Société de la rue Chantereine.--Talma et Julie sa première femme,
Souques, Riouffe, Lenoir, Allard.--Mlle Desgarcins.--Fin déplorable de
Champfort.
Les études de _Cincinnatus_ m'avaient mis en relations fréquentes avec
Talma; elles ne se bornèrent pas long-temps à des intérêts de théâtre.
Il était difficile de se trouver en contact avec Talma sans prendre un
vif attachement pour un homme doué de qualités si rares. L'ingénuité de
son esprit, la bonté de son caractère exercèrent bientôt sur moi un
empire que le temps n'a fait que fortifier, et qui lui a toujours acquis
pour amis les admirateurs qu'attirait à lui son talent.
Ce talent est connu debout le monde. Produit de l'organisation la plus
heureuse, de l'intelligence la plus prompte, et de la sensibilité la
plus vive, il parut supérieur dès le moment même où Talma débuta. Au
fait il l'était, comparativement à celui des acteurs avec lesquels il
entrait alors en concurrence; et il le devint relativement à lui-même
quand il se fut perfectionné par trente ans d'exercice et
d'observations. Au bout de trente ans, Talma n'était pas moins sensible
que dans son jeune âge, mais il rendait avec plus de vérité, mais il
exprimait avec plus de justesse les mouvemens et l'accent des passions,
qu'il avait mieux étudiés, et sans moins remuer le coeur, il satisfaisait
plus la raison.
Fondant tous les talens dans le sien, il était parvenu à se faire du
pathétique de Brizard, de la noblesse de Dufresne, de la profondeur de
Lekain, et de la sensibilité de Monvel, alliés à sa propre énergie, et
modifiés par les facultés qui lui étaient propres, le talent le plus
parfait qu'on puisse imaginer, talent qui se manifesta surtout dans le
rôle de Charles VI, le dernier qu'il ait joué: ce fut vraiment le chant
du cygne.
C'est presque sans efforts qu'alors il produisit de si grands effets.
Dans ses débuts, c'est par l'emploi de tous ses moyens qu'il avait
étonné le public.
Les ennemis que lui avaient suscités ses premiers succès s'en
prévalurent pour calomnier son caractère. À les entendre, Talma n'était
qu'un Othello débarbouillé, qu'un Charles IX en frac. L'esprit de parti
surtout accréditait ces préventions; et le plus doux des hommes, pour
avoir embrassé avec quelque chaleur celles des opinions généreuses qui
provoquèrent la révolution, ne fut long-temps qu'un terroriste pour les
ennemis de la révolution.
C'est ainsi que d'abord je le jugeai moi-même, malgré la sympathie qui
m'entraînait vers lui: je regrettais de ne pas pouvoir aimer un homme
qu'il m'était impossible de ne pas admirer. À mesure que je le connus
mieux, les rapprochemens, multipliés par la circonstance dont il s'agit,
me débarrassant de mes préventions, je reconnus que cet homme, si
terrible en scène, était partout ailleurs le meilleur enfant du monde.
Il n'y avait pas d'humeur plus facile que la sienne. Obligeant,
indulgent, et très éloigné de traiter les gens de l'opinion opposée à la
sienne comme il en avait été traité longtemps, il apportait dans le
commerce de la société une candeur, une simplicité, une naïveté, que
j'ai retrouvées rarement en d'autres personnes au même degré, si ce
n'est en des enfans. Son beau talent prenait sa source dans une belle
âme, âme toutefois plus généreuse qu'énergique, et plus sensible que
forte.
Quant au reste, se reposant dans le monde des fatigues du théâtre, il y
semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui: mais
c'était encore de son art qu'il s'occupait, dans l'espèce de somnolence
où il paraissait plongé. C'est en rapport avec cet art qu'il y voyait
tout, et qu'il observait surtout les terribles catastrophes qui se
multipliaient sous ses yeux. Un acte héroïque, un sentiment sublime,
quel que fût l'homme auquel il appartînt, absorbait toute son attention.
Comme Joseph Vernet, qui s'étudiait à peindre la tempête au milieu d'une
tempête prête à l'engloutir, étudiant pour les reproduire au théâtre les
scènes qui pendant la terreur s'improvisaient devant lui, il oubliait
qu'impliqué dans ces tragédies trop réelles, il avait des motifs pour
trembler de ce qu'il admirait. Républicain comme un artiste, mais non
pas anarchiste, il avait désiré passer d'un ordre de choses défectueux à
un meilleur; et croyant l'avoir trouvé dans le système rêvé par les
girondins, il s'était hautement déclaré pour leur doctrine, détestant
tout haut les excès contre lesquels s'élevait ce parti, qui était devenu
celui de la modération, et surtout exécrant les fureurs de Marat.
Ces opinions, auxquelles sa franchise avait donné de l'éclat, pensèrent
le perdre; son talent toutefois le sauva. Les juges de Louis XVI, les
juges du roi de France, hésitèrent au moment de frapper un roi de
théâtre. Malgré les dénonciations dont il avait été l'objet, Talma ne
fut pas compris dans la proscription qui atteignit presque tous les amis
des Vergniaux, des Gensonné, des Ducos, dont il professa toujours les
principes, dont il honora toujours la mémoire.
En cela il obéissait, autant qu'à son propre penchant, à l'impulsion que
lui donnait une femme au souvenir de laquelle je dois un tribut d'estime
et d'amitié.
Connue dans le monde sous le nom de Julie, cette femme, plus remarquable
encore par le charme de son caractère et de son esprit que par celui de
sa figure, tout agréable qu'elle fût, alliait à un physique presque
grêle une âme des plus énergiques. Également passionnée pour les arts,
les lettres, la philosophie et la politique, après avoir réuni chez
elle, sous l'ancien régime, ce que la cour et la ville avaient de plus
aimable, elle y réunissait, depuis la révolution, aux littérateurs et
aux artistes les plus célèbres, les plus célèbres membres de la
législature.
Dire que dans son salon, où le vicomte de Ségur et le comte de Narbonne
se rencontraient avant 1789 avec Champfort et David, David et Champfort
s'étaient rencontrés habituellement depuis avec Mirabeau, Vergniaux et
Dumouriez, c'est prouver qu'à ces diverses époques ce salon avait été le
point de réunion des hommes les plus remarquables.
Une âme de la trempe de celle de Julie ne pouvait pas être faiblement
émue par le talent de Talma, et Talma ne pouvait pas être insensible à
la préférence que montrait pour lui une femme si distinguée. Il prit sa
reconnaissance pour un sentiment plus tendre, et dans la première
jeunesse encore, il épousa cette femme qui, trop jeune de coeur
peut-être, touchait presque à la maturité de l'âge, et dans ses
illusions se dissimula trop les conséquences de cet acte, le moins
raisonnable de ceux qu'elle ait signés de sa vie.
Talma était bon. Tant qu'il n'eut pour personne le sentiment qu'il
croyait avoir pour Julie, tout alla bien; mais quand une autre femme eut
fait naître en lui ce sentiment auquel Julie se croyait un droit
exclusif, la brouille se mit dans le ménage, et finit par amener une
séparation, au grand regret de leurs amis communs.
Les choses n'en étaient pas là, ils vivaient même dans l'accord le plus
parfait, quand je fus amené et retenu dans leur société par un attrait
composé de ce que le coeur et l'esprit d'autrui pouvaient m'offrir de
plus sympathique avec mes goûts et mes affections.
Quelles soirées charmantes je passai dans cette douce société! Les jours
où Talma avait joué, il était rare que je ne me laissasse pas entraîner
chez eux avec deux ou trois de leurs amis. Une fois là, il n'y avait
plus moyen de s'en éloigner. On se mettait à table, et la conversation
s'établissait pour finir quand il plairait à Dieu. Talma cessait bientôt
d'y prendre part, mais non pas d'y assister: harassé par plus d'une
fatigue, à peine le souper matériel était-il terminé; sans sortir de
table, il entrait dans un sommeil bien réel, que ne troublaient pas même
les discussions les plus animées.
C'est dans ces discussions que j'ai eu lieu de reconnaître tout ce qu'il
y avait de finesse et de force, d'élévation et de générosité dans l'âme
de sa femme. Elle discutait avec une égale lucidité les questions les
plus ardues de la politique et de la philosophie, mais dans les formes
convenables à son sexe, mais en se tenant également éloignée du
pédantisme et de la frivolité, mais sans se faire homme, mais en
unissant la puissance de la grâce à celle de l'esprit et de la raison,
et tenant la balance entre l'homme d'État, l'homme du monde et le
philosophe, comme autrefois Aspasie entre Alcibiade, Périclès et
Socrate.
C'est chez elle et d'elle que j'ai appris à connaître, à estimer et à
plaindre ces girondins que leur modération a conduits à la mort, à qui
l'on ne pourrait guère reprocher que des illusions, si la peur ne leur
avait pas arraché le vote qui a perdu Louis XVI sans les sauver; si
enfin, dans ce grand procès, ils avaient été aussi généreux, aussi
courageux que ce Kersaint, qui partagea leur sort sans avoir partagé
leurs opinions dans cette dernière circonstance.
La conversation nous menait quelquefois si avant dans la nuit que, vu la
distance où je me trouvais de mon domicile[11], il me fallait rester à
coucher chez Talma. L'illusion qui pendant le souper m'avait transporté
en Grèce, m'y retenait encore après le souper, la chambre qu'on me
réservait étant décorée à la grecque, et le seul lit grec qui fût alors
dans Paris étant celui où je m'endormais dans la pourpre, au milieu des
trophées.
Souques, Riouffe, Lenoir, Allard, tels étaient les habitués de la
maison. Ce ne sont pas des hommes du commun; tous ont fait preuve d'une
rare capacité dans des facultés différentes.
Girondin enthousiaste, quoique rien ne fût plus modéré dans son
expression que cet enthousiasme, Souques avait été secrétaire de Brissot
de Warville. Lors de la proscription du parti dont ce réformateur était
un des apôtres les plus zélés, il avait accompagné son patron dans sa
fuite. Arrêté avec lui à Limoges, et ramené avec lui à Paris, il n'y fut
pourtant pas écroué ainsi que Brissot. Les amis que son excellent
caractère lui avaient faits, même parmi les proscripteurs, obtinrent des
comités de gouvernement qu'il attendrait son sort définitif en ville,
où, sans être tout-à-fait libre et tout-à-fait prisonnier, il fut mis
sous la surveillance d'un gendarme qui ne le quittait ni jour ni nuit,
et qu'il appelait sa _bonne_.
Que de fois ne l'ai-je pas rencontré, dans les promenades, chez le
restaurateur ou dans les spectacles, accompagné de cette ombre qui,
attachée à ses pas, s'associait à tous ses plaisirs! Quant à ses peines,
c'est autre chose. Je me souviens qu'un jour où je rencontrai ce pauvre
Souques, qui, mis en réquisition pour l'extraction du salpêtre, traînait
le camion dans la rue de la Verrerie, son inséparable marchait librement
auprès de lui, comme un charretier à côté de la voiture, à laquelle il
s'était bien gardé de s'atteler. Je fis beaucoup rire dès le soir même
avec cette histoire Talma et sa femme, en leur disant que j'étais chargé
de leur faire des complimens de la part d'un cheval à qui j'avais donné
une poignée de main.
Il y avait eu quelque courage à le faire en public; mais il y en avait
bien plus au généreux ménage qui m'en fit l'observation, à recevoir
journellement dans Souques un suspect qui devait appeler la suspicion
sur la seule maison où il fut admis, comme un pestiféré porte la peste
dans le seul hospice qui lui soit ouvert.
Souques était plus recommandable en société par la bonté de son coeur et
l'honnêteté de son âme, que par la vivacité de son esprit. Quoiqu'il en
eût dans une proportion remarquable, et il en a donné la preuve dans sa
comédie du _Chevalier de Canolle_; moins brillant que judicieux dans la
conversation, il était plus enclin, chose assez rare, à admirer les
autres qu'à se faire remarquer lui-même. J'ai vu peu de gens aussi
dépourvus de prétentions; j'avouerai même que, le prenant pour ce qu'il
se donnait, je ne l'appréciais pas d'abord ce qu'il valait.
Riouffe, au contraire, me parut dès le premier jour tout ce qu'il était
et tout ce qu'il a été, c'est-à-dire un des esprits les plus vifs, les
plus faciles et les plus originaux qui fussent alors. Rien de plaisant,
de piquant, de brillant et quelquefois même de profond comme sa
conversation; le feu d'artifice le plus étincelant, le plus éblouissant,
n'en donnerait qu'une imparfaite idée. Ajoutez à cela que rien n'était
moins apprêté, et que ces formes, qu'un autre n'eût trouvées qu'à force
de recherche, prenaient chez lui le caractère et le charme des
expressions les plus naturelles.
C'est à la différence qui existait entre l'esprit de Souques et l'esprit
de Riouffe qu'il faut attribuer celle du traitement qu'ils éprouvèrent
après la défaite de leur parti. Plus spéculatif qu'actif, Souques fut
ménagé, parce qu'il s'était attaqué à des opinions seulement. Quant à
Riouffe, qui s'était aussi attaqué aux hommes, sa pétulance malicieuse
lui avait fait des ennemis implacables: les terroristes ne lui
pardonnaient pas les sarcasmes dont il les avait poursuivis de concert
avec Giret Dupré. Celui-ci les paya de sa tête. Autant en fût arrivé à
Riouffe sans le 10 thermidor: ces Messieurs n'entendaient pas la
plaisanterie.
Si Riouffe eût été moins paresseux, mais il l'était _avec délices_,
comme Figaro, il eût acquis sans doute une réputation brillante en
littérature, où il ne s'est fait connaître que par des essais.
Le plus remarquable est l'histoire de sa longue détention à la
Conciergerie, où il fut jeté comme complice des _Girondins_. Je
n'oublierai jamais l'impression que produisit sur moi ce récit, dont il
nous fit lecture chez Talma. C'est un morceau digne d'attention, tant
sous le rapport de l'intérêt qu'on ne peut refuser aux faits qu'il
renferme, que relativement à la justesse des observations qui les
accompagnent, et de l'originalité du style dans lequel ils sont
racontés. Le style de Riouffe donne une idée de sa conversation, si
abondante en perceptions originales, si féconde en saillies imprévues.
Je le répète, peu d'hommes ont eu autant d'esprit, moins encore en ont
eu davantage; mais cet esprit était un trésor qu'il prodiguait pièce à
pièce en discours fugitifs, sans songer à laisser à la postérité un
monument qui constatât à quel point il était riche.
Souques et Riouffe sont morts avant l'âge; l'un de chagrin et dans la
pénurie, après avoir siégé dix ans au corps législatif; l'autre, d'une
maladie qu'il avait contractée en visitant les prisons de sa préfecture.
Pour un magistrat, c'est être mort au champ d'honneur.
Lenoir, leur ami et le mien, vit encore; aussi spirituel que l'un et
l'autre, mais doué d'un genre d'esprit différent, ou plutôt appliquant
la même faculté à des objets différens, il a droit aussi à une mention
particulière.
C'est un génie à part que le génie des affaires; génie de les créer, et
qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit des affaires, avec
l'intelligence suffisante pour les conduire. Je ne l'ai trouvé chez
personne à un degré plus éminent que chez Lenoir. Personne plus que lui
ne m'a paru posséder la faculté d'apercevoir les rapports que pouvaient
avoir entre eux des objets sans valeur dans leur isolement, et qui par
leur rapprochement peuvent devenir des élémens de richesse. Personne
plus que lui ne m'a paru avoir le génie de ces combinaisons qui
acquièrent à leurs inventeurs des trésors non existans pour tout autre
que pour eux. Là où le commun des spéculateurs n'aperçoit rien, il voit
des sources de bénéfices qu'il réalise sans que jamais la probité puisse
improuver les procédés par lesquels il asservit la fortune; il sait
l'art de l'enchaîner sans lui faire violence, l'art de gagner sans
tricher, comme un joueur habile gagne de franc jeu.
Néanmoins il n'est pas riche. Bien plus, j'ai vu trois fois l'aisance
même lui échapper: cela ne conclut pourtant pas contre ce que je dis.
L'art d'acquérir ne comporte pas toujours celui de conserver. Lenoir ne
s'est pas dit assez que le plus habile des spéculateurs n'étant que
celui qui établit ses succès sur le plus de chances possibles, il ne
saurait les combiner de manière à ce qu'il n'en ait aucune contre lui;
que si trois fois dans la vie on rencontre une de ces chances
défavorables, si rares qu'elles puissent être, on est ruiné trois fois.
C'est ce qui lui est arrivé dans ses opérations les plus importantes.
Comme le commerçant qui remet toujours sa fortune sur l'eau; comme
Napoléon, qui ne voyait dans les conquêtes qu'il avait faites que des
moyens d'en faire de nouvelles, à force de défier le sort il a fatigué
sa complaisance, et il ne peut plus guère donner, pour preuve de son
habileté, que les fortunes qu'il a fait faire, et qui survivent à celles
qu'il avait faites.
Rien de plus piquant que de lui entendre exposer ses théories
économiques et financières. Tout ce que ces matières si arides de leur
nature ont d'abstrait et de fastidieux pour l'imagination, disparaît
dans ses démonstrations. Il vous amuse avec des calculs; il vous fait
rire avec des chiffres. Ces objets qui, avant que je l'entendisse,
n'avaient été pour moi que des sujets d'ennui, devenaient, grâce à lui,
les objets les plus intéressans de nos conversations.
Bien qu'il s'applique spécialement à ces matières, il n'en est pas une
qu'il ne puisse traiter et qu'il ne traite avec une égale sagacité, pas
une qu'il ne saisisse sous des rapports qui souvent ont échappé à
l'attention des doctes même. Avec lui, une discussion sur un art
profitera toujours à l'homme de cet art; il s'y trouve toujours quelque
aperçu neuf. Ainsi en est-il d'une discussion sur une science, en
matière d'acoustique ou d'optique, par exemple: étendant ce qu'il sait,
devinant ce qu'il n'a pas appris, unissant à l'intelligence l'esprit
d'application, il n'est pas de prestiges dont il n'ait découvert le
principe et perfectionné les procédés.
J'ajouterai à ceci que son coeur vaut son esprit, et qu'il n'en est pas
de meilleur. J'en dis autant de son caractère; c'est celui du camarade
le plus gai, le plus amusant et le plus amusable que le sort puisse vous
donner.
Sans avoir une portée d'esprit aussi élevée que les personnes dont je
viens de parler, Allard joignait aussi le goût des arts à l'intelligence
des affaires. Leur consacrant sa vie, non tout entière, car il en
donnait le plus qu'il pouvait au plaisir, il était surtout homme du
monde. Semblable à Souques en ce qu'il avait au plus haut degré le
sentiment de l'esprit d'autrui, il en différait en ce qu'il n'était
appelé à rien produire qui le mît dans les rangs des hommes qu'il
admirait. Il aimait passionnément le théâtre. De là sa liaison intime
avec Talma et avec Chénier, de là sa liaison plus intime encore avec une
personne qui aussi avait obtenu de grands succès dans la tragédie, avec
Mlle Desgarcins. Cette dernière liaison, qui s'était nouée de la manière
la plus douce, se dénoua de la manière la plus douloureuse. Mlle
Desgarcins, soupçonnant qu'elle avait une rivale, elle ne se trompait
que quant au nombre, arrive un matin chez Allard pour le forcer à
s'expliquer. C'était Hermione chez Pyrrhus. N'obtenant pas la
satisfaction qu'elle se croyait en droit d'exiger, comme la fille
d'Hélène elle se frappe de plusieurs coups de poignard.
Le pauvre Allard la soigna jusqu'à parfaite guérison; mais plus effrayé
qu'attendri par cette catastrophe, il ne put se déterminer à reprendre
des chaînes si pesantes; la fierté de sa maîtresse d'ailleurs l'en
débarrassa. Cette aventure au reste ne lui nuisit pas auprès des dames.
Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit!