L’INVASION FRANÇAISE EN ALLEMAGNE.

Le centenaire d’Iéna, tombant si tôt après les bruits de guerre et

l’alerte de Tanger, aurait dû être pour le patriotisme français une

occasion de recueillement et d’étude. De l’état présent des ambitions et

des rivalités européennes, peut naître un immense conflit qui se

résoudra sur ces champs de bataille, toujours ouverts aux armées, et qui

bordent le Rhin. La bataille se livrera-t-elle cette fois à droite ou à

gauche du grand fleuve frontière? C’est l’énigme d’un avenir que

beaucoup tiennent pour prochain.

Il y a un siècle, c’est au cœur de l’Allemagne que la Prusse éprouva sa

grande défaite historique, à Iéna, le 14 octobre 1806. Que de réflexions

soulèvent ces grandes circonstances de politique et de guerre! Il est

agréable de songer au profond avilissement où fut plongée la Prusse par

la catastrophe d’Iéna. Il est utile de chercher les méthodes et les

ressources qui lui ont permis de prendre si vite une si éclatante

revanche.

* * * * *

La Prusse, création d’une dynastie, œuvre de longue haleine, faite de la

main de grands soldats et de grands diplomates, faillit disparaître dans

la tourmente napoléonienne. Un demi-siècle avant que l’unité allemande

fût constituée par elle et à son profit, avant qu’elle ressuscitât cet

Empire germanique que l’on avait cru si bien mort, la Prusse ne comptait

plus pour rien dans le monde ni dans l’Allemagne elle-même. A part

quelques patriotes très conscients, très intelligents, très

clairvoyants, les Allemands se désintéressaient de la Prusse,

assistaient indifférents à son désastre. Excepté Stein, westphalien,

Hardenberg, hanovrien, Scharnhorst et Gneisenau, saxons tous deux, et

qui ne voyaient d’autre instrument du relèvement national que la

dynastie des Hohenzollern, le peuple allemand, dans son ensemble,

regardait comme un événement auquel il n’avait aucune part

l’effondrement de l’œuvre du grand Frédéric. La Prusse était une

étrangère en Allemagne. Et il y avait même des Allemands pour voir sans

chagrin ses défaites. L’un d’eux, et non des moindres, n’était pas très

éloigné de s’en réjouir. C’était Gœthe lui-même qui redisait le _Suave

mari magno_. «Je n’ai pas du tout à me plaindre», écrivait-il quelques

mois après la bataille, à un ami d’Iéna. «Je me sens à peu près dans

l’état d’esprit d’un homme qui, du haut de son rocher solide, plonge ses

regards dans la mer écumante et n’est pas capable de venir au secours

des naufragés. Le flot même ne l’atteint pas et, selon un poète antique,

ce serait là un sentiment agréable...»

M. Henri Albert a écrit une série d’attachantes études où il montre

quels furent l’attitude, les sentiments, les pensées de Gœthe et de la

petite cour de Weimar pendant les événements de 1806. On y voit comment

Napoléon recueillait encore les fruits de l’excellente politique de la

monarchie française. Notre politique avait consisté, pendant des

siècles, à diviser l’Allemagne, à émietter ses forces, à mettre ses

innombrables États dans notre dépendance financière, militaire et

diplomatique autant que sous notre influence intellectuelle. Culture,

civilisation, étaient en Allemagne le synonyme de France. Tout ce qui

était français était donc certain d’être bien accueilli. C’est encore ce

qui arriva à Napoléon et à ses armées. Loin de les regarder comme des

envahisseurs barbares, c’est tout juste si les Allemands ne se sentaient

pas honorés de leur présence. Les documents, fragments de mémoires et de

lettres qu’a réunis M. Henri Albert sont caractéristiques à cet égard.

Un peu pillés et houspillés par les soldats de Bonaparte, les gens de

Weimar sont tout de même plutôt heureux, et même un peu fiers de

«recevoir» des Français. Les troupes prussiennes, après leur passage et

leur séjour dans le duché, durant les mois qui précédèrent la déroute,

n’avaient laissé que de mauvais souvenirs. «Les chers Prussiens ne sont

pas précisément les bienvenus», écrit Gœthe le 5 janvier. Les Français

les remplacent après le 14 octobre. Ils commencent par envahir la maison

de Gœthe, boivent son vin, lui prennent son lit, manquent même de

l’assassiner. Gœthe est tiré de cette situation critique par la présence

d’esprit de sa «petite amie» Christiane,--une «petite amie»

quadragénaire d’ailleurs et qu’il épousa peu après par reconnaissance.

Malgré ces mésaventures, Gœthe est encore content. Il ne se plaint pas;

il est presque flatté d’avoir été battu par des Français. Eût-on un peu

bousculé Christiane elle-même qu’il n’y aurait pas trouvé à redire. Il

s’en serait presque senti honoré au fond du cœur. Il était tout à la

joie d’être mêlé à des civilisés. On le voit préoccupé de leur faire bon

accueil dans sa maison remise en ordre après le pillage. D’ailleurs, on

sait qu’il est Gœthe, et par quelques égards les conquérants ajoutent

encore aux bonnes dispositions du grand écrivain.

Le commandant de la place de Weimar avait été bien choisi. C’était un

nommé Dentzel, originaire des pays rhénans, dont la carrière au service

de la France fut bien remplie, et qui rendit, d’ailleurs, de grands

services sous tous les régimes qu’il traversa et auxquels il montra un

égal dévouement. Dentzel, dès son entrée en fonctions, s’empressa

d’envoyer au grand homme le billet suivant: «L’adjudant général de

l’état-major impérial prie M. le conseiller Gœthe d’être absolument

tranquille. Le commandant soussigné de la ville de Weimar, sur la

demande de M. le maréchal Lannes, et par égard pour le grand Gœthe,

prendra toutes les mesures pour veiller à la sécurité de M. Gœthe et de

votre maison.» Dès le 18 octobre, Dentzel entre en relations encore plus

intimes avec Gœthe. Il lui écrit: «Je crois rendre le plus grand service

à M. le conseiller Gœthe en logeant chez lui comme hôte M. Denon, membre

de l’Institut national et inspecteur général des beaux-arts et des

musées.» Gœthe avait, en effet, connu à Venise le délicat et lettré

Vivant-Denon. L’arrivée des Français lui permit ainsi de renouer une

liaison agréable. C’est un bienfait dont il fut reconnaissant à la

conquête.

D’ailleurs, après Vivant-Denon, directeur des musées impériaux, Gœthe se

lia d’amitié avec maint militaire français. Il n’était pas médiocrement

fier d’entrer dans la société de nos illustres maréchaux. Quand il eut

vu Napoléon dans la rencontre célèbre et si souvent racontée, il ne se

posséda plus d’orgueil et de joie. Et toute sa vie il se souvint avec

fierté et ne manqua pas une occasion de faire souvenir les autres de la

faveur que «le grand homme», son «protecteur», «son empereur», comme il

le nommait, lui avait témoignée.

Il se trouva quelques personnes pour trouver que Gœthe manquait un peu

de sens allemand et de patriotisme germanique. Elles furent rares. Le

cas de Gœthe n’était pas unique; tant de Berlinois eux-mêmes allaient

faire aussi bon accueil que les gens de Weimar à nos soldats! Le fait

est que l’Allemagne de 1806 ne prit pas Iéna pour une catastrophe

nationale; qu’elle s’émut fort peu d’une défaite prussienne et que

Gœthe, le plus représentatif de tous les Allemands, ne fut pas éloigné

de se réjouir de l’invasion étrangère. Au lendemain d’Iéna, il se marie,

il héberge les généraux français, il travaille à ses livres et à sa

_Théorie des couleurs_, avec sa proverbiale sérénité: la tentative de

pillage et d’assassinat commise dans sa maison et sur sa personne n’a

même pas le don de l’émouvoir. Il conseille à ceux qui lui parlent de

cet incident de faire plus attention aux pandours indigènes qu’aux

pillards de la Grande Armée, laquelle a de la discipline. Et quand,

après un tour de promenade dans Weimar, il constate que les jardins

publics ont seuls un peu souffert et qu’il suffira de quelques heures de

jardinage pour remettre les pelouses en bon état, il se console

sur-le-champ d’Iéna et d’Auerstædt qui n’ont pas causé plus de dommage.

«Avec quelques petits travaux, écrit Gœthe au duc Charles-Auguste, les

traces du malheur seront réparées.» Cette petite phrase résume très bien

l’état d’esprit allemand de 1806.

Deux ans après Iéna, en 1808, après l’entrevue d’Erfurt, où Napoléon lui

adressa son salut fameux, Gœthe écrivait encore: «J’étudie maintenant de

nouveau à fond la plus ancienne littérature française pour pouvoir

m’entretenir sérieusement avec les Français. Quelle civilisation infinie

avait déjà passé sur leur pays à une époque où nous autres Allemands,

nous étions encore des gens grossiers. _L’Allemagne n’est rien[38]._»

[38] Voir l’appendice VI: _Quand il n’y avait pas d’Allemagne_.

Comment de cet abîme d’avilissement, de ce renoncement des citoyens

eux-mêmes, de cet écrasement, de ce néant, de ce rien, l’Allemagne

devait-elle arriver à être tant, sinon à être tout? Comment le réveil

national de 1813 devait-il suivre de si près la défaite et l’abdication

de 1806? L’Allemagne unifiée, revenue à la conscience d’elle-même, s’en

rend compte aujourd’hui. C’est Iéna qui donna le grand ébranlement

précurseur d’un ordre de choses nouveau. Napoléon, achevant ce

qu’avaient commencé la Révolution et les idées révolutionnaires, eut

l’imprudence de secouer et d’éveiller ce «corps germanique» que jadis la

politique française s’appliquait à endormir. Depuis la paix de

Westphalie, tous les efforts de nos hommes d’État avaient tendu à rendre

inoffensif le colosse d’outre-Rhin. C’était un ouvrage adroit et solide.

Sans contrainte, sans violence, en nous faisant aimer au contraire, en

nouant, à la suite d’une habile politique de protection et

d’intervention, toute sorte de liens intellectuels et moraux, nous

étions arrivés à neutraliser l’Allemagne. Des fautes comme le ravage du

Palatinat avaient montré combien il était dangereux d’irriter la bonne

bête teutonique et de soulever ses ressentiments.

Napoléon commit la faute immense d’exciter et de brutaliser la bête.

Iéna est une belle victoire française, un grand fait de guerre, et il

faudrait n’avoir jamais mis le pied en Allemagne pour nier le prestige

que cet écrasement total de la Prusse vaut encore au nom français. La

honte de Iéna balance toujours pour les Prussiens la gloire de Sedan. Et

je crois qu’il y a avantage à ne pas trop oublier que les Français ont

vu, un jour qui n’est pas si loin, l’aigle de Prusse tourner casaque, si

l’on ose s’exprimer ainsi.

Cependant le mot de Bonald est juste et vrai: «Toutes les victoires de

Napoléon sont au Muséum.» Il ne reste d’Iéna que la gloire et les

trophées. Ou du moins il en reste les résultats, inverses de ceux qu’on

attend ordinairement de la victoire. Iéna fut un inutile et dangereux

triomphe en préparant le nationalisme allemand, en faisant naître un

patriotisme inconnu jusqu’alors.

Bismarck, fondateur de l’unité allemande, a bien discerné le service que

l’intervention napoléonienne rendit à l’œuvre des Hohenzollern. On

pouvait croire que l’empereur avait à jamais anéanti la Prusse qu’il

tenait sous sa botte, la dynastie dont il avait le pouvoir de renverser

le trône. Au contraire, il ouvrait à la Prusse et à l’Allemagne des

destins inespérés. Bismarck en a témoigné en prononçant ces paroles, le

31 octobre 1892, sur la place du marché d’Iéna:

«Sans l’effondrement du passé, le réveil du sentiment national allemand

en pays prussien, de ce sentiment national qui tire son origine d’une

époque de honte profonde et de domination étrangère, n’eût pas été

possible.»

C’est la vraie morale politique du centenaire d’Iéna. Et les paroles de

Bismarck seront singulièrement complétées par ce passage des mémoires

d’un soldat de Napoléon. Le brave Marbot, excellent cavalier, vaillante

estafette et grand donneur de coups de sabre, n’était pas une

intelligence de premier ordre. Pourtant, muni de bon sens, il jugeait la

politique de son maître et en mesurait toute l’imprudence. C’est donc

Marbot, homme de cheval et de bivouac, qui écrivait ceci dans ses

_Mémoires_:

«Quoique je fusse encore bien jeune à cette époque, je pensais que

Napoléon commettait une grande faute en réduisant le nombre des petites

principautés de l’Allemagne. En effet, dans les anciennes guerres contre

la France, les huit cents princes des corps germaniques ne pouvaient

agir ensemble... Au premier revers, les trente-deux souverains, s’étant

entendus, se réunirent contre la France, et leur coalition avec la

Russie renversa l’empereur Napoléon, qui fut ainsi puni pour n’avoir pas

suivi l’ancienne politique des rois de France.»

Je crois qu’on ne peut pas mieux dire ni mieux résumer le résultat final

de la brillante campagne de 1806.

Bismarck et la France · 第 38 / 51 题