CHAPITRE PREMIER.

Moeurs nouvelles.--Procès du roi.--Anecdote.--Travaux

littéraires.--Opéra-comique.--Partie de chasse.

De retour à Paris, je n'y reconnaissais plus rien, tant sa physionomie

avait changé en moins de quatre mois. Ainsi nous avons peine à

reconnaître les traits d'un ami dans un visage labouré par une violente

maladie.

À mon départ, la lutte des démocrates contre les aristocrates, ou plutôt

des républicains contre les royalistes, n'avait pas effacé tout vestige

des anciennes moeurs: on retrouvait encore dans les discussions même les

plus violentes l'indice des habitudes que donnent l'éducation et l'usage

du monde. Ce reste de politesse avait disparu depuis l'ouverture de la

_Convention_, où le pouvoir, que ne posséda jamais la faction de _la

Gironde_, qui avait provoqué le renversement de la monarchie, fut

subitement usurpé par la faction de _la montagne_ qui l'avait accomplie,

et qui affecta les formes brutales des brigands et des assassins qu'elle

s'était donnés pour alliés.

Les formules consacrées par l'usage avaient été proscrites par un décret

spécial, et les appelations de _citoyen_ et de _citoyennes_ substituées

à celles de _monsieur_, _madame_ et _mademoiselle_. La loi ne défendait

pas toutefois d'être poli. Elle ordonnait seulement de l'être d'une

autre manière. Les gens grossiers, à qui la dernière révolution avait

donné le dessus, car, dans les orages, la bourbe monte à la surface de

l'eau, les gens grossiers firent de la loi l'interprète de leurs

habitudes. Ils prétendirent qu'être poli c'était être mauvais Français.

Non contens d'aggraver par l'accent avec lequel ils prononçaient les

termes légaux ce que l'omission des termes supprimés avait d'incivil

pour de certaines oreilles, ils s'étudiaient à les convertir en injure,

ne les employant qu'avec le tutoiement, forme qui, lorsqu'elle n'est pas

l'expression de l'admiration ou de la tendresse, est celle du plus

outrageant mépris.

Toutes les modes se réglèrent sur cette innovation. Les gens qui par

peur s'étudiaient à faire des fautes de français, s'habillèrent par peur

comme les gens dont ils avaient adopté le langage; ils endossèrent la

carmagnole, ils se couronnèrent du bonnet rouge, affectant les moeurs des

bourreaux pour les apitoyer, et se calomniant pour se justifier.

L'objet dont tous les esprits s'occupaient alors était le procès de

Louis XVI. Persuadés que pour tuer la monarchie il fallait tuer le

monarque, et que pour forcer la nation à résister à toute l'Europe il

fallait la compromettre avec toute l'Europe, les vainqueurs du 10 août,

réunis en _Convention_, avaient décidé que le roi, détrôné par eux,

serait jugé par eux. Cette décision s'exécutait, et déjà ce grand procès

était commencé quand je rentrai dans la capitale.

Les débats auxquels il donna lieu, leur résultat, sont trop connus pour

que j'en reproduise ici les détails. Mais si je ne retrace pas ces faits

en totalité, du moins puis-je en rappeler quelques circonstances qui

constateront l'opinion de la grande majorité des habitans de Paris et de

la France. Rien ne prouve aussi évidemment qu'en révolution les plus

grands événemens sont, la majeure partie du temps, l'ouvrage d'une

audacieuse minorité. Pendant toute la durée de ce procès, Paris semblait

douter de ce qu'il voyait; il ne concevait pas qu'on l'eût commencé, il

n'imaginait pas qu'on osât l'achever; il en suivait la marche avec une

anxiété toujours croissante. La majorité de la population était contre

cette mesure. Les uns, ne voyant dans Louis XVI qu'un fonctionnaire

écrasé sous un fardeau que des épaules plus fortes que les siennes

n'auraient peut-être pas supporté, et ne trouvant dans les griefs qu'on

lui imputait que des fautes qui, si graves qu'elles fussent, étaient

punies par la déchéance, ne concevaient pas que, depuis qu'il était

entré dans la classe commune, on poursuivît dans l'homme privé le

coupable qui avait été puni dans le roi: les autres, pensant que la

politique devait s'accorder avec la justice pour le protéger contre la

fureur des montagnards, et que le coup dont on voulait le frapper ne

pouvant atteindre le prince qu'un usage immémorial appellerait au trône

après lui, croyaient qu'il valait mieux détenir le monarque déchu que de

mettre en possession de ses droits le successeur qu'il avait au-delà des

frontières. Quelques uns pensaient enfin qu'un roi déchu n'est plus à

craindre, et qu'il y aurait autant de dignité que de générosité à

constater, en déportant Louis, le peu d'inquiétude que donnaient ses

ressentimens. Ces opinions, qui étaient aussi celles de la majorité de

la Convention, n'y prévalurent cependant pas. La peur les étouffa, et

l'arrêt fatal fut porté au grand étonnement de la plupart des juges qui

l'avaient rendu. Ce fut moins l'oeuvre de la conviction que celle de

l'audace et de la lâcheté.

Cet arrêt une fois prononcé, on eut impatience de le voir exécuter, et

pour en assurer l'exécution on recourut au moyen qui semblait le plus

propre à l'empêcher. On fit prendre les armes à la garde nationale tout

entière. La plupart de ces gens qui, comme citoyens, eussent tenté

peut-être un effort pour sauver la victime, assurèrent sa mort comme

soldats, chacun se défiant de son voisin et craignant de manifester une

pitié dont le premier mouvement aurait été puni sur-le-champ. Ainsi la

mort du plus malheureux des rois fut assurée par des hommes qui en

avaient horreur.

Les dispositions de la multitude étaient à peu près les mêmes. Les

bourreaux le savaient bien, et ce n'est pas sans cause qu'ils

ordonnèrent au moment fatal le roulement de tambours dans lequel se

perdirent les dernières paroles du fils de saint Louis.

Louis XVI, qui portait jusqu'au sublime le courage passif, mourut en

martyr.

Le peuple surtout fut frappé de stupeur. Ce qui venait de s'accomplir

lui semblait impossible même après l'accomplissement. Des mots de

différentes natures, mais tous également expressifs, manifestèrent les

sentimens de la halle, dont la population, moins féroce que grossière, a

été souvent calomniée, et à qui l'on prête communément les discours et

les actions de cette populace errante qui colporte de rue en rue un

trafic qu'elle est prête à quitter dès que le désordre lui offre quelque

chance de bénéfice.

On a accusé la politique anglaise d'avoir contribué par une influence

cruelle à la consommation d'un acte qu'elle a depuis affecté de vouloir

venger, acte qui, frappant dans Louis XVI le protecteur de la révolution

américaine, satisfaisait à la rancune britannique; acte qui, devant

brouiller la France avec toutes les monarchies de l'Europe, assurerait

tout à la fois la ruine d'une nation que l'Angleterre enviait, et la

perte d'un prince qu'elle haïssait. Je laisse aux politiques de

profession à discuter ces opinions. Je ne me sens pas fondé suffisamment

à prononcer en cette circonstance sur les intentions d'un cabinet qui a

pu se souvenir de l'indifférence avec laquelle celui du Louvre avait vu

tomber la tête de Stuart; mais ce que je puis certifier, c'est que, dès

le mois de septembre 1792, l'Angleterre montrait peu de compassion pour

le Bourbon détrôné par le 10 août, et que les boutiques des marchands

d'estampes y étaient tapissées de caricatures, par lesquelles on

appelait le ridicule sur la victime de ce terrible événement. Quelques

unes même semblaient en prédire la terrible conséquence. J'ai raconté le

propos que le portier de Covent-Garden m'adressa en m'annonçant le sort

qui attendait Louis XVI; son opinion était assez généralement celle du

peuple de Londres.

Mais revenons à celui de Paris. Au coin d'une rue, le soir même de

l'exécution, j'entendis un mot touchant. Il fut dit par une marchande.

Quelqu'un venait de lui acheter des petits pains, «_Dis donc, voisine_,

s'écria-t-elle sans s'inquiéter qu'on l'entendît, et contemplant la

monnaie frappée à l'effigie du malheureux Louis, _dis donc, c'est avec

sa tête qu'ils achètent du pain!_»

Dans ce terrible procès, où il fut décidé de la vie d'un roi par un

nombre de voix qui, d'après les lois alors en vigueur, eût été

insuffisant pour la condamnation d'un simple citoyen à la moindre des

peines, quelques votes se firent remarquer, les uns par l'expression de

la plus inconcevable fureur, les autres par celle de la générosité la

plus courageuse.

L'histoire conservera ceux de Kersaint, de Lanjuinais, de Daunou, de

Bresson (des Vosges), de Marec (du Finistère), de Chiappe (de la Corse),

d'Himbert (de la Marne), et surtout celui de Rabaud de Saint-Étienne.

_Je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigué, bourrelé de

la tyrannie que j'exerce pour ma part_, s'écriait-il en abdiquant sa

sanglante magistrature. Au péril de leur tête, les autres refusèrent de

frapper celle de Louis XVI, opposant les principes invariables de

l'équité à ceux de la politique douteuse dont se prévalaient les

fauteurs de l'opinion adverse.

Quelques uns de ces derniers firent de la rhétorique à cette occasion.

Faire de l'esprit en pareille circonstance! Ce ne fut pas le tort de

Sieyès. Il passe cependant pour avoir aggravé la rigueur de son opinion

par un trait qu'on lui a souvent reproché. Ce trait ne lui appartient

pas; je me fais un devoir de l'affirmer et de le démontrer. Voici le

fait.

_Le Moniteur_, dans l'article où il rend compte de la fatale séance où

Louis fut condamné, et dans lequel il tient note des considérations sur

lesquelles plusieurs votans crurent devoir se fonder, dit, quand il en

vient au tour de Sieyès: _Sieyès_, LA MORT, (_sans phrase_). De cette

réflexion, qui est d'un journaliste, on a fait un appendice du vote d'un

juge. Sieyès a toujours protesté contre cette interprétation.

Pendant la durée de ce long procès, Louis parut d'autant plus noble

qu'il se montra plus simple. Repoussant tout moyen de défense qui ne

résulterait pas de la logique la plus sévère, il permit à ses avocats de

convaincre ses juges, mais non de les attendrir; d'éclairer leur

conscience, mais non d'émouvoir leur pitié; de plaider dans l'intérêt de

sa vie moins que dans celui de la justice. Il avait presque interdit

l'éloquence à Me de Sèze, qui lui a obéi.

Mais c'est trop s'appesantir sur ces douloureux souvenirs. J'ajouterai

seulement à ce que j'ai dit sur cette grande catastrophe, que les

sentimens consignés ici sans intention de flatter ou d'offenser qui que

ce soit, me furent souvent imputés à crime par la faction qui osa

l'accomplir.

Je devais m'y attendre. Mais pouvais-je imaginer qu'on me désignerait un

jour comme y ayant contribué? C'est pourtant ce qui est arrivé. Cela ne

peut guère s'expliquer que par la difficulté de justifier la persécution

dont j'ai été l'objet après la seconde restauration, et l'inscription de

mon nom sur les tables de 1815. On m'a imputé un grand grief pour

disculper Louis XVIII d'une grande injustice, et parce qu'il était plus

commode d'imputer un crime au persécuté qu'un tort au persécuteur. Mais

ce crime, je n'ai pas même eu occasion de le commettre, puisque je

n'étais pas membre de l'assemblée qui l'a commis.

Quoi qu'il en soit, cette prévention à laquelle j'ai dû des

complimens qui m'ont fait horreur, et des reproches qui m'ont fait

pitié, s'était tellement accréditée que c'est à elle qu'il faut surtout

attribuer la fureur avec laquelle les royalistes se déchaînèrent contre

le succès de _Germanicus_. Le fait suivant le démontre d'une manière

assez plaisante.

Quinze jours après cette représentation, qui du théâtre fit descendre la

tragédie dans le parterre, et dont le bruit était parvenu jusque dans

les Pays-Bas que j'habitais depuis mon exil, je fis un voyage en

Hollande, où quelques affaires m'appelaient. Dans la diligence où je ne

connaissais personne, et où personne ne me connaissait, se trouvait un

officier français venant de Paris. De caractère communicatif, comme il

nous avait mis au courant de sa marche, on l'accabla de questions sur ce

qui se passait en France, et l'article de _Germanicus_ ne fut pas

oublié. Ce qu'il dit de la pièce littérairement n'était pas de nature à

blesser l'amour-propre de l'auteur. «Les meilleurs royalistes,

ajouta-t-il, se sont fait un devoir de rendre justice au mérite de cet

ouvrage; mais ils ont fait justice aussi de l'auteur, quand les jacobins

ont osé le demander, et quand ils ont voulu que le nom de ce régicide

fût proclamé.--C'est donc un régicide que cet auteur? dit un Hollandais

en secouant sa pipe.--Si c'est un régicide? un conventionnel! autrement,

serait-il exilé?» La conversation, dont je me gardai bien de me mêler,

changea ensuite de sujet.

Comme nous approchions de La Haye, «Messieurs, dit l'officier français

en s'adressant à moi comme aux autres, mon séjour dans ce pays-ci ne

sera pas long. Dans huit jours je dois être de retour à Paris. Si

quelqu'un de vous avait quelque chose à faire dire dans ce pays-là,

qu'il dispose de moi.» Chacun l'ayant remercié, «Monsieur, dis-je, quand

vint mon tour, j'userai, moi, de votre obligeance. J'ai quelque chose à

faire dire dans ce pays-là. On n'y connaît qu'une partie de l'histoire

de l'auteur de _Germanicus_. Permettez-moi de vous la faire connaître

tout entière, afin que vous puissiez la raconter à votre retour.

Personne mieux que moi ne sait ce qu'a fait et ce que veut faire cet

homme-là. Il ne rêve qu'à des crimes, c'est la vérité; et non pas

seulement à ces crimes qui n'ont pour objet que la ruine d'une famille

ou la mort d'un homme; c'est du renversement des États, c'est de la mort

des princes, c'est de ces grands complots qui bouleversent l'ordre

social, qui détrônent les dynasties, qui changent le destin des empires,

qu'il est incessamment occupé. Il a ourdi je ne sais combien de

conspirations: tantôt c'est une république qu'il veut substituer à une

monarchie, tantôt un empire qu'il veut substituer à une république.

Faut-il se délivrer d'un prince? tous les moyens lui sont bons. Au

moment même où je vous parle, ne prépare-t-il pas le poison qui au

premier moment terminera les jours d'un personnage des plus

illustres!--Que me dites-vous là?--Rien qui ne soit exactement

vrai.--Notez toutefois que cet homme, si familiarisé avec les

combinaisons les plus atroces, est d'ailleurs assez bon diable. Il n'est

pas mauvais mari, il est bon fils, bon père, bon ami, bon maître, même

pour son chien. Il ne ferait pas de mal à un enfant. Il n'a jamais tué

que des rois; c'est sa manie, mais que des rois de théâtre. Voilà ce que

je vous prie de vouloir bien dire à vos amis de Paris, sur mon

témoignage; et je parle en connaissance de cause, car cet homme et moi

nous ne faisons qu'un.--Quoi! Monsieur?...--Oui, Monsieur, je suis

l'auteur de _Germanicus_.»

On se figure l'impression que cette explication produisit sur les

auditeurs, et particulièrement sur le personnage qui l'avait provoquée.

«Quoi! vous n'avez pas voté la mort du roi?--Aristocrate comme vous

alors, je n'étais pas même membre de l'assemblée qui l'a jugé.»

Je dois le dire à l'honneur de cet officier, il parut profondément

pénétré du désir de détruire une erreur qu'il se désolait d'avoir

partagée. «À mon retour à Paris, je ferai connaître la vérité, dit-il,

en me faisant affectueusement ses adieux.--Mais pourquoi donc êtes-vous

exilé? ajouta-t-il.--Tâchez de le savoir, lui répondis-je, et quand vous

le saurez, vous me l'apprendrez; c'est encore une obligation que je vous

aurai.»

Le roi mort, les royalistes de l'intérieur ne songèrent plus qu'à se

faire oublier. Mais la France n'en fut pas moins agitée. La division

éclata bientôt entre les républicains; division qui vengea le trône par

les calamités de tous les genres dont notre malheureuse nation fut

accablée pendant trois ans, division dont la Gironde fut la première

victime, division dans laquelle succomba l'exécrable Marat, son premier

instigateur, division qui, au bout de son terme que l'on peut voir dans

le 10 thermidor où succomba Robespierre, sous lequel avait succombé

Danton, avait dévoré successivement tous ses fauteurs.

Pendant cette terrible période, je cherchai mon refuge dans les lettres.

Exempt de la réquisition comme homme marié, et peu jaloux d'occuper des

fonctions dans l'administration, je ne pris pas de service dans l'armée

qui combattait pour une cause où je ne voyais pas encore celle de la

France; je ne réclamai pas même les attributions très-modestes qui

m'avaient été données dans la fabrication du papier-monnaie. Je fis bien

quant à ce dernier objet. Si peu importante qu'elle fût, une place était

toujours convoitée par quelque individu occupant une place inférieure,

ou par quelque individu sans place. Le moindre employé se trouvait ainsi

en butte à des dénonciations de tous les genres; et pour peu qu'il fût

vulnérable, il finissait par recevoir sa destitution sur l'échafaud où

périt l'infortuné La Marche, qui était resté seul directeur de la

fabrication des assignats, d'où ses deux collègues s'étaient

très-prudemment retirés.

Avant mon voyage en Angleterre, c'est-à-dire pendant l'été qui suivit la

première représentation de _Lucrèce_, je m'étais amusé à composer non

pas un opéra-comique, mais un drame lyrique, _drama per musica_, comme

disent les Italiens; et ce drame avait été reçu à _la

Comédie-Italienne_, nom que portait alors notre second théâtre lyrique.

Les acteurs m'ayant prié de mettre en vers le dialogue qui dans

l'origine était en prose, et que depuis on m'a prié de remettre en

prose, je m'imposai ce travail dont le sujet n'a guère d'analogie avec

le caractère de l'époque où il fut achevé. L'admiration que m'inspirait

le génie de Méhul à qui ce sujet avait plu me donna le courage de le

remanier. Si affreuse que soit l'époque que me rappelle ce travail, je

ne le revois pas sans plaisir quand je songe qu'il fut l'occasion de ma

liaison avec un des hommes que j'ai le plus aimés, avec un des hommes

les plus aimables que j'aie connus.

Méhul n'avait guère alors que trente ans. Il était doué de l'imagination

la plus ardente et de la sensibilité la plus vive, facultés qu'il

dépensait presque exclusivement dans la culture de son art, et qui,

réunies à un jugement exquis et à un esprit supérieur, composaient son

génie. Ambitieux de gloire au-delà de toute idée, il sacrifiait à cette

ambition l'intérêt même, auquel à son âge on sacrifie toutes les autres;

il réservait, pour exprimer les passions, toute l'énergie avec laquelle

il les eût senties s'il s'y fut abandonné.

Hors du monde, au milieu du monde même, il était tout à son art. Des

amis chez lesquels il s'était mis en pension pourvoyant à ses besoins,

il ne sortait guère de la réclusion à laquelle il s'était condamné pour

vivre dans la postérité, comme un cénobite pour gagner la vie éternelle,

qu'autant qu'il y était contraint pour diriger ses répétitions.

Je ne crois pas que notre première entrevue ait été ménagée par un

médiateur. Il me semble que, tout plein de l'impression qu'avaient

faites sur moi son _Euphrosine_ et sa _Stratonice_, je courus le

remercier de tout le bonheur que je lui devais.

À la nature des éloges que je lui donnai, il reconnut que je l'avais

compris; et par suite de cette sympathie, dès cette première entrevue,

nous prîmes l'engagement de faire un opéra ensemble. Rien de plus propre

à lier deux personnes qui ont quelque analogie morale, qu'un

rapprochement où, de coeur comme d'esprit, deux associés concourent à la

création d'une même oeuvre: voilà un véritable mariage. C'est ce qui nous

arriva, et je ne le dis pas sans orgueil. Du premier jour que je vis

Méhul, se forma entre nous une liaison qui n'a fini qu'avec sa vie,

liaison dans laquelle, malgré la sévérité de son caractère, il apportait

un charme auquel il était impossible de résister, et que le plus

indépendant des hommes, Hoffman lui-même, a senti presque aussi vivement

que moi, quoiqu'il s'y soit peut-être moins abandonné.

Je voyais Méhul presque tous les jours, soit à Paris pendant la mauvaise

saison, soit pendant la belle, à Gentilly, où il occupait un appartement

dans le vieux château, dont le parc était à sa disposition.

Ceci me rappelle un fait assez singulier pour que je croie pouvoir le

consigner ici.

Gentilly n'est pas éloigné de Montrouge. Dans ce dernier village s'était

retirée la famille le Sénéchal, famille aussi aimable que respectable,

et avec les goûts, les opinions et les affections de laquelle mes goûts,

mes opinions et mes affections s'accordaient merveilleusement. Elle

habitait là une jolie maison entre deux jardins. Hors du foyer de la

révolution, sans journaux, sans autre société que celle de quelques amis

tels que Desfaucherets, Florian, Baraguey-d'Hilliers, Lacretelle le

jeune et celui qui écrit ceci, exclusivement occupée des arts, elle

oubliait quelquefois un désordre auquel elle n'assistait plus et un

bruit qu'elle n'entendait plus; ou plutôt, comme des assiégés qui,

familiarisés avec les accidens d'un siége, finissent par n'en plus tenir

compte et par rentrer dans toutes leurs habitudes, elle revenait

quelquefois aux amusemens de l'extrême jeunesse, à ceux où l'on trouve

des distractions dans le mouvement et même dans un exercice forcé.

Les dames qui prenaient part à ces jeux, auxquels les enfans étaient

admis comme de raison, aimaient surtout ceux où la ruse peut suppléer la

vigueur. Tel était le jeu _du cerf_, que nous avions modifié dans leur

intérêt et pour le rendre plus facile et moins fatigant.

Le jardin, si grand qu'il fût, nous paraissant trop étroit pour les

développemens de notre tactique, et chacun, chiens comme gibier,

regrettant de n'avoir pas un parc à sa disposition, je pensai à celui de

Gentilly, dont Méhul pouvait disposer. La demande me parut d'autant plus

facile à faire que Méhul était très-connu de ces dames. À son début à

Paris, avant de travailler pour le théâtre, il avait donné des leçons de

musique, et elles avaient été ses premières écolières. Quoique par suite

de la détermination qu'il avait prise, de se livrer exclusivement à la

composition, il eût cessé de les voir, il ne leur en était pas moins

dévoué, elles ne lui en étaient pas moins attachées. Nulle part son

génie n'était plus admiré et ses hautes qualités mieux appréciées que

dans cette société si gracieuse, si spirituelle, si accessible à toutes

les impressions du bon et du beau. Le parc, comme on le pense, fut mis à

la disposition des chasseurs. La meute dans laquelle Méhul s'enrôla fut

augmentée en raison de l'étendue du terrain, et divisée en deux bandes,

à la tête desquelles on mit un piqueur muni d'un cornet à bouquin, dont

il devait sonner dès qu'il apercevrait la bête.

On en força plus d'une, car la partie dura six heures au moins. Pendant

tout ce temps, les chiens ne cessèrent pas de donner de la voix, et les

chasseurs de donner du cor ou du cornet. À la nuit, chiens, piqueurs,

gibier, chasseurs retournèrent souper de compagnie à Montrouge, tout

aussi étonnés qu'enchantés d'avoir obtenu quelques heures de plaisir

dans un temps qui en promettait si peu. Baraguey-d'Hilliers surtout, que

les intérêts de Custines, dont il était aide de camp, retenaient

passagèrement à Paris, et qui s'était livré à ce jeu du meilleur coeur du

monde, ne concevait pas qu'on pût encore rencontrer d'aussi douces

distractions. Nous nous en étonnâmes bien plus à notre retour. Pendant

que nous nous amusions à des jeux d'enfans, tout était en rumeur dans la

capitale: Marat venait d'être assassiné.

Nous nous étions promis de recommencer la partie; il y fallut renoncer.

Ce meurtre, qui ne chagrinait pas même les gens les plus ardens à le

venger, servit de prétexte à un accroissement de rigueurs contre les

royalistes. Apprenant de plus que les _jacobins_ de Gentilly, car il y

en avait partout, avaient tiré de singulières conjectures des innocentes

fanfares dont retentissaient les échos de leur commune pendant que leur

monstrueuse idole tombait sous le poignard d'une héroïne, nous ne crûmes

pas prudent de nous exposer à tomber dans leurs filets, et nous ne

renouâmes pas ces parties de chasse dont la curée aurait pu devenir

sanglante.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome II · 第 8 / 62 题