Bismarck, qui devait plus tard, de tous ses contemporains, être l’homme
d’État le mieux servi par la chance, n’en reçut pas les faveurs
précoces. Les épreuves, les embarras, les circonstances décourageantes
entravèrent ses débuts. Il connut tous les genres de difficultés avant
le premier sourire de la fortune. Mais, sorti plus fort de ces combats,
son génie était mieux armé pour profiter d’un changement du destin.
La dernière épreuve fut la plus critique. Sa situation sembla perdue au
moment même où il la croyait vraiment forte, où il se voyait sur le
point d’atteindre le port. C’est la période finale et décisive de cette
partie de l’existence de Bismarck que M. Paul Matter a nommée _la
Préparation_.
Le 26 avril 1856, cinq ans après ses débuts dans la carrière, Bismarck
adressait à Manteuffel, ministre des affaires étrangères de Prusse, un
rapport qui a conservé à bon droit le nom de «rapport magnifique». Toute
la clairvoyance, tout le réalisme de Bismarck, se manifestaient dans ce
magistral exposé de la situation européenne. Il y analysait les forces,
les éléments en présence, indiquait leurs combinaisons probables,
prévoyait les événements qui devaient en sortir. Il formulait hardiment,
en dépit du système de la Sainte-Alliance, toujours en faveur à la cour
de Berlin, la certitude d’un conflit entre la Prusse et l’Autriche,
conflit favorisé par la politique napoléonienne. «Ma conviction,
écrivait-il, est que nous aurons à défendre dans un avenir assez
prochain notre existence contre l’Autriche, et qu’il n’est pas en notre
pouvoir de prévenir cette collision, parce que la marche des choses en
Allemagne ne comporte aucune autre issue.» Et, par un trait qui peint
son humeur, il ajoutait à cette prophétie cette anecdote, à ses yeux
symbolique: pendant une promenade, quelques jours auparavant, le cheval
de l’ambassadeur français avait tout à coup violemment rué dans les
jambes de la monture de Rechberg, le délégué autrichien à Francfort. Tel
est bien le genre de la plaisanterie bismarckienne.
Bismarck commençait d’être l’homme à qui les faits donnent raison. On
l’écoutait à Berlin. On lui faisait de plus en plus confiance. En avril
1857, lorsque l’affaire des duchés danois et l’incident de Neufchâtel
exigèrent une entente avec Napoléon III, Bismarck fut chargé d’aller
sonder les dispositions véritables du gouvernement de Paris. Bismarck,
durant cette mission, vit plusieurs fois Napoléon III. Il en reçut
d’étourdissantes confidences. Le César maladroit lui fit part de ses
projets italiens, lui annonça comme nécessaire une lutte entre la France
et l’Autriche, l’assura, avec une inqualifiable simplicité, de sa
sympathie pour la Prusse et chargea même le diplomate prussien d’aller
proposer son alliance à Frédéric-Guillaume IV. Bismarck écoutait ce flot
de naïvetés, en prenait bonne note, mais répondait à peine. Son silence,
sa réserve, finirent par inquiéter Napoléon III. Il n’en parla que
davantage pour dégeler son interlocuteur. Même impassibilité.
L’empereur, effrayé pour de bon, compléta sa maladresse. Il pria
Bismarck de ne pas le trahir, de considérer leur conversation comme
celle de deux hommes privés, non de deux hommes d’État. Bismarck lui
promit le secret et le garda en effet, ce dont Napoléon eut la bonté de
lui avoir de la reconnaissance. Ce que Bismarck n’avait ni promis ni pu
promettre, c’était de ne pas tenir compte des choses apprises, de ne pas
se servir des révélations qui lui avaient été faites avec une imprudence
sans pareille...
En 1857, Bismarck se trouvait ainsi en excellente posture pour réaliser
son ambition déjà consciente: diriger les destinées de la Prusse. C’est
à ce moment que, par un rude coup du sort, son auxiliaire le
plus précieux vint à lui manquer. Le souverain qui l’avait
apprécié, distingué, inventé presque, son protecteur et son ami,
Frédéric-Guillaume IV, abandonnait le pouvoir. Comme tout le faisait
prévoir, la neurasthénie avait vaincu ce prince généreux, intelligent,
mais agité, inquiet, irrésolu, ébranlé aussi par les troubles et les
difficultés de son règne. Le 23 octobre, il se résignait à signer une
sorte d’acte d’abdication qui remettait provisoirement le pouvoir à son
frère Guillaume. Ce provisoire devint bientôt définitif.
Or Bismarck savait que le régent le redoutait et lui gardait rancune de
quelques désaccords entre leurs idées au cours des événements
précédents. Guillaume Ier était un militaire qui reprochait à Bismarck,
comme autant de faiblesses et de capitulations, ses habiletés
diplomatiques. Bismarck ne se dissimula pas que sa carrière était
compromise, qu’il aurait fort à faire pour conserver son rang et surtout
son influence. Il ne se trompait pas. Malgré son activité, ses
démarches, son dévouement habilement témoigné au nouveau souverain, il
fut remplacé à Francfort par Usedom et envoyé à l’ambassade de
Pétersbourg, presque en exil.
Il avait alors quarante-cinq ans. La disgrâce, si elle devait persister,
ne lui promettait plus guère que des promenades de mission en mission.
Bismarck se demandait s’il ne serait pas plus sage de prendre sa
retraite, de renoncer à ses ambitions, de regagner son domaine de
Schœnhausen et d’y vivre en gentilhomme, avec d’assez beaux souvenirs et
des honneurs. Sa femme l’y engageait. Une grave maladie, qu’il fit
alors, faillit l’y déterminer. Une blessure d’apparence bénigne, venue
d’une chute à la chasse, prit de telles proportions qu’on parla de
l’amputer d’une jambe. Il s’y refusa. Mais l’accident eut les suites les
plus graves. Toute la faculté le condamnait. Et nul médecin ne put
expliquer, sinon par sa constitution extraordinaire, la chance qu’il eut
de ne pas être emporté par une embolie fatale. En 1859 et 1860 il fut
plus d’une fois approché par la mort. Que l’on imagine, si l’on s’amuse
à ce jeu, le cours nouveau qu’auraient pris les choses en Europe,
Bismarck venant à disparaître.
Mais il fit front à la mort. Il résista à la défaveur royale et il sut
remonter rapidement sur ses étriers.
Suspect à la cour, il y comptait pourtant quelques amis dévoués: Roon le
premier et Edwin de Manteuffel. L’un, ministre de la guerre, l’autre,
chef du cabinet militaire, étaient les Éminences grises du régent.
Appartenant à la même génération que Bismarck, de la même formation
d’esprit, ils savaient que Bismarck était nécessaire à cette grandeur
prussienne qui devait être forgée par le fer et par le feu. Roon et
Manteuffel agirent sur le prince par persuasion et par suggestion. Ils
s’efforçaient d’effacer les mauvaises impressions, les souvenirs
désagréables que Guillaume Ier avait gardés de leur ami. Leur plan était
de faire donner le ministère des affaires étrangères à Bismarck. Alors
ils pourraient agir en commun, réaliser cette politique prussienne que
les hommes de leur âge distinguaient nettement. Mais c’était une rude
tâche que de donner le pouvoir à Bismarck. L’opinion ne comprenait rien
aux grands projets des hommes de cette génération. Libéraux,
réactionnaires, se méfiaient également de Bismarck et de ses plans. Sa
politique nouvelle, esquissée seulement, dérangeait toutes les habitudes
d’esprit, ne rentrait dans aucun cadre connu. On ne comprenait pas, par
exemple, qu’il avait depuis longtemps jugé Napoléon III à sa valeur et
reconnu dans l’exécuteur du testament de Sainte-Hélène le meilleur
auxiliaire que pussent trouver l’ambition prussienne et l’unité
allemande, une sorte d’allié involontaire, facile à berner par des
flatteries et des promesses. On lui reprochait ses sympathies
napoléoniennes. On l’accusait de vouloir céder à la France toute la
province du Rhin. Il fallut à Guillaume quelque temps et l’exercice du
pouvoir pour s’élever au-dessus des criailleries des partis et de
l’opinion, et reconnaître que Bismarck avait raison, que c’était de son
côté que se trouvait l’intelligence de l’intérêt national.
En attendant, Bismarck passait d’assez mornes journées à Pétersbourg.
Son impatience, sa déception, son inquiétude de l’avenir, étaient encore
aggravées par des difficultés financières, car les revenus de son petit
domaine poméranien, ajoutés à son médiocre traitement d’ambassadeur, ne
lui permettaient pas de faire très grande figure. Cependant son activité
intellectuelle ne se ralentissait pas. Il apprenait le russe, dont la
connaissance lui donnerait auprès du tsar et de ses ministres une grande
supériorité sur les autres représentants étrangers. Il étudiait les
hommes et les choses de Russie. Il se faisait écouter de l’autocrate et
de ses hommes d’État. Les trois années de Pétersbourg furent pénibles
pour Bismarck. Elles ne furent pourtant pas perdues pour lui. Il trouva
par la suite plus d’une occasion de mettre à profit ce qu’il y avait
appris.
Roon et Manteuffel continuaient de plaider sa cause auprès de Guillaume,
devenu roi par la mort de son frère. L’habileté de Bismarck fut de ne
pas se montrer avide du pouvoir dès que la faveur lui fut revenue. En
mai 1862, il était nommé ambassadeur à Paris; mais dans l’esprit de tous
cette mission devait être brève et annonçait son ministère.
Il reprit à Paris ses entretiens avec Napoléon III. Il reçut une fois de
plus les propositions nettes et embarrassantes d’une alliance de la
France et de la Prusse. Il démêla surtout que l’Empire avait trois
politiques: l’une officielle, celle du Sénat et du Corps législatif,
celle du plein jour et de la presse. Une seconde, personnelle à Napoléon
III, faite d’intrigues cosmopolites, d’idéalisme humanitaire, et
suggérée par les _carbonari_. La troisième de ces politiques, c’était
enfin celle de l’impératrice, une politique «catholique, conservatrice,
papiste, même autrichienne», écrivait Bismarck à son ministre. Il
comprenait qu’entre ces trois directions il serait facile à la Prusse de
trouver son chemin. Cependant, en Prusse même, la situation devenait
difficile. Le Parlement, incapable de comprendre que le sort du pays
allait se jouer et que sa grandeur allait se décider, accumulait les
obstacles devant les ouvriers du grand œuvre. Roon désespérait de
pouvoir mener à bien la réorganisation militaire. Il fallait Bismarck,
et pas un autre que Bismarck, pour dompter le Parlement, puisque le
Parlement ne pouvait comprendre. Roon finit par convaincre le roi que
Bismarck était l’homme nécessaire. Guillaume faisait encore quelques
objections et quelque résistance: il fallut la gravité de la situation
pour le libérer de ses préjugés.
La fortune de Bismarck allait se décider. Il le savait. Et c’est
peut-être le moment de sa vie, féconde en circonstances critiques, où il
se montra le plus ému et le plus nerveux. Incapable de tenir en place,
il courait le midi de la France. C’est à Avignon que, le 18 septembre
1862, le joignirent deux dépêches éloquentes dans leur brièveté. L’une
venait de son fidèle Roon et portait: «_Periculum in mora._
Dépêchez-vous.» L’autre, anonyme, était plus vulgaire mais plus
symbolique: «La poire est mûre», disait-elle. C’est sur cette métaphore
jardinière que Bismarck gagna Berlin pour y former l’Europe selon sa
volonté et y exécuter des projets si longtemps médités, si menacés de
rester dans le domaine des chimères, et auxquels la fortune venait enfin
de se montrer favorable.
Mais peut-être n’eût-il pas convenu de parler à Bismarck de la fortune.
Il connaissait à sa divinité bienfaitrice une figure et un nom plus
précis: c’était l’intérêt clairvoyant de son monarque, c’était
l’institution monarchique, qui, en réalité, l’avaient élu. Il n’a pas
fallu moins qu’une grande dynastie pour imposer ce grand ministre à la
Prusse et à l’Allemagne.