Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur.
CLÉON _entre avec_ DIONYSA _et une suite_.
CLÉON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour essayer, par le récit
des malheurs des autres, d'oublier les nôtres?
DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de l'éteindre; car
celui qui abat les collines trop hautes ne fait qu'en élever de plus
hautes encore. O mon malheureux père! telles sont nos douleurs: ici,
nous ne ferons que les sentir et les voir avec des yeux humides;
semblables à des arbres, si on les émonde, elles croissent davantage.
CLÉON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de nourriture, et qui ne
le dit pas? Peut-on cacher sa faim jusqu'à ce qu'on en meure? Nos
langues et nos chagrins font retentir notre douleur jusque dans les
airs, nos yeux pleurent jusqu'à ce que nos poumons fassent entendre un
son plus bruyant encore, afin que, si les cieux dorment pendant que
leurs créatures sont dans la peine, ils puissent être appelés à leur
secours. Je parlerai donc de nos anciennes infortunes; et quand les
paroles me manqueront, aide-moi de tes larmes.
DIONYSA.--Je ferai de mon mieux, ô mon père!
CLÉON.--Tharse, que je gouverne, cette cité sur laquelle l'abondance
versait tous ses dons; cette cité, dont les richesses se répandaient par
les rues, dont les tours allaient embrasser les nuages; cette cité,
l'étonnement continuel des étrangers, dont les habitants étaient si
parés de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les uns aux
autres; car leurs tables étaient servies moins pour satisfaire la faim
que le coup d'oeil, toute pauvreté était méprisée, et l'orgueil si grand
que le nom d'aumône était devenu odieux...
DIONYSA.--Cela est trop vrai.
CLÉON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais délicats, que
naguère la terre, la mer et l'air ne pouvaient contenter malgré
l'abondance de leurs dons, sont maintenant privés de tout; ces palais,
qui, il y a deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer
leur goût, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir le morceau de pain
qu'ils mendient. Ces mères, qui, pour amuser leurs enfants, ne croyaient
pas qu'il y eût rien d'assez rare, sont prêtes maintenant à dévorer ces
petits êtres chéris qu'elles aimaient. Les dents de la faim sont si
cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort pour savoir qui des
deux mourra le premier pour prolonger la vie de l'autre. Ici pleure un
époux, et là sa compagne; on voit tomber des foules entières, sans avoir
la force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vérité?
DIONYSA.--Notre pâleur et nos yeux enfoncés l'attestent.
CLÉON.--Que les villes qui se désaltèrent à la coupe de l'abondance, et
à qui elle prodigue les prospérités, écoutent nos plaintes au milieu de
leurs banquets! le malheur de Tharse peut être un jour leur partage.
(Un seigneur entre.)
LE SEIGNEUR.--Où est le gouverneur?
CLÉON.--Ici. Déclare-nous les chagrins qui t'amènent ici avec tant de
hâte; car l'espérance est trop loin pour que ce soit elle que nous
attendions.
LE SEIGNEUR.--Nous avons signalé sur la plage voisine une flotte qui
fait voile ici.
CLÉON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais sans amener un
héritier prêt à lui succéder. Quelque nation voisine, prenant avantage
de notre misère, a armé ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme
déjà nous le sommes, et faire de nous sa conquête sans se soucier du peu
de gloire qu'elle en recueillera.
LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car leurs pavillons
blancs déployés annoncent la paix, et nous promettent plutôt des
sauveurs que des ennemis.
CLÉON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que l'apparence la plus
flatteuse est aussi la plus trompeuse. Mais advienne que pourra;
qu'avons-nous à craindre? la tombe est basse et nous en sommes à moitié
chemin. Va dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons ici
pour savoir ce qu'il veut faire, d'où il vient, et ce qu'il veut.
LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur.
(Il sort.)
CLÉON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix qu'il nous
apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors d'état de résister.
(Entre Périclès avec sa suite.)
PÉRICLÈS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre, nous a-t-on dit;
que nos vaisseaux et nos guerriers ne soient pas comme un signal allumé
qui épouvante vos yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu'à Tyr,
et nous avons appris la désolation de votre ville: nous ne venons point
ajouter à vos larmes, mais les tarir; et nos vaisseaux, que vous
pourriez croire remplis comme le cheval de Troie, de combattants prêts à
tout détruire, ne sont pleins que de blé pour vous procurer du pain, et
rendre la vie à vos corps épuisés par la famine.
TOUS.--Que les dieux de la Grèce vous protègent, nous prierons pour
vous.
PÉRICLÈS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons point vos
respects, mais votre amour, et un port pour nous, nos navires et notre
suite.
CLÉON.--Si ce que vous demandez vous était jamais refusé, si jamais
quelqu'un de nous était seulement ingrat en pensée, quand ce seraient
nos femmes, nos enfants, ou nous-mêmes, que la malédiction du ciel et
des hommes les punisse de leur lâcheté! mais jamais pareille chose
n'aura lieu; jusque-là du moins, vous êtes le bienvenu dans notre ville
et dans nos maisons.
PÉRICLÈS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici quelque temps dans
les fêtes jusqu'à ce que nos étoiles daignent nous sourire de nouveau.