Une grande question historique, posée par une imprudente parole de M.
Émile Ollivier, a été agitée pendant la chaude saison de 1906. Pourquoi
n’avons-nous pas eu d’alliances en 1870? Et toute une presse,
d’ordinaire moins susceptible en fait de patriotisme, et où l’on n’a pas
l’habitude d’entretenir le souvenir de la guerre fatale, répondait en
s’appuyant sur l’autorité opportune de M. Émile Ollivier: «Nous n’avons
pas eu d’alliances à cause de Rome. L’Autriche et l’Italie nous ont
abandonnés à cause du _jamais_ de Rouher. Le pouvoir temporel et la
religion catholique ont coûté à la France l’Alsace-Lorraine et cinq
milliards.»
La _Gazette de Francfort_ a donné à ses lecteurs le secret de cette
sensibilité patriotique et de ce zèle pour l’histoire, inconnus
jusqu’ici dans la presse du gouvernement. «On ne pouvait, dit le journal
allemand, rendre dans les circonstances présentes un meilleur service à
l’anticléricalisme qu’en rappelant l’attention sur ces événements qui
apportent une preuve saisissante du tort que l’ultramontanisme a déjà
causé à la France.» L’anticléricalisme à masque patriotique devait en
effet traiter comme un utile auxiliaire l’ancien ministre de l’Empire
libéral qui lui rendait ce service. L’anticléricalisme devait profiter
de cette occasion pour feindre un caractère national qui ne lui
appartient pas.
M. Émile Ollivier a jadis défendu par une interprétation biblique son
mot fameux du «cœur léger». Est-ce avec la même légèreté que l’auteur de
tant de discours et de livres sur l’Église et sur le Concordat a apporté
ce secours aux auteurs de la séparation? Toutes les déclarations que M.
Ollivier a faites à des journalistes de Rome, de Vienne et de Paris, les
commentaires et les polémiques qui ont suivi ces déclarations,
n’arrivent pas à démontrer que la question du pouvoir temporel ait été
la cause de notre isolement en 1870. Ces polémiques n’accusent pas
l’«ultramontanisme». Elles accusent, au contraire, les hommes d’État et
les écrivains libéraux, et la politique étrangère de l’Empire inspirée
et approuvée par eux.
D’après M. Émile Ollivier lui-même, la triplice projetée contre la
Prusse,--France, Autriche, Italie,--n’eût pas été assez forte pour
empêcher le désastre. On s’étonne dès lors que la question existe encore
pour lui. Puis il affirme que cette alliance était défensive: or c’est
la France qui a déclaré la guerre. Enfin, et c’est là qu’il faut voir la
clef de toute l’affaire, il prétend que, la Prusse eût-elle commencé les
hostilités, M. de Beust «eût trouvé le moyen de se dérober» et que
Victor-Emmanuel, de son côté, en réclamant «le temps nécessaire» pour
mettre ses troupes sur le pied de guerre, s’était assuré d’avance une
échappatoire. Nous verrons tout à l’heure, en effet, que la question
romaine, importante pour l’Italie, ne fut pour l’Autriche qu’un
prétexte. Il est avéré que l’Autriche n’agit ni franchement ni
loyalement dans toute cette affaire et il semble que M. de Beust, cet
ancien ennemi de Bismarck, y ait préparé les voies au rapprochement des
Habsbourg et des Hohenzollern et à la politique d’Andrassy. Mais à qui
la faute? Tous les documents, toutes les confessions le disent: c’est la
défection de la France en 1866, c’est la neutralité de Napoléon III
pendant la guerre allemande, neutralité inspirée par le principe du
droit des peuples au même titre que l’intervention de 1859, qui acheva
de nous aliéner ce qui nous restait de sympathies actives en Europe. Les
_Mémoires_ de M. de Beust ne sont assurément pas un monument de vérité.
La fourbe à chaque instant s’y découvre. Le ministre de François-Joseph
y semble avoir voulu préparer l’évolution de la politique autrichienne.
Il se pose comme l’homme de transition qui, de Nikolsbourg, a conduit
son pays à la Triplice. M. de Beust, dans ses _Mémoires_, se défend avec
insistance d’avoir jamais été un ennemi de l’Allemagne ni un partisan de
la France. Il se plaît à s’y peindre en victime de Bismarck et en ami
sincère de la Prusse. La Triade, la guerre de 1866, les essais de
revanche de Sadowa, les appels à l’intervention française, tout cela est
atténué, relégué dans le demi-jour des erreurs de jeunesse et des _tempi
passati_. Mais n’est-ce pas la politique et la diplomatie de Napoléon
III qui avaient eu les premiers torts envers M. de Beust? N’était-il pas
suffisamment édifié par les événements de 1866? Quel autre à sa place,
après une pareille expérience, n’eût pris en dégoût l’amitié française?
C’est sur cette amitié que reposait toute sa politique saxonne, ses
plans de résistance de l’Allemagne du Sud à l’ambition et à l’hégémonie
prussiennes. Sans la France, tout s’écroulait. Et c’est ce qui arriva
par la neutralité de 1866. Abandonné, contre toute attente, par Napoléon
III, Beust, à défaut de rancune, sentiment auquel un politique doit être
inaccessible, éprouva au moins une de ces déceptions qui abolissent à
jamais la confiance.
Jusqu’au dernier moment, Beust avait compté que Napoléon, éclairé par
son intérêt propre, interviendrait sur le Rhin. Le lendemain de Sadowa,
il arrivait à Paris, espérant, par son action personnelle et ses
objurgations, vaincre l’apathie de l’empereur[29]. Beust rapporte qu’il
représenta vainement à Napoléon III qu’il était encore temps d’éviter
une faute irréparable; qu’il suffisait de faire avancer sur le Rhin les
cent mille hommes du camp de Châlons et d’envoyer sur les côtes de la
Baltique l’escadre de la Manche pour que la face des choses fût changée.
Napoléon III répondit à tout: «Nous ne sommes pas prêts.» Du côté de
Drouin de Lhuys, qu’on disait partisan de l’intervention, Beust n’essuya
encore que des refus. Il quitta Paris avec une désillusion cruelle. Il
ne pouvait pas, quatre ans plus tard, l’avoir oubliée.
[29] On sait que la guerre faillit reprendre, pendant les négociations
de Nikolsbourg qui suivirent Sadowa. L’Autriche refusait d’admettre
l’entrée de la Saxe dans la confédération de l’Allemagne du Nord.
Sur la seule menace d’une rupture des négociations, la Prusse
transigea. Sa politique avait été d’accorder à ses ennemis une paix
honorable et rapide, tant elle redoutait les conséquences d’une
intervention française, tant il paraissait invraisemblable que cette
intervention ne se fût pas produite.
On peut dire de la question des alliances de 1870 qu’elle est
inexistante, en ce sens que c’est en 1866 que tout s’est décidé. C’est
alors que tout fut perdu. C’est alors que l’occasion qui s’était
présentée de venir au secours d’une coalition toute nouée contre la
Prusse fut criminellement négligée. Lorsque vint l’échéance de 1870,
tous ceux que nous avions abandonnés nous abandonnèrent à leur tour.
Thiers parcourut vainement l’Europe pour solliciter des interventions,
pareil aux Beust, aux Perglas, aux Dalwigk, qui vainement aussi avaient
demandé à l’empereur de les aider contre la Prusse et qui ne
comprenaient pas que le gouvernement français se refusât à voir son
intérêt. Pour rester fidèle au principe des nationalités, pour ne pas
compromettre l’unité italienne par des succès autrichiens, pour ne pas
nuire à l’unité allemande par le relèvement des monarchies de
l’Allemagne du Sud, Napoléon III avait alors repoussé les alliances sans
compter. N’est-ce pas l’un des meilleurs observateurs de ces événements,
Georges Rothan, qui a écrit dans son livre sur _la Politique française
en 1866_: «Au commencement de 1866, la confédération germanique, de
mœurs si paisibles, ressemblait à un champ clos où tous les intérêts
étaient aux prises et toutes les passions en ébullition. Les séances de
la Diète se succédaient, orageuses et irritantes, les notes et les
protocoles s’entre-croisaient, les ministres des petits États
conféraient. Ce fut, pour l’activité et pour l’importance des cours de
deuxième et de troisième ordre, un moment d’éclat qui ne devait pas
avoir de lendemain. Ce furent aussi de beaux jours pour la diplomatie
française. De quelles sollicitations n’était-elle pas l’objet! Quelles
confidences n’a-t-elle pas recueillies! Si ses portefeuilles devaient
s’ouvrir, on verrait quelles conversions le succès opère dans le langage
et l’attitude des hommes.»
Trop tard! Il était trop tard en 1870 pour avoir des alliances. Il était
trop tard pour que Napoléon III pût réparer ses fautes. Nous avions
laissé échapper toutes les occasions, découragé toutes les bonnes
volontés, laissé les intérêts prendre une orientation nouvelle. La
dépêche d’Ems surprit la France isolée dans une Europe transformée par
le principe des nationalités et où Napoléon III ne trouva plus que des
rancunes et des ambitions satisfaites. Garibaldi fut seul à protester
contre l’ingratitude des peuples pour qui la France avait travaillé. Le
geste était beau, mais on vit qu’il était plus aisé de conquérir la
Sicile que de tenir tête à Manteuffel.
* * * * *
Les déclarations de M. Émile Ollivier ont ainsi pendant plusieurs mois
alimenté la polémique anticléricale. Elles ont servi à répandre cette
opinion que le pouvoir temporel des Papes a causé nos désastres de 1870,
et que le catholicisme est directement responsable du sang versé et des
provinces perdues. Ce qui revient à dire que ces malheurs nous fussent
également arrivés par la faute de tout autre gouvernement,--la monarchie
de Henri V par exemple,--semblablement intransigeant sur la question
romaine, et qu’au contraire une politique libérale et franchement amie
de l’unité italienne nous les eût certainement évités.
A cette contre-vérité, à cette atteinte au sens commun, il ne faut
pourtant pas méconnaître que la confusion où tomba finalement la
politique extérieure de Napoléon III apporte quelque vraisemblance. «A
l’approche de l’heure décisive, dit très bien M. de la Gorce,
l’historien du second Empire, la politique française se complique au
point d’échapper à l’analyse.» Devant le péril soudain apparu, ce fut la
déroute de tous les principes napoléoniens. On essaya de revenir à la
politique de la tradition, qui était la politique du bon sens. Mais la
réaction, déjà tardive, fut encore incomplète et maladroite. L’empereur,
toujours attaché à ses chimères, entrait à contre-cœur et sans
conviction dans des considérations nouvelles pour lui. Ses agents, ses
ministres, formés à son école, servant depuis longtemps son système,
exécutaient avec mollesse des ordres qui bouleversaient les manières de
penser adoptées jusque-là. L’avènement de l’Empire libéral avait encore
aggravé la confusion. Ce singulier régime qui, à ses débuts, était
conservateur en France et libéral à l’étranger, abandonnait sa politique
révolutionnaire au dehors au moment où il faisait dans le pays des
concessions aux éléments libéraux. Il renversait la bascule et tâchait
de satisfaire l’opinion de gauche par des réformes, tandis que par sa
nouvelle politique étrangère il contentait l’opinion de droite. Que
devenir entre les engagements pris, les attitudes adoptées, les
habitudes acquises et les nécessités nouvelles qui s’imposaient tout à
coup? Le désordre qui régnait dans l’esprit et dans les conseils du
souverain se traduisit par des incohérences, des fausses manœuvres, des
maladresses. L’affolement augmentait de se sentir observé par un ennemi
patient et de sang-froid. C’est alors que les dernières fautes furent
commises.
On veut faire croire aujourd’hui qu’au prix de Rome nous aurions trouvé
les alliances qui nous ont manqué. Cette thèse a pour elle le prince
Napoléon qui est suspect, Beust qui savait mentir, et Rothan qui a pu se
tromper[30]. Elle a été reprise au moment des déclarations de M.
Ollivier par un professeur de la Sorbonne, M. Émile Bourgeois, l’auteur
d’un célèbre _Manuel historique de politique étrangère_ où tous nos
apprentis diplomates et élèves-consuls préparent leurs examens. M. Émile
Bourgeois a donné au journal _le Temps_, sur les alliances de 1870, une
longue consultation complétée par un plus récent article de revue. Chose
singulière, dès qu’on va au fond de ces études, on y découvre cette
passion religieuse pour le droit des peuples et le principe des
nationalités qui désarmait, sous l’Empire, l’opposition des libéraux et
des révolutionnaires conscients. Loin de blâmer la politique
napoléonienne, on répète que nous devions voir sans jalousie, que nous
devions même aider jusqu’à leur développement intégral, l’unité
italienne et l’unité allemande, ces deux sœurs cadettes de l’unité
française. Toute autre vue eût été mesquine et indigne d’une grande
nation. Et c’est d’ailleurs, ajoute-t-on, du jour où Napoléon III trahit
cette politique libérale et généreuse, du jour où il tenta de s’opposer
aux progrès de la Prusse et à l’ambition légitime de la maison de
Savoie, que, par l’effet de la justice immanente, commencèrent pour lui
et pour la France la décadence et les défaites.
[30] Et n’est-ce pas Rothan qui a écrit: «Le prince Napoléon ne
méconnaissait pas la grande pensée qui avait présidé à son mariage;
c’était pour la cause italienne un auxiliaire convaincu et souvent
passionné.»
Ainsi ce sont les illusions de Quinet, de Havin, de John Lemoinne,
illusions qui furent aussi celles de Napoléon III et que l’on croyait
jugées et condamnées par l’événement, que toute cette campagne
réhabilite et remet en honneur. On ne nous dit même pas que revendiquer
le Rhin, défendre Rome, interdire à jamais aux Hohenzollern de poser
leur candidature au trône d’Espagne était une inconséquence après qu’on
avait fait Magenta et Solférino, assisté inerte à Sadowa, prêté la main
à l’avènement de Charles de Hohenzollern au trône de Roumanie. On
reproche autre chose à Napoléon III: son vrai crime fut de s’arrêter
dans la voie où il avait persisté, même une fois Sadowa accompli, et,
après avoir bien mérité de la Révolution en prenant les armes en 1859
contre l’Autriche réactionnaire, en la laissant écraser en 1866 avec les
antiques monarchies de l’Allemagne du Sud, de s’être conduit en
hypocrite, en apostat et en traître du jour où il songea à la France et
à l’intérêt français.
Loin de blâmer la participation de Napoléon III à l’unité italienne, les
représentants des idées révolutionnaires l’accusent de ne pas avoir
achevé son œuvre en abandonnant «Rome aux Romains». L’erreur, l’erreur
fondamentale, l’erreur sans nom fut pourtant de constituer un royaume
uni, un ennemi possible, un rival certain, à l’endroit où le
morcellement des territoires assurait à la fois notre influence et notre
tranquillité. La campagne de 1859 ne fut même pas une de ces opérations
inutiles et brillantes que l’on nommait autrefois guerres de
magnificence. Ce fut une opération faite par nous contre nous-mêmes, un
gaspillage de vies et de forces d’autant plus criminel que le sang
français dépensé à Magenta et à Solférino ne servit qu’à préparer de
plus grands deuils et de plus grandes tueries. Toutes les catastrophes
futures se préparèrent sur ces champs de bataille où nos troupes
versèrent le meilleur sang français pour les rêveries carbonaristes et
les hallucinations du testament de Sainte-Hélène. Trente-cinq années
d’entraînement, d’armement et de bonne administration sous les deux
monarchies avaient donné à la France une armée magnifique. Tout cela fut
employé contre la patrie. Tout cela se trouva gaspillé au profit de
l’étranger lorsque vint l’heure où tant de ressources auraient dû
servir. Dans cette malheureuse guerre d’Italie, nos soldats furent
vainqueurs contre les intérêts de la France elle-même.
Deux hommes, en Europe, avaient prédit ce que l’Italie coûterait à la
France. L’un était le vieux prince de Metternich, qui assistait avec
tristesse au naufrage de son grand œuvre, l’ordre européen. «Napoléon
III réussit», disait donc Metternich en 1858. «Il a encore de belles
cartes dans son jeu. Mais il périra comme empereur révolutionnaire sur
l’écueil italien.» Cependant Bismarck, voyant avec plaisir l’Empire
commettre des fautes qui devaient profiter à la Prusse, disait en
parodiant le mot de Voltaire: «Si l’Italie n’existait pas, il faudrait
l’inventer.»
* * * * *
La question des alliances de 1870 ne se fût même pas posée si la France
eût toujours et avec esprit de suite protégé le Saint-Siège,
c’est-à-dire fait respecter le statut territorial de l’Italie et
conservé, comme le conseillait Proudhon, au lieu de l’attaquer, l’ordre
de choses si prudent, si tutélaire, créé en Italie par les traités de
1815. Les idées révolutionnaires et napoléoniennes portèrent le premier
coup dans ce bel édifice. L’évidence de l’intérêt français, apparue à de
rares grands esprits, ne se révéla que trop tard aux utopistes. Il
n’était plus temps de bien faire. Et, même en faisant bien, l’Empire
parut encore se tromper et ajouter des fautes nouvelles à ses fautes
primitives. Mais que, dans ces conditions, l’occupation de Rome ait été
le motif déterminant de notre isolement, et par conséquent de notre
défaite en 1870, cela n’est même pas exact.
En ce qui concerne l’Italie, eussions-nous donné Rome à Victor-Emmanuel
pour obtenir son concours, quelle sorte d’avantage pouvait-elle tirer
d’une guerre avec l’Allemagne? Et qui ne pressent qu’une fois en
possession de la Ville, elle se fût dégagée de sa promesse d’alliance
aussi aisément qu’elle le fit, en somme, aux premières nouvelles de nos
défaites d’août, puisqu’on était déjà convenu d’un accord? Qui peut se
flatter de contraindre à se battre un peuple qui n’a ni goût ni intérêt
à faire la guerre? Et les partisans de la politique impériale ne
seraient-ils pas fondés à prétendre qu’il était d’une suprême habileté
de laisser irrésolue la question romaine, afin de déterminer
Victor-Emmanuel à se joindre à nous dans l’espoir d’être récompensé plus
tard, grâce à l’arbitrage de la France, par une transaction sans
violence avec la Papauté? Quand on nous aura dit la raison que l’Italie
aurait eue, possédant la Ville, de faire la guerre à la Prusse, on
pourra admettre que Rome ait perdu la France. Mais l’Italie de 1870
n’avait besoin que de sa capitale. Dès qu’elle l’eut, elle prouva que la
reconnaissance est un facteur politique sur lequel il est prudent de ne
pas compter. Répéterons-nous qu’il eût été plus simple de ne pas
commencer par faire l’Italie? Mais, aujourd’hui encore, les publicistes
et les politiques de gauche tiennent pour incontestable et démontré que
l’unité italienne était un événement favorable à la France, et que nous
devions la soutenir jusqu’au bout.
Il tombe cependant sous le sens qu’ayant fait l’Italie contre
l’Autriche, nous la faisions, par la force des choses, contre
nous-mêmes. L’Autriche était notre alliée naturelle et désignée contre
les progrès de la Prusse. Tout ce qui l’affaiblissait retombait sur la
France. L’Autriche, qui a toujours su, par politique, accepter des
situations pénibles, eût encore volontiers passé l’éponge sur les
souvenirs de Magenta et de Solférino, sur l’amertume de l’abandon de
1866. Mais nous venions de créer contre elle une puissance qui avait
toutes les ambitions de la jeunesse. L’Autriche se sentait déjà menacée,
comme le constate le mémoire de M. Émile Bourgeois lui-même, dans le
Tyrol, en Dalmatie, à Trieste. Son rôle en Italie était terminé depuis
notre intervention. Elle n’était plus de force à se montrer énergique
dans la question romaine, à soutenir le pouvoir temporel, seule pièce
subsistante du système aboli des souverainetés italiennes. Elle courait
au plus pressé et abandonnait le Saint-Siège, ayant d’abord ses
frontières à défendre[31]. A qui la faute, sinon aux amis français de
l’Italie une, acharnés à affaiblir une puissance catholique qui n’avait
plus d’intérêts opposés à ceux de la France depuis qu’elle avait cessé
d’être le premier État de l’Europe et de prétendre à l’hégémonie et à la
domination?
[31] Nous lisons, chez M. Émile Bourgeois encore, dans son _Manuel
historique de politique étrangère_, tome III, p. 769: «Pour sauver
le Tyrol menacé par l’irrédentisme, François-Joseph avait accepté
l’occupation de Rome.»
On croit répondre à tout en montrant les documents qui attestent que
l’Autriche mettait pour condition à son alliance, en 1870, l’évacuation
de Rome par les troupes françaises. On ne songe pas à nier cela, puisque
les archives diplomatiques l’affirment. Encore s’agit-il de l’expliquer.
Que l’on nous dise donc, ce que personne n’a fait jusqu’ici, l’intérêt
que pouvait avoir le gouvernement autrichien à épouser la cause des
anticléricaux et des révolutionnaires italiens. Pour quelle raison
l’Autriche aurait-elle consenti à s’unir à la France à condition
seulement que son ennemie de la veille, la Maison de Savoie, déjà
agrandie à ses dépens, reçût encore ce cadeau sans égal: la Ville
éternelle? Il n’est pas possible d’attribuer à l’Autriche catholique un
motif suffisant de se conduire en ennemie du Saint-Siège. Reste une
hypothèse qui s’accorde avec tous les faits connus: c’est que
l’Autriche, insuffisamment préparée à la guerre contre la Prusse,
sachant la France aussi peu préparée qu’elle-même, choisit, pour
échapper à la nécessité de faire une campagne dont elle prévoyait les
résultats funestes, le prétexte le plus sûr. La France avait déclaré
Rome intangible. Le gouvernement impérial avait dit «Jamais». L’Autriche
ne courait donc aucun risque en mettant comme condition à son alliance
l’abandon par la France de ses engagements les plus solennels. Tous les
documents, tous les témoignages connus, sont en faveur de cette
hypothèse. On sait aujourd’hui que, durant les mois qui précédèrent la
guerre, l’Autriche refusait constamment de donner satisfaction à
Napoléon III qui réclamait d’elle des armements immédiats. Assagie par
l’expérience de 1866, elle ne voulait engager la lutte qu’après avoir
mis toutes les chances de succès de son côté. Or elle connaissait son
infériorité par rapport aux institutions militaires de la Prusse. Elle
connaissait aussi la nôtre. _Le Temps_ a justement publié sur ce sujet
un curieux témoignage du colonel Fix. Le colonel Fix, ancien aide de
camp du général Jarras, se souvient qu’au moment où les diplomates
nouaient ces négociations dont on nous fait aujourd’hui l’histoire,
l’archiduc Albert vint en France afin de se rendre compte par ses yeux
de la valeur de l’alliance proposée à l’empereur François-Joseph. Le
colonel Fix se rappelle fort bien que l’impression du vainqueur de
Custozza fut franchement mauvaise. On ne répondait que par des paroles
vagues, et des affirmations de bonne volonté qui le satisfaisaient mal,
aux interrogations de l’archiduc. Celui-ci trouvait une armée
désorganisée et des approvisionnements affaiblis par l’expédition du
Mexique. Il cherchait en vain cet organe du commandement et de la
préparation à la guerre qui ne se trouve réalisé que par «un état-major
général à compétence étendue et à influence prépondérante agissant sous
l’impulsion d’un seul chef». Le colonel Fix vit l’archiduc visitant le
dépôt de la guerre. «C’était, dit-il, un homme à lunettes, de tournure
simple et modeste, qu’on n’eût vraiment pas pris pour le vainqueur de
Custozza.» L’archiduc, ajoute le colonel Fix, écoutait tout ce qu’on lui
disait «d’un air poli, mais avec la figure d’un homme qui espérait voir
quelque chose de plus intéressant et se trouve déçu. Plusieurs d’entre
nous étaient présents. _Nous nous sentîmes navrés, surtout moi._» Le
colonel Fix eut donc sur le vif l’impression que l’Autriche nous
refuserait son concours parce que nous n’étions pas nous-mêmes en mesure
de lui apporter une aide d’une efficacité suffisante. C’est pourquoi il
ajoute à son témoignage ce très exact commentaire: «Lorsque le grand
homme de guerre rapporta à son gouvernement qu’il avait vu une armée
réduite en nombre, insuffisamment préparée et dirigée, celui-ci préféra
à l’essai dangereux d’une revanche désirée, le parti plus sûr d’une
neutralité dont la sympathie apparente a toujours mérité d’être
suspecte. Et ce fut là _la cause déterminante_ et probablement unique de
notre isolement.»
D’ailleurs, des communications nouvelles vinrent encore, pendant ces
polémiques, détruire le roman d’une Autriche anticléricale. Le comte
Fleury, fils de l’ancien ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg en
1870, complétait des faits déjà rendus publics par son père. Le général
Fleury avait pu constater de ses yeux que la Russie considérait qu’une
guerre malheureuse pour la France lui apporterait sans coup férir la
revanche de la guerre de Crimée. En effet, elle devait, au cours de nos
défaites, dénoncer le traité de Paris. C’est pourquoi le tsar Alexandre
et Gortschakoff avaient été tout à fait favorables à la Prusse dans les
mois qui précédèrent la guerre. Ils étaient décidés, au cas où
l’Autriche interviendrait, à intervenir eux-mêmes. L’intimidation russe,
d’autant plus puissante que les liens entre Pétersbourg et Vienne
étaient plus étroits, ne fut pas non plus sans peser sur la
détermination de François-Joseph et de M. de Beust. Nous expiions ainsi
une des erreurs de Napoléon III, une des fautes originelles de ce règne,
d’un bout à l’autre absurde et funeste.
En même temps que ces témoignages français, arrivait au public celui
d’un survivant des temps héroïques de l’indépendance italienne. Le
général Türr, qui fut si souvent l’intermédiaire entre Victor-Emmanuel
et Napoléon III, a rétracté, dans la _Tribuna_ de Rome, l’opinion qu’il
avait émise, il y a une trentaine d’années, sur la cause de l’isolement
de la France en 1870. Alors il soutenait que Rome donnait l’explication
de notre abandon et de notre défaite. Depuis, le général Türr paraît
s’être rendu compte que c’est là non pas une thèse d’homme d’État ou
d’historien, mais une thèse de polémiste. L’agence Havas résumait en ces
termes les déclarations du général Türr: «Aujourd’hui, le général Türr
dit que les intrigues de la Prusse et de l’Angleterre rendirent
impossible l’alliance franco-austro-italienne. L’Angleterre fomenta
l’affaire d’Aspromonte, la Prusse suscita l’affaire de Mentana pour
créer un courant antifrançais en Italie. Il est regrettable que l’Italie
n’ait pas aidé la France contre la Prusse en 1870; cela lui aurait évité
la Triplice, dont elle ne tira aucun avantage qui en compensât les
charges.» N’y a-t-il pas dans ce regret comme une sorte de désaveu de la
politique anticléricale qui caractérisa la première manière de la
nouvelle monarchie et un prolongement de cette politique, encore timide,
sinon de réconciliation au moins de cessation d’hostilités, qui règne
depuis quelques années entre le Quirinal et le Vatican?
Enfin, une nouvelle communication de M. Émile Bourgeois lui-même
apportait une preuve inédite et nouvelle en faveur de nos explications,
qui sont celles du bon sens. Dans cette note, où M. Émile Bourgeois
s’inscrit en faux contre certaines affirmations de M. de Gramont, il
publie pour la première fois ce document important: une dépêche adressée
à M. de Rémusat le 5 janvier 1873 par M. de Banneville, ambassadeur de
France à Vienne[32]. On y lit entre autres choses:
[32] _Revue du mois_, 10 novembre 1906.
Personne n’ignore ici qu’en 1869 et au début de 1870 le ressentiment
des événements de 1866 était très vivace dans le cœur de l’empereur
François-Joseph et que, plus que lui encore, les princes de sa famille
et beaucoup de patriotes autrichiens ne se résignaient pas à
considérer comme définitives les conséquences de ces événements. La
politique de M. de Bismarck, la persistance, le redoublement,
l’activité des armements et les perfectionnements incessants de
l’organisation militaire en Prusse en dehors des Chambres et du pays,
trahissaient d’ailleurs des desseins bien arrêtés et la préméditation
d’une nouvelle guerre. Il était naturel que la perspective
d’événements nouveaux qui pouvaient modifier l’état de choses créé en
Europe par ceux de 1866 fût envisagée à Vienne, non seulement sans
préoccupation, mais avec une certaine complaisance et avec la pensée
d’une revanche possible.
L’archiduc Albert fut en France, en 1870, le représentant le plus
autorisé de cette pensée. On se flattait, l’occasion venue, si l’on ne
triomphait de la résistance des ministres hongrois, d’en être quitte
pour un changement de ministère et d’entraîner facilement la Hongrie
où il existait des sympathies pour la France.
La guerre jugée inévitable, mais à une époque indéterminée et que l’on
pouvait différer, _fut précipitée contrairement aux prévisions, aux
calculs_ et aux conseils de l’Autriche[33] qu’elle surprenait en état
de préparation incomplète. _Encore fallut-il nos premiers revers_ pour
arrêter court ces velléités que notre précipitation et notre
imprévoyance n’avaient pas entièrement découragées.
[33] Mais il y avait Bismarck qui voulait _sa_ guerre, à _son_ heure,
qui n’entendait pas que ses adversaires fussent prêts et qui était
résolu à les devancer. La dépêche d’Ems déjouait calculs, prévisions
et conseils.
«Si au moins, me disait il y a deux jours M. de Beust, vous étiez
entrés résolument et immédiatement en Allemagne, malgré l’insuffisance
de vos forces et de vos préparatifs, tout pouvait changer pour nous
comme pour les autres.»
Après les grandes défaites et les revers irrémédiables, après Sedan et
Metz, à la fin de l’année il existait encore à Vienne un groupe
d’hommes considérables parmi lesquels le ministre de la guerre d’alors
et d’aujourd’hui, le général Kuhn, persistant à conseiller la marche
militaire sur Berlin. «Une armée de 150.000 hommes, disait-il, y
aurait suffi et au delà.» On aurait trouvé en Allemagne l’appoint de
300.000 prisonniers de guerre français, et quant à la Russie, on la
tenait pour hors d’état de réaliser ses menaces.
Après ce document, ajouté à tant d’autres, n’est-on pas fondé à penser
que l’Autriche n’a soulevé la question romaine que comme un moyen
dilatoire? Il était dangereux pour elle de faire une nouvelle guerre à
la Prusse, en état de préparation incomplète, avec un allié également
mal préparé, la France, et un autre allié à la fois peu sûr et sur
lequel, au point de vue militaire, elle avait des raisons d’être
édifiée. Si M. de Beust a deviné la suite des événements, on peut dire
qu’il a été singulièrement bien inspiré en choisissant la question
romaine comme prétexte de la neutralité autrichienne. Peut-être a-t-il
jeté ce jour-là les bases de la Triple-Alliance: il contentait à la fois
Bismarck en n’intervenant pas et Victor-Emmanuel en lui offrant Rome.
Admettons que Napoléon III (ou un autre gouvernement à sa place) eût
accepté l’évacuation de Rome contre le concours de l’Autriche. N’est-il
pas évident que, par prudence, l’Autriche eût encore trouvé un autre
prétexte pour se dérober?
Il n’est pas à nier que la question romaine ait exercé son influence sur
les événements de ces années fatales. Comment le nierait-on? Mais
a-t-elle eu un autre rôle que l’affaire du Luxembourg ou l’affaire des
Duchés? Elle ne fut, à la vérité, comme ces deux «affaires», qu’un
prétexte, à défaut duquel il était aisé d’en trouver un autre. Les
véritables responsabilités de 1870 ne sont pas là. Elles sont dans la
politique napoléonienne, dans la politique du principe des nationalités
approuvée par tous les hommes de gauche, approuvée aujourd’hui encore
par les historiens républicains. Loin que le Saint-Siège ait causé nos
revers, tout démontre que s’il avait été mieux défendu, avec plus de
système et d’esprit de suite, nos destinées, comme celles de l’Europe,
eussent radicalement changé. Une grande politique conservatrice, une
politique de droite suivie avec un ferme dessein empêchait les
transformations allemandes et italiennes, réparait les désastres du
premier Napoléon, achevait l’œuvre de nos rois et l’effort de plusieurs
siècles en donnant à la France ses frontières naturelles: Charles X est
tombé au moment où il allait étendre le royaume sur la rive gauche du
Rhin.
On n’arrivera pas à démontrer que les idées contre-révolutionnaires
aient jamais nui à la France. Dans cette question des alliances de 1870
encore, à défaut des documents qui ne manquent même pas, le sens commun
atteste que l’intérêt français, loin de lui être contraire, était
solidaire de celui du Saint-Siège. On peut dire que si Rome était encore
cité pontificale, le drapeau français flotterait encore à Strasbourg.
Tant il est vrai que tout ce qui se fait contre le catholicisme se fait
contre la France,--et réciproquement.