NOTICE SUR PÉRICLÈS

Si cette étrange tragédie doit être rangée parmi les productions de

Shakspeare[1], il est incontestable qu'elle appartient, et à la jeunesse

du poëte, et à l'enfance de l'art. Malone ne croit pas qu'il existe en

anglais une pièce plus incorrecte, plus défectueuse, et par la

versification, et par l'invraisemblance du plan général. Le héros, vrai

coureur d'aventures, voyage continuellement. Un acte entier se passe

dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est même une scène qui indigne

tellement un commentateur (je crois que c'est Steevens), qu'il déclare

qu'un des personnages mériterait le fouet, et que l'autre, tout roi

qu'il est, devrait être renvoyé dans les coulisses à coups de pied. Il

est nécessaire cependant pour l'histoire de l'art de faire connaître ses

premiers efforts, et, pour l'histoire du goût, d'apprécier ces ébauches

informes qui étaient applaudies chaque soir, dans leur temps, et

imprimées in-4°, comme _Périclès_, avec le titre d'_admirable tragédie_.

On se demandera peut-être aussi comment, dans ces époques arriérées où

une grange servait souvent de salle, on pouvait représenter des pièces

d'une exécution aussi difficile que _Périclès_, dont la plus grande

partie du dernier acte se passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les

machinistes de notre opéra moderne seraient peut-être eux-mêmes

embarrassés pour figurer la scène où le développement de l'action

transporte ses personnages. Il faut croire que l'imagination

complaisante du spectateur se prêtait à la licence du poëte, et voyait

sur le théâtre ce qui n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forêts,

etc.

[Note 1: Le docteur Malone, qui avait d'abord été d'un avis contraire,

avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que _Périclès_ a été

seulement revu et corrigé par Shakspeare. Plusieurs scènes entières sont

évidemment de lui.]

L'histoire sur laquelle est fondée la tragédie de _Périclès_, dit

Malone, auquel nous empruntons ces détails, est d'une antiquité reculée;

on la trouve dans un livre jadis très-populaire, intitulé _Gesta

Romanorum_, écrit, à ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents ans;

elle est également racontée par le vieux Gower, dans sa _Confessio

amantis_, livre VIII. Il existe en français un ancien roman sur le même

sujet, intitulé _le roi Apollyn de Thyr_, par Robert Copland. Mais

puisque l'auteur de _Périclès_ a introduit Gower dans sa pièce, il est

tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce poëte dont

il a même évidemment emprunté plusieurs expressions.

Steevens cite plusieurs autres histoires de Périclès, tantôt appelé roi,

tantôt prince, et plus souvent Apollonius que Périclès: nous ne

donnerons que les titres de trois traductions françaises, en faisant

observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-même aux

poëtes dramatiques.

1° _La chronique d'Apollyn, roy de Thyr_, in-4°. Genève, sans date.

2° _Plaisante et agréable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en

Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet_, in-8°, Paris,

1530.

3° Dans le septième volume des _Histoires tragiques_ de François

Belleforêt: _Accidents divers advenus à Apollonie, roy des Tyriens; ses

malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse de

tous ensemble_.

Périclès Tragédie · 第 3 / 37 题