DE

l’unité allemande

Si, au mois de janvier 1870, on avait annoncé à un homme d’État

autrichien ou français qu’un an plus tard l’unité allemande serait chose

faite, aurait-on seulement été pris au sérieux? L’Allemagne était une

poussière d’États et ces États venaient de se battre. Chacun avait ses

habitudes, ses mœurs, ses besoins. Chacun avait des princes jaloux de

leur indépendance et qui ne montraient qu’un goût modéré pour la

médiatisation. Les populations détestaient généralement la Prusse, qui

signifiait pour elles bureaucratie et caserne. En outre, les puissances

voisines avaient un égal et même intérêt à perpétuer l’émiettement. Tout

conspirait donc à laisser croupir l’Allemagne dans ce qu’un historien a

nommé le «marais germanique». Et cependant, en peu de mois, l’unité

s’est faite, et sous sa forme définitive, celle qui dure encore à

présent et qui paraît solide.

C’est un scandale pour la pensée. On ne peut s’empêcher, chaque fois

qu’on revient sur ces événements, de refaire l’histoire. Et l’on

reconnaît alors qu’entre toutes les choses qui ne devaient pas arriver,

entre toutes les choses qu’on pouvait empêcher d’un mot, presque d’un

signe, la constitution d’un Empire allemand était certainement la plus

fragile. Et c’est ce dont un historien vient d’apporter encore la preuve

en faisant l’exposé des difficultés de toute sorte que la Prusse

rencontra jusqu’à la dernière heure[34]. C’est une curieuse page

d’histoire et qui mérite d’être connue chez nous.

[34] _Die Kæmpfe um Reichsverfassung und Kaiserthum 1870-71_, von Dr

WILHELM BUSCH, Tübingen, 1906.

En 1866, après les défaites de l’Autriche et des alliés, le baron de

Varnbüler, ministre des affaires étrangères du roi de Wurtemberg,

s’écria: _Væ victis!_ C’était le mot de la situation. La Prusse

bureaucratique et caporalisée, et pour cela haïe et redoutée des

paisibles Allemands du Sud, eut désormais le prestige des plus forts et

devint par ses victoires mêmes et la modération avec laquelle elle en

usa, le fondé de pouvoirs du patriotisme allemand. On ne peut nier qu’un

fort courant portait l’Allemagne vers l’unité, mais ce n’était pas un

phénomène nouveau. Et il était si naturel, depuis si longtemps pressenti

et redouté, que la politique des Empires voisins, et principalement

celle de «l’ennemi héréditaire», avait jusque-là consisté à le détourner

et à le diviser. C’est d’ailleurs une œuvre admirable que celle de

Bismarck qui réussit à faire passer ce courant unitaire dans le moulin

des Hohenzollern. Certes, après 1866, le sort en était jeté. Il eût

fallu un immense effort pour conjurer ce qui devint l’inévitable après

avoir été si longtemps l’improbable. Mais il aurait suffi de si peu pour

changer les destinées de la France et de l’Europe, précisément avant

cette date de 1866! Tout ce qui s’est passé en 1870 encore suffit à le

montrer.

Durant les multiples négociations que Bismarck avait dû ouvrir avec les

gouvernements particuliers dès qu’il avait été assuré du succès de ses

armes en France, le chancelier se montra constamment soucieux, et

incertain de la tournure que les choses allaient prendre. «Je suis dans

une extrême inquiétude», avouait-il un jour devant ses familiers. «Nous

nous balançons sur la pointe d’un paratonnerre. Si nous perdons

l’équilibre que j’ai eu tant de peine à établir, nous sommes

précipités.»

Cet équilibre, il faillit le perdre dix fois entre septembre 1870 et

janvier 1871. Il faudrait un volume pour écrire l’histoire de ces

intrigues et de ces tractations. Il en faudrait un autre, qui ne serait

pas sans pittoresque, pour peindre ces cours, petites ou grandes, entre

lesquelles se nouait la résistance contre la Prusse et l’unité. Quelles

ruses, quelles flatteries, quelles menaces Bismarck ne dut-il pas

employer pour amener les princes à faire le sacrifice d’une partie de

leur souveraineté!

Plus encore que la Bavière, c’est peut-être le Wurtemberg qui inquiéta

le chancelier. Déjà, au mois de juillet, lorsque, suivant les conditions

du pacte fédéral, le prince Frédéric-Charles avait fait dans l’Allemagne

du Sud sa tournée d’inspection militaire, il avait bien remarqué à

Stuttgart, et noté dans son journal intime, l’attitude compassée et

gênée du roi et de la reine. C’est peut-être en effet le roi de

Wurtemberg qui souffrit le plus de la _capitis deminutio_ que lui

infligeait l’unité[35]. Louis de Bavière lui-même, si peu empressé qu’il

se montrât, avait davantage de résignation. Surtout il manquait trop de

volonté pour entreprendre d’échapper à l’enveloppement prussien. Sa

tactique--ou plutôt celle de ses ministres--consista seulement à ne pas

se laisser complètement «avaler» et à sauver le plus possible des

apparences de la souveraineté. Mais jamais Louis II n’eût osé ce que fit

seul le roi de Wurtemberg.

[35] M. de Gontaut-Biron raconte cette anecdote sur la réception du

roi et de la reine de Wurtemberg à Berlin en 1872: «C’était la

première fois depuis la proclamation de l’Empire, qui avait converti

en simples vassaux les souverains des États secondaires de

l’Allemagne, que le roi et la reine de Wurtemberg venaient à Berlin.

La reine Olga, sœur de l’empereur de Russie, ressentait plus

profondément que son mari l’humiliation de sa nouvelle position.

Droite sur son siège, parlant peu, sérieuse, des larmes silencieuses

coulèrent par deux fois pendant le concert sur son noble et beau

visage que les souffrances morales et physiques avait creusé avant

l’âge. Russell fut le seul probablement à les voir, et c’est lui qui

me l’a conté.» (_Mon ambassade en Allemagne_, p. 35.)

Le 11 novembre, les deux délégués wurtembergeois, Suckow et Mittnacht,

recevaient à Versailles une dépêche du roi les rappelant à Stuttgart et

leur faisant défense de poursuivre aucune négociation avant d’avoir reçu

des instructions formelles et personnelles. «En apprenant cette

nouvelle, dit l’historien, Bismarck affecta de rester serein, mais son

inquiétude était grande. Ce coup porté contre lui à l’improviste, et

dans l’instant où tout semblait fini, anéantissait son œuvre. Le marin

sombrait sur un écueil caché au moment d’entrer au port.» Et, les jours

qui suivirent, Bismarck, tant sa contrariété était vive et son

bouleversement profond, changea d’humeur, finit même par tomber malade

et par prendre le lit.

Le roi de Wurtemberg n’avait risqué une rupture qu’en se retranchant

derrière le gouvernement bavarois. La Bavière, qui avait figure de

puissance, et qui mieux est de puissance catholique et voisine de

l’Autriche, pouvait, devait même, quelle que fût la timidité de son

gouvernement, dicter ses conditions à la Prusse. Une intrigue sérieuse

paraît avoir été nouée à ce moment-là entre Munich et Stuttgart. Car les

exigences de la Bavière furent soutenues par ses plénipotentiaires avec

plus d’énergie et d’insistance que jamais à partir de ce 11 novembre.

L’historien allemand décrit ainsi la situation grave où Bismarck se

trouvait à cette date:

Depuis que le Wurtemberg lui avait cassé dans la main, Bismarck se

voyait dans la nécessité plus pressante que jamais de gagner la

Bavière à quelque prix que ce fût. L’importance du télégramme de

Stuttgart paraît plus considérable encore si l’on examine la situation

générale qui devait obliger Bismarck à faire des avances à la Bavière.

Ce furent les semaines les plus remplies d’angoisse que le chancelier

vécut devant Paris. L’arrêt des progrès du siège avait naturellement

fait impression au dehors. Il semblait que le terme des victoires

allemandes fût marqué. Au quartier général, le dissentiment entre

partisans et non partisans du bombardement était tout à fait aigu. Et,

en même temps qu’il était occupé à se débattre avec les envoyés

bavarois, Bismarck devait circonvenir le roi Guillaume pour obtenir de

lui l’ordre de poursuivre énergiquement les travaux du siège. A ces

circonstances s’ajoutèrent encore les complications, si inopportunes

pour lui que créait la dénonciation par la Russie du traité de Paris

de 1856. C’est à ce moment que, dans les négociations de paix entamées

avec Thiers, il laissait entrevoir la possibilité que l’Allemagne

renonçât à l’annexion de Metz. Et c’est juste à ce moment que lui

apparut la grandeur du danger que présentait la levée en masse et la

résistance des provinces françaises. C’est le 9 novembre en effet

qu’avait eu lieu la bataille de Coulmiers, première victoire

indiscutée des armes françaises dans toute la campagne, et qui avait

obligé von der Thann à reculer.

Mais, de toutes ces complications mêmes, de tous ces embarras de

Bismarck, la France ne fut pas en état de profiter. Le chancelier

s’aperçut que la fortune commençait à tourner. Il s’empressa de donner

le coup de barre nécessaire. Avec des concessions à la Bavière, il

savait que tout pouvait s’arranger. Il s’y résigna donc. Mieux valait

laisser à la Bavière son armée, sa diplomatie, son timbre et le casque à

chenille que de risquer de voir tout le Sud revenir sous l’influence

autrichienne. Il ne tarda pas à recueillir le fruit de son sacrifice. La

Bavière redevint traitable. Et, son assentiment acquis, les autres

États, bon gré mal gré, suivirent.

Busch, le naïf et précieux confident de Bismarck, a décrit en ces termes

la satisfaction de son chef lorsque fut enfin conclu l’arrangement avec

les délégués du roi Louis:

Vers dix heures, raconte Busch dans son _Journal_ à la date du 22

novembre, je suis descendu pour le thé. Le chef était au salon avec

les trois plénipotentiaires bavarois. Au bout d’un quart d’heure, il

entr’ouvrit la porte, avança la tête d’un air content, et, voyant

qu’il y avait encore de la compagnie, s’avança vers nous, un verre à

la main, et prit place à table.

--«Enfin, le traité bavarois est terminé et signé!--dit-il avec

émotion--l’unité allemande est faite, et l’empereur aussi!...»

Le fidèle Busch ajoute qu’à ce moment il s’empara de la plume qui avait

servi à signer ce traité historique. Puis il reprend sa sténographie:

--«Apportez-nous encore une bouteille de ce champagne-ci, dit le chef

au domestique. C’est un événement.» Puis, après quelques instants de

silence, il ajouta: «Les journaux ne seront pas contents, et celui qui

écrira un jour l’histoire à la manière ordinaire pourra blâmer notre

accommodement. Il dira: l’imbécile aurait pu demander davantage. Il

l’aurait obtenu et il aurait bien fallu que les autres en passassent

par là. Il pourrait bien avoir raison en disant qu’il aurait fallu.

Mais moi j’avais plus à cœur qu’ils fussent intérieurement satisfaits

de la chose. Qu’est-ce qu’un traité quand on le fait parce qu’il

faut?... Et je sais, moi, qu’ils s’en sont allés satisfaits. Je n’ai

pas voulu les mettre à la torture ni exploiter la situation. Le traité

a ses lacunes, mais il n’en est que plus solide. Je le compte parmi

les résultats les plus importants auxquels nous soyons arrivés dans

ces dernières années[36].»

[36] D’après la traduction publiée chez Dentu, 5e édition, p. 272.

Toute la satisfaction de Bismarck, tout son soulagement, éclatent dans

cette dernière phrase. Le reste, ce sont des prétextes et des excuses

pour lui-même et pour la galerie. La vérité est qu’il eût bien mieux

aimé ne pas faire tant de concessions à la Bavière ni à personne. Plus

tard, il assura lui-même que ces concessions étaient une «fêlure dans

l’unité».

Cette unité, en effet, était chose si extraordinaire, si

invraisemblable, que Bismarck ne la trouvait jamais assez solide. Il se

souvenait des peines qu’elle lui avait coûtées. Il savait qu’avec un peu

de clairvoyance et de décision, qu’avec un pouvoir sérieux et occupé de

son intérêt le plus évident, la France aurait pu maintenir l’Allemagne

dans son chaos. Bismarck ressemblait à ces gens qui n’en croient pas

leur bonheur.

Il se souvenait qu’il avait tremblé jusqu’au dernier jour, jusqu’à

l’heure même du triomphe. Au comte Frankenberg partant pour annoncer au

Parlement le résultat des pourparlers avec les États du Sud, il faisait

cette recommandation: «Surtout, tenez ferme à Berlin! Si nous

n’installons pas cette fois pour de bon l’unité, c’en est fait pour des

années.» Bismarck se souvenait aussi qu’à la veille de la proclamation

de l’Empire un principicule faisait encore des difficultés: le prince

Henri XXII de Reuss déclarait ne reconnaître le titre d’empereur au roi

de Prusse que comme «une décoration et pour désigner la dignité de chef

de la confédération et l’exercice des droits de présidence». Bismarck

enfin n’avait pas oublié que jusqu’au soir du 18 janvier, jusque dans la

galerie des Glaces de Versailles, où l’Empire fut proclamé, il avait

tremblé que tout échouât, tant il avait dû accorder d’intérêts, de

rivalités, d’amours-propres, de traditions et d’influences qui auraient

rendu sa tâche difficile, sinon impossible, et qui auraient pu, du

moins, changer le caractère et compromettre la solidité de son œuvre,

s’il eût trouvé devant lui une autre France que celle de la République

et de Napoléon III.

Bismarck et la France · 第 27 / 51 题