LA FORMATION DES IDÉES BISMARCKIENNES.

Il y a dans la vie de Bismarck une période difficile à suivre parce que

les événements historiques auxquels il se trouva mêlé sont alors d’une

confusion extrême. Il faudrait des pages et des pages pour débrouiller à

peu près l’état de la question allemande au milieu du dix-neuvième

siècle. La vérité est que les contemporains ne voyaient pas ce qui en

sortirait ni comment on en sortirait. Tous les principes et tous les

hommes, toutes les Constitutions et tous les Parlements, s’usaient à

mettre de l’ordre dans ce chaos. La Révolution n’avait pas pu et la

Sainte-Alliance n’avait pas voulu. Les traditionalistes y avaient épuisé

leurs souvenirs historiques et les légistes leurs subtilités juridiques.

Le libéralisme avait en vain espéré que son souffle ferait naître

l’unité du chaos féodal. Chaque année était marquée par la faillite

d’une solution nouvelle. Les ministres étaient morts à la tâche ou bien

avaient perdu leur portefeuille. Les autres prenaient tout doucement le

parti d’éterniser les choses et d’y vivre le plus agréablement possible.

Les diplomates étaient contraints de se rassembler à tout instant. Ils

cherchaient à donner du charme à ces rencontres et à corriger la

sévérité de leurs congrès par les plaisirs de la vie mondaine. Ce fut,

dans la carrière, l’école de toute une génération élégante et sceptique.

On cita longtemps la Diète de Francfort, sa douceur de vivre,

l’impertinence, les déshabillés et les conquêtes du comte de Thun.

C’est cette période-là, qui va de 1850 à 1855, que Bismarck mit à profit

pour l’élaboration définitive de ses idées politiques. Cette période,

remarquons-le, est celle où l’Empire, rétabli en France, commet ses

primitives erreurs--la guerre de Crimée--et amorce toute une série de

fautes. La formation du plan de Bismarck coïncide d’une manière

remarquable avec les premiers actes qui devaient révéler à l’observateur

attentif ce que le régime impérial allait faire de la France.

Bismarck approche alors de la quarantaine. Il est en possession de

toutes ses forces et de toutes ses facultés. C’est alors qu’il devient

vraiment lui-même. C’est ce moment qu’il choisit pour accomplir la plus

intéressante des évolutions. Jusque-là, Otto de Schœnhausen-Bismarck

n’avait été qu’un fidèle serviteur de la monarchie prussienne, mais en

hobereau ultra-réactionnaire, en parlementaire d’extrême droite, en

homme de la _camarilla_ rétrograde de Berlin, en politicien de classe et

de parti. Il ne reniera rien de ses principes politiques, mais il ne les

suivra plus dans le même esprit. C’est l’intérêt prussien tout seul

qu’il aura désormais en vue, non pas l’intérêt de sa caste. Sa méthode,

son intelligence réaliste, font sortir, du vieux fonds des idées

particularistes et conservatrices, une politique nationale nouvelle.

Déjà, malgré son intransigeance, Bismarck avait fait entrevoir cette

évolution dans les assemblées où il avait figuré depuis 1847. Elle se

précisa à l’assemblée d’Olmütz. C’est là qu’au nom de la droite et du

parti gouvernemental il eut la lourde tâche de défendre et d’expliquer

la politique de Manteuffel, son échec, la soumission de la Prusse à

l’Autriche dans la question des duchés et l’affaire de Hesse. Dans un

discours qui ménageait à la fois le passé et l’avenir, Bismarck ne

craignit pas de mettre sur le même pied l’honneur du pays et son

intérêt. Le loyalisme envers son souverain, hautement proclamé, lui

permettait d’affirmer qu’il n’y avait pas de honte pour la Prusse à

remettre l’épée au fourreau du moment que son roi en avait ainsi décidé

pour le bien public. Appuyé sur son légitimisme, Bismarck examinait

librement les raisons qu’un État moderne peut avoir de faire une grande

guerre. Et il prononçait ces paroles où le «chancelier de fer» est déjà

tout entier: «L’unique base saine et salutaire pour un grand État, et

c’est par là qu’il se distingue essentiellement d’un petit État, c’est

l’égoïsme politique et non pas le goût romantique,--et il n’est pas

digne d’un grand État de se battre pour une cause qui n’est pas

inhérente à son propre intérêt... Malheur à l’homme d’État qui ne trouve

pas pour faire la guerre une raison qui soit encore aussi valable après

la guerre!»

Les parlementaires à qui s’adressait Bismarck s’imaginaient que le

hobereau ne parlait ainsi que par passion de partisan, que s’il refusait

de combattre l’Autriche, c’était par fidélité aux principes de la

Sainte-Alliance. Mais Bismarck voyait déjà les choses sous un angle

différent. S’il consentait à se servir encore et du langage et du

programme de son parti, son regard s’étendait plus loin. Il se laissait

applaudir ou interrompre avec la même indifférence. Le président de la

seconde Chambre, Simson, un juif libéral, faisait rire le centre et la

gauche aux dépens du chevau-léger poméranien. «L’honorable député de

Brandebourg, disait-il aimablement, a des idées originales qui

n’éclairent peut-être pas mais qui tout au moins égayent la Chambre.» A

quoi Bismarck ne répondait que par une tranquille profession de mépris

pour le système parlementaire. Un jour, rappelé au «respect de la

Constitution», il réplique d’un ton de maître,--le ton qu’il aura de

1862 à 1866 dans son grand conflit avec la Chambre: «Je vous remets en

mémoire que le jour où nous sommes est l’anniversaire de la révolution

française, 24 février 1848. C’est une date qui nous rappellera toujours

comment le régime parlementaire, pourvu des armes les plus puissantes et

n’ayant à combattre que de bien faibles forces, n’en a pas moins fait,

aux yeux de l’Europe, un fiasco si éclatant qu’il lui sera difficile de

se relever jamais de cette chute.»

C’est à la veille de quitter le monde et la mécanique parlementaires que

Bismarck prononçait ces paroles. Manteuffel, le ministre des affaires

étrangères de Prusse, l’avait remarqué, avait apprécié au cours de leurs

entretiens son rude bon sens et sa force de volonté en même temps que

son loyalisme à toute épreuve. Les puissances autonomes d’Allemagne

envoyaient alors à Francfort des délégués qui constituaient le

gouvernement impossible, introuvable, d’un pays qui aspirait à l’unité

tout en redoutant de perdre ses particularités et ses traditions, un

pays qui était las de l’anarchie et impatient de l’ordre.

Arrivé à Francfort comme conseiller de légation, Bismarck ne tarda pas à

entrer en conflit avec son chef. On lui donna raison et il fut bientôt

nommé délégué prussien. C’était, ni plus ni moins, la première des

ambassades du roi de Prusse. Bismarck réalisait ainsi le vœu de sa mère,

l’ambition de sa première jeunesse. Il entrait, et par la plus grande

porte, dans la diplomatie.

Bismarck fut de ces ambassadeurs qui ont des idées personnelles et qui

les imposent à leur gouvernement. Envoyé pour défendre la politique

traditionnelle de la Sainte-Alliance, pour maintenir l’entente

austro-prussienne, pour empêcher la reconnaissance de Napoléon III,

Bismarck, guidé par l’intérêt prussien, exécuta ses instructions à sa

manière. Il avait compris que le mouvement démocratique et libéral étant

vaincu en Allemagne, la Prusse n’avait plus rien à attendre de son

accord avec l’Autriche et que les deux monarchies, ayant écrasé leur

ennemi commun, la révolution allemande, allaient se trouver face à face,

lutter d’influence et se heurter pour l’hégémonie. Dès son entrée en

fonctions, ou presque (1851), l’Autriche est pour lui l’_adversaire_.

La _camarilla_ rétrograde, le parti réactionnaire, dont il avait été le

chef et le porte-parole, ne fut pas éloigné de crier à la trahison.

Bismarck trahissait les principes de la Sainte-Alliance, il abandonnait

la Prusse pour l’Allemagne, il tombait donc dans les erreurs

révolutionnaires, il adorait ce qu’il avait brûlé! Bismarck laissait

dire, ne rendait de comptes qu’à son ministre et à son roi. Et celui-ci

comprenait déjà la politique nationale aperçue par le hardi délégué de

Francfort, l’Autriche rejetée hors d’Allemagne, l’unité faite au profit

de la Prusse.

Bismarck acheva de scandaliser les féodaux dans l’affaire de la

reconnaissance de Napoléon III par les puissances.

Le Congrès de Vienne avait prononcé pour Bonaparte et sa famille

l’exclusion éternelle du trône de France. Admettre Napoléon III, c’était

renier l’œuvre de la Sainte-Alliance, manquer à la parole des rois. Les

trois cours du Nord, Prusse, Autriche et Russie, mettaient un point

d’honneur à faire respecter la volonté des souverains coalisés de 1815.

Mais l’esprit «ingénieux et hardi» de Bismarck avait conçu un autre

plan. Bismarck avait compris l’utilité qu’offrirait pour l’intérêt

prussien le régime impérial et plébiscitaire restauré en France.

Bismarck connaissait assez les institutions pour savoir que cette

démocratie césarienne, ce compromis entre le régime dictatorial et le

régime d’opinion devait causer au malheureux pays qui le subirait toutes

sortes de calamités.--«Reconnaissez l’Empire, suggérait Bismarck au

gouvernement de Berlin: c’est un régime qui, dans un avenir prochain,

rendra service à la Prusse.»

Un voyage à Paris fortifia Bismarck dans ses vues. C’était au temps de

la guerre de Crimée. L’Empire avait commis sa première faute et

vérifiait le pronostic de Bismarck. Le voilà présenté à Napoléon III. Il

a un long entretien avec l’empereur; il peut juger sa pauvre

intelligence, connaître ses conceptions chimériques. Dans ses _Pensées

et souvenirs_, Bismarck a rapporté cette conversation d’un ton où

l’ironie et la commisération sont nettement perceptibles. Il rapporte

que Napoléon «se montra bien plus indulgent que l’Angleterre et

l’Autriche pour les péchés dont la Prusse s’était rendue coupable envers

la politique des puissances occidentales». L’empereur lui fit des

avances en vue d’un rapprochement de la France et de la Prusse. «Il me

dit que deux États voisins, placés par leur culture et leurs

institutions à la tête de la civilisation, devaient s’appuyer l’un sur

l’autre». Bismarck emporta de Napoléon III l’impression que c’était un

homme très doux, très bienveillant, fort éloigné des procédés «violents,

presque brutaux» que l’Angleterre et l’Autriche employaient alors pour

faire pression sur la Prusse. En somme, un naïf, un sensible, un

illusionné, un homme dont on ferait ce qu’on voudrait.

Rentré à Berlin, très diffamé par le parti réactionnaire qui l’accusait

de défection, Bismarck communiqua ses impressions à Frédéric-Guillaume

IV. Ce fut sa meilleure défense. «Napoléon III est un homme aimable et

d’esprit ouvert, rapporta Bismarck, mais il est moins habile qu’on ne

dit. On met tout événement sur son compte, et s’il pleut à contre-temps

dans l’Asie orientale, on en attribue la cause à quelque machination

perfide de l’empereur. On a pris l’habitude, chez nous, de le considérer

comme une sorte de génie du mal qui ne songe qu’à troubler le monde.

Mais son intelligence est bien surfaite aux dépens de son cœur; au fond,

c’est la bonté même, et le propre de son caractère est de reconnaître

tout service rendu par une gratitude poussée à un degré peu ordinaire.»

C’est toujours avec cette dérision que Bismarck traitera désormais

Napoléon III, pauvre halluciné, rêveur humanitaire, absolument dénué

d’esprit politique. Personne d’ailleurs ne sut mieux que Bismarck abuser

de la sensibilité de l’empereur et jouer de ses «principes». Bismarck

n’eut donc pas de peine à faire entendre à son roi que ce «démon du mal»

était en réalité le bon génie de la Prusse.

Le voyage à Paris acheva de fixer les idées de Bismarck et lui ouvrit

certainement des perspectives d’avenir. Il avait compris dès le début de

sa carrière diplomatique que l’Empire français lui donnerait les moyens

d’exécution nécessaires à ses vastes desseins, et que Napoléon III, «la

bonté même», ferait par complaisance la contre-partie de son jeu.

Bismarck et la France · 第 33 / 51 题