Salle d'apparat.--Banquet préparé.
SIMONIDE _entre avec_ THAISA, _les_ SEIGNEURS, _les_ CHEVALIERS _et
suite_.
SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous êtes les bienvenus, ce serait
superflu; exposer tout votre mérite aux yeux comme le titre d'un livre,
ce serait impossible, car vos exploits rempliraient un volume, et la
valeur se loue elle-même dans ses hauts faits. Apportez ici de la
gaieté, car la gaieté convient à un festin. Vous êtes mes hôtes.
THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hôte, je vous remets ce laurier
de victoire, et vous couronne roi de ce jour de bonheur.
PÉRICLÈS.--Princesse, je dois plus à la fortune qu'à mon mérite.
SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journée est à vous, et j'espère
qu'il n'est personne ici qui en soit envieux. En formant des artistes,
l'art veut qu'il y en ait de bons, mais que d'autres les surpassent
tous; vous êtes son élève favori. Venez, reine de la fête (car, ma
fille, vous l'êtes): prenez votre place; et que le reste des convives
soient placés, selon leur mérite, par le maréchal.
LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup d'honneur.
SIMONIDE.--Votre présence nous réjouit: nous aimons l'honneur, car celui
qui hait l'honneur hait les dieux.
LE MARÉCHAL.--Seigneur, voici votre place.
PÉRICLÈS.--Une autre me conviendrait mieux.
PREMIER CHEVALIER.--Cédez, seigneur; car nous ne savons ni dans nos
coeurs, ni par nos regards envier les grands ni mépriser les petits.
PÉRICLÈS.--Vous êtes de courtois chevaliers.
SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur, asseyez-vous.
PÉRICLÈS.--Par Jupiter, dieu des pensées, je m'étonne que je ne puisse
pas manger un morceau sans penser à elle!
THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je mange est sans
goût; je ne désire que lui pour me nourrir. Certainement, c'est un brave
chevalier!
SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il n'a pas plus fait que
les autres; brisé une lance ou deux.--Oubliez cela.
THAISA.--Pour moi, c'est un diamant à côté d'un morceau de cristal.
PÉRICLÈS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de mon père, et me
rappelle sa gloire. Si des princes s'étaient assis autour de son trône
comme des étoiles, il en eût été respecté comme le soleil: nul ne le
voyait sans soumettre sa couronne à la suprématie de son astre; tandis
qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la nuit, et qui n'aurait
plus de lumière dans le jour. Je vois bien que le temps est le roi des
hommes; il est leur père et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il
veut, non ce qu'ils demandent.
SIMONIDE.--Quoi donc! vous êtes contents, chevaliers?
PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on être autrement en votre présence royale?
SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au bord (vous qui aimez,
il faut boire à votre maîtresse), nous vous portons cette santé.
LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse.
SIMONIDE.--Arrêtez un instant; ce chevalier, il me semble, est là tout
mélancolique, comme si la fête que nous donnons à notre cour était
au-dessous de son mérite. Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa?
THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon père?
SIMONIDE.--Écoutez, ma fille, les princes doivent imiter les dieux qui
donnent généreusement à tous ceux qui viennent les honorer. Les princes
qui s'y refusent ressemblent à des cousins qui bourdonnent avec bruit,
et dont la petitesse étonne quand on les a tués. Ainsi donc, pour égayer
sa rêverie, vidons cette coupe à sa santé.
THAISA.--Hélas! mon père, il ne convient pas d'être si hardie avec un
chevalier étranger. Il pourrait s'offenser de mes avances, car les
hommes prennent les dons des femmes pour des preuves d'impudence.
SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me mettrez en
courroux.
THAISA, _à part_.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait m'ordonner rien
de plus agréable.
SIMONIDE.--Et ajoutez que nous désirons savoir d'où il est, son nom et
son lignage.
THAISA.--Seigneur, le roi mon père a porté votre santé.
PÉRICLÈS.--Je le remercie.
THAISA.--En désirant que ce qu'il a bu fût autant de sang ajouté au
vôtre.
PÉRICLÈS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous réponds cordialement.
THAISA.--Mon père désire savoir de vous d'où vous êtes, votre nom et
votre lignage.
PÉRICLÈS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est Périclès, mon
éducation a été celle des arts et des armes: en courant le monde pour y
chercher des aventures, j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes
soldats, et c'est le naufrage qui m'a jeté sur cette côte.
THAISA.--Il vous rend grâces; il s'appelle Périclès, chevalier de Tyr,
qui en courant les aventures a perdu ses vaisseaux et ses soldats, et a
été jeté sur cette côte par le naufrage.
SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains son infortune et veux
le distraire de sa mélancolie. Venez, chevalier, nous donnons trop de
temps à de vains plaisirs quand d'autres fêtes nous attendent. Armé
comme vous êtes, vous pouvez figurer dans une danse guerrière. Je
n'admets point d'excuse; ne dites pas que cette bruyante musique
étourdit les dames, elles aiment les hommes en armes autant que leurs
lits. (_Les chevaliers dansent_.) L'exécution a répondu à mon attente.
Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son tour; j'ai entendu
dire que vous autres chevaliers de Tyr vous excellez à faire sauter les
dames, et que vous dansez plus en mesure que personne.
PÉRICLÈS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien s'en contenter.
SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous désiriez un refus. (_Les chevaliers
et les dames dansent_.) Cessez, cessez, je vous remercie, chevaliers;
tous ont bien dansé, mais vous (_à Périclès_) le mieux de tous. Pages,
prenez des flambeaux pour conduire ces chevaliers à leurs appartements.
Quant au vôtre, seigneur, nous avons voulu qu'il fût tout près du nôtre.
PÉRICLÈS.--Je suis aux ordres de Votre Majesté.
SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour, car je sais
que c'est le but auquel vous visez. Que chacun aille goûter le repos;
demain chacun fera de son mieux pour plaire.
(Ils sortent.)