Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, 665

Et ces profonds respects que la terreur inspire,

A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,

Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce

Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. 670

De l'aimable vertu doux et puissants attraits!

Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres

Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, 675

Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,

Et crois que votre front prête à mon diadème

Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.

Osez donc me répondre, et ne me cachez pas

Quel sujet important conduit ici vos pas. 680

Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?

Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au Ciel s'adressent.

Parlez: de vos désirs le succès est certain,

Si ce succès dépend d'une mortelle main.

ESTHER.

O bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore!

Un intérêt pressant veut que je vous implore.

J'attends ou mon malheur ou ma félicité;

Et tout dépend, Seigneur, de votre volonté.

Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,

Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines. 690

ASSUÉRUS.

Ah! que vous enflammez mon désir curieux!

ESTHER.

Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux,

Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable,

Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table

Recevoir aujourd'hui son souverain Seigneur, 695

Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur.

J'oserai devant lui rompre ce grand silence,

Et j'ai, pour m'expliquer, besoin de sa présence.

ASSUÉRUS.

Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez!

Toutefois, qu'il soit fait comme vous souhaitez. 700

(_A ceux de sa suite._)

Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre

Qu'invité chez la Reine, il ait soin de s'y rendre.

HYDASPE.

Les savants Chaldéens, par votre ordre appelés,

Dans cet appartement, Seigneur, sont assemblés.

ASSUÉRUS.

Princesse, un songe étrange occupe ma pensée. 705

Vous-même en leur réponse etes intéressée.

Venez, derrière un voile écoutant leurs discours,

De vos propres clartés me prêter le secours.

Je crains pour vous, pour moi, quelque ennemi perfide.

ESTHER.

Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide, 710

Sans craindre ici les yeux d'une profane cour,

A l'abri de ce trône attendez mon retour.

SCÈNE VIII.

(_Cette scène est partie déclamée sans chant,

et partie chantée.)

ÉLISE, PARTIE DU CHOEUR.

ÉLISE.

Que vous semble, mes soeurs, de l'état oû nous sommes?

D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter?

Est-ce Dieu, sont-ce les hommes 715

Dont les oeuvres vont éclater?

Vous avez vu quelle ardente colère,

Allumait de ce roi le visage sévère.

UNE DES ISRAÉLITES.

Des éclairs de ses yeux l'oeil était ébloui.

UNE AUTRE.

Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible. 720

ÉLISE.

Comment ce courroux si terrible

En un moment s'est-il évanoui?

UNE DES ISRAÉLITES _chante_.

Un moment a changé ce courage inflexible.

Le lion rugissant est un agneau paisible.

Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur 725

Cet esprit de douceur.

LE CHOEUR _chante_.

Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur

Cet esprit de douceur.

LA MEME ISRAÉLITE _chante_.

Tel qu'un ruisseau docile

Obéit à la main qui détourne son cours, 730

Et, laissant de ses eaux partager le secours,

Va rendre tout un champ fertile,

Dieu, de nos volontés arbitre souverain,

Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

ÉLISE.

Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages 735

Qui de ce prince obscurcissent les yeux!

Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!

UNE DES ISRAÉLITES.

Il n'atteste jamais que leurs noms odieux.

UNE AUTRE.

Aux feux inanimés dont se parent les cieux

Il rend de profanes hommages. 740

UNE AUTRE.

Tout son palais est plein de leurs images.

LE CHOEUR _chante_.

Malheureux! vous quittez le maître des humains

Pour adorer l'ouvrage de vos mains.

UNE ISRAÉLITE _chante_.

Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:

Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? 745

Quand sera le voile arraché

Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre?

Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:

Jusqu'a quand seras-tu caché?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.

Parlons plus bas, mes soeurs. Ciel! si quelque infidèle, 750

Écoutant nos discours, nous allait déceler!

ÉLISE.

Quoi? fille d'Abraham, une crainte mortelle

Semble déjà vous faire chanceler?

Hé! si l'impie Aman, dans sa main homicide

Faisant luire à vos yeux un glaive menaçant, 755

A blasphémer le nom du Tout-Puissant

Voulait forcer votre bouche timide?

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Peut-être Assuérus, frémissant de courroux,

Si nous ne courbons les genoux

Devant une muette idole, 760

Commandera qu'on nous immole.

Chère soeur, que choisirez-vous?

LA JEUNE ISRAÉLITE.

Moi! je pourrais trahir le Dieu que j'aime?

J'adorerais un dieu sans force et sans vertu,

Reste d'un tronc par les vents abattu, 765

Qui ne peut se sauver lui-même?

LE CHOEUR _chante_.

Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent

Ne seront jamais entendus.

Que les démons, et ceux qui les adorent,

Soient à jamais détruits et confondus. 770

UNE ISRAÉLITE _chante_.

Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,

Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie!

Dans les craintes, dans les ennuis,

En ses bontés mon âme se confie.

Veut-il par mon trépas que je le glorifie? 775

Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je'suis,

Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

ÉLISE.

Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.

ÉLISE.

Tous ses jours paraissent charmants; 780

L'or éclate en ses vêtements;

Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse;

Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements;

Il s'endort, il s'éveille au son des instruments;

Son coeur nage dans la mollesse. 785

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Pour comble de prospérité,

Il espère revivre en sa postérité;

Et d'enfants à sa table une riante troupe

Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.

(_Tout le reste est chanté_.)

LE CHOEUR.

Heureux, dit-on, le peuple florissant 790

Sur qui ces biens coulent en abondance!

Plus heureux le peuple innocent

Qui dans le Dieu du Ciel a mis sa confiance!

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Pour contenter ses frivoles désirs,

L'homme insensé vainement se consume; 795

Il trouve l'amertume

Au milieu des plaisirs.

UNE AUTRE, _seule_.

Le bonheur de l'impie est toujours agité;

Il erre à la merci de sa propre inconstance.

Ne cherchons la félicité 800

Que dans la paix de l'innocence.

LA MÊME _avec une autre_.

O douce paix!

O lumière éternelle!

Beauté toujours nouvelle!

Heureux le coeur épris de tes attraits! 805

O douce paix!

O lumière éternelle!

Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LE CHOEUR.

O douce paix!

O lumière éternelle!

Beauté toujours nouvelle! 810

O douce paix!

Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LA MÊME _seule_.

Nulle paix pour l'impie. Il la cherche, elle fuit,

Et le calme en son coeur ne trouve point de place. 815

Le glaive au dehors le poursuit;

Le remords au dedans le glace.

UNE AUTRE.

La gloire des méchants en un moment s'éteint.

L'affreux tombeau pour jamais les dévore.

Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint: 820

Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

LE CHOEUR.

O douce paix!

Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

ÉLISE, _sans chanter_.

Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.

On nous appelle: allons rejoindre notre reine. 825

ACTE TROISIEME.

Le théâtre représente les jardins d'Esther,

et un des côtés du salon où se fait le festin.

SCÈNE I.

AMAN, ZARÈS.

ZARÈS.

C'est donc ici d'Esther le superbe jardin;

Et ce salon pompeux est le lieu du festin.

Mais tandis que la porte en est encor fermée,

Écoutez les conseils d'une épouse alarmée.

Au nom du sacré noeud qui me lie avec vous, 830

Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux;

Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte;

Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.

Seul entre tous les grands par la Reine invité,

Ressentez donc aussi cette félicité. 835

Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche.

Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche:

Quiconque ne sait pas dévorer un affront,

Ni de fausses couleurs se déguiser le front,

Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 840

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.

Souvent avec prudence un outrage enduré

Aux honneurs les plus hauts a servi de dégre.

AMAN.

O douleur! ô supplice affreux à la pensée!

O honte, qui jamais ne peut être effacée! 845

Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,

S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains!

C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;

Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.

Le traître! Il insultait à ma confusion; 850

Et tout le peuple même avec dérision,

Observant la rougeur qui couvrait mon visage,

De ma chute certaine en tirait le présage.

Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais.

Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855

Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,

Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

ZARÈS.

Pourquoi juger si mal de son intention?

Il croit récompenser une bonne action.

Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860

Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?

Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.

Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.

Vous êtes après lui le premier de l'Empire.

Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865

AMAN.

Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur

J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur;

Qu'avec un coeur d'airain exerçant sa puissance,

J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence,

Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870

J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction;

Et pour prix de ma vie à leur haine exposée,

Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!

ZARÈS.

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter?

Ce zèle que pour lui vous fïtes éclater, 875

Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême,

Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même?

Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,

N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?

Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste. . . . 880

Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.

Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,

Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi.

Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre,

Et sa race toujours fut fatale à la vôtre, 885

De ce léger affront songez à profiter.

Peut-être la fortune est prête à vous quitter;

Aux plus affreux excès son inconstance passe.

Prevénez son caprice avant qu'elle se lasse.

Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je voi 890

Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi:

La chute désormais ne peut être qu'horrible.

Osez chercher ailleurs un destin plus paisible.

Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés

Où vos aïeux errants jadis furent jetés, 895

Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée

Chassa tout Amalec de la triste Idumée.

Aux malices du sort enfin dérobez-vous.

Nos plus riches trésors marcheront devant nous.

Vous pouvez du départ me laisser la conduite; 900

Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite.

N'ayez soin cependant que de dissimuler.

Contente, sur vos pas vous me verrez voler:

La mer la plus terrible et la plus orageuse

Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. 905

Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher.

C'est Hydaspe.

SCÈNE II.

AMAN, ZARÈS, HYDASPE.

HYDASPE.

Seigneur, je courais vous chercher.

Votre absence en ces lieux suspend toute la joie;

Et pour vous y conduire Assuérus m'envoie.

AMAN.

Et Mardochée est-il aussi de ce festin? 910

HYDASPE.

A la table d'Esther portez-vous ce chagrin?

Quoi? toujours de ce Juif l'image vous désole?

Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole,

Croit-il d'Assuérus éviter la rigueur?

Ne possédez-vous pas son oreille et son coeur? 915

On a payé le zèle, on punira le crime;

Et l'on vous a, Seigneur, orné votre victime.

Je me trompe, ou vos voeux, par Esther secondés

Obtiendront plus encor que vous ne demandez.

AMAN.

Croirai-je le bonheur que ta bouche m'annonce? 920

HYDASPE.

J'ai des savants devins entendu la réponse:

Ils disent que la main d'un perfide étranger

Dans le sang de la Reine est prête à se plonger;

Et le Roi, qui ne sait où trouver le coupable,

N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable. 925

AMAN.

Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux;

Il faut craindre surtout leur chef audacieux.

La terre avec horreur dès longtemps les endure;

Et l'on n'en peut trop tôt délivrer la nature.

Ah! je respire enfin. Chère Zarès, adieu. 930

HYDASPE.

Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu.

Sans doute leur concert va commencer la fête.

Entrez, et recevez l'honneur qu'on vous apprête.

SCÈNE III.

ÉLISE, LE CHOEUR.

(_Ceci se récite sans chant_.)

UNE LES ISRAÉLITES.

C'est Aman.

UNE AUTRE.

C'est lui-même, et j'en frémis, ma soeur.

LA PRÈMIERE.

Mon coeur de crainte et d'horreur se resserre. 935

L'AUTRE.

C'est d'Israël le superbe oppresseur.

LA PRÈMIERE.

C'est celui qui trouble la terre.

ÉLISE.

Peut-on, en le voyant, ne le connaître pas?

L'orgueil et le dédain sont peints sur son visage.

UNE ISRAÉLITE.

On lit dans ses regards sa fureur et sa rage. 940

UNE AUTRE.

Je croyais voir marcher la Mort devant ses pas.

UNE DES PLUS JEUNES.

Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie;

Mais en nous regardant, mes soeurs, il m'a semblé

Qu'il avait dans les yeux une barbare joie,

Dont tout mon sang est encore troublé. 945

ÉLISE.

Que ce nouvel honneur va croître son audace!

Je le vois, mes soeurs, je le voi:

A la table d'Esther l'insolent près du Roi

A déjà pris sa place.

UNE DES ISRAÉLITES.

Ministres du festin, de grâce dites-nous, 950

Quels mets à ce cruel, quel vin préparez-vous?

UNE AUTRE.

Le sang de l'orphelin,

UNE TROISIEME.

Les pleurs des misérables,

LA SECONDE.

Sont ses mets les plus agréables.

LA TROISIEME.

C'est son breuvage le plus doux.

ÉLISE.

Chères soeurs, suspendez la douleur qui vous presse. 955

Chantons, on nous t'ordonne; et que puissent nos chants

Du coeur d'Assuérus adoucir la rudesse,

Comme autrefois David par ses accords touchants

Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse!

(_Tout le reste de cette scene est chante_.)

UNE ISRAÉLITE.

Que le peuple est heureux, 960

Lorsqu'un roi genéreux,

Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime!

Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!

TOUT LE CHOEUR.

O repos! ô tranquillité!

O d'un parfait bonheur assurance éternelle, 965

Quand la suprême autorité

Dans ses conseils a toujours auprès d'elle

La justice et la vérité!

(_Ces quatre stances sont chantées alternativement par

une voix seule et par tout le choeur_.)

UNE ISRAÉLITE.

Rois, chassez la calomnie.

Ses criminels attentats 970

Des plus paisibles États

Troublent l'heureuse harmonie,

Sa fureur, de sang avide,

Poursuit partout l'innocent.

Rois, prenez soin de l'absent 975

Contre sa langue homicide.

De ce monstre si farouche

Craignez la feinte douceur.

La vengeance est dans son coeur,

Et la pitié dans sa bouche. 980

La fraude adroite et subtile

Sème de fleurs son chemin;

Mais sur ses pas vient enfin

Le repentir inutile.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

D'un souffle l'aquilon écarte les nuages, 985

Et chasse au loin la foudre et les orages.

Un roi sage, ennemi du langage menteur,

Écarte d'un regard le perfide imposteur.

UNE AUTRE.

J'admire un roi victorieux,

Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux, 990

Mais un roi sage et qui hait l'injustice,

Qui sous la loi du riche impérieux

Ne souffre point que le pauvre gémisse,

Est le plus beau présent des cieux.

UNE AUTRE.

La veuve en sa défense espère. 995

UNE AUTRE.

De l'orphelin il est le père;

TOUTES ENSEMBLE.

Et les larmes du juste implorant son appui

Sont précieuses devant lui.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles

De tout conseil barbare et mensonger. 1000

Il est temps que tu t'éveilles:

Dans le sang innocent ta main va se plonger,

Pendant que tu sommeilles.

Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles

De tout conseil barbare et mensonger. 1005

UNE AUTRE.

Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière:

Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis

Le bruit de ta valeur te servir de barrière!

S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis.

Que de ton bras la force les renverse; 1010

Que de ton nom la terreur les disperse;

Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats

Comme d'enfants une troupe inutile;

Et si par un chemin il entre en tes États,

Qu'il en sorte par plus de mille. 1015

SCÈNE IV.

ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS, _à Esther_.

Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes;

Une noble pudeur à tout ce que vous faites

Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or.

Quel climat renfermait un si rare trésor?

Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance? 1020

Et quelle main si sage éleva votre enfance?

Mais dites promptement ce que vous demandez:

Tous vos desirs, Esther, vous seront accordés,

Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire,

Demander la moitié de ce puissant empire. 1025

ESTHER.

Je ne m'égare point dans ces vastes désirs.

Mais puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs,

Puisque mon roi lui-même à parler me convie,

(Elle se jette aux pieds du Roi.)

J'ose vous implorer, et pour ma propre vie,

Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné, 1030

Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

ASSUÉRUS, _la relevant_.

A périr? Vous? Quel peuple? Et quel est ce mystère?

AMAN _tout bas_.

Je tremble.

ESTHER.

Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père.

De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.

AMAN.

Ah! dieux!

ASSUÉRUS.

Ah! de quel coup me percez-vous le coeur? 1035

Vous la fille d'un Juif? Hé quoi? tout ce que j'aime,

Cette Esther, l'innocence et la sagesse même,

Que je croyais du ciel les plus chères amours,

Dans cette source impure aurait puisé ses jours?

Malheureux!

ESTHER.

Vous pourrez rejeter ma prière. 1040

Mais je demande au moins que, pour grâce dernière,

Jusqu'a la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler,

Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

ASSUÉRUS.

Parlez.

ESTHER.

O Dieu, confonds l'audace et l'imposture,

Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, 1045

Que vous croyez, Seigneur, le rebut des humains,

D'une riche contrée autrefois souverains,

Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères,

Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.

Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, 1050

N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.

L'Éternel est son nom. Le monde est son ouvrage;

Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,

Juge tous les mortels avec d'égales lois,

Et du haut de son trône interroge les rois. 1055

Des plus fermes États la chute épouvantable,

Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable.

Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser:

Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser.

Sous les Assyriens leur triste servitude 1060

Devint le juste prix de leur ingratitude.

Mais pour punir enfin nos maîtres à leur tour,

Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,

L'appela par son nom, le promit à la terre,

Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, 1065

Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,

Mit des superbes rois la dépouille en sa main,

De son temple détruit vengea sur eux l'injure.

Babylone paya nos pleurs avec usure.

Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, 1070

Regarda notre peuple avec des yeux de paix,

Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;

Et le temple déjà sortait de ses ruines.

Mais de ce roi si sage héritier insensé,

Son fils interrompit l'ouvrage commencé, 1075

Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,

Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.

Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux?

«Dieu regarde en pitié son peuple malheureux,

Disions-nous: un roi règne, ami de l'innocence.» 1080

Partout du nouveau prince on vantait la clémence:

Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris.

Ciel! verra-t-on toujours par de cruels esprits

Des princes les plus doux l'oreille environnée,

Et du bonheur public la source empoisonnée? 1085

Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté

Est venu dans ces lieux souffler la cruauté.

Un ministre ennemi de votre propre gloire. . . .

AMAN.

De votre gloire? Moi? Ciel! Le pourriez-vous crone?

Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre dieu. . . .

ASSUÉRUS.

Tais-toi. 1090

Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi?

ESTHER.

Notre ennemi cruel devant vous se déclare:

C'est lui. C'est ce ministre infidèle et barbare,

Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu,

Contre notre innocence arma votre vertu. 1095

Et quel autre, grand Dieu! qu'un Scythe impitoyable

Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable?

Partout l'affreux signal en même temps donné

De meurtres remplira l'univers étonné.

On verra, sous le nom du plus juste des princes, 1100

Un perfide étranger désoler vos provinces,

Et dans ce palais même, en proie à son courroux,

Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée?

Quelle guerre intestine avons-nous allumée? 1105

Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis?

Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis?

Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,

Pendant que votre main sur eux appesantie

A leurs persécuteurs les livrait sans secours, 1110

Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,

De rompre des méchants les trames criminelles,

De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.

N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien.

Lui seui mit à vos pieds le Parthe et l'Indien, 1115

Dissipa devant vous les innombrables Scythes,

Et renferma les mers dans vos vastes limites.

Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein

De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.

Hélas! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille. 1120

ASSUÉRUS.

Mardochée?

ESTHER.

Il restait seui de notre famille.

Mon père était son frère. Il descend comme moi

Du sang infortuné de notre premier roi.

Plein d'une juste horreur pour un Amalécite,

Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, 1125

Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux,

Ni lui rendre un honneur qu'll ne croit dû qu'à vous.

De là contre les Juifs et contre Mardochée

Cette haine, Seigneur, sous d'autres noms cachée.

En vain de vos bienfaits Mardochée est paré: 1130

A la porte d'Aman est déjà préparé

D'un infâme trépas l'instrument exécrable.

Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable,

Des portes du palais par son ordre arraché,

Couvert de votre pourpre y doit être attaché. 1135

ASSUÉRUS.

Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme?

Tout mon sang de colère et de honte s'enflamme.

J'étais donc le jouet. . . . Ciel, daigne m'éclairer.

Un moment sans témoins cherchons à respirer.

Appelez Mardochée, il faut aussi l'entendre. 1140

(_Le Roi s'éloigne_.)

UNE ISRAÉLITE.

Vérité, que j'implore, achève de descendre!

SCÈNE V.

ESTHER, AMAN, LE CHOEUR.

AMAN, _à Esther_.

D'un juste étonnement je demeure frappé;

Les ennemis des Juifs m'ont trahi, m'ont trompé.

J'en atteste du Ciel la puissance suprême.

En les perdant j'ai cru vous assurer vous-même. 1145

Princesse, en leur faveur, employez mon crédit:

Le Roi, vous le voyez, flotte encore interdit.

Je sais par quels ressorts on le'pousse, on l'arrête,

Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.

Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés. 1150

Parlez: vos ennemis aussitôt massacrés,

Victimes de la foi que ma bouche vous jure,

De ma fatale erreur répareront l'injure.

Quel sang demandez-vous?

ESTHER.

Va, traître, laisse-moi.

Les Juifs n'attendent rien d'un méchant tel que toi. 1155

Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence,

Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance.

Bientôt son juste arrêt te sera prononcée.

Tremble. Son jour approche, et ton règne est passé.

AMAN.

Oui, ce Dieu, je l'avoue, est un Dieu redoutable. 1160

Mais veut-il que l'on garde une haine implacable?

C'en est fait: mon orgueil est forcé de plier;

L'inexorable Aman est réduit à prier.

(_Il se jette à ses pieds_.)

Par le salut des Juifs, par ces pieds que j'embrasse,

Par ce sage vieillard, l'honneur de votre race, 1165

Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux.

Sauvez Aman, qui tremble à vos sacrés genoux.

SCÈNE VI.

Esther(#15790) · 第 2 / 6 段