ET SA MISSION A BERLIN

Par une singulière rencontre, au moment même où la République fait une

faillite universelle aux principes d’ordre et d’intérêt national, de

toutes parts des documents voient le jour qui attestent l’impureté de

ses origines et accusent la complicité dont la favorisa l’étranger.

Quelques mois après la _Correspondance_ de Bismarck et avant les

_Mémoires_ du prince de Hohenlohe, les _Souvenirs_ de M. de

Gontaut-Biron sont venus à la connaissance du public[19], comme si un

intelligent hasard eût tenu à appuyer les uns par les autres

l’authenticité de ces témoignages concordants. Toutes ces confidences

posthumes forment aujourd’hui un concert qui prononce l’indignité et

proclame la trahison du régime républicain.

[19] _Mon ambassade en Allemagne_, 1872-1873, par le VICOMTE DE

GONTAUT-BIRON, avec un avant-propos et des notes par ANDRÉ DREUX.

(Librairie Plon-Nourrit.)

Le vicomte de Gontaut-Biron fut notre premier ambassadeur en Prusse

après la guerre et le resta jusqu’en 1877. On connaît l’importance et

les difficultés de la mission de M. de Gontaut. On sait que le duc de

Broglie l’avait déjà racontée dans un livre écrit avec cette froideur et

ce soin qui caractérisent toute son œuvre, mais dont la justesse et

l’exactitude peuvent être mesurées à présent. Le duc de Broglie avait eu

entre les mains, pour composer son étude, les notes laissées par M. de

Gontaut-Biron. Connut-il toutes celles que voilà publiées aujourd’hui?

On en peut douter lorsqu’on le voit se contenter de poser en thèse

générale, par exemple à propos de M. Thiers, des choses qui sont

énergiquement affirmées dans les papiers de M. de Gontaut. Mais il y

avait chez le duc de Broglie un pli de l’esprit qui l’empêchait de tirer

tout le parti que comportent des révélations de cette gravité. Qu’est-ce

que l’histoire, sinon une grande école et un répertoire d’expériences?

Elle était malheureusement autre chose pour le duc de Broglie. Ce grand

seigneur la traitait avec des timidités de professeur. Il se croyait

tenu, même pour les événements auxquels il avait pris part, à une

doctorale impassibilité. Plaider, récriminer, prouver, lui eussent paru

également indignes de l’historien. Il semble que cet homme, qui eut de

grandes parties, ait été, comme écrivain, aussi paralysé par les

préjugés universitaires, qu’il le fut, comme politique, par les préjugés

libéraux. Et puis, lorsqu’il écrivait cet ouvrage, il s’était retiré du

monde; il se complaisait dans la pensée que son nom était synonyme d’un

grand échec; il ne lui agréait pas d’imaginer que l’on pût reprendre

après lui l’œuvre où il ne lui avait pas été donné de réussir.

«Maintenant que les passions sont éteintes...»: c’était une tournure de

phrase familière à M. de Broglie dans les derniers temps de sa vie.

Hélas! il n’y avait que les siennes qui le fussent.

Il a paru convenable au duc de Broglie de couvrir d’un pardon magnifique

les injures que ses adversaires avaient faites non seulement à lui-même,

mais encore à sa cause et à son pays. C’est pourquoi son récit de la

mission de M. de Gontaut-Biron ne contient guère que d’académiques

allusions à l’entente naturelle qui régnait entre Bismarck et les chefs

républicains. Une fois, une seule, le duc de Broglie s’échauffe. L’homme

et le Français triomphent de l’historien. C’est à l’endroit où il

rappelle que Bismarck en personne prétendit s’opposer à l’accession de

Henri V au trône. «Je ne me sentis jamais si royaliste que le jour où je

vis clairement qu’un Allemand voulait m’empêcher de l’être», écrit-il.

Telle doit être la leçon qui se dégage de ces événements et que

confirment encore les souvenirs laissés par M. de Gontaut. Mais elle ne

servirait à rien si elle ne devait être que la justification et

l’apologie de M. de Broglie. Il faudrait qu’elle contribuât à

l’éducation politique de tous les Français. Si l’histoire, et surtout

l’histoire des temps modernes, n’est rendue bonne à cela, elle n’est que

distraction et curiosité vaine. La sérénité d’un duc de Broglie finirait

par ne pas se distinguer beaucoup du dilettantisme que ce doctrinaire a

tant détesté. C’est pourquoi il ne nous paraît pas possible d’examiner

comme du haut d’une chaire les souvenirs de M. de Gontaut[20]: ils sont

d’un intérêt trop vital et trop puissant.

[20] Ces souvenirs s’arrêtent malheureusement à l’année 1873. M. de

Gontaut-Biron est mort sans avoir poussé plus loin la rédaction de

ses notes. M. Émile Bourgeois rendait récemment cet hommage à son

exactitude et à sa véracité dans un article de polémique où il

essayait de mettre le duc de Broglie en contradiction avec M. de

Gontaut: «J’ai eu l’occasion, par exemple pour l’entrevue des trois

empereurs, de comparer ces notes (celles de M. de Gontaut) aux

récits contenus dans les dépêches qu’il adressait au quai d’Orsay.

L’analogie est si frappante qu’elle inspire confiance.» (_Revue

historique_, novembre-décembre 1906. A propos de cet article, voir

l’appendice II.)

La mission du premier ambassadeur que nous ayons eu à Berlin après le

traité de Francfort compta autant pour l’Allemagne que pour nous. On se

rappelle le soupir de soulagement que poussa Bismarck lorsque la

République se priva des services de cet excellent Français: «Le rappel

de Gontaut-Biron m’a causé une satisfaction extraordinaire», ne

manqua-t-il pas de faire savoir à Gambetta. Et, en effet, ayant accepté

la plus ingrate et la plus pénible des ambassades par dévouement au bien

public, M. de Gontaut-Biron avait, à tous les points de vue, dignement

et utilement représenté la France à Berlin. Grâce à lui, l’évacuation du

territoire par les troupes allemandes s’était faite plus rapidement.

Grâce à lui et à la manière dont il sut se faire entendre à la cour de

Prusse, le parti militaire, qui représentait comme «armements» et

préparations à la revanche toute reconstitution de nos armées, de nos

arsenaux, de nos finances même, fut tenu en respect. M. de Gontaut-Biron

avait gagné l’estime et la confiance de l’empereur Guillaume et de

l’impératrice. Les services qu’il put rendre au pays sont considérables.

Ses souvenirs, rédigés d’ailleurs sans aucune forfanterie, en donnent

une juste idée.

Mais la partie la plus intéressante de ces mémoires est assurément celle

où le vicomte de Gontaut-Biron montre comment et dans quel esprit la

politique intérieure de la France était suivie à Berlin. Il entra en

relations d’affaires avec Bismarck au temps où se décidait l’avenir de

la France, où République et Monarchie étaient deux possibilités égales.

En dépit de son habileté et de ses ruses diplomatiques, Bismarck ne

réussit pas à dissimuler à notre ambassadeur de quel côté allaient ses

préférences. Il ne put même, précisément peut-être à cause de

l’affirmation trop répétée de sa neutralité et de son indifférence, lui

cacher son véritable jeu. Tout ce qui nous a été révélé depuis par les

témoignages authentiques et écrits de Bismarck lui-même, M. de

Gontaut-Biron l’avait déjà compris et distingué. Ses mémoires apportent

ainsi un supplément de preuves à l’histoire des origines allemandes de

la troisième République.

M. de Gontaut-Biron était légitimiste. Et c’est un peu pour cette raison

que M. Thiers l’avait choisi. Il fallait à la cour de Berlin un grand

seigneur. Il fallait que ce grand seigneur n’eût pas la moindre tare

révolutionnaire pour être bien accueilli de Guillaume Ier. Thiers avait

compris cela. Et c’est pourquoi il avait chargé de ce poste difficile M.

de Gontaut-Biron.

Celui-ci ne tarda guère à se rendre compte de la complexité des avis,

des opinions et des tendances qu’on montrait au sujet de nos affaires

dans le gouvernement de Berlin. Comme état d’esprit, rien n’est plus

instructif ni plus curieux.

D’une part Guillaume Ier était profondément conservateur. Son nouveau

titre d’empereur avait même à ses yeux quelque chose de révolutionnaire

qui lui déplaisait. Par goût et par habitude, plutôt peut-être que par

principe, c’était un souverain de la Sainte-Alliance, partisan de la

légitimité universelle. Mais ce point de vue restait pour lui à la fois

sentimental et théorique. Il se contentait de regarder les

révolutionnaires et les républicains comme des hommes avec lesquels il

ne concevait pas qu’aucune espèce de fréquentation fût possible. Et

c’est pourquoi Thiers avait bien vu qu’il fallait lui dépêcher un

Gontaut-Biron. Quant au reste, le vieux roi de Prusse avait au cœur

cette haine, cette crainte, cette jalousie des Bourbons, qui sont

traditionnelles dans la maison de Brandebourg. Haine, crainte et

jalousie bien fondées, car la maison de France était seule capable

d’arrêter les ambitions et les progrès de la maison rivale. Guillaume

n’était pas le premier roi de Prusse qui fût partagé entre ce sentiment

de basse envie et l’idée de la solidarité des trônes. N’est-ce pas déjà

la même hésitation entre deux systèmes qui avait déterminé la retraite

de Brunswick si tôt après l’invasion? N’est-ce pas de ce même partage

que venaient les frottements de Frédéric-Guillaume II, formant des vœux

pour le succès de la Révolution après avoir envoyé une armée contre

elle? Et la jalousie des Hohenzollern ne s’atteste-t-elle pas dans

l’imitation constante que fit leur politique de la politique des

Capétiens? Ainsi l’on peut être assuré qu’en dépit de ses répugnances à

l’égard du régime républicain comme en dépit de ses traditions

légitimistes, l’empereur Guillaume n’eût rien fait pour la restauration

monarchique en France, quand même la volonté de son chancelier n’eût pas

été vigilante et formelle sur ce point.

D’ailleurs, l’état d’esprit de Bismarck n’était peut-être pas moins

compliqué que celui de son maître, mais il avait l’avantage d’être

singulièrement conscient. Éclairé par l’idée de l’intérêt national,

Bismarck avait peu de chances de se tromper.

Lui non plus n’était pas ami des révolutionnaires. Lui non plus n’était

pas sans méfiance au sujet de nos républicains. C’est qu’il avait

plusieurs raisons d’être prudent. D’abord il se souvenait du mouvement

de 1848 et de la traînée de poudre partie de Paris pour soulever

l’Europe. Il était encore incertain, à cette date, que l’exemple d’une

République en France dût être mauvais en entraînant l’opinion et en

exposant les États à la contagion rouge, ou qu’il dût être salutaire en

servant d’épouvantail et de monstre capable de dégoûter pour longtemps

les peuples du régime républicain. Bismarck, occupé à la construction

d’une Allemagne nouvelle, redoutait tout élément d’agitation et de

trouble. Le socialisme naissant, la puissante organisation de

_l’Internationale_ trouvant un point d’appui et des moyens de propagande

dans une France démocratique, c’était, pour l’Empire à peine constitué,

un danger dont l’éventualité valait d’être prise en considération. Le

fait est que Bismarck réfléchit plusieurs mois avant d’adopter une

attitude, dont il ne devait plus varier par la suite, au sujet de la

question constitutionnelle en France.

D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’au lendemain de la guerre nous

étions les débiteurs de l’Allemagne. Les cinq milliards n’étaient pas

payés. Bismarck ne tenait pas à voir gaspiller et compromettre son gage.

Il était, dans une certaine mesure, intéressé à une bonne gestion du

patrimoine français. Si l’on joint à cette circonstance que les

radicaux, les amis de Gambetta, gardaient encore leur réputation de

parti de la guerre à outrance, et même jouaient de l’idée de

revanche,--cette «guitare»,--et ne reculaient pas devant une surenchère

de patriotisme pour gagner les masses électorales, on comprendra la sage

méfiance que garda longtemps Bismarck à l’endroit de nos républicains

avancés.

Le système auquel, avec une simplicité élégante et une éloquente

sagesse, il donna finalement sa préférence, le système qui mettait

d’accord ses intérêts, ses désirs et ses craintes, c’était, par une

rencontre merveilleuse, le système qui florissait alors en France: celui

de la République conservatrice. Bismarck cachait mal à M. de

Gontaut-Biron qu’il s’accordait particulièrement bien de ce régime, et

que la République des honnêtes gens faisait surtout ses affaires de la

Prusse. En effet, une administration sérieuse et probe assurait

temporairement la prospérité de la France, et par conséquent

garantissait à la Prusse le paiement des milliards de l’indemnité. Quant

à l’avenir, Bismarck n’était pas moins tranquille. De la République

conservatrice, il n’avait pas à redouter ce qu’il craignait d’une

«monarchie en règle», à savoir, selon son expression, «qu’elle rendît la

France plus forte». En politique expérimenté, il jugeait que cette

combinaison ne durerait pas, que la République conservatrice, selon un

mot célèbre, était une sottise, que la destinée de la République était

de tomber aux mains des républicains avancés, qui sont les vrais, les

seuls républicains, et que les conservateurs resteraient au pouvoir tout

juste le temps de régler les affaires ingrates. Le suffrage de Bismarck

allait à la _République dissolvante_. Bismarck était pour M. Thiers. Il

s’intéressait avec vivacité aux succès de M. Thiers. Tout ce qui

atteignait M. Thiers atteignait Bismarck lui-même. Le vicomte de

Gontaut-Biron rapporte qu’il vit des figures longues, contrariées et

irritées à Berlin, le jour où parvint la nouvelle de la démission du 24

mai, après l’offensive des monarchistes à l’Assemblée nationale. Son

_Journal_ analyse en ces termes la manière dont Bismarck envisagea cet

événement:

Le procès du comte d’Arnim, écrit M. de Gontaut, n’a laissé aucun

doute sur les intentions et la politique du prince de Bismarck. Elles

ont été développées tout au long dans ses dépêches à l’ambassadeur. Il

morigénait brutalement celui-ci de ses tendances monarchiques par

rapport à la France, et sa volonté était de tout faire pour maintenir

dans le pays le régime républicain comme étant propre à entretenir les

divisions dans son sein et à l’empêcher de se relever. _Or, M. Thiers

était l’homme qui lui convenait pour accomplir ses desseins._ Si le

prince de Bismarck désirait, en effet, le maintien de la République,

il lui aurait déplu, quoi qu’il en ait dit, de la voir tomber dans le

radicalisme; les entreprises et les agitations révolutionnaires lui

eussent créé des embarras et eussent réveillé dans son pays même

certaines sympathies de nature à entraver son œuvre, peut-être même à

encourager certains mouvements de la part des socialistes déjà fort

nombreux en Allemagne. Il préférait donc de beaucoup la République

conservatrice, _c’est-à-dire un état de choses d’apparence fort

convenable, mais dissolvant de sa nature_, conduisant, selon lui, au

résultat cherché, qui était d’affaiblir la France immanquablement,

quoique insensiblement, sans crise violente et sans ces effervescences

qui traversent la frontière...

Le prince de Bismarck, bien qu’il ne pût concevoir aucune inquiétude

sur le maintien de la paix ou sur la fidélité à nos engagements, fut

donc très irrité de voir passer le pouvoir en France des mains de M.

Thiers dans celles des conservateurs, et nous ne tardâmes pas à en

recueillir des preuves nombreuses. Mes amis n’avaient pas l’intuition

exacte des conséquences de leur victoire sous ce rapport. Pour dire

toute la vérité, moi-même je ne les prévoyais pas au degré où elles se

manifestèrent[21].

[21] _Mon ambassade en Allemagne_, p. 337.

Il n’est que juste d’ajouter que M. de Gontaut-Biron n’avait pas manqué,

avant le 24 mai, d’avertir loyalement M. Thiers et M. de Rémusat qu’il

désapprouvait leur violation du pacte de Bordeaux, leur politique

d’évolution vers la gauche, et que la raison principale de sa

désapprobation était--à part même ses convictions monarchiques--la

faveur avec laquelle cette politique était considérée à Berlin. Une

pareille considération, disait-il, devrait être «un motif déterminant de

substituer un autre régime à la République, même conservatrice». Soyons

heureux de pouvoir nous mettre ici sous le patronage de M. de

Gontaut-Biron. Beaucoup de personnes pourraient être choquées de voir

l’illustre Thiers traité en complice de Bismarck. Il ne s’agit pas de

nier le patriotisme de Thiers, pas plus que nous n’avons nié le

patriotisme de Gambetta. Thiers reste et restera le «libérateur du

territoire» et surtout la Cassandre de l’Empire, le prophète clairvoyant

de nos désastres. Mais c’est justement la pire des condamnations pour sa

politique de 1872 que Bismarck l’ait regardée comme complémentaire de la

sienne, et qu’il ait considéré que la République de Thiers favorisait la

sécurité, les intérêts et les ambitions de la Prusse. Nulle intention,

nul bon sentiment ne prévalent contre cela.

En prenant possession à la fois de la présidence du conseil et du

ministère des affaires étrangères, le duc de Broglie savait bien qu’il

allait se heurter à l’hostilité de Bismarck. Dès le 27 mai, il écrivait

à M. de Gontaut-Biron:

Au vrai, de quel œil voit-on (à Berlin) une réaction conservatrice en

France? Lequel l’emporte de ces deux sentiments: celui de la

solidarité de tous les gouvernements également menacés par l’esprit

révolutionnaire, ou bien la crainte que cet heureux événement, en

arrachant la France à une anarchie prochaine et certaine, ne lui rende

trop de chances de se relever? Dans la bienveillance qu’on témoignait

à M. Thiers, ne se mêlait-il pas quelque calcul machiavélique? Ne

pensait-on pas, sans le dire, peut-être sans se l’avouer à soi-même,

que le pouvoir d’un vieillard dominé par de mauvais conseillers ne

donnait à la France qu’un repos matériel de quelques jours, nécessaire

pour le paiement de notre dette, mais qui serait suivi de nouveaux

désastres dont on se réservait de profiter? En un mot, verra-t-on sans

déplaisir la France arrachée à la certitude de sa ruine?

A ces questions de M. de Broglie, M. de Gontaut-Biron répondit avec une

sûreté de jugement que tous les événements ont confirmée et que ne

pourra manquer d’admirer l’histoire: «On a vu avec plaisir en Allemagne,

écrivait-il au ministre, l’arrêt mis aux progrès du radicalisme par

l’avènement du nouveau gouvernement; mais on veut que la convalescence

de la France se prolonge bien longtemps; on ne désire pas son

rétablissement. C’est le sentiment en particulier du prince de Bismarck

et son esprit hardi en même temps qu’ingénieux ne négligera pas les

occasions de nous empêcher de nous relever[22].»

[22] _Mon ambassade en Allemagne_, p. 381.

Il va sans dire que M. de Gontaut-Biron était la dernière personne à qui

Bismarck eût songé à s’ouvrir de ses opinions sur les affaires de

France. Mis en éveil par son patriotisme autant que par les avis de M.

de Broglie, bien placé grâce à la faveur qu’il avait acquise à la cour,

pour voir, pour entendre et pour comprendre, notre ambassadeur réussit à

percer les intentions du chancelier. Celui-ci fut profondément irrité de

se sentir deviné. Il fallait désormais qu’il dissimulât non seulement sa

politique et ses manœuvres, mais même ses goûts et ses préférences. M.

de Gontaut, qui lui avait toujours été importun, lui devint dès lors

insupportable. Le ressentiment de Bismarck s’accrut encore, un peu plus

tard, lorsqu’il s’aperçut de l’influence que M. de Gontaut prenait sur

les souverains allemands, influence dont les _Mémoires_ de Hohenlohe

révèlent toute l’étendue. Ainsi l’on comprend que le chancelier ait

poussé ce soupir de soulagement historique que nous rappelions tout à

l’heure lorsque, grâce à Gambetta, M. de Saint-Vallier remplaça M. de

Gontaut-Biron. C’est la gloire du premier ambassadeur de France à Berlin

après la guerre d’avoir mérité la haine de Bismarck.

Quelque temps après les événements de 1873, rassuré du côté du comte de

Chambord, le chancelier s’abandonna à faire une demi-confidence, que M.

de Gontaut-Biron accueillit d’ailleurs avec la méfiance qu’elle

méritait, et qu’il interpréta avec lucidité. Ses _Souvenirs_ rapportent

l’incident en des termes que leur modération voulue rend encore plus

convaincants:

Deux mois après l’échec de la Monarchie, le prince de Bismarck

m’avouait franchement qu’il ne le regrettait pas--«Si nous n’étions

pas très sympathiques à l’avènement de M. le comte de Chambord, me

dit-il, c’est que nous redoutions l’empire que prendrait sur lui le

parti clérical.» Et il se crut obligé d’ajouter: «Et cependant il

serait impossible de nous reprocher d’avoir fait la moindre chose

contre lui.» Parole qui devait me rendre rêveur. Je ne sais pas si,

dans cette circonstance, le prince de Bismarck a essayé de faire

quelque chose contre le retour de M. le comte de Chambord; ce qui ne

fait pas l’ombre d’un doute, c’est la persistance de son hostilité

contre la Monarchie en France, et ce qui en fait très peu, c’est sa

participation aux intrigues de l’opposition contre le gouvernement

conservateur à l’époque du 16 mai 1877[23].

[23] _Mon ambassade en Allemagne_, p. 408, note.

En face de l’hostilité déclarée de Bismarck à l’égard du comte de

Chambord, son évidente sympathie pour Thiers forme un contraste

frappant. Et M. de Gontaut-Biron réussit là encore à découvrir le jeu de

notre grand ennemi.

L’inquiétude du duc de Broglie, en occupant le pouvoir après le 24 mai,

était de savoir comment on prendrait à Berlin la victoire des

conservateurs, universellement regardée comme le premier pas vers

l’établissement de la Monarchie. La vérité, l’inoubliable vérité est

qu’elle y fut on ne peut plus mal accueillie. Bismarck et l’empereur

Guillaume regrettèrent M. Thiers. C’est pour le système, la méthode et

la personne de M. Thiers qu’on s’était prononcé à Berlin. M. Thiers, en

effet, répondait de l’ordre. Il n’était pas la Commune et ses

convulsions. Il n’était pas Gambetta, ses agitations et son esprit de

surenchère guerrière. M. Thiers était le garant que les milliards

seraient payés avec exactitude sans que les troupes allemandes eussent à

intervenir,--comme on put le craindre après le 18 mars 1871,--pour

rétablir l’ordre et comprimer la révolution. La France était considérée

comme le gage des cinq milliards; M. Thiers comme le digne curateur de

ce gage. Mais, en même temps, on savait bien que la méthode de Thiers

n’était pas celle des Scharnhorst, des Hardenberg et des Stein, celle

qui prépara le relèvement et les revanches de la Prusse au dix-neuvième

siècle. On avait confiance à Berlin dans la République conservatrice,

dans les combinaisons parlementaires de M. Thiers, pour procurer à la

France une tranquillité provisoire, mais en même temps pour limiter son

essor et arrêter la restauration de sa puissance. Bismarck ne désirait

pas que la France fût si vite livrée aux véritables républicains, aux

destructeurs et aux pillards. Tel n’était pas son intérêt immédiat. Mais

il savait qu’il était dans la nature du régime conforme à ses vœux que

les révolutionnaires en prissent la direction juste au moment où les

milliards seraient payés, où l’unité allemande serait achevée, où

lui-même n’aurait plus à craindre pour l’Allemagne renouvelée la

«contagion rouge», au moment enfin où, dotée d’un gouvernement sérieux

et fort, la France, avec ses ressources incomparables, eût pu aspirer à

reprendre son rang et peut-être son bien.

Non seulement les vœux du chancelier étaient pour M. Thiers, mais encore

il mettait à son service, il jetait dans le plateau de la balance

l’autorité que lui donnait le corps d’occupation de l’Est et toutes les

menaces et moyens de coercition dont dispose un créancier inquiet. M. de

Gontaut-Biron saisissait cela, non point brutalement exprimé, mais

indiqué clairement, pour qui savait lire et entendre, dans les

communications officielles et dans les conversations privées. Le 14

décembre 1872, après un dîner de la cour, notre ambassadeur s’entretint

avec Guillaume Ier. Celui-ci le pria «avec un mélange d’intérêt et

d’inquiétude» de lui rendre compte des affaires de France. M. de

Gontaut-Biron comprit et s’efforça de rassurer le souverain qui, à la

fin de l’entretien, content des explications reçues, déclara: «Pour

notre part, ici, nous sommes satisfaits de M. Thiers. Impossible

d’exécuter ses engagements avec plus de loyauté et d’exactitude; nous

avons donc intérêt à ce qu’il reste au pouvoir.» M. de Gontaut-Biron,

pendant ces mois si pénibles, fut dans l’obligation constante de fournir

à la cour de Prusse des explications de cette nature.--Que signifie

ceci? lui demandait-on à chaque vote de l’Assemblée, à chaque élection

un peu retentissante. Notre ambassadeur écrivait à ce sujet à Thiers

lui-même: «Je ne vous dirai pas combien il est dur d’avoir à traiter si

souvent de toutes les expiations de cette malheureuse guerre, à rassurer

sur notre situation intérieure, à donner des espérances d’ordre et de

calme à des ennemis peu généreux mais puissants et très ombrageux.» Et

il put entendre Guillaume Ier qui accordait, dans son discours du trône

de 1873, _satisfecit_ à l’administration française: «L’espoir que

j’exprimais ici l’année dernière de voir se développer la situation

intérieure de la France dans le sens de l’apaisement et du progrès

économique, n’a pas été déçu. Je fonde là-dessus l’espérance que le

moment n’est plus très éloigné, où le règlement complet des questions

financières permettra de procéder à l’évacuation complète du territoire

français.»

M. de Gontaut-Biron ne fut pas long à comprendre le calcul qui inspirait

cette politique à Berlin. Et ce qui est singulièrement à son honneur,

c’est qu’il n’hésita pas à informer de sa découverte le chef du

gouvernement dont il tenait sa mission et le ministre même dont il

dépendait. M. de Gontaut-Biron correspondait fréquemment avec M. de

Rémusat et avec M. Thiers. Avec des ménagements et des formules de

politesse qui n’excluaient pas la fermeté, il leur indiquait la

situation et leur traduisait l’état d’esprit que nous venons d’essayer

d’exposer. Ses avertissements témoignent à la fois de sa franchise et de

son intelligence. Il se reprocha même à un certain moment de n’avoir pas

été assez énergique dans ses conseils. Ses _Souvenirs_ sont plus

affirmatifs: «J’avais souvent hésité à dire à M. Thiers et à M. de

Rémusat les sentiments que j’apercevais dans les hommes de gouvernement

à Berlin. C’est que j’avais peur d’être soupçonné de partialité. Et

pourtant je le voyais aujourd’hui. Si j’avais un reproche à me faire,

c’était de ne l’avoir pas assez dit. La vérité était,--je l’ai

mandé--qu’on redoutait avant tout la révolution, une entente du

gouvernement avec la gauche, qu’on se méfiait de la République. Je l’ai

déjà constaté ailleurs, ces sentiments-là on les éprouvait alors à

Berlin, et on ne s’en cachait pas, _car l’indemnité n’était pas

acquittée tout entière. Plus tard, on changera de langage et de

politique_.» Plus tard, en effet, comme on sait, Bismarck n’hésita pas à

reconnaître dans ce Gambetta, si longtemps redouté, un allié

involontaire, tel que Thiers l’avait été. La politique de Gambetta

favorisera en 1877 ses intérêts et ses vues comme celle de Thiers les

avait servis en 1872-1873. M. de Gontaut-Biron a très bien compris cela.

Il serait trop long d’entrer dans le détail des négociations qu’il

conduisit pour la «libération du territoire» et dans lesquelles il

remarqua que toute la bonne volonté montrée par le cabinet de Berlin

tendait à rendre plus forte la situation de M. Thiers en France et dans

l’opinion. Il y a là, sans doute, un chapitre d’histoire trop peu connu.

M. de Gontaut-Biron, d’un trait qui pour être léger n’en est pas moins

cruel, indique la vanité avec laquelle M. Thiers s’attribua tout le

mérite d’une affaire où son habileté eut la moindre part. M. de Gontaut,

en toute indépendance, éclaira ici son gouvernement sur le fond des

choses. Avec une rude franchise, il communiquait à M. de Rémusat ces

observations qui sont capitales: «Je dois ajouter que notre situation

intérieure donne plus de confiance à l’Allemagne. Le désir de consolider

la situation personnelle de M. Thiers a beaucoup contribué au succès de

la négociation pour la libération du territoire.»

D’ailleurs, M. de Gontaut-Biron jugeait M. Thiers en psychologue. Il en

fait le portrait suivant, qui ne manque ni de justesse ni d’esprit:

Puisant probablement dans son âge déjà avancé une ardeur très vive de

fonder la République avant le temps marqué par le pacte de Bordeaux,

penchant vers la gauche dans la crainte de ne pas trouver de la part

des conservateurs la complaisance exigée par ses vues personnelles et

ambitieuses, ne tenant aucun compte des déclarations pacifiques et

conciliantes de M. Dufaure, son ministre, ni de l’adhésion que ce

discours avait obtenue dans les rangs de la droite, pour toutes ces

causes M. Thiers a rebuté les conservateurs, et ceux-là s’éloignant de

lui, il n’a plus trouvé que l’appui de la gauche, c’est-à-dire à un

petit nombre d’exceptions près, des républicains de vieille roche,

dirigés au fond par Gambetta et pour la forme seulement par lui. Tant

qu’il était resté le chef du pouvoir exécutif, il avait appuyé la

barre du gouvernail de leur côté; une fois descendu du pouvoir, il ne

gardera plus aucune retenue; il cessera même ses relations privées

avec ses anciens anis conservateurs et se livrera tout à fait aux

républicains, à qui il confiera le soin de sa vengeance contre ceux

qui l’ont dépossédé de la direction de l’État.

Je l’ai déjà dit: absent de l’Assemblée, à peu près étranger à ses

discussions, encore plus étranger à ce qui se passait dans ses

coulisses où l’on apprend bien plus la vérité sur les choses et sur

les hommes que dans la salle des délibérations, insuffisamment

renseigné par mes amis qui, ne voulant voir en moi, par patriotisme,

que le diplomate, et non pas le député, se gardaient de distraire mon

attention de la situation extérieure, influencé peut-être à Berlin

plus que je ne le soupçonnais par la valeur politique qu’on y donnait

à M. Thiers et par le désir très vif de voir la direction des affaires

entre ses mains, je discernais beaucoup moins bien et les fautes en

général et l’attitude du président que je ne l’ai fait plus tard.

Cependant, dès ma première entrevue avec lui, quand il m’offrit

l’ambassade de Berlin, et pendant tout le temps que j’ai collaboré

avec lui et ses amis, non seulement je n’ai pas dissimulé, mais j’ai

tenu à constater la différence d’opinions qui nous séparait. MM.

Thiers et de Rémusat m’ont accepté ainsi. Je me suis cru le droit

d’écrire plusieurs fois à tous les deux... pour leur signaler nos

dissentiments, et j’ai fait beaucoup d’efforts pour les ramener vers

les conservateurs[24].

[24] _Mon ambassade en Allemagne_, pp. 231-233.

Vieillard infatué et entêté, Thiers ne convenait pas qu’il pût jamais

avoir tort. Il prétendait que sa méthode était la meilleure et qu’il

avait toujours agi pour le bien du pays. Il affirmait que sa politique

était la seule qui fût vraiment conservatrice et capable de barrer la

route aux partis avancés. C’est ainsi que, répondant aux observations et

aux avertissements de M. de Gontaut-Biron, il lui écrivait sur ce ton

d’assurance, de persiflage et de contentement de soi-même: «Il y a à

Paris de vieilles femmes bien connues qui écrivent à Berlin des

indignités dont elles ignorent la portée et qu’on a la faiblesse de

croire. Soyez convaincu (et vous savez que je vous ai toujours dit les

choses telles qu’elles étaient) _que M. Gambetta n’est pas plus

vraisemblable que M. Ledru-Rollin, à qui personne ne pense plus_: il n’y

a aucune chance en ce moment que je sois remplacé par lui, fussé-je

mort, ce que je ne suis pas; qu’en tous cas, les _prétendus rouges_ ne

veulent plus se servir de leurs fusils qu’on leur a ôtés et qu’ils

aiment mieux recourir à leur carte d’électeur, _et par ce moyen même ils

ne triompheraient pas_. Ils auront une minorité plus ou moins forte, et

ce sont les légitimistes qui feront cette minorité un peu plus forte si

elle le devient. La tranquillité est et restera profonde.»

Prophéties qui devaient être tristement démenties. Ainsi le même homme

qui, quelques années plus tôt, indiquait avec tant de vigueur les

conséquences nécessaires des fautes de l’Empire, trouvait pour couvrir

ses propres fautes les mêmes affirmations et le même «cœur léger» que

les ministres de Napoléon III. La triste réplique que fait une pareille

lettre à ses admirables discours du Corps législatif!

Le jugement que M. de Gontaut-Biron portait sur M. Thiers a cette

sérénité que donnent l’éloignement et le contact de l’étranger,

équivalent du recul des années. De Berlin, soustrait à l’esprit de

polémique et de parti, uniquement occupé des intérêts français, M. de

Gontaut-Biron, mis en éveil et en réaction par l’opinion de Bismarck et

de Guillaume Ier, jugea M. Thiers et son système comme les jugera

l’histoire, et comme la suite des événements doit les faire juger. La

République conservatrice lui apparut comme une erreur, comme la

«dernière faute à commettre». De cette faute les _Souvenirs_ de M. de

Gontaut-Biron précisent, pour tous les patriotes réfléchis, l’origine,

la nature et l’étendue.

Il y a, dans l’histoire moderne, une situation comparable à celle où se

trouva la France après la conclusion du traité de Francfort. La Prusse,

au cours des années qui suivirent Iéna, offre l’exemple d’un État passé

sous le protectorat du vainqueur. La Prusse battue avait de lourdes

contributions de guerre à payer. Elle supportait une occupation

militaire écrasante en garantie de sa dette. Mais cela même ne suffisait

pas à Napoléon. Il prétendait surveiller la politique de la Prusse, lui

choisir ses ministres et ses alliés, empêcher la reconstitution de son

armée et de ses forces. Napoléon favorisait les Haugwitz et les Lombard,

dont la pusillanimité lui assurait la soumission et dont l’opposition

aux réformes militaires servait exactement ses vues. Au contraire, il

poursuivait de sa haine les patriotes réformateurs. Il exigeait de

Frédéric-Guillaume III le renvoi de Stein et même proscrivait de Prusse

le ministre de la résistance. Autant que son œuvre, cette persécution a

désigné Stein, précurseur du soulèvement national de 1813, à la

reconnaissance des Allemands, tandis que la préférence que leur accorda

l’ennemi de leur patrie a couvert de honte Haugwitz et Lombard. Les

historiens de l’Allemagne contemporaine ne parlent d’eux qu’avec mépris.

Car l’approbation de l’étranger reste comme une tache ineffaçable sur la

mémoire des hommes d’État. Elle atteste invariablement qu’ils ont mal

servi leur pays. Or, cette significative faveur du conquérant, les chefs

républicains l’ont trouvée en France après la guerre. Placée par la

défaite dans les conditions où Napoléon avait mis la Prusse, la France

revécut la même histoire. Au jugement des plus modérés, il apparaît

aujourd’hui que Thiers et Gambetta y ont joué le rôle des Lombard et des

Haugwitz prussiens. Mais, par contre, quelle investiture, quel crédit

reçoit la Monarchie française de la haine réfléchie et tenace de notre

plus grand adversaire!

Ce n’est ni par plaisir de nuire, ni par une rancune impossible contre

les hommes d’une génération disparue, ni pour flatter je ne sais quelles

passions des partis défunts, que nous avons fait ressortir de tant de

documents et de témoignages le déshonneur qu’ils jettent sur les

fondateurs de la République. Nous n’avons pas mis de système dans ces

pages. Les faits y parlent tout seuls. Le peuple français a cru

longtemps devoir de la reconnaissance à des hommes que leurs idées et

leur politique, et non leur volonté, exposèrent à servir mieux

l’étranger que leur propre patrie. Les peuples se trompent souvent sur

leurs destinées et sur leur intérêt véritable. C’est une de ces

erreurs-là que la France a commise en saluant dans le régime républicain

un régime national. Nous savons aujourd’hui que la République est un

legs du protectorat bismarckien. Nous le savons de science certaine. A

le dire, à le démontrer, on n’injurie pas les hommes: on tire de

l’histoire une leçon[25].

[25] On trouvera à l’appendice III quelques pages de ses _Mémoires_ où

Bismarck apprécie l’activité diplomatique de M. de Gontaut-Biron à

Berlin.

Bismarck et la France · 第 16 / 51 题