LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE.

On peut dire que de 1800 à 1870 la vie politique de l’Europe entière a

été dominée par le souvenir de Napoléon. C’est l’influence, la volonté,

le génie napoléonien qui se faisaient partout sentir. Tyran des

imaginations après avoir été tyran des peuples, ce souvenir de Bonaparte

s’imposait en toute circonstance, son image obsédait les yeux, son

histoire hantait les orateurs et les écrivains.

Il semble que depuis 1870 ce rôle-là soit dévolu à Bismarck. L’Europe

contemporaine est si fortement marquée de son empreinte qu’à tout moment

on évoque l’homme d’État prussien. L’unité allemande, la triplice, la

paix armée: autant de faits et de circonstances qui conditionnent toute

la vie publique, et par conséquent aussi toute la vie privée de nos

jours; autant de faits et de circonstances dont la responsabilité

remonte à Bismarck. Il n’est pas jusqu’au régime républicain en France

qui ne porte sa signature et ne lui doive le jour. Quelques efforts

qu’on ait tentés pour s’affranchir du chancelier prussien et de sa

politique, l’Europe d’aujourd’hui est une Europe bismarckienne. Il est

donc naturel que la personne même de Bismarck, sa vie et son caractère

soient objets de curiosité. Le chancelier de fer n’a pas encore eu son

poète, mais il a sa légende. On ne l’a pas encore choisi comme

«professeur d’énergie» ni comme excitateur des jeunes ambitions, ce que

sans doute il mériterait presque autant que Bonaparte. Mais si la

littérature bismarckienne n’a pas donné jusqu’ici de chef-d’œuvre, elle

est pourtant déjà considérable, et la France même y a largement

contribué. Après M. Andler, après M. Charles Benoist et leurs essais

psychologiques, M. Paul Matter[37] a entrepris d’écrire une biographie

complète et détaillée du prince de Bismarck. Nous allons essayer de

résumer son récit des années d’apprentissage que fit Bismarck à diverses

écoles. C’est, dans la vie de son héros, ce que M. Paul Matter appelle

_la Préparation_. Cette période s’étend de 1815 à 1862. Certes, ce n’est

ni par les événements ni par le caractère du personnage, ni aussi

brillant ni aussi évocateur pour l’imagination que les débuts de

Bonaparte. Mais ce qu’il y a d’âpre et de triste dans la jeunesse de

Bismarck, le peu de ménagements que la vie eut pour lui au temps de la

formation de ses idées, annonce et explique la brutalité de son œuvre,

sa ténacité, sa misanthropie et cette espèce de névrose qui était la

faiblesse secrète du colosse poméranien.

[37] _Bismarck et son temps_, par PAUL MATTER. Félix Alcan, éditeur,

Paris, 1905. Les deux premiers tomes ont seuls paru.

Les Bismarck étaient des hobereaux de caractère rude et violent, grands

chasseurs, grands mangeurs, grands buveurs, fidèles serviteurs de la

dynastie, soldats par goût et par tempérament. La difficile gestion de

leurs biens dans un pays pauvre avait fait de ces gentilshommes fermiers

et porchers d’assez bons administrateurs. Autant de traits communs à

toute la lignée et dont hérita Bismarck. Sa mère, qui avait du penchant

pour le bel esprit, ajouta peut-être à ce patrimoine la rapidité et

l’ampleur de l’intelligence. Si l’on dit encore qu’Otto naquit en 1815,

qu’il fut élevé dans l’exécration de la France, le souvenir des heures

tragiques de la Prusse et l’enthousiasme du relèvement national qui

devait finir par le grand mouvement de l’unité allemande, on aura les

principaux éléments du caractère et de la personnalité de Bismarck.

Bismarck était un brutal. Il ne montra de douceur qu’à un seul être au

monde: sa femme. Mais il faut reconnaître qu’il n’avait guère été dressé

à la tendresse. Dès six ans, ses parents s’étaient déchargés du soin de

son éducation sur les maîtres d’un pensionnat où les jeunes élèves

étaient menés tambour battant. Bismarck garda toujours un mauvais

souvenir de l’institution Plamann, où la discipline était de fer et la

nourriture spartiate. A douze ans, il change de prison et il entre au

gymnase. Là, il a la chance de rencontrer un professeur qui pressent que

ce petit garçon sera quelqu’un: «Il avait, a écrit plus tard ce

clairvoyant pédagogue, un bon visage joyeux et ouvert, des yeux limpides

et brillants, quelque chose de jeune et de gai. Je me dis tout de suite:

Voilà un gentil gamin. Je m’occuperai particulièrement de lui.» Et c’est

ce professeur obscur qui donna à Bismarck le goût de l’étude, comprit,

enrichit et développa ses dons.

A dix-sept ans, «c’était un grand garçon de taille élancée, le front

haut sous la chevelure abondante, le regard droit et ferme». Il était

d’une franchise de caractère poussée jusqu’à la violence. Mauvaise

disposition pour un futur diplomate. C’est pourtant à la diplomatie que

sa mère le vouait par une surprenante intuition. Il n’entra d’ailleurs

que beaucoup plus tard dans la carrière, après avoir essayé de bien des

choses, achevé son éducation d’homme et fait son instruction de

politique.

L’attitude de Bismarck dans la vie fut à peu près celle d’un autre

Allemand célèbre vis-à-vis des idées: il ne méprisa presque rien. Ce

n’était pas un dégoûté. Il se sentait assez robuste, assez bien

équilibré, assez bien trempé, pour ne redouter aucun contact, aucune

habitude. Entré à l’Université, il accepta, sans faire le délicat, les

mœurs des étudiants. Il se fit remarquer par ses excentricités, ses

duels et ses exploits bachiques. Il ne dédaigna point de se faire

arrêter pour tapage nocturne. Il eut de nombreux démêlés avec le juge

universitaire de Gœttingue. Il fit même de la prison. Bien plus, il

donna dans le libéralisme, s’affirma quelque temps républicain. Inutile

de dire que cette disposition d’esprit ne dura pas, et qu’il domina

rapidement cette crise d’adolescence.

Le jeune Bismarck s’était amusé. Il avait peu suivi les cours. Mais il

avait lu beaucoup de livres et regardé beaucoup d’idées. Enfin il avait

ses diplômes, et il se disposait, selon le vœu de sa famille, à entrer

dans la diplomatie. Un échec l’attendait, et c’est là qu’il montra la

fermeté de son caractère. Il fut présenté au ministre des affaires

étrangères, le pointilleux Ancillon. «Ancillon considéra ce robuste

gaillard, de médiocre noblesse rurale, sans grosse fortune, trop grand,

trop fortement charpenté. Il ne le trouva pas conforme au type alors en

cours de l’attaché d’ambassade, souple et sceptique, brillant et délié,

de haute naissance et de grande richesse. Il lui insinua que les débuts

de la carrière diplomatique étaient difficiles, encombrés, et lui

conseilla de subir d’abord l’examen d’assesseur de gouvernement

provincial, puis, en collaborant aux travaux du Zollverein, de chercher,

par ce détour, à se frayer une voie dans la politique allemande de la

Prusse. C’était une défaite. Bismarck le comprit, mais résolut de

prendre la voie détournée que lui indiquait le ministre. Il travailla

opiniâtrément son droit, se présenta au concours judiciaire, et, le 20

mai 1835, il était nommé auscultator au tribunal de Berlin.» Ainsi Otto

de Bismarck «avait rêvé les intrigues de la diplomatie et il se

réveillait commis greffier». Mais il ne perdait pas courage. Tout en

grossoyant, il observait, il critiquait, il augmentait son bagage de

connaissances. Et surtout il ne perdait pas de vue ses ambitions. Il

s’amusait dans la société peu raffinée des jeunes nobliaux de Berlin, où

l’on se grisait tous les soirs. Mais c’était afin d’approcher la cour

plus aisément et par plus de côtés. A une fête, il obtint d’être

présenté au prince qu’il devait si bien servir plus tard et qui lui

montra également une fidèle affection. Le futur empereur d’Allemagne,

alors prince héritier de Prusse, s’étonna seulement, en voyant Bismarck,

«qu’un si robuste gaillard ne fût pas entré dans l’armée et que la

justice exigeât de ses jeunes gens la taille de la garde royale». Mais

Bismarck ne se fâchait même pas qu’on le plaisantât sur ses fonctions,

sans gloire et sans traitement, de stagiaire.

Il ne les occupa qu’un an. Un examen le fit entrer dans

l’administration. C’était encore de la petite bureaucratie, un travail

fastidieux, de la paperasse, mais aussi l’occasion d’apprendre des

choses nouvelles et même de se pousser dans la direction nécessaire:

Bismarck se fit nommer au gouvernement d’Aix-la-Chapelle, où se

réglaient bien des questions de l’importante union douanière,--cette

clef de l’avenir politique de l’Allemagne. Ainsi, par une voie

détournée, Bismarck s’efforce toujours de parvenir à la carrière

diplomatique. Ce n’est pourtant pas un ambitieux du genre ténébreux. Il

aime tout, et particulièrement le plaisir. Le mot de Diderot sur

Bougainville: «Il fit comme tout le monde: il se dissipa après s’être

appliqué et s’appliqua après s’être dissipé», convient à cette période

de sa vie. Aix-la-Chapelle, ville où l’on s’amusait en 1840, fut le lieu

où le jeune Bismarck mena l’existence la plus désordonnée. Transféré au

gouvernement de Potsdam, il comptait y continuer sa vie joyeuse,

lorsqu’il fut surpris par une désagréable révélation: son père et sa

mère, à force de légèreté et d’inattention, de mondanité et de bel

esprit, avaient compromis leur patrimoine. Le jeune Otto avait vécu

jusque-là insouciant et riche. Il se trouvait subitement aux prises avec

les plus ennuyeuses difficultés. Dans cette circonstance, dit son

biographe, «son caractère fortement trempé se montra dans tout son élan

d’énergie: il fit face aux difficultés et, avec la rapidité qui devait

plus tard assurer sa force, il prit des décisions viriles». C’était

l’année où il devait accomplir son service militaire. Il quitte la garde

royale de Potsdam, où la vie est coûteuse. Il se fait incorporer dans un

régiment de petite ville. Dans ses loisirs, il lit, il complète son

instruction, il s’initie à l’économie rurale. Son service fini, il est

prêt à prendre en main la gestion des biens de famille si maladroitement

compromis par son père.

On ne peut nier que Bismarck ait eu de la chance, même dans les

occasions où la fortune semblait le desservir. Peu d’éducations d’homme

public pourraient être plus complètes. A vingt-quatre ans, il a déjà

traversé la magistrature, l’administration, l’armée, sans compter les

mondes les plus différents. Il s’est révélé homme d’action en ceci qu’il

ne s’attarde à rien et que les années semblent doubles pour lui à

l’usage qu’il en fait. Voilà que des revers de fortune semblent devoir

arrêter sa carrière. Nullement. A faire valoir son modeste domaine

poméranien, il va mieux s’armer pour les luttes futures. Bismarck, dit

M. Paul Matter, passa en Poméranie le «temps où la personnalité

s’établit chez l’homme, où son caractère, son intelligence, se forment

définitivement. Ce long séjour a eu sur Otto de Bismarck une influence

profonde et ineffaçable».

Le voilà qui se met avec acharnement à relever sa fortune, à exploiter

d’une manière pratique et raisonnable le triste domaine de Kniephof.

S’il eut de l’amertume de ses ambitions déçues, il ne s’en ouvrit à

personne. Il semble qu’il ait voulu les oublier par un labeur opiniâtre

et en utilisant tout ce que la vie d’un petit gentilhomme poméranien

peut offrir de distractions. Il redevient, comme ses ancêtres, grand

chasseur, grand mangeur, grand buveur. On le voit dompter ses nerfs par

des chevauchées folles où il risque vingt fois de se briser la tête. Il

commet des excentricités dont certaines sont héroïques, car il portera

fièrement toute sa vie une médaille de sauvetage. Une légende se forme

autour de lui. On le surnomme _le hobereau fou_. Il est bientôt

populaire dans les campagnes. Et il semble accepter ce nouveau genre

d’existence. On peut croire qu’il restera toute sa vie gentilhomme

campagnard et lieutenant de landwehr. Il ne dit rien, mais déjà il a

accepté quelques fonctions publiques. Il est membre du Conseil

d’arrondissement. Il représente un peu plus tard la noblesse de Naugard

à la Diète de Poméranie. C’est à cette Diète qu’il prononcera un

discours «sur la consommation excessive du suif à l’assistance

publique». Bismarck ne méprisait presque rien en effet. Car tels furent

les tout petits commencements de sa carrière politique. C’est grâce à

eux que, servi, sans doute, par les circonstances, mais sachant les

utiliser et n’en dédaigner aucune, il accomplit peu à peu ses primitives

ambitions.

Bismarck était né sous une bonne étoile. Tout, pour lui, finissait par

tourner heureusement, même ce qui avait d’abord paru contrarier ses

projets et arrêter sa carrière. Les accidents de sa jeunesse, ses revers

de fortune, ses stages dans la magistrature et l’administration, sa vie

monotone de gérant d’un médiocre domaine poméranien, lui avaient donné

des hommes et des choses une expérience complète et une instruction

pratique comme en reçoivent peu d’hommes d’État. A son tempérament, à

son tour d’esprit naturel, les événements avaient ajouté tout le

nécessaire pour faire de Bismarck un grand réaliste. C’est avec cette

figure qu’il restera dans l’histoire. Il en avait déjà quelques traits

au moment où il entra dans la vie politique de son pays. Il les affirma

dès ses débuts.

Lorsque la Diète unie s’ouvrit solennellement à Berlin en 1847, Bismarck

n’en faisait pas partie: simple membre suppléant de l’ordre équestre au

Landtag de la province de Saxe, il n’avait pas été convoqué. Mais un

député de son ordre étant tombé malade, ce fut à Otto de

Bismarck-Schœnhausen que revint l’honneur de prendre sa place. Cet

honneur, il le goûta d’abord médiocrement, et n’y vit même qu’un

embarras. Il était sur le point de se marier; il surveillait ses terres,

et son premier mouvement fut de sacrifier la politique à l’amour et à

l’intérêt. Mais son parti, qui le connaissait et l’appréciait, insista,

tellement que Bismarck se décida à siéger à la Diète. Il vint s’asseoir

sans hésiter à la droite la plus extrême.

Sa première impression fut nettement hostile au parlementarisme. «La

séance d’aujourd’hui était ennuyeuse, écrivait-il un soir; bavardages

sans fin, répétitions, temps perdu. C’est étonnant quelle effronterie à

parler les orateurs montrent, en raison de leurs capacités, et avec quel

impudent amour-propre ils se hasardent à importuner une aussi grande

assemblée de leurs creux discours.» Cependant il n’entendait pas les

autres énoncer des opinions contraires aux siennes sans être violemment

tenté de leur répondre. Il finit, lui aussi, par faire son discours. Un

jour, l’indignation le fit bondir à la tribune. Un député libéral avait

nié le caractère nationaliste de la grande renaissance de la Prusse en

1813. Tous les souvenirs d’enfance, toute l’éducation antinapoléonienne

de Bismarck, lui revinrent à l’esprit. En phrases heurtées, saccadées,

mais éloquentes, il exprima son indignation et traduisit son

patriotisme. A mesure qu’il parlait, il s’aperçut en même temps qu’il

n’était pas un véritable orateur, et qu’il réussissait à se faire

entendre, à dominer son auditoire. Jusqu’à la fin de sa carrière

politique, il conservera la manière de ses débuts, brusque et familière,

mais en la perfectionnant peu à peu, en tirant même de ses défauts

d’élocution des effets qui n’appartenaient qu’à lui.

Cet essai de la tribune servait encore à lui donner confiance en

lui-même. L’audace du «hobereau fou», qui l’avait un moment abandonné

dans cette Diète compassée, lui revient tout entière. Non moins entières

et absolues sont ses idées. Il est désormais décidé à les défendre.

C’est pour affirmer son nationalisme prussien qu’il est intervenu une

première fois dans les débats parlementaires. La seconde, ce sera pour

venir au secours de l’autorité monarchique. Les libéraux réclamaient la

périodicité de la Diète. Une assemblée siégeant régulièrement, sans être

convoquée par ordonnance royale, c’était un autre pouvoir reconnu auprès

de celui du roi, c’était la monarchie altérée et diminuée. Bismarck,

loyaliste et autoritaire, n’y pouvait point consentir. C’est pourquoi il

protesta violemment contre la thèse des orateurs libéraux. Mais il ne

s’attaqua pas avec moins d’énergie à une autre invention libérale, car

ces inventions se succèdent selon une sorte de rite. La gauche avait

donc imaginé d’affranchir les juifs, de leur donner l’égalité de droits,

de leur accorder même l’accès à toutes les fonctions. «Je suis, déclara

Bismarck, pétri de préjugés, je les ai sucés avec le lait maternel, et

je ne réussirai pas à m’en défaire en les discutant, car si je me figure

devant moi comme représentant de la Majesté sacrée du roi un juif auquel

je devrais obéir, je dois confesser que je me sentirais profondément

abaissé et humilié, et que je perdrais le sincère plaisir et l’espèce de

point d’honneur avec lequel je tâche à présent de remplir mes devoirs

envers l’État.»

Nationalisme, monarchisme, antisémitisme, telles étaient les causes pour

lesquelles Bismarck avait tenté ses premières passes d’armes. Il faut

avouer qu’il était apparu un peu comme un excentrique et un impulsif, et

qu’il avait mis à défendre ses idées plus de sentimentalité que de

politique. Le groupe des ultras le reconnut aussitôt pour son chef, et

ce fut sans doute un peu pour cette raison. Cependant son caractère

avait été apprécié en dehors du petit monde des hobereaux. «Je me suis

fait beaucoup d’amis et beaucoup d’ennemis, écrivait-il à sa fiancée le

9 juin 1847, ceux-ci surtout dans la Diète et les premiers au dehors.

Des gens qui ne me connaissaient pas, d’autres que je ne connaissais

pas, m’accablent de prévenances, et je reçois surtout de bienveillantes

poignées de mains inconnues.» D’ailleurs, il se rendait parfaitement

compte que lui et ses amis avaient été battus à la Diète, battus à

plates coutures. Il savait que ses idées étaient impopulaires, que son

parti était une très petite minorité. Mais de pareilles considérations

n’étaient point faites pour amener un homme de sa trempe à l’opinion

contraire. Au surplus, la Diète dissoute, Bismarck se désintéressa

quelque temps des affaires. Il venait d’épouser Mlle de Puttkamer. Et il

acheva dans un voyage de noces sentimental l’année qu’il avait ouverte

par des manifestations de loyalisme chevaleresque. C’est ainsi que le

chancelier de fer lui-même eut ses faiblesses et ses attendrissements.

A peine était-il revenu d’Italie et avait-il repris sa vie de

gentilhomme campagnard que la révolution de 1848 éclatait. On sait la

violence qu’elle prit à Berlin. Les Hohenzollern faillirent y perdre

leur couronne. En apprenant ce qui se passait dans la capitale,

Bismarck, après avoir pris quelques mesures pour faire respecter l’ordre

dans ses propriétés et chez ses paysans, se hâta d’aller offrir son

dévouement à la personne du roi. Il voulait conseiller au souverain et à

la cour une résistance énergique. Il avait raison, mais il le disait

trop haut pour être écouté et pour plaire. Frédéric-Guillaume IV était

un romanesque, un rêveur, un irrésolu. Il fut très touché et se souvint

toujours de la fidélité que Bismarck lui avait montrée dans ces

circonstances. Mais en même temps il craignit que le zèle de ce hobereau

ultra-réactionnaire ne fût compromettant. Bismarck à Berlin s’agitait

beaucoup en effet. Il allait et venait, exhortant les officiers,

secouant les généraux, formant des plans de conspiration. Tout le Dumas

et le Walter Scott qu’il avait lus dans les veillées de Schœnhausen lui

revenaient certainement à l’esprit. Il se faisait jacobite et chouan. A

la fin, le général Hedermann dut menacer Bismarck d’une immédiate

arrestation pour crime de haute trahison. Bismarck «n’eut qu’à rejoindre

son castel, déçu, navré, furieux».

Il y avait de quoi. Si Bismarck avait déjà de grandes ambitions, il

pouvait croire qu’il avait compromis son avenir par excès de zèle.

Quelques mois après les terribles journées de mars lorsque le calme

commença à renaître, le nom de Bismarck fut proposé au roi pour une

combinaison ministérielle. En face du nom de son meilleur serviteur, le

souverain écrivit cette note un peu narquoise: «Ne pourra être ministre

que si la baïonnette doit être maîtresse absolue». Mais l’ironie n’était

pas de force à désarmer Bismarck. De nouvelles élections avaient lieu en

janvier 1849. Il s’y porta, sans faire la moindre concession aux temps

ni aux circonstances. Ce fut au contraire l’occasion qu’il choisit de

reformer avec quelques amis une droite extrême, absolument «pure de

toute souillure révolutionnaire». Aucune transaction avec la Révolution,

intégrité de la couronne, lutte contre les abus des récentes libertés:

tel était ce programme, plus royaliste que celui du roi. C’est pourtant

sur ce programme presque paradoxal qu’il se fit élire. Sa hardiesse, sa

brutalité, ses coups de boutoir, avaient plu aux électeurs autant que sa

force de conviction et sa confiance en lui-même. Les élections, du

reste, n’avaient guère été favorables aux amis de Bismarck. Son petit

groupe intransigeant arrivait fort restreint à l’assemblée. Quelques

timides et quelques faibles en gémissaient. Bismarck voyait plus loin et

montrait un plus clairvoyant optimisme: «_Nous n’avons pas encore

vaincu_, déclarait-il, _mais nous avons attaqué, et c’est le principal;

la victoire doit encore venir, mais elle viendra._»

Ce sont de vraies paroles d’homme d’action. Au contact de la vie, à

mesure que lui venait l’expérience, Bismarck en effet dépouillait tout

doucement sa sensiblerie provinciale. Il conservait intégralement ses

convictions, mais comprenait qu’il les servait mal en se satisfaisant de

les affirmer par des cris pittoresques et violents. Déjà il commençait à

fréquenter les groupes politiques les moins proches du sien. «Il

trouvait ses coreligionnaires de la droite gens vertueux mais gourmés et

ennuyeux, et préférait causer amicalement avec les députés de gauche,

plus vivants et personnels. Ses adversaires le tenaient pour _un

gaillard qui a le diable au corps_, mais plaisant par l’originalité de

ses saillies, son franc caractère, ses allures de bon garçon.»

Pour être complet sur cette période de préparation de Bismarck, il faut

encore mentionner deux faits où s’annonce sa politique de l’avenir.

C’est en 1849 qu’il a formulé sa première grande vue politique. Alors

l’idée de l’unité allemande hante plus que jamais les esprits. Toutes

sortes de tentatives et de propositions sont faites pour constituer un

État germanique. Il semble qu’à Berlin on soit prêt à se laisser séduire

par les offres qui viennent de Francfort et du Sud. Mais Bismarck en

devine le danger. Il veut l’unité, certes. Il est patriote allemand.

Mais, à ce moment, il est d’abord patriote prussien, car il sait que

l’unité ne sera solide que si elle est faite par et pour la Prusse. Sous

l’affectation de son particularisme prussien, tel est le vrai sens des

discours qu’il prononce à cette date contre le projet de fédération.

«Notre peuple, s’écriait-il, n’éprouve nullement le besoin de voir son

royaume prussien se dissoudre dans cette fermentation corrompue de la

licence allemande du Sud. Sa fidélité ne s’attache pas à une présidence

fédérale qui n’est qu’une feuille de papier ni à un conseil de

souverains où la Prusse n’a que le sixième des voix. Elle s’attache à

notre vivante et libre royauté, au roi de Prusse, à l’héritier de ses

pères. Ce que veut le peuple, nous le voulons tous. Nous voulons que

l’Aigle prussien étende son vol protecteur et domine depuis Memel

jusqu’au Donnersberg. Mais nous voulons le voir libre, non pas enchaîné

par une nouvelle Diète de Ratisbonne, non pas avec les ailes rognées par

la serpe égalisatrice de Francfort, serpe qui n’est devenue un

instrument de paix qu’à la réunion de Gotha, tandis que quelques

semaines auparavant, à Francfort, elle était brandie comme une arme

menaçante contre le prussianisme et contre les ordonnances de notre

roi.»

Bismarck avait raison de conseiller à la monarchie prussienne de ne pas

se presser. Il entrevoyait déjà la campagne de 1866, celle peut-être de

1870: l’Unité réalisée en toute sécurité, d’une manière durable et au

profit de la Prusse en écartant l’Autriche, en subjuguant l’Allemagne du

Sud et en abaissant la France.

Quant à la France, dont il avait conservé la haine, il commençait à la

bien connaître. Il venait d’observer les convulsions qui avaient suivi

la révolution de février. Il portait déjà sur notre pays le jugement qui

déterminera son intervention dans nos affaires intérieures après 1871.

Le 21 septembre 1849, Bismarck combattait à la tribune une proposition

de la gauche qui tendait à établir définitivement le régime

parlementaire en Prusse, en accordant au Parlement le droit de refuser

les impôts. Vous invoquez, disait-il à ses adversaires, l’exemple de

certains peuples qui ont inscrit ce «progrès» dans leurs institutions.

Or «l’exemple de la France, patrie de toutes ces théories, n’est pas

très séduisant. Et je ne vois réellement rien dans sa situation actuelle

qui nous engage à mettre sur notre corps vigoureux et sain la tunique de

Nessus des théoriciens politiques français.» C’est le même homme qui,

vingt-cinq ans plus tard, travaillera à remettre cette tunique sur nos

épaules.

Bismarck et la France · 第 31 / 51 题