Avant que son idéologie lui coûtât le trône, les services qu’elle rendit
à Napoléon III furent considérables. Les principes de l’Empire
constituèrent sa garantie contre une opposition vraiment dangereuse. Ce
serait une histoire à écrire que celle des ralliements qui se firent
depuis le lendemain du coup d’État jusqu’à la veille même de la
catastrophe. Elle montrerait que les idées y eurent plus de part que
l’intérêt. C’est qu’à droite comme à gauche, le système impérial offrait
des satisfactions. Pour les conservateurs sans doctrine, l’Empire
représentait les principes d’ordre et d’autorité; quant aux libéraux et
aux démocrates, ils devaient, bon gré mal gré, lui donner leur
approbation lorsqu’ils le voyaient appliquer les parties communes du
programme napoléonien et du programme révolutionnaire. L’opposition de
gauche sous la Restauration et sous la Monarchie de juillet avait
surtout vécu d’un prétendu nationalisme. La haine des traités de 1815
était son alpha et son oméga. Que devint-elle lorsque le
prince-président, en prenant le pouvoir, annula le principal article de
ces traités, où avait signé l’Europe entière, et qui proclamait pour
Napoléon et ses descendants l’exclusion éternelle du trône de France? Et
que demeura-t-il de cette opposition le jour où Napoléon III lui-même
déclara que les traités de 1815 n’existaient plus? C’est ainsi qu’Émile
de Girardin fut amené à servir l’Empire. C’est ainsi que les Havin et
les Guéroult, qui soutenaient la cause de l’unité italienne, durent
s’incliner devant Napoléon, qui était un partisan bien plus sérieux
qu’eux-mêmes de l’Italie une, puisqu’il faisait la guerre pour la
réaliser. Ainsi, pour la politique intérieure, l’Empire se reposait sur
la confiance de ces éléments de droite qui sont contents au prix de
l’ordre matériel. Par sa politique extérieure, il comblait les vœux des
éléments de gauche. Il eût pu se maintenir longtemps par ce jeu de
bascule, si le propre des idées de gauche n’était justement d’entraîner
à leur perte les gouvernements qui s’y abandonnent. C’est l’idée
révolutionnaire du droit des peuples, c’est le principe des nationalités
qui ont tué l’Empire et ont, avec lui, entraîné la France dans son
désastre. Or il ne faut jamais oublier que Napoléon III fut approuvé
dans son œuvre européenne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle
toucha à l’absurde, par la presque totalité de l’opinion démocratique.
M. Émile Ollivier reste le témoin de cet accord des républicains et des
Bonaparte contre les intérêts les plus évidents de la nation française.
Aujourd’hui qu’il écrit l’histoire qu’il a faite, M. Émile Ollivier
accuse plus haut que jamais cette identité de vues et ne craint pas,
malgré les dures leçons de l’expérience, de justifier par la communauté
des aspirations un ralliement qui lui a coûté si cher. Un homme actif et
ambitieux ne court dans l’opposition qu’une carrière monotone et
stérile, s’il n’est soutenu par le culte de ses idées. M. Émile Ollivier
se départit d’une intransigeance qui n’avait plus de raison d’être, le
jour où la bonne foi l’obligea de reconnaître qu’en somme il voulait les
mêmes choses que Napoléon III. Ce n’est donc pas à M. Émile Ollivier,
c’est au régime impérial, que ce ralliement fameux fait reproche.
De ce ralliement, M. Ollivier a donné le vrai sens et montré la
préparation dans les dix tomes de son grand plaidoyer pour _l’Empire
libéral_. S’il a dans cette histoire démontré une chose, c’est que
l’Empire réalisa la conjonction de toutes sortes d’hommes étrangers à
l’idée de l’intérêt national. Quel est le titre du premier volume de
cette histoire? _Le principe des nationalités_. C’est ce principe, en
effet, qui domina la vie politique et la pensée de M. Ollivier, comme il
gouverna le règne de Napoléon III lui-même. C’est dans ce principe qu’il
faut voir l’origine de l’Empire libéral. C’est par ce principe que
l’Empire libéral encourt toutes les responsabilités de 1870 au même
titre et au même degré que l’Empire autoritaire.
Inconcevable puissance d’une idée contre laquelle tout proteste: la
raison et l’histoire autant que l’intérêt français. Après Sedan,
Napoléon III ne s’y était pas encore soustrait, nous le verrons tout à
l’heure. M. Émile Ollivier qui, dans sa patrie déchue, dans une
Europe transformée et sans équilibre, assiste aux désastreux
effets,--désastreux pour la France, pour l’ordre, pour la civilisation
universelle,--de sa chimère préférée, n’est pas encore revenu du charme
sous lequel fut tenue la jeunesse de son temps. Le dixième tome de son
histoire apologétique en est la preuve. M. Ollivier y relate
quelques-uns des faits qui furent décisifs pour l’avenir de la France:
Mentana, le renversement de l’opinion allemande en faveur de la Prusse,
enfin les discussions du Corps législatif sur la loi militaire et sur la
politique extérieure de l’Empire. Il y avait, dans ce pénible mais
instructif récit, bien des occasions pour M. Émile Ollivier de
reconnaître ses erreurs, d’abjurer, instruit par l’expérience, un
libéralisme funeste, et de donner l’exemple de l’indépendance d’esprit
et du courage intellectuel en proclamant que les idées qu’il avait
servies constituaient autant d’outrages à la vérité politique, autant
d’atteintes à la chose française.
Il y a quelques traces de résipiscence, il faut le dire, dans le volume
de M. Ollivier. En deux circonstances, il exprime brièvement le regret
de s’être opposé aux projets du maréchal Niel sur la réforme militaire.
Il écrit à un endroit: «Une certaine école professe un profond mépris
pour _la vieille culotte de peau_. Moi-même, cédant à ce préjugé, j’ai
dit autrefois que c’est une calamité.» Et, cinquante pages plus loin,
après avoir reproduit en partie une de ses harangues: «Il y a des
erreurs dans ce discours. Ainsi je me prononce contre les grands
commandements, qu’il eût fallu seulement mieux constituer; contre
l’excellente constitution d’un corps d’élite, modèle et ressource
suprême; je méconnais la valeur des vieux soldats, ce nerf de
l’armée;... je manifeste de nouveau cette confiance, illusion de mon
désir pacifique, qu’il dépendait de notre modération d’éviter la guerre
avec l’Allemagne, et, par conséquent, au lieu de trouver qu’on ne s’arme
pas assez, je crains qu’on ne s’arme trop. Du moins, je n’ai pas poussé
l’aveuglement pacifique jusqu’à me prononcer contre les armées
permanentes et à méconnaître les services qu’elles ont rendus à la
société.»
Tel est le seul _mea culpa_ auquel consente M. Émile Ollivier. Le reste
de son livre affirme ses erreurs de jadis. Bien mieux, il n’en a même
pas conscience; il en tire vanité. Il expose la thèse des nationalités
comme quelque chose qui fait honneur à une politique. On est confondu
par la manière dont, en 1905 encore, un homme qui eut tant de part aux
événements de 1870, parle de cette unité allemande qui s’éleva sur nos
ruines. A la «légèreté» spécifique de M. Émile Ollivier se joint ici
l’esprit d’aveuglement et d’irréalité qui caractérise les hommes d’État
et la politique de gauche. Ainsi M. Émile Ollivier rapporte qu’en 1867,
il fit en Allemagne un voyage au cours duquel il s’informa de l’état de
l’opinion allemande. Il en revint avec «la conviction que l’Allemagne,
malgré des dissentiments réels, se réunirait tout entière contre nous en
armes, dès que nous ferions mine de nous mêler de ses affaires
intérieures dans l’intérêt d’une solution quelconque[26]: au contraire,
si nous renoncions à tout agrandissement, bien des années s’écouleraient
encore avant que le roi Guillaume et Bismarck eussent franchi la ligne
du Rhin.» Cet _au contraire_, rapproché des événements connus, des
intentions avouées de la Prusse, de la politique, maintenant dévoilée,
du prince de Bismarck, constitue une erreur historique de première
grandeur après avoir été un diagnostic de dixième ordre. De même, M.
Ollivier réédite une lettre écrite le 16 avril 1868 sur la situation
politique de l’Europe: «Je vous admire, y disait-il à sa correspondante,
de croire que dans la série essoufflée et mal enchaînée des expédients
qui se déroulent devant nous, il y ait un plan et une conception
quelconque.» Comment l’excuser d’avoir méconnu et de méconnaître encore
qu’il y avait en Prusse, au moment où il écrivait ces lignes mieux
faites pour l’oubli, un roi et un ministre qui savaient ce qu’ils
voulaient et qui l’obtinrent grâce à M. Ollivier et à Napoléon III, à
l’Empire et au principe des nationalités?
[26] Cependant c’est M. Ollivier lui-même qui relate des déclarations
que Dalwigk, ministre de Hesse-Cassel, faisait «en toute occasion» à
notre représentant M. d’Astorg: «Plus la France attendra, plus elle
trouvera organisée la force prussienne qui ne l’est pas encore du
tout dans le Sud. Comme Allemand, je ne prononcerais pas ce mot de
guerre. Mais si j’étais la France, je la ferais le plus tôt
possible, car la Prusse considère chaque jour davantage la France en
état d’infériorité sous le rapport militaire, et plus on attendra,
moins la Prusse aura tort. La France consentira-t-elle à perdre tout
le prestige de sa puissance, prestige dont elle a été si jalouse
jusqu’ici et qui l’a placée à la tête des nations? Une guerre entre
la Prusse et elle est inévitable. Assurément, comme Allemand, je ne
la souhaite pas; comme Hessois, je suis prêt. Si la France est
prête, et que, cherchant un prétexte pour rompre avec la cour de
Berlin, elle considère que l’entrée de la Hesse entière dans la
confédération du Nord est de nature à provoquer cette rupture, je
suis disposé à servir ses desseins, et dès demain je proclame
l’entrée du Grand-Duché. Sinon je résiste encore. Il est impossible
que la France reste plus longtemps spectatrice muette du
développement menaçant que la Prusse prend chaque jour; les
assurances de modération que Bismarck donne volontiers ne sont que
des mensonges perfides; la guerre seule peut mettre un terme à cet
état de choses. Aujourd’hui elle peut se faire à d’heureuses
conditions pour la France; plus tard, je crains qu’il ne soit trop
tard.» Telles étaient les bonnes volontés qui s’offraient à nous en
Allemagne jusqu’après Sadowa. Mais M. Ollivier ajoute, avec
sécheresse et satisfaction, que M. d’Astorg, représentant du
gouvernement impérial, «ne répondit à ces _excitations_ que par le
silence». (_Empire libéral_, tome X, p. 49.)
C’est ce qui apparaît lorsqu’on lit à la clarté des choses irréparables
le chapitre de ce livre qui est intitulé: _Thiers et Ollivier sur les
nationalités_. M. Ollivier n’a pas craint d’y insérer un discours dirigé
contre Thiers qui--c’est son meilleur, peut-être son seul titre de
gloire--vit constamment clair et juste, durant le second Empire, dans
les événements du dehors, et qui en décrivait la suite fatale comme le
fait accompli nous la montre à nous-mêmes. Il importe de reproduire
cette page. C’est un monument. Le bon sens, d’accord avec le
patriotisme, et représenté par Thiers, s’y oppose avec une netteté
presque tragique à l’idéalisme exaspéré, à la conception chimérique du
droit des peuples et de la fraternité universelle que défendait M. Émile
Olivier:
Thiers m’interrompit au milieu de mes développements en criant: «Et
l’intérêt de la France! Montrez-nous donc l’intérêt de la France dans
tout cela!» Je repris: «M. Thiers me dit: Montrez-nous donc l’intérêt
de la France! (_Voix nombreuses: Oui! Oui!_) Je vais lui répondre: le
caractère particulier de notre nation, ce qui constitue sa
supériorité, c’est qu’elle a toujours mis son ambition, non dans la
satisfaction matérielle du territoire agrandi, mais dans la
satisfaction morale des idées répandues. (_A la gauche de l’orateur:
Très bien! Très bien!_)--THIERS, _se levant_: Où la mettez-vous donc,
l’histoire de France? Il faut déchirer notre histoire entière. Nous
sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands; nous ne sommes jamais
Français. (_Très bien! très bien! Applaudissements._) Soyons Français!
(_Nouveaux applaudissements._)--ÉMILE OLLIVIER: Je vais vous le
dire.--THIERS: Laissez-moi ajouter un mot. Je vous demande pardon de
mon émotion; mais enfin si en Allemagne on était Français, si en
Italie on était Français, je comprendrais que nous allassions prendre
fait et cause pour les Allemands et les Italiens; mais comme en
Allemagne on est Allemand et qu’on est Italien en Italie, il faut en
France être Français. (_Applaudissements et bravos répétés._)
Sans me laisser émouvoir par ces interruptions presque frénétiques, je
repris tranquillement: «... Vous me demandez où est l’histoire de
France? L’Assemblée constituante a été la plus imposante des
assemblées politiques; dans son sein ont apparu des hommes de génie
dont les paroles retentissent encore dans l’âme du pays. Quelle a été
sa première affirmation? Vous l’avez dit vous-même en parlant un jour
des libertés nécessaires, cela a été non de déclarer les droits de la
France, mais les droits de l’humanité; non de vouloir
l’affranchissement de la France, mais de vouloir l’affranchissement de
tous les peuples. (_Rumeurs diverses en face et à droite de
l’orateur.--Vives approbations sur plusieurs bancs à gauche._) Cela a
été de placer l’intérêt de la France non dans une grandeur égoïste,
mais bien dans la grandeur de tous et dans la défense de la justice
éternelle. (_Mêmes mouvements dans les mêmes parties de la salle._) Il
y a eu une seconde Assemblée constituante, et cette seconde Assemblée
a retrouvé la pensée héroïque et désintéressée de la France, et elle a
dit à l’unanimité: Pacte fraternel avec l’Allemagne, pacte fraternel
avec l’Italie... De l’histoire qui date de la Révolution française
doit venir notre inspiration, et nous devons retenir la volonté, la
passion d’identifier les droits et la grandeur de la France avec les
droits et la grandeur du genre humain. (_Rumeurs._)... Pour moi la
véritable tradition de la France, conforme à son véritable intérêt,
consiste, à faciliter, à seconder les aspirations des peuples vers
l’indépendance et l’unité, et non à les contrarier, à les arrêter dans
ce mouvement, et si aujourd’hui en Italie et en Prusse il y a un
sentiment de colère contre la France... (_murmures et réclamations sur
plusieurs bancs_) c’est précisément parce que vous présentez à ces
deux pays une France jalouse, mesquine, inquiète... (_nouveaux
murmures_) et non une France confiante, généreuse et libérale.»
(_Approbations sur quelques bancs à gauche._)
On le voit, la gauche, toute la gauche approuvait M. Émile Ollivier. Que
l’État français puisse et doive suivre une politique «héroïque», une
politique «désintéressée», c’est en effet une idée de gauche, l’idée
qu’exprimait Edgar Quinet dans une image fameuse quand il invoquait «la
France, Christ des nations». Et c’est aussi l’idée dont Napoléon III se
fit le serviteur.
Guéroult, Jules Favre, la soutenaient avec les mêmes arguments et la
même chaleur. A l’encontre des suggestions du bon sens apportées par
Thiers, ils affirmaient que c’était une franche, une complète
observation de la politique des nationalités qui sauverait la France. M.
Ollivier cite encore avec éloges ces fragments d’un discours de
Guéroult:
... L’Allemagne est un grand pays qui pourrait bien prendre au sérieux
son unité et qu’il ne faut pas froisser. Mais dans le discours de la
Couronne, et plus encore dans les commentaires de M. Thiers, il est
bien entendu que l’on fait des réserves, que l’on est en disposition
et en volonté de ne laisser l’Unité allemande aller que jusqu’où il
nous conviendra. (UN MEMBRE: _On a raison._) Eh bien, quant à moi, je
n’aime pas ces paroles vagues qui n’engagent pas ceux qui les
profèrent et qui blessent ceux qui les écoutent. (THIERS: _Cela ne
pourrait blesser que les Prussiens!_) Croyez-vous qu’il soit agréable
aux Allemands de s’entendre dire que l’Unité peut être une bonne
chose, mais que la France verra jusqu’à quel point elle pourra leur
permettre de la constituer? Ou ceci est une menace, et c’est
impolitique, ou c’est une fanfaronnade, et ce n’est pas digne de nous.
Deux grandes nations se sont constituées à nos portes, deux groupes
homogènes par la géographie, par la langue, par les traditions, par le
génie. Quelle est pour nous la vraie politique, la seule politique
raisonnable? C’est de nous allier avec ces deux nations, de leur
tendre la main, de ne pas voir avec jalousie, avec aigreur, avec
méfiance, la grandeur des autres; c’est de sentir que nous sommes
assez grands nous-mêmes pour n’avoir rien à redouter de la puissance
d’autrui.
«Guéroult, ajoute M. Émile Ollivier, eut le beau succès d’obliger Thiers
à jeter le masque pacifique sous lequel il cachait ses arrière-pensées
belliqueuses.» On va voir que la réponse de Thiers était la raison même:
J’ai toujours cru, ajouta Guéroult, qu’il est impossible de ne pas
tenir compte, dans les transformations de l’Europe, des volontés des
nations intéressées, et je ne crois pas que M. Thiers, eût-il été aux
affaires, eût réussi à empêcher l’Unité italienne et l’Unité
allemande. (THIERS: _Si, Monsieur_.)--Qu’il me permette de lui dire
que cette prétention de se mettre en travers de la volonté de toute
une nation est au-dessus des forces de sa politique (THIERS: _Elle
n’est pas au-dessus de l’armée française.--Mouvement._)
Quant à Jules Favre, il n’était pas moins net. Il déclarait le 4 juillet
1868:
S’opposer aux desseins et aux destinées de l’Allemagne, ce serait une
folie coupable, ce serait mettre contre nous toute la race germanique;
nous ne pouvons songer à une pareille politique. J’ai protesté
énergiquement contre les procédés de M. de Bismarck, mais ce qu’il y a
de certain, c’est que l’œuvre se constitue et se consolide (ÉMILE
OLLIVIER: _C’est cela!_) et qu’y toucher serait une ingérence tant
qu’elle n’est pas menaçante pour notre nationalité et notre honneur.
Au lieu de semer des divisions en Allemagne, nous devons partout y
prêcher la pacification, non seulement en ce qui touche la
Confédération du Nord, mais en ce qui touche la Confédération du Sud,
_car nous n’avons aucun intérêt à ce que les rivalités se continuent
entre les deux parties de l’Allemagne_. En conséquence, s’insurger
contre les faits accomplis, y rencontrer des souvenirs de
ressentiment, des prétextes de défiance et de haine, c’est une erreur
capitale qui fait peser sur la nation un malaise funeste qu’il faut à
tout prix dissiper. (_Très bien, à gauche._)
Telles étaient les «profondes observations», comme les appelle M. Émile
Ollivier, de Jules Favre et de Guéroult. Ainsi, à l’exception de Thiers,
chez qui l’intelligence politique et le sens positif triomphaient des
principes libéraux, toute la gauche continuait à plaider pour l’unité
allemande comme elle avait plaidé pour l’unité italienne. Non seulement
elle ne reprochait pas au gouvernement impérial sa criminelle neutralité
dans la guerre de 1866, mais elle pesait sur Napoléon, elle en appelait
à sa fidélité au principe des nationalités pour que la France
recommençât au delà du Rhin ce qu’elle avait déjà imprudemment fait et
laissé faire au delà des Alpes. Et quand Napoléon III, à l’instigation
de l’impératrice, avertie par l’intérêt dynastique et inquiète pour le
trône de son fils, essayait de réagir, tentait des retours timides et
maladroits à la politique traditionnelle de notre pays, c’est alors que
l’opposition criait à l’imprudence et à l’erreur. La seule excuse, la
seule apparence d’excuse qu’on puisse invoquer eu faveur de Napoléon
III, ce sont les hommes de gauche qui la fournissent. Leurs
récriminations, leur grandiloquence, leurs appels aux principes, enfin
leur esprit de chimère, tout cela était fraternel à Napoléon III, tout
cela trouvait un écho dans son cœur. Il ne suivait les conseils des
sages, des politiques, que la mort dans l’âme. C’est pourquoi il les
suivit trop tard, avec mollesse et inutilement. Les rares choses
raisonnables qu’il ait faites lui laissèrent des remords, car elles
contrariaient les leçons du testament de Sainte-Hélène, elles séparaient
l’empereur de la Révolution, elles le privaient de l’estime des
libéraux, des démocrates et des agitateurs du monde entier. Et c’est à
cette estime-là qu’il tenait par-dessus tout. On peut dire que l’homme
qui se réjouit le plus de l’avènement de l’Empire libéral, avant même M.
Ollivier, ce fut Napoléon III. Le césarisme libéral et révolutionnaire
était au plus profond de ses vœux.
Napoléon III est certainement mort dans la persuasion où M. Ollivier
reste toujours, que les désastres de 1870 sont venus de ce qu’il n’avait
pas assez écouté Havin, Guéroult et Jules Favre. Nous avons essuyé des
revers sans exemple, des milliers de Français sont tombés sur les champs
de bataille, l’ennemi a ravagé notre territoire, nous avons perdu deux
provinces et payé une indemnité sans précédent, un adversaire
tout-puissant nous menace aujourd’hui: et tout cela est venu en
châtiment d’erreurs éclatantes, dont on suit la trace dans l’histoire,
dont les hommes clairvoyants annonçaient l’issue fatale. Aucune de ces
leçons n’a prévalu contre cette illusion enracinée, contre cette sorte
de foi religieuse et irrationnelle qu’inspirent les idées de la
Révolution. Des hommes ont cru, d’autres croient encore, contre
l’évidence, que tous nos désastres eussent été évités par une
observation franche, loyale, intégrale du principe des nationalités. On
croit et on enseigne qu’en donnant Rome à la maison de Savoie, en plus
de Venise et des Deux-Siciles, qu’en invitant la Prusse à faire l’unité
complète après l’avoir laissé battre l’Autriche et les États du Sud par
une neutralité inexpiable, et dont les suites ont fait verser dix fois
plus de sang français qu’une opportune intervention, on croit et on
enseigne que par ces désintéressements sublimes nous échappions à la
défaite et à la spoliation. Cela se trouve entre les lignes des papiers
de Napoléon, en toutes lettres dans les historiens républicains[27], et
M. Ollivier réconcilie sur ce point l’Empire et la République lorsqu’il
écrit: «Si Moustier se fût levé, et nous eût répondu ces simples
mots:--Nous entendons respecter dans l’avenir comme nous l’avons
respectée dans le passé la liberté de l’Allemagne--c’eût été l’effet
d’un coup de soleil sur la glace: tout eût fondu; les équivoques se
dissipaient; la confiance renaissait; il y avait partout un immense
soupir de soulagement, et Bismarck eût-il persisté dans des desseins
belliqueux, il eût suscité en Allemagne un mouvement d’opposition bien
plus irrésistible que celui dont il avait eu tant de peine à triompher
en 1866.»
[27] Voir les _Appendices_ II et III.
Autant de métaphores, autant d’atteintes à l’évidence même. Pourtant M.
Ollivier termine son volume par ce conseil de sagesse: _Et nunc
erudimini._ Mais l’idéalisme révolutionnaire est incorrigible. Rien, pas
même l’infortune, ne l’enseigne jamais. A ce titre, la persistance des
illusions de M. Émile Ollivier vaudra de rester comme un exemple
historique.