La publication des _Mémoires_ du prince Clovis de
Hohenlohe-Schillingsfürst[1] fera date dans l’histoire de l’Allemagne
contemporaine, moins peut-être encore par les choses que ce livre a
dévoilées que par le mouvement d’opinion dont il aura été l’origine. Les
souvenirs d’outre-tombe du prince de Hohenlohe ont donné un mauvais
exemple à une aristocratie que ses maîtres ont pourtant disciplinée,
dans les bureaux comme aux armées, aussi sévèrement que Louis XIV avait
dressé la sienne au service de la cour. Derrière les indiscrétions de
l’ancien chancelier, qui n’épargnent ni les souverains ni les héros de
l’Empire, qui ne ménagent pas même les secrets d’État, un vent de fronde
s’est levé à Berlin. Un esprit d’impatience et de sédition, qui n’a rien
de commun avec la mauvaise humeur des libéraux et des démocrates, a
soufflé sur le monde des plus grands et des moindres seigneurs de
l’Allemagne nouvelle. On se rappelle les incidents divers qui ont suivi
la publication de ces _Mémoires_: l’émotion à Saint-Pétersbourg et à
Vienne, la colère impériale, la disgrâce du prince Alexandre de
Hohenlohe, préfet de Colmar, fils du prince Clovis, et l’agitation de la
faction bismarckienne, encore vivante et qui n’a pas désarmé. Toutes ces
circonstances, tous ces mouvements, toutes ces intrigues de
chancelleries et de cours, sont significatifs comme les indiscrétions de
l’ancien ministre elles-mêmes: elles accusent le malaise allemand, les
difficultés auxquelles doit presque quotidiennement faire face un
pouvoir cependant fort, mais dont les origines sont trop récentes pour
qu’il ne se trouve pas de temps en temps aux prises avec les
complications du passé. Les _Mémoires_ du prince de Hohenlohe ont un
caractère d’indépendance et de vengeance posthume. C’est un souvenir de
la vieille anarchie allemande, du particularisme et de la féodalité. Et
rien n’est aussi propre à éveiller l’inquiétude des nouveaux empereurs
d’Allemagne que ces souvenirs-là.
[1] _Denkwürdigkeiten des Prinzen Chlodwig zu
Hohenlohe-Schillingsfürst_, im Auftrage des Prinzen Alexander zu
Hohenlohe-Schillingsfürst herausgegeben von Friedrich Curtius;
Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1907.
On définirait d’un mot le prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst en
disant qu’il fut toujours un mécontent. Ce grand dignitaire, ce haut
chancelier de l’Empire, ce favori de Bismarck n’était pas satisfait de
son sort, en dépit des honneurs et de la fortune, en dépit d’une
ambition satisfaite, d’une carrière heureuse et courue avec la
conscience du but à atteindre et des moyens à employer. Le prince de
Hohenlohe, du commencement à la fin de sa vie politique, rendit
d’importants services à la Prusse. Ce fut un des plus actifs, un des
plus habiles, un des moins scrupuleux ouvriers du nouvel ordre de choses
allemand. Mais nous savons aujourd’hui que la sincérité n’y était pas.
Le prince prêtait à la Prusse et à l’Empire son activité et ses talents.
Il avait reconnu de bonne heure que c’était le plus utile emploi qu’il
en pût faire. Cependant il réservait quelque chose de lui-même, il ne
consentait pas à se donner tout entier. Ses _Mémoires_ prouvent qu’il
faisait nettement le départ entre ses fonctions et sa personne, qu’il
conservait son quant à soi. Associé à une œuvre commune, à de ces
grandes affaires d’État qui arrachent l’homme à lui-même et par leur
intérêt supérieur absorbent l’individu, on le voit pourtant juger toutes
choses d’un point de vue strictement Hohenlohe. Également détesté de
tous les partis, il n’en était pas auquel il fût attaché par une
sympathie véritable. Haut fonctionnaire de Bavière et de Prusse, il
n’était pas de à plus que d’ailleurs, Il eût trouvé très naturel et très
bon qu’on érigeât pour lui et les siens le gouvernement
d’Alsace-Lorraine en charge héréditaire, ou tout autre gouvernement à
défaut de celui-là. En somme, le prince de Hohenlohe cherchait ses
commodités dans l’Allemagne nouvelle et unifiée et ne trouvait jamais
qu’il fût avantagé selon ses ambitions et selon ses mérites. Il
demandait à l’Empire de le possessionner le mieux possible. Libre
d’humeur et d’esprit quant au reste, Hohenlohe demeurait, au fond, comme
ses ancêtres, prince immédiat du corps germanique.
Suivant la remarque d’Auguste Himly, l’éminent géographe-historien qui
vient de mourir, c’est toujours à la Révolution française qu’il faut
remonter pour comprendre l’Allemagne contemporaine. Si les Hohenlohe
n’avaient été médiatisés en 1806, avec tant d’autres princes, par la
volonté de Napoléon, imprudent niveleur du chaos germanique[2], quelle
eût été leur histoire au dix-neuvième siècle? Souverains de cent mille
sujets, ils se fussent occupés de défendre leur indépendance et leurs
privilèges, cherchant secours tantôt en Autriche contre la Prusse,
tantôt en Prusse contre l’Autriche, tantôt ligués avec la Bavière,
tantôt visant à s’arrondir à ses dépens, au besoin subventionnés par la
France vers laquelle des princes catholiques, cultivés et chez qui le
goût des choses françaises était naturel se sentaient attirés[3]. Si les
bouleversements de la Révolution et de l’Empire n’avaient métamorphosé
l’Europe centrale, si l’histoire du dix-neuvième siècle eût été ce
qu’elle devait être, la France aurait trouvé en Franconie, dans la
personne de ces petits princes autonomes, sinon des alliés sûrs, du
moins des protégés utilisables moyennant argent. La médiatisation de
1806 transforma Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst en partisan de
l’unité allemande. Et c’est le contrecoup des victoires napoléoniennes
qui fit de lui un ambassadeur de Prusse à Paris, un statthalter
d’Alsace-Lorraine et un chancelier de l’empire allemand.
[2] En même temps que les Hohenlohe, l’acte constitutif de la
confédération du Rhin du 12 juillet 1806 priva de leur indépendance
et de leurs droits de souveraineté, avec les trois villes libres
d’Augsbourg, de Nuremberg et de Francfort, les illustres familles de
Tour et Taxis, de Furstenberg, de Schwarzenberg, d’Auersperg, de
Solms, de Ligne, etc. Cet acte de 1806 aggravait encore le recez de
1803 et le traité de Presbourg qui, par toutes sortes d’échanges de
territoires et d’«apurements de frontières», aidaient l’Allemagne à
sortir de son chaos, groupaient sa poussière d’États, avançaient
d’une étape l’unité future et détruisaient l’œuvre des traités de
Westphalie, sécurité de la France. (Sur le recez de 1803 et l’acte
de 1806, voir HIMLY, _Histoire de la formation territoriale des
États de l’Europe centrale_, I, p. 326 et ss.)
[3] Il y a même eu un Hohenlohe au service de la France
et qui devint complètement français. Louis-Aloys de
Hohenlohe-Waldenburg-Bartenstein, après avoir commandé un régiment
de l’armée de Condé et occupé divers postes en Hollande et en
Autriche, servit la France à partir de 1814. Naturalisé sous la
Restauration, il mourut en 1829, maréchal et pair.
Ni ses goûts, ni sa religion, ni son origine, rien n’appelait Hohenlohe
du côté de la Prusse, si ce n’est son ambition. Sa nationalité, depuis
la médiatisation, était bavaroise. Les tendances de sa famille,
autrichiennes. Le prince François-Joseph, son père, avait été élevé à
Parme et à Vienne. Un de ses frères, le prince Constantin, sera
grand-maître de la cour d’Autriche. Au contraire, et de fort bonne
heure, le prince Clovis regarda vers la Prusse. C’est que, doué très
jeune de vastes convoitises pour les honneurs et le pouvoir, il avait
pressenti que l’avenir était là. Sa clairvoyance, ses capacités
politiques, et surtout sa volonté de parvenir, expliquent toute sa
carrière «allemande».
Grand seigneur médiatisé, réduit à son domaine utile et à un siège
héréditaire à la chambre haute de Bavière, en quoi Clovis de Hohenlohe
se fût-il senti Bavarois? Et en quoi se fût-il senti Allemand? Entre le
Rhin et la Vistule, l’idée de patrie n’existait pas au dix-neuvième
siècle pour les gens de qualité. La «patrie allemande», _das deutsche
Vaterland_, on laissait cela aux étudiants et aux braillards de
brasserie. Plus encore que le patriotisme, Hohenlohe ignorait le
loyalisme. Quel lien personnel eût rattaché aux Habsbourg, aux
Hohenzollern, aux Wittelsbach, aux Zæhringen ou aux Guelfes un féodal
qui, au fond, se tenait, malgré la médiatisation, pour légal des chefs
de ces dynasties? S’estimant libre de toute obligation, aussi
intelligent qu’ambitieux, Clovis de Hohenlohe ne fut jamais embarrassé
pour changer de gouvernement au mieux de sa carrière. Il servit deux
rois, se déclara,--non sans la réserve et l’ironie qui appartiennent à
l’héritier de princes régnants,--très humble sujet de tous les deux.
Mais il ne se crut pas plus engagé envers l’un qu’envers l’autre, et
traita avec eux comme avec ses pairs.
Deux exemples montrent bien quelle était l’inconsistance des opinions,
des idées et des nationalités dans l’Allemagne de ce temps-là. Ces
exemples sont fournis par Hohenlohe et par Beust. Tous deux, ministres
de monarchies moyennes mais indépendantes, passèrent le plus
naturellement du monde au service de plus grandes maisons. Le comte de
Beust, après 1866 et l’échec de ses plans, se désintéressa subitement
des destinées de la Saxe et devint ministre de l’empereur d’Autriche; le
prince de Hohenlohe, ministre des affaires étrangères et président du
conseil en Bavière avant 1870, abandonna sans esprit de retour Munich
pour Berlin quand les affaires furent devenues sans intérêt auprès de
son ancien maître, et recueillit aussitôt après la fondation de l’empire
la récompense de sa perspicacité et des services rendus à la Prusse au
détriment de la dynastie de Wittelsbach. De telles mœurs n’étaient
possibles qu’en Allemagne et dans l’Allemagne d’alors. Imagine-t-on un
ancien ministre du roi des Belges occupant tout à coup le quai d’Orsay?
Tel serait pourtant chez nous l’équivalent du cas de Hohenlohe et de
Beust. Rien ne prouve mieux que l’Allemagne n’existait pas il y a
quarante ans encore, sinon dans l’idée de quelques ambitieux et de
quelques rêveurs, et qu’il s’en est fallu de peu qu’elle dût se
contenter à jamais de cette existence idéale.
Le prince de Hohenlohe, s’il ne l’a dit, a certainement pensé en même
temps que le comte de Beust le mot célèbre, et d’ailleurs juste, du
ministre de Saxe: «Décidément, M. de Bismarck est toujours favorisé par
la chance.» Beust le disait par dépit et comme un homme battu par un
rival heureux. Hohenlohe le pensa pour régler sa conduite et organiser
sa vie d’après cette certitude qu’il n’y avait plus rien d’intéressant
ni d’avantageux à faire, pour un homme comme lui, dans l’Allemagne de
son temps, qu’avec la Prusse et à la suite de Bismarck.
Le premier volume des _Mémoires_ de Hohenlohe raconte en effet comment
le prince se fit le meilleur agent de la Prusse dans l’Allemagne du Sud,
et particulièrement en Bavière, avant d’être récompensé par les plus
hauts postes que put lui offrir le régime nouveau. Cette partie du
_Journal_ n’intéresse pas la France aussi directement que les chapitres
qui suivent. Mais elle donne l’image de l’Allemagne dans les derniers
jours de son émiettement, et apporte un surcroît de lumière sur les
événements qui précipitèrent, avec nos défaites, la formation de son
unité.