AVERTISSEMENT

Les essais que nous rassemblons ici ont, pour la plus grande partie,

paru au cours de ces deux dernières années dans la _Gazette de France_.

Des documents nouveaux, de récents ouvrages d’histoire, des polémiques

ouvertes, la commémoration de grands événements, forment tour à tour le

sujet de ces études détachées. Elles ont un lien cependant.

Après le tiers d’un siècle écoulé, nous sentons plus que jamais que

notre pays a perdu toute sécurité depuis 1870. Sa situation et son

avenir sont en perpétuel danger dans une Europe bouleversée par la

formation de l’Italie et de l’Allemagne. Notre régime politique, qui ne

mérite pas la confiance des patriotes, aggrave encore nos périls. Mais

d’où viennent nos défaites? Qui a créé les puissances dont nous sommes

entourés et menacés? Ce n’est pas, à notre avis, une occupation vaine

que de rechercher les responsabilités et les origines de ces événements

solidaires. Nous voudrions écrire un jour un ouvrage d’ensemble sur les

causes de ces révolutions européennes qui ont anéanti un ordre de choses

tout à l’avantage de la France, et dont la disparition a été pour elle

une catastrophe. Cette catastrophe a une filiation certaine et des

ouvriers connus. On voit aujourd’hui comment il eût été possible de

l’empêcher, par quelle succession d’erreurs et de fautes elle s’est

produite. Qu’on veuille bien trouver ici quelques études préparatoires à

un plus grand travail sur le rôle respectif des institutions, des idées

et des hommes dans la formation de ces deux grands États nouveaux, dont

la naissance a détruit l’équilibre européen et modifié du tout au tout,

non seulement les conditions d’existence de notre pays, mais celles

aussi de l’ancien monde tout entier.

Le prince de Bülow, chancelier de l’Empire allemand, disait le 14

novembre 1906 à la tribune du Reichstag:

«La France était un royaume solidement constitué lorsque l’Allemagne et

l’Italie ne constituaient encore que de simples expressions

géographiques; c’était un solide bloc de marbre entre des plaques de

mosaïque disjointes.

«C’était par conséquent une sorte de nécessité absolue, dans chaque ou

presque chaque rencontre avec l’un de ces deux pays voisins, si ce

dernier n’était pas soutenu par un tiers, que la France fût la plus

forte... Je n’ai pas besoin de montrer davantage comment la politique

française, des siècles durant, prêta la main aux querelles intestines

allemandes en prenant parti pour les courants, pour les éléments

centrifuges. 1870 vint mettre un terme à cette longue période de

coopération française en Allemagne. Alors l’Allemagne ne reconquit pas

seulement les territoires frontières qui lui avaient été arrachés au

temps de sa désunion, partant de son impuissance, mais en même temps

l’unité au dedans et l’unité au dehors.»

Le prince de Bülow résume très exactement ici, de son point de vue

allemand, l’histoire de trois siècles. Il ne manque à ce tableau que de

montrer la cause d’où procèdent de si grands changements. Mais le

chancelier fut formé à trop bonne école pour l’ignorer. Cette cause,

Bismarck la savait, comme la savait Cavour. Tous les esprits vraiment

politiques s’accordent depuis longtemps à reconnaître que si la

situation de la France en face de l’Allemagne s’est renversée, c’est par

les conséquences directes et par le contre-coup inévitable de la

Révolution. Les événements de 1870 sont inexplicables si l’on ne tient

pas compte des circonstances et des courants nouveaux qui sont sortis

des idées de 1789.

L’œuvre glorieuse de notre monarchie ne fut pas seulement de faire la

France, de la constituer morceau à morceau. Ce que nos rois avaient

créé, ils l’entourèrent d’un admirable système de défenses et de

protection, dont le chef-d’œuvre fut de maintenir dans leur état de

«mosaïque disjointe» les deux pays que la France avait devancés par son

unité: l’Allemagne et l’Italie.

Pourquoi l’unité italienne et l’unité allemande, si longtemps entravées,

ont-elles fini par être réalisées? Pourquoi les peuples d’outre-monts et

les peuples d’outre-Rhin eurent-ils au XIXe siècle le bonheur inespéré

de sortir de leur anarchie? Pourquoi la France abandonna-t-elle sa

politique naturelle, sa politique tutélaire, et renonça-t-elle de gaîté

de cœur à ce privilège, qui faisait sa sécurité, de n’avoir, sur ses

frontières de l’est, au lieu de puissants Empires, que des voisins

divisés? Comment cette faute, dont le discours du chancelier de Berlin,

à défaut de l’expérience de quarante années, fait mesurer l’étendue,

a-t-elle pu être commise? Ici, l’histoire toute seule répond. Dès que la

France a été privée de ses chefs, de ses conducteurs et gardiens

naturels, de ses Capétiens nationaux, on a vu, par une fortune

inattendue, les maisons rivales sortir de leur médiocrité, les

Hohenzollern et les Carignan-Savoie ceindre de nouvelles couronnes.

Édifiant contraste: à tout affaiblissement de la monarchie en France, a

correspondu l’accroissement des monarchies rivales et ennemies.

Certes, la France privée de la dynastie à qui elle doit l’existence n’a

pas été sans connaître des jours de gloire, et même des jours de

prospérité. Mais il se trouve qu’elle a constamment payé les plus

brillants de ces «interrègnes» par des catastrophes, quelquefois à

longue échéance, toujours à long retentissement. Triste histoire de

vies, de forces, de ressources et de chances dilapidées que celle de la

France depuis 1789! Les idées révolutionnaires, dont Napoléon fut le

soldat, mettent la France au pillage, l’Europe en feu, préparent contre

nous-mêmes la naissance des nations. La monarchie revient pour réparer

ces ruines. Les traités de 1815, restaurant l’œuvre des traités de

Westphalie, nous garantissent pour plus de trente ans la sécurité et la

paix. Mais ils avaient rendu, en expiation de Waterloo, la France plus

petite que Louis XVI ne l’avait laissée. Au moment où il vient de

conquérir Alger et où il va restituer à la patrie son honneur avec ses

frontières du nord-est, Charles X est criminellement renversé. La

monarchie de juillet tombe à son tour. Et les temps révolutionnaires

recommencent. Des idées et des principes funestes à la patrie prévalent.

Un autre Bonaparte se fait leur champion aux applaudissements des

jacobins, des libéraux, et même des conservateurs bornés. Le second

Empire finit sur une catastrophe sans précédent. Il y aura désormais une

Italie, une Allemagne. Les rêves napoléoniens et révolutionnaires sont

accomplis. Le «droit des peuples» est proclamé, mais au profit de deux

monarques. Et la France amoindrie reste sous le coup d’une perpétuelle

menace. Cette fois, il n’y avait pas eu de Bourbon pour sauver ce qui

pouvait encore échapper de ce grand naufrage. Une autre succession de

fautes, qui sont des trahisons, car elles eurent la complicité de

l’étranger, avait empêché la restauration de Henri V. Ainsi les idées

révolutionnaires triomphaient: elles avaient établi l’anarchie en

France, un roi à Rome, un empereur à Berlin.

Il apparaît aujourd’hui, par la suite de ces coûteuses expériences, que

les idées de 1789, après avoir dissocié la France, dénaturé l’État,

détruit les familles, les corps de métier, les provinces, ont, en outre,

à l’extérieur, nui au prestige et à la grandeur de notre pays, ont même

préparé ses défaites. Par un inexorable mouvement de balance, tandis que

la France, privée de ses rois et trahie par les principes du libéralisme

et par la religion des Droits de l’Homme, était abaissée et mutilée, les

peuples voisins, appuyés sur des dynasties ambitieuses, réalisaient des

espérances, autrement vouées à un échec nécessaire. Ces dynasties ont

brillamment profité du concours que leur apportaient la Révolution et

l’Empire, toujours alliés pour l’erreur et pour le mal.

Dans la proportion même où elle a servi les idées de 89, la France a

compromis et sacrifié ses intérêts les plus évidents. L’histoire du

principe des nationalités nous en donne un frappant exemple. Directement

issu des dogmes révolutionnaires, propagé par les armées de la

Révolution, proclamé par Napoléon Ier, repris par Napoléon III dans le

testament de Sainte-Hélène, article de foi de toutes les gauches depuis

1815 jusqu’à 1870, le principe des nationalités, qui a fait et qui fera

couler encore plus de sang que tous les conquérants réunis, a

directement causé nos désastres. C’est lui seul qui a provoqué les

grandes guerres modernes, dévoratrices de vies humaines. Ce sont ses

effets qui suspendent aujourd’hui sur les peuples la menace

d’effroyables conflits. C’est lui qui, en créant deux monarchies

militaires et en jetant dans leurs bras, malgré ses répugnances,

l’Autriche effrayée des incendies que ce principe allume entre ses

frontières et jusqu’en Orient, est responsable de cette Triplice qui

pèse sur le monde européen tout entier. C’est par une de ses dernières

conséquences, enfin, que le système de la paix armée opprime les

populations, les accable d’impôts, aggrave la misère et arrête la

civilisation. Or, quel principe plus que celui des nationalités mérite

d’être appelé un principe de gauche? La démocratie et le libéralisme

l’ont considéré et le considèrent même encore comme un article essentiel

de leur programme. Et lorsque Thiers ou Proudhon, libres intelligences

politiques, le critiquaient et dénonçaient ses périls, toute la gauche

les accusait de défection, et, leur infligeant sa suprême injure, les

traitait de réactionnaires.

C’est, en effet, la réaction qui nous eût sauvés des événements de 1870

et de leurs conséquences. Nous savons aujourd’hui que, dans l’histoire

de la France contemporaine, ce sont toujours les idées de

contre-révolution qui ont ou qui auraient le mieux servi la patrie. Plus

extrême elle est vers la droite, plus une idée a de chances d’être

conforme à l’intérêt français. Nous avons entendu un jour M. Camille

Pelletan expliquer, devant un auditoire populaire, qu’il ne fallait

jamais craindre de voter pour le candidat avancé parce que plus un

député est rouge, plus on doit être sûr qu’il servira bien la

République. Aujourd’hui surtout que le divorce entre la République et la

patrie est consommé, que la République poursuit ouvertement toute sorte

de fins étrangères à l’intérêt national, il n’est pas moins vrai de dire

que plus un homme est «blanc», plus une idée est de droite, plus on peut

être assuré que la France se trouvera bien de l’homme et de l’idée. Les

meilleurs Français du dix-neuvième siècle, et il faut dire les meilleurs

parce qu’ils furent non seulement parmi les plus courageux mais parmi

les plus clairvoyants, parce que, avec le patriotisme, la vérité

politique habitait sous leur tunique, ce sont les zouaves pontificaux.

Cette légion de catholiques et de royalistes, qui a fait l’admiration de

Renan et mérité la haine de Bismarck, a défendu deux fois la France:

sous les murs de Rome contre l’unité italienne, dans la plaine de Patay

contre l’unité allemande. Et les braves qui sont tombés sur les champs

de bataille romains ou sur les champs de bataille de l’Ouest, devant

Garibaldi, fourrier de Victor-Emmanuel, ou devant les régiments de

Guillaume Ier, payaient de leur sang les idées révolutionnaires, les

principes de gauche, favorables à l’étranger seul, et donnaient

l’exemple vivant de ce qu’il eût fallu faire avec résolution et avec

esprit de suite pour le salut et l’intérêt de la nation française. Leur

hymne, où le nom de Rome est joint au nom de la France, rappelle avec

raison qu’en sauvant la Ville catholique on eût en même temps sauvé

notre pays.

Tandis que les politiques et les diplomates vacillaient, Charette et ses

soldats, fermes dans leurs traditions et guidés par elles, allaient à

l’action dans le sens français. C’est pourquoi Proudhon, penseur

intrépide, philosophe sans parti, lorsqu’il brave l’opinion de son temps

pour s’opposer au mouvement insensé qui emportait les Français vers la

cause de l’Italie-une, Proudhon reconnaît et atteste que c’est à

l’extrême droite que se trouvent la sagesse, la prévoyance et la vérité

nationale. Cet accord de Charette et de Proudhon, du soldat et du

critique, c’est un des plus beaux exemples de l’entente naturelle et

spontanée qui, en vingt circonstances, s’est faite au dix-neuvième

siècle entre les plus traditionnels et les plus libres esprits. Et cette

entente se renoue sous nos yeux, plus étroite et plus active que jamais,

depuis que l’imminence du danger a révélé aux Français que de funestes

erreurs les conduisent aux abîmes.

Dès qu’on se place au point de vue de l’intérêt national, on est obligé

de constater que les idées révolutionnaires coïncident avec le désastre

et la ruine, les idées de contre-révolution avec le bien public. Le

Play, à la recherche de la meilleure organisation des sociétés,

considérait la prospérité des peuples comme le seul signe certain de

l’excellence de leurs coutumes. La prospérité, la réussite, le succès,

il ne doit pas y avoir d’autre criterium, en effet, pour nous autres

hommes qui vivons la dure vie de ce monde. Or, comment jugera-t-on une

philosophie politique qui, après une expérience de cent vingt années, ce

qui est une expérience assez complète, n’a réussi qu’à gâcher les

ressources naturelles de notre pays, à perdre ses plus beaux avantages,

à compromettre sa situation et ses chances, à le laisser enfin abaissé

et menacé, mais au profit de l’étranger? Le patriote, surtout s’il a

conscience que le nationalisme français trouve une justification

supérieure dans les siècles de civilisation et de culture qu’il

représente, le patriote se voit désormais contraint de renoncer à la

démocratie, au libéralisme, à l’idéal républicain. Comme le disait

Ernest Renan au moment où la France illusionnée célébrait le centenaire

de 1789: «En guerre, un capitaine toujours battu ne saurait être un

grand capitaine; en politique, un principe, qui, dans l’espace de cent

ans, épuise une nation, ne saurait être le véritable.»

Le principe de 1789, c’est le mauvais capitaine qui conduit aux

désastres. Nous voyons aujourd’hui qu’il est responsable de toutes les

défaites et de tous les deuils français. La nation qui accueillit jadis

avec un enthousiasme insensé ces idées de mort et de ruine en a souffert

trop de maux pour pouvoir les aimer encore et les regretter jamais.

Bismarck et la France · 第 3 / 51 题