Frère, je la demande.
Quel teint fleuri, quel air friand,
Et quelle fraîcheur de chanoine!
Jamais un aussi joli moine
N'est entré dans le couvent:
Aisément cela se devine,
À ce regard vif et fripon,
C'est l'amour en capuchon,
Ou bien c'est Colombine.
«Lorsque la reconnaissance d'Arlequin et de Colombine est bien et dûment
faite, le père Cassandre survient, tout essoufflé, et renouvelant,
jusqu'à un certain point, la scène d'Harpagon, qui prétend que tout le
monde lui a volé son argent, il accuse tantôt le père Capucin, tantôt le
frère Récollet de lui avoir joué un semblable tour. On découvre bientôt
que c'est au père Barnabas seul qu'il faut l'attribuer. Eh bien! dit
Arlequin à toute la ci-devant troupe qui s'est rassemblée, suivez-moi,
et nous allons le contraindre, non-seulement à rendre l'argent de
Cassandre, mais à nous livrer celui de la communauté.
«Barnabas, qui ne soupçonne pas qu'on l'ait découvert, vient faire un
repas fraternel avec un cochon, qui, par parenthèse, joue fort bien son
rôle, et pour lequel il a la plus grande prédilection. Pendant qu'ils
mangent ensemble, Arlequin, Gilles, Polichinelle, Cassandre, Pantalon,
Scapin et Scaramouche, qui ont jeté leurs frocs aux orties, paraissent
en habits de caractère; et comme ils ne se sont montrés qu'après une
évocation d'Arlequin, le révérend père Barnabas les prend naturellement
pour des diables. Ils font une entrée terrible, et ils obligent le moine
à danser un rigaudon avec eux, pendant que Gilles chante la ronde
suivante, sur l'air: _L'autre jour le gros René_.
Tout atteste et reconnaît
Le pouvoir du diable;
Dans tout ce qu'on dit et fait,
Est mêlé le diable.
Certain auteur l'a prouvé,
En vers à la diable
Ô gué!
En vers à la diable.
L'homme d'esprit a, dit-on,
Tout l'esprit d'un diable;
Nous disons d'un bon garçon
Qu'il est un bon diable,
Et de l'honnête homme à pied
C'est un pauvre diable
Ô gué!
C'est un pauvre diable.
Qui désire être cité.
Mène un train de diable:
N'a pas qui veut pour beauté
La beauté du diable;
Plus d'un ouvrage vanté
Ne vaut pas le diable
Ô gué!
Ne vaut pas le diable.
Quel est l'homme qui jamais
Ne se donne au diable?
Les trois quarts de nos projets
Où vont-ils? au diable;
Par la queue, ah! que j'en sais
Qui tirent le diable
Ô gué!
Qui tirent le diable.
«Toutes ces diableries-là ne font pas perdre la tête au père Barnabas,
et les diables se retirent. L'auteur, profitant du conseil que _Sédaine_
donne au diable dans son fameux _pot-pourri_, fait paraître l'aimable
Colombine, qui est vraiment un diable bien plus dangereux que tous les
autres pour le Gardien, puisqu'en lui faisant espérer de l'épouser, elle
le met dans le cas de lui donner son argent et de signer un contrat de
mariage qui n'est autre que celui d'Arlequin et de Colombine. Cette
comédie-parade finit par le couplet suivant adressé au parterre, et
qu'il a fait répéter. Il est sur l'air _De la croisée_.
Voici l'instant où maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
_Citoyens_, quoiqu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie:
Si nous ne vous amusons pas,
Sifflez la comédie.
«Ici le public, qui avait pris cette liberté avant qu'on se fût avisé de
la lui donner, est revenu à des sentimens moins sévères. Cette pièce,
qu'on n'aurait dû juger que comme une comédie-parade, pourra très-bien
rester au théâtre, lorsque l'auteur y aura fait quelques retranchemens,
et surtout lorsque les acteurs voudront bien employer, en la jouant, non
le sérieux glaçant que _Montauciel_ prétend n'être bon qu'_à porter le
diable en terre_, mais cette précieuse gaieté qui embellit toutes les
productions comiques.»
(Extrait du _Journal des Spectacles_, qui s'imprimait chez VEZART et LE
NORMANT, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois.)
Après avoir relu cette analyse, je suis de l'avis du public,
c'est-à-dire de son premier avis, et je ne conçois pas qu'il ait
supporté dix ou douze représentations d'un pareil fouillis.]
[5: André Chénier périt le 7 thermidor; et Marie-Joseph Chénier fut du
nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les
consoler.
Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le crédit qu'il
n'avait perdu que parce qu'il avait osé prêcher la modération, Chénier
usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne
ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à ses
sollicitations la prompte liberté d'un père, d'une mère ou d'un frère!
C'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait à se distraire
du sien.
Il fut un des législateurs les plus ardens à poursuivre la punition des
fauteurs du comité de gouvernement; mais l'horreur qu'il portait à ces
prétendus républicains ne l'avait pas détaché de la république. Les
hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvèrent
donc en Chénier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces
accusations s'élevèrent dès lors contre lui. Diffamant l'homme qu'ils ne
pouvaient séduire, des écrivains de parti accusèrent Chénier d'avoir été
complice des tyrans dont il avait été victime. Entretenant en lui, par
une calomnie incessamment répétée, le souvenir d'un malheur qu'on
craignait qu'il oubliât, un journal, que je n'ai pas besoin de nommer,
lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier
assassin: _Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?_
C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier, ne
fût-ce que parce qu'elle fait connaître dans quels excès on peut être
entraîné par l'esprit de parti.
Le fondateur d'une des feuilles que je signale à l'indignation de tout
honnête homme, faisait chez moi, après la mort de Chénier, l'éloge du
talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain. «Vous voilà
donc enfin juste? dis-je à cet apologiste: L'esprit de parti ne vous
aveugle donc plus?--Il ne m'a jamais aveuglé: telles ont toujours été
mes opinions sur Chénier, me répondit en souriant ce galant
homme.--Mais, pendant dix-huit mois, ne l'avez-vous pas journellement
accusé d'avoir fait égorger son frère? avez-vous donc cru ce fait
réel?--Moi! pas un moment.--Pourquoi donc ces accusations
_quotidiennes_?--Vous me le demandez! me dit-il avec on regard où se
peignait autant de malice que de pitié; vous n'entendez rien à la
politique, je le vois.--Eh bien!--Sachez que, quand il s'agit de ruiner
dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens
sont bons. Chénier était un des appuis du parti républicain; voulant la
ruine de ce parti, nous avons fait tout pour décréditer un de ses chefs,
pour le _démonétiser_: voilà toute l'histoire.»
Cet aveu naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne à qui il ait
été fait par l'homme en question. Feu Ginguené le reçut aussi, et ce
n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique
semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.
Chénier réfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux.
Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce
chant de génie et de douleur.
Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu'ils soient devenus
classiques, Mme de Genlis ne les avait probablement pas lus. Autrement,
aurait-elle osé reproduire dans ses Mémoires les lâches interprétations
que ces vers réfutent si puissamment?
«Il a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame, à la suite de
quelques reproches qu'elle adresse à Chénier, de laisser périr son
malheureux frère, qu'_il aurait pu sauver_ en employant son crédit sous
le règne de la terreur. On a même dit généralement qu'_il avait
participé à sa condamnation_: ce que je ne puis croire; mais cette
odieuse imputation fut accréditée dans le temps par son silence, car il
aurait pu sans danger se justifier autrement.»
Renvoyons, pour toute réponse, Mme de Genlis à l'épître sur _la
Calomnie_, publiée à l'époque où Chénier est accusé de s'être tu; ou
plutôt transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au
fait que nous examinons ici. Si Mme de Genlis aime les bons vers, elle
ne lira pas ceux-là sans plaisir; et nous aurons flatté son goût, tout
en éclairant sa justice.
Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs,
De ces menteurs gagés se font les protecteurs.
De toute renommée envieux adversaires,
Et d'un parti cruel plus cruels émissaires,
Odieux proconsuls, régnant par des complots,
Des fleuves consternés ils ont rougi les flots.
J'ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes;
Le _Moniteur_ fidèle, en ses pages sanglantes,
Par le souvenir même inspire la terreur,
Et dénonce à Clio leur stupide fureur.
J'entends crier encor le sang de leurs victimes;
Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes;
Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser!
Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser!
Moi! jouet si long-temps de leur lâche insolence;
Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence;
Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix
Demandait à grands cris _du sang et non des lois!_
Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,
Ceux-là même, dans l'ombre armant la calomnie,
Me reprochent le sang d'un frère infortuné,
Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!
L'injustice agrandit une âme libre et fière.
Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière,
En vain sèment le trouble entre son ombre et moi:
Scélérats! contre vous elle invoque la loi.
Hélas! pour arracher la victime aux supplices,
De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,
J'ai courbé devant eux mon front humilié;
Mais ils vous ressemblaient: ils étaient sans pitié.
Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire.
Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère,
Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé,
Et qui deux jours plus tard périssait égorgé,
Auprès d'André Chénier avant que de descendre,
J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais où vivront du moins, et son doux souvenir,
Et sa gloire, et ses vers, dictés pour l'avenir.
Là, quand de thermidor la septième journée
Sous les feux du Lion ramènera l'année,
Ô mon frère! je veux, relisant tes écrits,
Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits.
Là, tu verras souvent, près de ton mausolée,
Tes frères gémissans, ta mère désolée,
Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs;
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
Je le demande à Mme de Genlis: en conscience, l'auteur de ces vers-là
peut-il être, de quelque façon que ce soit, coupable d'un fratricide?
Qu'elle ne s'obstine donc pas à se faire l'écho d'une calomnie désavouée
par les gens même qui l'ont fabriquée, l'écho des plus dégoûtantes
déclamations révolutionnaires. Tarder plus long-temps à se rétracter, ne
serait-ce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est peut-être pour une
dame de si bon ton, manquer de bon goût?
Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des attaques livrées
par Mme de Genlis à la mémoire de Chénier, nous l'engagerons aussi à
s'assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles elle le fait
figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer en altérant leurs détails,
comme elle le fait dans l'anecdote suivante.
«Cette horrible exagération d'une mauvaise action, dit-elle à la suite
de l'imputation que nous venons de signaler, donna lieu à une anecdote
très-vraie et très-curieuse. La célèbre actrice Mlle Dumesnil existait
encore à cette époque; mais elle était très-vieille. M. Chénier, sans
l'avoir jamais vue, _sans se faire annoncer_, se rendit un matin chez
elle. Il la trouva dans son lit, et si souffrante quelle ne répondit
rien à ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chénier la conjura de
lui dire uniquement un vers, un seul vers d'une tragédie, afin,
disait-il, qu'il pût se vanter de l'avoir entendue déclamer. Mlle
Dumesnil, faisant un effort sur elle-même, lui adressa ce vers de l'un
de ses plus beaux rôles:
«Approchez-vous, Néron, et prenez votre place.»
Mme de Genlis aurait tort de mettre _historique_ au bas de cette
histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que
j'aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à Mlle Dumesnil, le
jour même où elle a eu lieu. J'en tiens le récit de Dugazon, qui, avec
Mme Vestris, avait servi d'introducteur à Chénier près de la camarade de
Lekain. Il en résulte d'abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en
résulte de plus que si, pressée vivement par lui et par eux de déclamer
quelque chose, Mlle Dumesnil, qui les avait reçus avec obligeance,
déclama le vers cité par Mme de Genlis, et le déclama avec un accent
admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Sa mémoire seule
plaça sur ses lèvres ce vers qu'elle récita pour complaire à un poëte
illustre, dont elle réclamait en ce moment l'appui, par suite de l'état
de détresse où la révolution l'avait jetée. Peut-être aussi Mlle
Dumesnil, dans l'isolement où elle vivait, ignorait-elle l'existence des
calomnies exhumées aujourd'hui par Mme de Genlis. Enfin, l'espèce
d'énergie que supposerait l'intention qu'on lui prête est tout-à-fait
incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté
que le temps ne fait qu'accroître dans les bons coeurs, et qui est la
véritable grâce de la vieillesse.
Tout cela se passait, au reste, pendant que Mme de Genlis habitait
Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été
altérées par l'esprit de parti: elle est donc excusable d'avoir cru ces
faits quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable, quand elle
s'est déterminée à les écrire, de les avoir donnés pour véritables, sans
s'être assurée s'ils étaient en effet conformes à la vérité?
(_Extrait d'une lettre adressée, en 1826, à l'éditeur des_ oeuvres
complètes de M. J. CHÉNIER.)
Je crois compléter cette réfutation en y joignant le discours qui fut
prononcé sur la tombe de Chénier; discours qui valut à son auteur les
félicitations d'un des complices de la calomnie quotidienne à laquelle
on vient de répondre.
«Messieurs,
«Entre les pertes nombreuses que nous avons à déplorer depuis peu
de temps, il n'en est pas de plus difficile à réparer que celle qui
nous rappelle en ce lieu funèbre. La mort ne saurait frapper au
milieu de vous, que les lettres n'aient à gémir, que nous n'ayons à
regretter un orateur, un philosophe, un littérateur ou un poëte.
Combien ses coups ne sont-ils pas cruels, quand toutes ces douleurs
se renouvellent à la fois par la chute d'une seule tête!
«Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'énumération des
droits de M. de Chénier aux regrets de quiconque aime ou cultive
des lettres.
«Doué d'un esprit aussi étendu que délié, d'un jugement aussi
pénétrant que juste; doué d'une âme brûlante et de la plus ardente
imagination, il excella dans toutes les parties où les succès
durables ne s'obtiennent que par la réunion si rare de facultés si
diverses.
«La tribune et le théâtre retentissent encore de ses triomphes. La
littérature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs
écrits dictés par la critique la plus judicieuse, par le goût le
plus délicat. Aux ouvrages qu'il a publiés, il a dû en ajouter
beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il
avait pour l'étude, par l'infatigable activité de sa tête, dans
laquelle, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa
vie semblait s'être réfugiée.
«Eh! combien n'eût-il pas augmenté le nombre des productions du
génie, si la révolution qui l'a saisi dans la fougue de la
jeunesse, si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un
esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'étaient venues le
disputer à ses travaux littéraires, à l'instant même où il s'y
livrait avec cette passion que justifie un premier succès, avec
cette impétuosité qui le caractérisa dans toutes les circonstances
de sa vie!
«Les questions qui divisaient alors la France, dès long-temps
préjugées par la raison, sont décidées aujourd'hui par
l'expérience. De trop longs malheurs nous ont fait connaître quel
système de gouvernement convenait au génie et aux intérêts de notre
nation, entre les systèmes que les partis opposés voulaient ou
conserver ou établir dans notre malheureuse patrie.
«Si Chénier erra en politique, il n'erra point en morale. Le parti
qu'il embrassa ne fut pas favorable à la monarchie, mais dans ce
parti, divisé aussitôt après son déplorable triomphe, Chénier fut
du petit nombre des hommes qui osèrent élever la voix en faveur de
l'ordre et de l'humanité.
«_Des lois et non du sang_, s'écriait-il à cette époque où les
tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.
«C'était être rebelle alors qu'être raisonnable, et traître que de
n'être pas cruel. Chénier fut promis à l'échafaud; mais le coup qui
n'eût frappé que lui n'eût pas satisfait la vengeance de ses
féroces ennemis. Sa tête ne devait tomber qu'après que son coeur
aurait été déchiré par les plus cruelles tortures. Chénier vit la
fureur qu'il avait si noblement provoquée s'étendre sur toute sa
famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser,
s'humilia devant les bourreaux, et s'humilia en vain. Son frère,
dont il admirait les talens, tout en combattant ses principes,
tomba sous la hache des décemvirs. N'espérant plus pour son frère,
il n'espérait plus que la mort, quand une révolution imprévue mit
un terme à la plus sanglante des tyrannies dont l'histoire des
hommes ait offert l'exemple.
«Là, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. Échappé à la
hache, Chénier n'échappa point à la calomnie. Des gens que le
malheur rendait injustes confondirent dans leur haine tous les
membres d'une assemblée qui elle-même avait été décimée par la
tyrannie exercée en son nom.
«Chénier fut désigné comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pu
empêcher, le meurtre de son frère! C'était une consolation, pour
des âmes exaspérées, que d'outrager la nature pour trouver un crime
de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords à un
coeur déchiré de regrets.
«Si ces regrets, que Chénier exprima depuis en vers si touchans,
laissaient encore quelques doutes sur son innocence, s'il était
encore besoin de le justifier, après la plus éloquente des
justifications, j'ajouterais... mais non: laissons là de froids
raisonnemens, qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus
froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit,
que tout ce qu'on pourrait dire.
«Dans sa douleur, Chénier se réfugia entre les bras de sa mère, qui
a vécu, qui est morte dans les siens. Mères, c'est vous que j'en
atteste. Le sein d'une mère n'eût-il pas été pour jamais fermé au
repentir même d'un fils, qui l'aurait si atrocement déchiré?
«Depuis l'époque du 9 thermidor jusqu'à celle du 18 brumaire,
Chénier continua à se livrer presque exclusivement à la politique;
mais s'il s'occupa peu des lettres pour sa gloire, il s'en occupa
beaucoup pour leur utilité. Membre du comité d'instruction
publique, il fut l'un des plus ardens provocateurs de ces décrets
par lesquels le gouvernement de cette époque signala son retour
vers les idées sociales; de ces décrets par lesquels l'État vint au
secours de tant d'hommes célèbres tombés dans une pénurie
déshonorante pour l'État lui seul; de ces décrets par lesquels les
professeurs ont été rendus aux écoles, l'instruction rendue aux
élèves: de ce décret enfin par lequel l'Institut a été créé.
«L'anarchie avait succédé à la tyrannie. Dans la grande journée qui
mit un terme à tous les désordres, dans cette journée du 18
brumaire où tout bon citoyen fut soldat, Chénier, sans quitter la
toge, marcha sous les drapeaux du libérateur que la Providence nous
ramenait du fond de l'Égypte.
«La vérité veut que nous confessions qu'il servit moins vivement
depuis la cause qu'il avait d'abord embrassée avec tout
l'enthousiasme que lui inspirait le héros auquel il s'était rallié.
Imprudemment passionné pour cette liberté absolue que tant de
législateurs ont rêvée et qui n'a existé réellement chez aucun
peuple, il sembla quelquefois oublier la triste épreuve à laquelle
la France avait été soumise.
«Les malheurs qu'il s'attira en quelques circonstances, par des
écarts auxquels son talent n'a donné que trop d'éclat, furent
bientôt réparés par les bienfaits que son talent lui obtint.
«Ces bienfaits du souverain arrachèrent au plus absolu dénûment un
homme qui avait participé pendant dix ans à la législation et au
gouvernement de la France, un homme qui avait joui pendant la
majeure partie de ce temps d'un crédit sans bornes, dont il n'usa
que pour les autres, dont il usa non seulement pour l'intérêt de
quiconque le réclama, mais encore pour le salut de tant de
personnes auxquelles il ne laissa pas le temps de le réclamer.
«Indépendamment de l'honorable pension qu'elle lui avait accordée
sur son épargne, Sa Majesté a voulu, par de nouveaux, témoignages
d'estime et de bienveillance, adoucir les derniers momens de notre
illustre et malheureux confrère.
«La reconnaissance dont il était pénétré pour tant de générosité le
suivit jusque dans ce tombeau. Il se plaisait à l'exprimer de sa
voix affaiblie; et dans l'impossibilité où ses doigts glacés
étaient d'en tracer l'expression, il priait les amis qui
l'assistaient dans ses douleurs, d'acquitter pour lui cette dette
sacrée.
«Il n'est pas mort non plus ingrat envers l'amitié. Rien de plus
doux, rien de plus affectueux dans son intimité que cet homme si
fougueux, si intraitable quelquefois dans ses relations publiques;
que cet homme qui, passionné en tout, et non moins sensible au
bienfait qu'irritable à l'injure, tirait ses défauts du principe
même de ses qualités, ou chez qui, pour mieux dire, les défauts
n'étaient que des qualités exagérées. Ses dernières paroles ont été
des bénédictions pour les amis de toutes les classes dont son lit
de mort fut entouré, et quand la parole lui manqua, ses derniers
regards achevèrent les actions de grâces que son coeur ne cessa de
leur adresser que lorsqu'il a cessé de battre.
«M. de Chénier avait à peine quarante-sept ans.
«Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour
la sienne! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire
encore plus pour nous. Regrettons-le particulièrement, nous qui
sommes entrés dans l'une des carrières que cet homme, dont tant
d'aptitudes diverses ont multiplié l'existence, a si glorieusement
parcourues! regrettons-le parce qu'il s'y montra supérieur à nous!
regrettons-le parce qu'il pouvait s'y montrer supérieur à lui-même!
«Après une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte
que notre choix a indiquée pour notre dernière réunion! que la
terre lui soit légère! que nos adieux, que nos regrets lui portent
la consolation jusque dans ce froid asile où toutes les passions
viennent s'éteindre, jusque sous la pierre funèbre contre laquelle
toutes les haines doivent se briser! que les calomniateurs surtout
s'en écartent et respectent le sommeil de leur victime! Que dis-je?
Eh! que lui importent désormais la calomnie et ses clameurs! La
voix de la calomnie peut-elle s'élever au-dessus de la grossière
atmosphère qui environne cette terre de douleurs? le peut-elle
atteindre jusque dans ces régions célestes, où, dans le sein du
Dieu de Fénélon, votre collègue oublie les injustices des hommes
entre la mère qu'il a tant chérie et le frère qu'il a tant pleuré?»
]
[6: _Cette pièce (Epicharis) dont le plan n'est pas exempt de défauts_.
C'est sur le premier acte d'_Epicharis_ que porte particulièrement cette
critique. Est-il bien vraisemblable que dans le lieu et au moment même
où se passe l'orgie, est-il bien vraisemblable que dans ces jardins
remplis des familiers de Néron et où se trouve Néron lui-même, Epicharis
exhale à haute voix l'indignation et les résolutions que lui inspirent
les scènes dont elle est entourée? Ne doit-elle pas craindre d'être
entendue par le premier individu que le hasard amènera dans le bosquet
obscur où elle déclame? Ne doit-elle pas craindre d'être entendue par
quelque courtisan de l'empereur ou par l'empereur lui-même? Qu'elle
sorte indignée de ce lieu d'ivresse et de prostitution, et que hors de
là elle fasse part à son intime amie de tous les sentimens qu'elle en
rapporte, c'est dans l'ordre. Mais qu'elle s'explique sur tout cela dans
ce lieu même, cela n'est-il pas contre toute raison? Une femme outragée
peut manquer de prudence, mais non pas une femme qui conspire. L'intérêt
de la réussite ne la force-t-elle pas à quelque circonspection?
Une faute plus grande encore est celle qui se trouve dans la scène
suivante. Révolté des tableaux étalés sous ses yeux par tous les genres
de débauche, Pison a résolu de mettre un terme à l'avilissement de Rome;
il médite la mort du monstre qui ensanglante et qui souille le trône du
monde; et dans un monologue où il révèle toute son indignation, il
s'exprime ainsi:
J'ai médité long-temps la perte de Néron;
Nommé consul, il faut que mon bras l'exécute:
Le jour de mes honneurs doit l'être de sa chute.
Oui, d'un plus long repos j'aurais trop à rougir,
Citoyen je souffrais, consul je dois agir.
_Cherchons des conjurés:_ rien enfin ne m'arrête.
EPICHARIS, sortant du bosquet où elle s'est cachée à l'arrivée de Pison.
_Je viens vous en offrir un dont la main est prête;_
et le dernier vers du monologue de Pison provoque le dialogue qui
s'établit entre le consul et cette héroïne. Cela est-il admissible? Ce
monologue, Epicharis a-t-elle dû l'entendre? Un monologue est-il autre
chose qu'un artifice à l'aide duquel le poëte met le public dans la
confidence des secrètes pensées du personnage en scène? Rien de plus
naturel que les résolutions inspirées à Pison par les circonstances;
elles doivent être l'objet de ses méditations. Mais ces méditations sont
silencieuses, et personne ne doit entendre ces paroles qu'en réalité
Pison ne prononce pas: et c'est pourtant sur ces mots, _cherchons des
conjurés_ que se noue la conspiration!
Il est fâcheux que cet acte, recommandable d'ailleurs par de brillans
détails, n'ait pas été combiné avec plus de justesse. Au reste, ces
défauts, je le répète, sont amplement compensés par les beautés dont
abondent les actes suivans et surtout le cinquième qui n'avait pas de
modèle au théâtre.
Je me plais à croire qu'on ne prendra pas le change sur la nature de
l'intérêt qui dicta ces critiques, dont la franchise garantit la
sincérité des éloges qu'elles accompagnent.]
[7: Orais. fun. d'Anne de Gonzagues.]
[8: 7 mars 1832.]
[9: _Régnait sur la moitié de Paris._ Le savetier _Chalandon_ était
président du comité révolutionnaire de la section _de l'Homme Armé_,
qu'il gouvernait en dictateur du fond de son échoppe. Malheur aux gens
dont il avait eu à se plaindre, aux gens qui lui avaient retiré ou ne
lui avaient pas donné leur pratique! Ses dénonciations étaient des
arrêts de mort. La rue du _Grand-Chantier_, entre autres, fut presque
dépeuplée par l'effet de son crédit. Son autorité n'était pas renfermée
dans les limites de sa section. En connaissance de son zèle et de son
discernement, les comités de gouvernement lui avaient attribué droit de
surveillance sur toute la rive droite de la Seine. Il pouvait même, au
besoin, opérer par-delà les ponts. _Chalandon_ était de plus membre de
la commune de Paris. Il échappa toutefois au décret qui le 10 thermidor
fit si cruellement justice de cette commune complice de Robespierre.
Occupé ailleurs, dans le même intérêt, plus heureusement pour lui que
pour les autres, ce misérable ne se trouvait pas à l'Hôtel-de-Ville
quand son héros vint y chercher un asile; et en conséquence il n'avait
pas mis son nom sur la déclaration qu'avaient signée soixante et onze de
ses collègues, et qui fut convertie en liste de proscription.]
[10: _François Benoît_ HOFFMAN naquit à Nancy en 1760, sous le règne du
bon roi Stanislas dans la garde duquel servait son père.
Ce prince aimait les lettres. Il comptait parmi ses courtisans ou plutôt
parmi ses commensaux, Voltaire, le comte de Tressan, le marquis de
Saint-Lambert, le chevalier de Boufflers. Mme de Boufflers, Mme du
Chatelet, formaient sa société intime. Le goût qui dominait dans sa cour
s'étendit naturellement dans la ville où il était stimulé et entretenu
par l'établissement d'une académie; il dirigeait les études de la
jeunesse lorraine. C'est sous cette influence qu'Hoffman fit les
siennes. Il était déjà connu par d'ingénieuses poésies, quand il vint
habiter Paris en 1785.
Réunissant en un volume ses pièces éparses dans différens journaux,
Hoffman les publia sous le titre de _Poésies diverses_. Ce recueil fut
distingué de ceux dont la France était alors inondée. «On y reconnaît
souvent, dit Grimm, ce ton aimable, ce ton mêlé de philosophie, de
finesse et de naïveté qui a fait remarquer les premiers essais de M.
Hoffman, et particulièrement ses fables.»
Parmi ces pièces où l'épigramme s'allie presque toujours au madrigal, et
la malice du vaudeville à l'ingénuité de la romance, citons un morceau
pris au hasard; il prouvera que les éloges de Grimm n'étaient pas
exagérés.
J'aime l'esprit, j'aime les qualités,
Les grands talens, les vertus, la science,
Et les plaisirs enfans de l'abondance;
J'aime l'honneur, j'aime les dignités;
J'aime un ami presque autant que moi-même,
J'aime une amante un siècle et par-delà;
Mais dites-moi, combien faut-il que j'aime
Ce maudit or qui donne tout cela?
On trouve dans les poésies d'Hoffman un grand nombre de pièces aussi
piquantes que celle-ci. Elles portent toutes un véritable cachet
d'originalité.
Hoffman cependant travaillait à fonder sa réputation sur des titres plus
importans.
Un compositeur à qui la scène lyrique est redevable de plusieurs
ouvrages estimables, bien qu'ils en soient tous exilés, Lemoine, venait
de débuter par un opéra d'_Electre_. Comme on lui reprochait d'avoir
appliqué une musique barbare à un sujet atroce, et d'avoir exagéré
l'âpreté du système de Gluck, il demandait aux poëtes un drame lyrique
qui lui fournît l'occasion de prouver que l'énergie n'excluait pas en
lui la grâce, et qu'il possédait le langage de la sensibilité aussi bien
que celui de la fureur. Hoffman lui offrit l'opéra de _Phèdre_; et l'on
reconnut qu'un compositeur français pouvait s'asseoir entre les maîtres
de l'école allemande et ceux de l'école d'Italie.
Le succès de _Phèdre_ amena une liaison intime entre ses deux auteurs,
et tourna au profit du théâtre pour lequel ils avaient travaillé. Ils
firent ensemble le voyage d'Italie, où ils composèrent leur opéra de
_Nephte_, et d'où Lemoine, qui avait appris à détendre son style,
rapporta la partition des _Prétendus_.
L'union d'Hoffman et de Lemoine, quoique cimentée en terre papale,
n'était pas indissoluble. Le divorce eut lieu dès qu'Hoffman eut
rencontré Méhul. Il quitta le talent pour le génie.
Le premier produit de ce second mariage fut un chef-d'oeuvre. L'opéra
d'_Euphrosine et Conradin_ parut en 1790 au milieu de la tourmente qui
agitait alors tous les esprits. Étranger aux intérêts de la révolution,
il obtint néanmoins l'attention d'un peuple qui la refusait à tout ce
qui alors ne s'y rattachait pas. Grâce aussi à l'habileté du poëte qui
lui avait fourni l'occasion de se montrer tout à la fois comique et
pathétique, héroïque et bouffon, Méhul prit place entre le Corneille et
le Molière de la musique, entre Gluck et Grétry.
On ne se maintient pas toujours à la hauteur où l'on a été porté par un
premier élan. Méhul néanmoins ne descendit pas l'année suivante du rang
où l'avait élevé _Euphrosine_. Dans _Stratonice_, où il lutte de grâce
et d'expression avec les plus heureux chants de Sacchini, il démontra,
par l'effet, qu'il n'y a pas d'idée comme de sentiment, pas d'opération
de l'esprit comme d'affection du coeur, dont l'orchestre ne puisse
devenir l'interprète quand il parle sous l'inspiration d'un homme de
génie; et c'est en développant les situations qu'avait conçues Hoffman,
que Méhul recula les bornes de l'art. Ils composèrent ensemble
_Ariodant_, _le Jeune Sage et le Vieux Fou_, _Bion_, ouvrages qui
offrent tous des morceaux remarquables par leur originalité, effet de
l'attention qu'Hoffman apportait toujours à offrir des situations
originales à son musicien.
L'opéra d'_Adrien_ est aussi un fruit de leur association. Heureuse
imitation de l'_Adriano in Siria_ de Métastase, ce poëme, non plus que
celui d'_Euphrosine_, n'avait aucun rapport avec les circonstances où se
trouvait alors la France: on était en 1792; mais comme la reine aimait
les arts, comme elle avait parlé du talent de Méhul avec estime; comme
sa voiture était ordinairement traînée par des chevaux blancs, et comme
on savait que des chevaux blancs devaient traîner le char d'_Adrien_, le
bruit s'étant répandu que la reine prêtait ses chevaux pour la
représentation de cette pièce, on en inféra qu'elle était évidemment
faite dans les intérêts de la cour, et on ordonna d'en suspendre les
études.
Cela ne réconciliait pas Hoffman avec la révolution qu'il n'aimait déjà
pas trop, quoiqu'il n'aimât pas trop non plus l'ancien régime. On le
contrariait parce qu'on le croyait entiché d'aristocratie; il s'entêta
dans son aversion pour la démocratie parce qu'on le contrariait.
Personne plus qu'Hoffman ne savait varier les formes de la satire. Le
Directoire, comme tous les gouvernemens au reste, était assez friand
d'éloges. Hoffman l'estimait peu, et pourtant il le louait tous les
jours sans mesure, dans une feuille qu'il publiait alors; le proclamant
juste à l'occasion d'une injustice, humain à l'occasion d'une
proscription, désintéressé à l'occasion d'une concussion. Cependant
aucune des diatribes où ces méfaits étaient dénoncés à l'indignation
publique ne se voyait accueillie des ennemis du Directoire avec la
faveur qu'ils accordaient aux panégyriques d'Hoffman. Il est vrai que
son journal était intitulé le _Menteur_.
La même originalité s'était fait remarquer antérieurement dans ses
critiques littéraires.
Hoffman, qui pensait que les vers d'un opéra-comique même devaient avoir
la forme de vers, ne pardonnait pas à feu Sédaine de l'Académie
Française, la platitude des vers de _Richard Coeur-de-Lion_. Voici ce
qu'il imagina pour démontrer à quel point cet académicien avait poussé
dans son chef-d'oeuvre le mépris de toute élégance poétique.
«Quelqu'un, disait-il, me soutenait l'autre jour, au café de Foy, qu'il
y avait de l'exagération dans la critique que je faisais des vers de
_Richard Coeur-de-Lion_; et que, si négligés qu'ils fussent, ils ne
l'étaient pas plus que ceux du commun des opéras comiques.--Je le nie,
répliquai-je; on ne trouve des vers pareils dans aucun autre opéra, pas
même dans aucun autre opéra de Sédaine. Bien plus, on n'en trouverait
pas de pareils parmi les vers qui servent d'enveloppe aux bonbons.--Oh!
pour cette fois, vous voulez rire.--Je parle très-sérieusement.--Vous
mériteriez qu'on vous prit au mot.--Essayez.--Tout de bon?--Tout de bon.
Faites venir deux sacs de bonbons de deux fabriques différentes, l'un de
pistaches à la rose du _Fidèle Berger_, l'autre de pastilles au chocolat
du _Grand Monarque_. Si la majorité des vers du confiseur, que nous
prendrons au hasard dans ces sacs, est plus mauvaise que celle des vers
de l'académicien, que nous leur comparerons dans l'ordre où ils sont
rangés dans son _Richard_, je paie les bonbons; sinon, vous les
paierez.»
Le pari accepté, on procède au tirage; et après la comparaison faite,
les habitués du café prononcent à l'unanimité que les vers de _Richard_
sont communément moins bons que ceux des deux poëtes de la rue des
Lombards.
Ce qui ajouta encore au piquant de cette facétie, c'est qu'en la
racontant Hoffman avait soin d'intercaler dans son récit le
procès-verbal des débats, et d'y inscrire les vers sur le mérite
desquels l'audience avait prononcé après confrontation.
Dialecticien non moins habile que critique ingénieux, il ne sortit
jamais sans honneur des polémiques où il se trouva engagé. On comptait
parmi les antagonistes qu'il a complètement battus, ce _Clément_ qui
s'était acharné sur Delille, Saint-Lambert et Voltaire, et ce _Geoffroi_
qui s'acharnait après tout le monde.
Dans sa querelle contre Clément, il défendait les intérêts d'autrui,
ceux de l'auteur des _Vénitiens_, dont le succès avait réveillé l'humeur
hargneuse de ce vieux pédant. Les trois lettres qu'il publia dans cette
occasion sont des modèles de critique judicieuse et de bonne
plaisanterie. Mais il s'était contenté de repousser avec des armes
légères le trait décoché avec plus de malveillance que d'énergie par un
bras impuissant. _Telum imbelle sine ictu_.
Dans sa querelle avec Geoffroi, celle-là s'engagea à l'occasion de
l'acharnement avec lequel ce zoïle critiquait _Adrien_, il employa des
moyens plus puissans. On fut surtout étonné de l'étendue de l'érudition
qu'il déploya en cette occasion, où il ne négligea pas toutefois
d'employer ses armes ordinaires.
Sa victoire sur le plus renommé des rédacteurs du _Journal des Débats_
fut constatée par les démarches que les propriétaires de ce journal
firent pour l'attacher à leur entreprise. La spéculation leur fut
profitable.
Engageant son talent sans aliéner son indépendance, Hoffman ne traitait
que des matières de son choix; mais par cela même il les traitait avec
toutes les ressources que la conviction peut fournir à l'esprit.
Ennemi des paradoxes et des préjugés, il a fait une guerre infatigable à
tous les genres de charlatanisme. Le magnétisme, la mnémonique, la
crânologie, le romantisme, ont été tour à tour l'objet de ses
railleries, et il ne les a épargnées ni à M. de Schlegel, ni à l'abbé
Fenaigle, ni au docteur Gall, ni à Mme de Genlis.
S'il exigeait qu'on lui laissât toute liberté pour attaquer, il voulait
aussi qu'on laissât toute liberté aux autres pour répondre: rien ne le
prouve comme le fait suivant.
Les directeurs d'un journal auquel il travaillait, lui ayant envoyé un
article virulent dirigé contre lui, et dont l'auteur réclamait
l'insertion dans leur feuille, il le leur rendit avec cette apostille:
«_Ai lu le présent article, et n'y ai rien trouvé qui m'ait paru
devoir en empêcher l'impression_.
«HOFFMAN.»
Ce que Hoffman abhorrait plus que tout, c'est la compagnie de Jésus, ou
les _Jésuites_ si on l'aime mieux. Il leur avait juré une guerre
éternelle. Il est mort en la leur faisant. Il terminait un article
contre eux lorsqu'il a été saisi par la crise dans laquelle il a
succombé.
Au reste, il ne les redoutait pas moins qu'il ne les détestait. Trois
ans avant sa mort, quand la restauration des enfans d'Ignace en France
paraissait assurée, il songeait à leur céder la place et à aller
chercher un refuge contre eux, soit en Belgique, soit en Toscane. On a
trouvé dans son testament des preuves de cette appréhension. Il y
demandait à n'être enterré qu'après avoir été ouvert, persuadé qu'il
serait empoisonné par ces bons pères. Cela explique pourquoi, mort le 25
avril, il n'a été inhumé que le 28.
Ennemi de toute tyrannie, Hoffman n'aimait pas plus les exagérés de 1815
que ceux de 1795, et les _jacobins_ à bonnet blanc que les _ultrà_ à
bonnet rouge. La monarchie constitutionnelle est le gouvernement qu'il
préférait à tous les autres. Ce n'est pas la preuve la moins évidente
qu'il ait donnée de l'excellence de son jugement.
A. V. A. (_inédit_.)
]
[11: Je demeurais rue Sainte-Avoie, et Talma rue Chantereine.]
[12: Quiconque voudra prononcer en connaissance de cause sur cet article
doit lire l'ouvrage que M. le comte Roederer a publié l'année dernière
(1832), et dans lequel sont exposés les faits qui ont précédé, préparé
et accompagné la révolution du 10 août. Rien de plus propre que cette
_Chronique_, où l'on n'avance rien qui ne soit appuyé de pièces
authentiques, à dissiper les incertitudes qui pourraient subsister
encore relativement à ce point d'histoire sur lequel les passions des
divers partis ont jeté tant d'obscurité.]
[13: En 1645, le prince de Condé, celui qui cette année-là même avait
conquis, ou devait conquérir à Rocroi son premier titre au surnom de
_Grand_, surpris par l'ouragan sur le Rhône qu'il descendait avec le
marquis de La Moussaie, lui adressa ce couplet sur l'air _lon lan la
derirette_ qui, à en juger d'après cela, n'est pas neuf:
Carus amicus Mussæus,
Ah! Deus bone! quod tempus!
Lon lan la derirette.
Imbre sumus perituri,
Landeriri.
Ce à quoi le marquis de La Moussaie, encore meilleur latiniste que le
prince, répondit, sur le même air:
_Securæ sunt nostræ vitæ,
Sumus enim Sodomitæ,
Lan lan la derirette,
Igne tantùm perituri,
Landeriri_.
Le marquis de La Moussaie avait fait probablement ses humanités avec le
prince.
Cette pièce, extraite d'un recueil de chansons historiques faites depuis
1617 jusqu'en 1725, c'est-à-dire depuis la régence de Marie de Médicis
jusqu'après celle du duc d'Orléans, le règne de Louis XIV y compris,
n'avait pas été publiée que je sache. Elle méritait de l'être, sous ce
rapport qu'elle peint le caractère des hommes qui alors donnaient le ton
à la ville et à la cour, et pour qui fut inventé le sobriquet de
_petits-maîtres_, et sous ce rapport aussi qu'elle donne une idée des
moeurs de ces ambitieux qui par ce dévergondage préludaient à celui de la
Fronde.
De plus, rien ne prouve comme le volumineux manuscrit sur lequel je l'ai
copiée avec la plus scrupuleuse exactitude, que, sous les rois les plus
absolus, le gouvernement français était vraiment une _monarchie tempérée
par des chansons_, et peut-être aussi que les faits les plus graves
trouvent autant de parodistes que de panégyristes.
Puisque nous sommes encore sur le Rhône, qu'on me permette de le
remonter jusqu'à Lyon, et d'y ramener un moment le lecteur. J'ai parlé
des inscriptions qui ornaient les cénotaphes de gazon élevés dans les
_Broteaux_[14] par les Lyonnais à la mémoire de ceux de leurs
concitoyens morts pendant le siége, ou à la suite du siège, soit sur le
champ de bataille, soit sur l'échafaud, victimes de la cause commune.
Voici ces inscriptions qu'une dame, témoin des malheurs qu'elles
rappellent, nous a tout récemment procurées. Parmi ces pièces, toutes
quatre empreintes du même sentiment, il en est une surtout, la dernière,
qui porte le cachet d'un talent véritable. Je me rangerais volontiers de
l'opinion qui l'attribue à M. Fontanes.