LA PRUSSE EN 1806.

Au lendemain d’Iéna et d’Auerstædt, Napoléon, deux fois vainqueur de la

Prusse, frémissait de l’impatience d’arriver à Berlin. Les historiens

disent que jamais il ne se montra plus fier d’une victoire ni plus

orgueilleux d’afficher son triomphe. A Vienne même, il eut un langage

moins dur et moins hautain, il fut moins théâtral et ne songea pas à

jouer au César. De toutes les capitales où il fit son entrée, Berlin fut

la seule où il tint à étaler sa gloire et sa force. Il se plut, dans des

proclamations et des lettres fameuses, à insulter l’ennemi qu’il venait

d’abattre. Il faisait sentir à ses soldats et au peuple français tout le

prix d’une victoire qui vengeait à la fois Rosbach et le manifeste du

duc de Brunswick. Celui-ci, grièvement blessé à Auerstædt, faisait

demander à Napoléon d’épargner sa famille et ses sujets.--«Qu’aurait à

dire,» répondit l’empereur aux ambassadeurs du duc, «qu’aurait à dire

celui qui vous envoie si je faisais subir à la ville de Brunswick la

subversion dont il menaçait, il y quinze ans, la capitale du grand

peuple auquel je commande?»

C’est à Berlin surtout, et dans cette campagne de Prusse, que Napoléon

Ier prit le langage et l’attitude de soldat de la Révolution, tant il

avait conscience que c’étaient les idées révolutionnaires qui agissaient

et paraissaient dans toutes les phases de ce grand conflit.

Thiers lui-même, ce froid annaliste, si peu curieux des idées et si peu

soucieux des causes, n’a pu s’empêcher de remarquer ce qu’a de

saisissant l’entrée du soldat qui représentait la Révolution armée, dans

les États du roi philosophe, de ce grand Frédéric qui avait si

imprudemment allié à sa politique réaliste le goût de l’_Encyclopédie_.

Thiers écrit donc ceci:

«Napoléon arriva le 24 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à

visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi qui s’appelait le

philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il semblait

porter le poids de l’épée et du sceptre avec une indifférence railleuse,

se moquant de toutes les cours de l’Europe, on oserait même ajouter de

ses peuples s’il n’avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon

parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les

œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans

sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce

grand esprit, puis alla voir dans l’église de Potsdam le modeste réduit

où repose le fondateur de la Prusse... Frédéric et Napoléon se

rencontraient ici d’une manière bien étrange! Le roi philosophe, qui,

sans qu’il s’en doutât, s’était fait du haut du trône l’un des

promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans son

cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu

empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach

recevait la visite du vainqueur d’Iéna! Quel spectacle! Malheureusement

ces retours de la fortune n’étaient pas les derniers.»

Thiers indique ici, approximativement au moins, la philosophie et les

causes profondes des grands événements qu’il raconte. Dans la mesure où,

du fait de l’engouement de Frédéric II, les idées révolutionnaires

avaient pénétré le peuple prussien, elles avaient exercé leurs dommages

ordinaires, préparé comme toujours la désorganisation et la défaite.

Mais lorsque la Prusse se ressaisit, lorsqu’appuyée sur sa dynastie

nationale et rejetant ce que les patriotes appelaient les «mensonges

français», elle travailla à son relèvement et à son indépendance, c’est

elle qui l’emporta sur la politique insensée du «général de la

Révolution» et finit même par avoir raison du génie militaire de

Napoléon et de la bravoure de nos armées. L’histoire ainsi expliquée et

d’une manière aussi sommaire ressemble un peu trop peut-être à la morale

en action, où les méchants sont punis et les bons récompensés. Mais il

faut bien constater que les choses se sont ainsi passées et que les

mêmes erreurs ont entraîné les mêmes châtiments. Il faut bien constater

encore que les «retours de la fortune» dont parle Thiers s’expliquent

ainsi et non d’aucune autre sorte.

C’est un fait que la période que les Allemands appellent la période de

l’_Aufklærung_, de la «diffusion des lumières», c’est-à-dire de

l’engouement pour les idées de l’_Encyclopédie_ et de Rousseau, pour les

principes libéraux et égalitaires, avait complètement démoralisé la

Prusse. Il manquait à Frédéric II de croire à la véritable influence de

cette philosophie dont il s’amusait, sans d’ailleurs en appliquer jamais

les préceptes. Ce jeu faillit compromettre toute son œuvre, ruiner sa

monarchie et anéantir l’État prussien si péniblement constitué morceau à

morceau, pièce à pièce, par ses tenaces et ambitieux souverains.

On put s’apercevoir des ravages qu’avaient exercés les idées nouvelles

quand, après Iéna, les troupes françaises envahirent la Prusse. Les

forteresses tombaient sans coup férir aux mains de nos soldats; des

centaines de prisonniers se laissaient garder par quelques hommes; les

autorités, la population, accueillaient l’envahisseur avec sympathie,

presque avec empressement. N’était-on pas citoyens du monde? La guerre

n’était-elle pas chose abominable? En attendant que les contributions

militaires et la tyrannie de son administration rendissent son joug

insupportable, Napoléon était acclamé par les vaincus. Les détails

abondent sur la manière enthousiaste dont il fut accueilli à Berlin.

Voici une page de Godefroy Cavaignac, dans sa _Formation de la Prusse

contemporaine_, qui suffit à tout faire comprendre:

Dans une partie de la société de Berlin, l’influence des idées

françaises du dix-huitième siècle paraissait avoir effacé jusqu’au

sentiment de la nationalité. Il semblait que l’on vît déjà se former

autour de l’occupation française un parti français, qui n’avait du

reste qu’à continuer après Iéna les traditions de Lombard, de ceux qui

avaient dirigé jusqu’alors la politique prussienne...

Les défections ne se comptaient plus. L’école littéraire allemande en

offrait déjà d’éclatants exemples. Hégel assistait dans l’indifférence

à l’effondrement de sa patrie et personnifiait en Napoléon l’«âme du

monde». Le revirement le plus bruyant fut celui de Jean de Müller. Le

grand historien, si répandu dans la société berlinoise, l’adversaire

passionné de la domination française, qui avait rédigé quelques

semaines auparavant le mémoire adressé à Frédéric-Guillaume III pour

lui conseiller plus d’énergie, se laissait séduire par quelques

attentions de Daru et par un entretien avec Napoléon. Il allait passer

au service du roi Jérôme.

Mais ce qui dut rassurer l’empereur, plus encore que ces exemples

éclatants et qui n’étaient pas nouveaux pour lui, de l’absence de tout

sentiment national en Allemagne, ce fut la facilité avec laquelle les

fonctionnaires prussiens, ayant à leur tête le ministre von Angern,

lui prêtèrent le serment qu’il exigeait d’eux: «Je jure, y était-il

dit, d’exercer avec la plus grande loyauté le pouvoir qui m’est confié

par S. M. l’empereur des Français et roi d’Italie, et de l’employer

exclusivement au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique,

de contribuer de toutes mes forces à l’exécution des mesures qui me

seront prescrites pour le service de l’armée française, et de

n’entretenir ni correspondance ni communication aucune avec les

ennemis de celle-ci. Que Dieu me soit en aide!»

L’ennemi, c’était le gouvernement national, et cependant personne ne

refusa le serment.

Il y a peu de cas, dans l’histoire, d’une nation qui se soit aussi

complètement abandonnée, qui ait aussi peu réagi après la défaite. Il ne

faut pas oublier le prestige qui s’attachait alors en Allemagne à tout

ce qui était français. La France représentait la civilisation, les

lumières et l’art. Elle tenait la première place dans la vie

intellectuelle et politique des peuples. Il se passa en Prusse ce que

nous avons déjà vu à Weimar, et avec Hegel et Jean de Müller ce que nous

avons constaté pour Gœthe: la déférence et l’admiration pour les

Français primèrent tout. Napoléon recueillait ainsi le fruit de deux

cents ans de politique capétienne. Il n’en devait profiter que pour

commettre cette imprudence d’éveiller le sentiment national allemand.

Qu’il dormait bien, en 1806, ce sentiment national! Il était dans les

limbes. Même dans la Prusse militaire et frédéricienne, le patriotisme

était singulièrement assoupi. Les bourgeois de Berlin portaient à l’envi

l’uniforme français de la garde nationale et leur zèle était si grand

qu’on dut faire défense de le revêtir sans droit. Après tout, Frédéric

II parlait et écrivait en français. Il avait fondé à Berlin une académie

française. Le conseil le plus écouté de Frédéric-Guillaume III, Lombard,

était français d’origine. Tout cela avait préparé les capitulations.

La Prusse livrée à elle-même, la Prusse comme nation était finie. Elle

avait abdiqué son indépendance. Elle avait presque renoncé à elle-même.

Les rares patriotes passionnés et prêts à risquer leur vie pour chasser

l’étranger se heurtèrent, comme le major Schill, à l’indifférence

générale. On les laissa fusiller sans protestation. La Prusse semblait

perdue et résignée à son démembrement et à sa fin. Que lui restait-il

d’où pût lui venir le salut? Sa monarchie et la politique de Napoléon.

On ne peut pas dire que Frédéric-Guillaume III fût un grand roi ni un

monarque national. L’histoire de son règne est instructive mais non pas

belle. Pénétré autant que ses sujets des idées pacifistes, convaincu

que, par des concessions et d’habiles diplomaties, on évite toutes les

«affaires» et tous les dangers, Frédéric-Guillaume III fit preuve, en

face de Napoléon, d’une humilité et d’une timidité qui ne devaient

pourtant pas empêcher Iéna. Il est certain que le roi de Prusse fait

mauvaise figure dans l’histoire. Sa faiblesse de caractère, sa médiocre

intelligence, les lacunes de son esprit et de son cœur, ne s’accordaient

que trop bien avec les tendances de ses sujets. C’est lui, cependant,

c’est sa maison et l’institution qu’il représentait, qui formaient le

seul point d’appui et de résistance. Si faible, si timide, si irrésolu

qu’il se montrât, Frédéric-Guillaume n’allait pourtant pas jusqu’à

accepter l’idée de son suicide. L’instinct de vivre, l’intérêt vital et

immédiat, l’emportèrent sur son naturel indolent. Ce ne fut jamais sans

luttes qu’il se décida à renvoyer ses conseillers pour en prendre de

plus énergiques, à adopter une attitude plus ferme en face des

vainqueurs. Toute la famille royale, éclairée par son propre intérêt,

avec la reine Louise, brave et clairvoyante, à sa tête, poussait le roi

à sortir de son inertie, à adopter une politique plus nationale. C’est

ainsi que, à force de concessions à son adversaire, Frédéric-Guillaume

III en venait à une abdication presque complète quand il se ressaisit,

et, dans le fameux conseil d’Osterode, le 21 novembre 1806 (date

historique pour la Prusse), il décida de repousser les nouvelles

exigences de Napoléon. Tous les historiens qui ont raconté cet événement

ont dû reconnaître que c’est l’institution monarchique qui a sauvé la

Prusse, l’instinct de conservation dynastique qui a dicté la résolution

d’Osterode. Ranke a tout expliqué en écrivant à ce sujet: «A coup sûr,

Frédéric-Guillaume III ne peut être comparé ni au grand Électeur ni au

grand Frédéric, ces deux héros. Mais devant ces propositions de

Napoléon, l’instinct de la maison de Brandebourg se réveilla en lui.» La

médiocrité et les défauts de Frédéric-Guillaume III n’étaient pas

irrémédiables. Frédéric-Guillaume lui-même n’était pas éternel. La

maison dont il était le chef et qui devait durer plus que lui le

commandait. Réduit à autant de territoire, ou à peu près, qu’en eut

jadis le roi de Bourges, le roi de Prusse, dans sa misère, retrouva la

force de s’opposer aux dernières exigences du vainqueur. Contraint et

forcé sans doute, et sous la pression des événements, il fera quand même

son devoir de roi. C’est autour de lui que se grouperont les rares

patriotes qui restent encore en Prusse. C’est avec lui que les

Hardenberg, les Stein, les Scharnhorst, referont leur patrie. Quelle

admirable leçon politique!

Bismarck et la France · 第 42 / 51 题