans questions, par le doux son de sa voix et
d'autres séductions, elle attaquerait le sens de l'ouïe assoupi à demi
chez lui. La plus heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec
ses compagnes dans le bosquet situé près du rivage de l'île.
(Lysimaque dit deux mots à l'oreille d'un des seigneurs de la suite qui
sort avec la barque.)
HÉLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais nous ne rejetterons
rien de ce qui porte le nom de guérison.--En attendant, puisque nous
avons fait jusqu'ici usage de votre bonté, permettez-nous de vous
demander encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin de
nous manquer, nous fatigue par sa vétusté.
LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous ne pouvons vous
refuser sans que les dieux justes ne nous envoient une chenille pour
chaque bourgeon afin d'en punir notre province; mais, encore une fois,
je vous prie de me faire connaître en détail la cause de la douleur de
votre roi.
HÉLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais, voyez,
je suis prévenu.
(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau tyrien,
un seigneur de Mitylène, Marina et une jeune dame.)
LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoyé chercher. Soyez la
bienvenue.--N'est-ce pas une beauté céleste?
HÉLICANUS.--C'est une aimable personne!
LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'étais sûr qu'elle sortît d'une race
noble, je ne voudrais pas choisir d'autre femme et me croirais bien
partagé.--Belle étrangère! nous attendons de vous toute votre
bienveillance pour un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous
pouvez l'amener à nous répondre, pour prix de votre sainte assistance,
vous recevrez autant d'or que vous en désirerez.
MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa guérison, pourvu
qu'on nous laisse seules avec lui, ma compagne et moi.
LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la fassent réussir.
(_Marina chante_.) A-t-il entendu votre mélodie?
MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardées.
LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler.
MARINA.--Salut, sire. Seigneur, écoutez-moi.
PÉRICLÈS.--Eh! ah!
MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais n'appela les yeux
sur elle, mais qui a été regardée comme une comète. Celle qui vous
parle, seigneur, a peut-être souffert des douleurs égales aux vôtres, si
on les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu mon étoile
funeste, j'étais née d'ancêtres illustres qui marchaient de pair avec de
grands rois; le temps a anéanti ma parenté et m'a livrée esclave au
monde et à ses infortunes. (_A part_.) Je cesse; cependant il y a
quelque chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout bas: Continue,
jusqu'à ce qu'il réponde.
PÉRICLÈS.--Ma fortune, ma parenté, illustre parenté, égalant la
mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit?
MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez ma parenté, vous me
regarderiez sans courroux.
PÉRICLÈS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore les yeux vers moi.
Vous ressemblez...--Quelle est votre patrie? êtes-vous née sur ce
rivage?
MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis venue au monde
d'après les lois de la nature, et ne suis pas autre que je parais.
PÉRICLÈS.--Je suis accablé de douleur et j'ai besoin de pleurer. Mon
épouse était comme cette jeune fille, et ma fille aurait aussi pu lui
ressembler. C'est là le front de ma reine, sa taille mince comme celle
du souple roseau, sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre
précieuse et ses douces paupières, sa démarche de Junon, sa voix qui
rendait l'oreille affamée de l'entendre.--Où demeurez-vous?
MARINA.--Dans un lieu où je ne suis qu'étrangère: d'ici vous pouvez le
voir.
PÉRICLÈS.--Où fûtes-vous élevée, où avez-vous acquis ces grâces dont
votre beauté relève encore le prix?
MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous semblerait une
fable absurde.
PÉRICLÈS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut sortir de ta
bouche; tu parais modeste comme la justice, tu me sembles un palais
digne de la royale vérité. Je te croirai, je persuaderai à mes sens tout
ce qui paraîtrait impossible, car tu ressembles à celle que j'aimai
jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai voulu te
repousser (au moment où je t'ai aperçue), que tu avais une illustre
origine?
MARINA.--Oui, je l'ai dit.
PÉRICLÈS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que tu as dit aussi
que tu avais souffert de nombreux outrages, et que tes malheurs seraient
égaux aux miens s'ils étaient connus et comparés.
MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pensée ne m'assure être
véridique.
PÉRICLÈS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullième partie de mes
maux, tu es un homme, et moi j'ai faibli comme une jeune fille:
cependant tu ressembles à la Patience contemplant les tombeaux des rois
et désarmant le malheur par son sourire. Qui furent tes amis? comment
les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge? Fais ton récit; viens
t'asseoir à mon côté.
MARINA.--Mon nom est Marina.
PÉRICLÈS.--Oh! je suis raillé, et tu es envoyée par quelque dieu en
courroux pour me rendre le jouet des hommes.
MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais.
PÉRICLÈS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu'à quel point tu
m'émeus en t'appelant Marina.
MARINA.--Le nom de Marina me fut donné par un homme puissant, par mon
père, par un roi.
PÉRICLÈS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est Marina?
MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour ne plus troubler la
paix de votre coeur, je vais m'arrêter ici.
PÉRICLÈS.--Êtes-vous de chair et de sang? votre coeur bat-il?
n'êtes-vous pas une fée, une vaine image? Parlez. Où naquîtes-vous? et
pourquoi vous appela-t-on Marina?
MARINA.--Je fus appelée Marina parce que je naquis sur la mer.
PÉRICLÈS.--Sur la mer! et ta mère?
MARINA.--Ma mère était la fille d'un roi; elle mourut en me donnant le
jour, comme ma bonne nourrice Lychorida me l'a souvent raconté en
pleurant.
PÉRICLÈS.--Oh! arrête un moment! voilà le rêve le plus étrange qui ait
jamais abusé le sommeil de la douleur. (_A part_.) Ce ne peut être ma
fille ensevelie.--Où fûtes-vous élevée? Je vous écoute jusqu'à ce que
vous ayez achevé votre récit.
MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux me taire.
PÉRICLÈS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant
permettez.--Comment êtes-vous venue ici? Où fûtes-vous élevée?
MARINA.--Le roi mon père me laissa à Tharse. Ce fut là que le cruel
Cléon et sa méchante femme voulurent me faire arracher la vie. Le
scélérat qu'ils avaient gagné pour ce crime avait déjà tiré son glaive,
quand une troupe de pirates survint et me délivra pour me transporter à
Mitylène. Mais, seigneur, que me voulez-vous? Pourquoi pleurer?
Peut-être me croyez-vous coupable d'imposture. Non, non, je l'assure, je
suis la fille du roi Périclès, si le roi Périclès existe.
PÉRICLÈS.--Oh! Hélicanus?
HÉLICANUS.--Mon souverain m'appelle?
PÉRICLÈS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une sagesse à toute
épreuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle est cette fille, ce qu'elle peut
être, elle qui me fait pleurer.
HÉLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur de Mitylène, que
voilà, en parle avec éloge.
LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connaître sa famille. Quand on
la questionnait là-dessus, elle s'asseyait et pleurait.
PÉRICLÈS.--O Hélicanus, frappe-moi; respectable ami, fais-moi une
blessure, que j'éprouve une douleur quelconque, de peur que les torrents
de joie qui fondent sur moi entraînent tout ce que j'ai de mortel et
m'engloutissent. Oh! approche, toi qui rends à la vie celui qui
t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie à Tharse et
retrouvée sur la mer. O Hélicanus, tombe à genoux, remercie les dieux
avec une voix aussi forte que celle du tonnerre: voilà Marina. Quel
était le nom de ta mère? Dis-moi encore cela, car la vérité ne peut trop
être confirmée, quoique aucun doute ne s'élève en moi sur ta véracité.
MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre?
PÉRICLÈS.--Je suis Périclès de Tyr: dis-moi seulement (car jusqu'ici tu
as été parfaite), dis-moi le nom de ma reine engloutie par les flots, et
tu es l'héritière d'un royaume, et tu rends la vie à Périclès ton père.
MARINA.--Suffit-il, pour être votre fille, de dire que le nom de ma mère
était Thaïsa? Thaïsa était ma mère, Thaïsa qui mourut en me donnant la
naissance.
PÉRICLÈS.--Sois bénie, lève-toi, tu es mon enfant. Donnez-moi d'autres
vêtements. Hélicanus, elle n'est pas morte à Tharse (comme l'aurait
voulu Cléon); elle te dira tout, lorsque tu te prosterneras à ses pieds,
et tu la reconnaîtras pour la princesse elle-même.--Qui est cet homme?
HÉLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylène, qui, informé de
vos malheurs, est venu pour vous voir.
PÉRICLÈS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi mes vêtements, je
suis égaré par la joie de la voir. Oh! que les dieux bénissent ma fille.
Mais écoutez cette harmonie. O ma Marina, dis à Hélicanus, dis-lui avec
détail, car il semble douter; dis-lui comment tu es ma fille.--Mais
quelle harmonie!
HÉLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien.
PÉRICLÈS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. Écoute, Marina.
LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le croire.
PÉRICLÈS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas?
LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur.
PÉRICLÈS.--Une musique céleste. Elle me force d'être attentif, et un
profond sommeil pèse sur mes paupières. Laissez-moi reposer.
(Il dort.)
LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. (_On ferme le rideau de la tente de
Périclès_.) Laissez-le. Mes amis, si cet événement répond à mes voeux,
je me souviendrai de vous.
(Sortent Lysimaque, Hélicanus, Marina et la jeune dame qui l'avait
accompagnée.)