LA QUESTION DU VERS ET L'AVENIR DE LA POÉSIE

Une dernière question nous reste à résoudre, celle de savoir s'il est

bon que la pensée poétique se donne une expression verbale

particulière.

Il est naturel qu'ayant à exprimer des pensées et des sentiments

d'une nature spéciale, les poètes se soient fait leurs procédés

d'expression spéciaux. Jamais ils n'ont parlé tout à fait la même

langue que le vulgaire.

Sans doute la différence entre la langue usuelle et la langue

poétique tend à s'atténuer.

Les temps sont passés où le vocabulaire de la poésie se

différenciait de celui de la prose au point de devenir un véritable

idiome. Les poètes ont également renoncé à ce purisme, à ce souci

d'élégance et de noblesse, qui leur faisait écarter comme indigne

d'eux le mot précis, technique. Ils dédaignent la périphrase. Ils ne

craignent pas d'appeler les choses par leur nom. Entre la prose et la

poésie il n'y a plus de cloisons étanches; les deux vocabulaires

tendent à s'unifier.

Cependant il y aura toujours, par la force des choses, des mots

poétiques, c'est-à-dire particulièrement suggestifs, évocateurs de

sentiments et d'images, et des mots prosaïques, qui ne peuvent

éveiller que des idées positives ou vulgaires. Naturellement les

premiers se rencontreront en plus forte proportion chez les poètes,

tandis que les seconds y seront plus rares.

Le poète a aussi une prédilection d'artiste pour les mots bien faits,

conformes au génie de la langue; pour les mots esthétiques, dont la

structure ou la sonorité est en secrète harmonie avec l'objet qu'ils

désignent[45].

Entre la prose et la poésie, voici une nouvelle différence qui n'est

pas dans les mots eux-mêmes, mais dans la façon de les poser. La

prose vise plutôt à l'exactitude. Etant donné qu'elle a pour but la

transmission fidèle et économique de la pensée, elle a raison de le

faire. Si nous avons pour exprimer notre idée un mot précis,

technique, spécial, qui dit exactement ce que nous voulons dire,

pourquoi en employer un autre? Des écrivains qu'on ne s'attendrait

pas à trouver si rigoristes, Fénelon par exemple, ou Renan, ont été

pris de scrupule quand ils ont pensé aux pures élégances de style,

et ont estimé qu'il vaudrait mieux y renoncer décidément. Rivarol a

donné de forts arguments en faveur du style direct, utilitaire. Les

principes mêmes de l'esthétique rationnelle, qui nous montrent la

réelle beauté dans l'exacte adaptation de chaque chose à sa fin, ne

nous obligeront-ils pas à adopter cet idéal, en apparence un peu

austère, de l'expression stricte et adéquate? Exprimer sa pensée,

toute sa pensée, rien que sa pensée, c'est bien la règle à laquelle le

prosateur se sent astreint.

Ce n'est pas du tout l'idéal du poète. Il tient moins à transmettre

intégralement la pensée qu'il a dans l'esprit qu'à frapper

l'imagination. Que la conception qu'il nous suggère soit un peu

différente de la sienne propre, peu lui importe, pourvu qu'elle soit

poétiquement équivalente. Il aimera suggérer plus d'images qu'il

n'en exprime formellement, abandonnant en partie le lecteur à sa

libre fantaisie, et par conséquent laissant indécise et inexprimée

une partie de sa pensée. On a bien des fois remarqué que

l'expression adéquate de l'idée était par essence prosaïque. Une

phrase nette, claire comme eau de roche, qui dit avec une netteté

parfaite ce qu'elle veut dire, et rien d'autre, aura toujours peine à

nous donner une impression de poésie.

Je me rends compte que la parfaite précision du style, pour être

maintenue, exige un effort, une maîtrise de soi, qui n'est pas

compatible avec la rêverie; on ne doit donc pas la demander au

poète; il ne doit même pas en donner l'impression. De tout temps

on l'a autorisé à ne pas trop resserrer ses expressions, à leur donner

un certain jeu. Il ne faudrait pourtant pas abuser de ce

droit. L'usage trop constant de cette licence poétique aurait

l'inconvénient de faire perdre à l'écrivain tout souci de précision

dans l'expression de sa pensée. Il en viendrait à se complaire dans

les transpositions de termes, dans les à-peu-près. La tentation est si

forte! Le mot juste est parfois si difficile à amener dans un vers!

L'usage même de la métaphore incite les poètes à faire porter à

faux leurs expressions; et ce qui est le plus dangereux, c'est qu'il

couvre toutes les négligences; quand le poète a pris un mot pour

l'autre, il en est quitte pour dire que c'est une métaphore. Les

poètes d'inspiration sont particulièrement exposés à ces divagations

de la parole. Quelques contemporains les ont recherchées

systématiquement. Us leur ont trouvé un charme particulier. Us

s'en sont fait un programme.

Il faut aussi que tu n'ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise:

Rien de plus cher que la chanson grise

Où l'Indécis au Précis se joint.

VERLAINE.

Ce procédé de style n'est pas tout à fait absurde. On en peut obtenir

certains effets. Pour exprimer des idées très vagues, des sentiments

très nébuleux, les mots les moins précis ont un sens trop déterminé

encore. En posant franchement et de parti pris tous les mots à faux,

on abaisse leur vertu suggestive à l'extrême limite, passée laquelle

ils ne signifieraient plus rien du tout. Le lecteur perd l'habitude

d'en interpréter aucun à la lettre; la pensée se trouve ainsi délivrée

de l'obligation de prendre une forme définie; l'idée reste flottante,

indécise et libre entre ces mots dont aucun n'a de prise sur elle. Il

est en tout cas un état d'âme que cette façon d'écrire exprimera

parfaitement: c'est celui du poète fatigué, qui n'a même plus la

force de chercher ses mots.

Les oeuvres composées suivant ce système resteront comme un

curieux exemple des effets littéraires que l'on peut tirer du _laisser

aller_ verbal.

Peut-être est-il bon que l'expérience ait été faite. Mais c'est assez

pour une fois, il est à souhaiter qu'on n'y revienne plus.

Mais voici la différence essentielle, fondamentale qui sépare la

poésie de la prose. La poésie s'est donné une forme qui est bien à

elle, qu'elle se réserve pour son usage particulier, et dans laquelle

elle s'enferme plus volontiers que dans toute autre. C'est la forme

du vers.

D'où vient le plaisir particulier que nous éprouvons à lire ou

entendre des vers? A cette question, nous serions tentés de

répondre immédiatement: de leur contenu poétique. S'ils

produisent un tel effet esthétique, n'est-ce pas par la vertu qu'ils ont

d'agir sur l'imagination, par la splendeur des visions qu'ils nous

suggèrent, par ce luxe de comparaisons et de métaphores, par la

profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment, par leur

poésie en un mot? Rien de plus juste. Mais on n'a pas répondu à la

question. La poésie en effet n'est pas chose essentielle au vers, et

qui explique son attrait particulier. Comme nous l'avons constaté,

on trouve aussi de la poésie dans la prose. D'autre part, le vers n'est

pas nécessairement poétique; il en est d'excellents qui valent par de

tout autres qualités que celle-là.

Dans ce vers de Racine qu'admirait tant Flaubert,

La fille de Minos et de Pasiphaë!

où est la poésie?

Peut-être la poésie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans

la prose, et s'y rencontre-t-elle plus fréquemment, pour des raisons

qui restent à expliquer. Mais ce n'est pas dans cette prédominance

que peut consister l'attrait très spécial des vers. Il le faut chercher

dans quelque chose d'inhérent à la versification; et cette chose est

évidente; elle saute aux yeux par la seule disposition typographique

des vers; c'est le rythme.

La parole humaine a naturellement un certain rythme. Les phrases

que nous prononçons, bien qu'elles ne soient assujetties à aucune

cadence prédéterminée, ont cependant une tendance à prendre une

longueur moyenne, et à se construire suivant un même type,

ramenant à intervalles à peu près égaux des intonations à peu près

semblables. Toute émotion tend à accentuer encore cette

périodicité. Dans l'émotion extrême, la parole devient absolument

rythmique, comme l'est une plainte, un rire d'allégresse ou une

adjuration passionnée. Dès que l'on a songé à mettre de l'art dans la

parole, l'idée devait donc tout naturellement venir de régulariser ce

chant spontané de la voix, et d'en fixer le rythme. On a essayé de

bien des systèmes de versification; actuellement encore on

trouverait chez les différents peuples une grande variété de formes

poétiques, combinées de manière plus ou moins ingénieuse; mais

le but poursuivi est toujours le même: donner à la parole humaine

un rythme défini.

Le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut

donner le rythme. L'oreille s'adapte à cette cadence qui lui devient

un besoin; elle attend avec une sorte d'anxiété le retour de

l'impression sonore qu'elle se tient d'avance toute prête à recevoir,

et c'est chaque fois qu'elle la retrouve un plaisir d'attente satisfaite.

L'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle la phrase ainsi

scandée se perçoit et se retient; objectivement et d'une manière

toute désintéressée, elle admire la régularité de ces formes sonores,

leurs qualités de facture, l'ingéniosité de leurs combinaisons. Que

la phrase poétique, sans rien perdre de sa logique et de son

expression, puisse se prêter ainsi aux exigences du vers, qu'elle

change de pied quand il le faut, retombe avec tant de grâce sur le

rythme voulu, c'est un jeu difficile, un véritable tour de force dont

les initiés savent apprécier le mérite. Enfin et surtout, dans le

rythme poétique, nous jouissons de la régularité, de la mise en

ordre, de la cadence des pensées elles-mêmes. Ne parlons pas

toujours des mots et des phrases. Qu'est-ce que cela quand nous

lisons des vers? Le mot n'est qu'un signe; l'essentiel est la pensée,

l'image, le sentiment exprimé.

Ce qu'il y a de merveilleux dans le vers, c'est qu'en rythmant les

phrases il rythme le sentiment et la pensée. Le récitant, et par

sympathie l'auditeur, est entraîné, porté par ce mouvement sonore;

son être entier en prend la cadence; de chaque vers il reçoit un élan;

et périodiquement, suivant un plus large rythme, chaque stance lui

apporte un nouvel afflux d'émotions et de pensées. C'est une houle

puissante comme celle de l'Océan, qui le soulève et le berce. Dans

l'audition d'un poème, ce ne sont donc pas seulement nos

perceptions auditives, c'est notre activité cérébrale toute entière qui

prend la forme périodique et s'ordonne suivant un rythme

régulier[46]; on a réussi, chose qui eût pu sembler tout d'abord

impossible, à donner une sorte de beauté plastique à de simples

états de conscience.

Le vers est donc esthétiquement plus riche que la prose; il met en

harmonie des éléments plus nombreux. Il contient en somme plus

de beauté.

Nous nous expliquons son attrait et sa valeur esthétique. Montrons

maintenant quelle est sa valeur poétique. Si les poètes l'ont choisi

de préférence pour exprimer la pensée rêveuse, c'est sans doute

qu'il se prête, mieux que toute autre forme verbale, à l'expression

de cette pensée.

Le bercement rythmique du vers est fait, comme tout rythme, pour

engourdir la réflexion. «Valse mélancolique et langoureux vertige»,

il empêche l'esprit de trop suivre ses idées.

Le vers a encore cette particularité, qu'il doit être lu plus lentement

que la prose, puisqu'il oblige le lecteur à articuler chaque syllabe; il

lui fait prendre des temps. Dans la stance lyrique, le poète nous

accorde à intervalles égaux une pause, un instant de silence et de

recueillement, qui nous permette de développer à loisir les images

suggérées, de nous pénétrer de notre émotion.

Le poète lui-même, pendant qu'il compose, subit cet effet du vers.

On a accusé le vers et notamment la rime d'amener entre les idées

des associations bizarres et d'introduire le hasard comme facteur

essentiel dans la composition poétique. Le poète écrit dans le

bruissement des rimes, qui l'étourdit. De là des digressions

inattendues, des impropriétés d'expression, des déviations de

pensée, et pour dire le mot, une certaine incohérence dans le

développement. C'est là en effet un danger. Mais en revanche, que

de trouvailles faites au cours de la composition! La forme du vers

est en elle-même suggestive de poésie. Par cela même qu'elle

déconcerte la pensée logique, elle oblige l'esprit à se donner une

tout autre allure mentale, plus spontanée, plus capricieuse, et

vraiment plus poétique.

Une question doit pourtant se poser ici, qui remet tout en question.

Si le vers est très poétique, à certains points de vue la prose

n'est-elle pas plus poétique encore? De nos jours, elle a fait de tels

progrès, elle s'est assouplie, elle s'est enrichie, elle a augmenté sa

puissance d'expression à un tel point, que l'on peut se demander si

dès maintenant elle ne pourrait pas remplacer avantageusement le

vers. Peut-être donne-t-elle une sensation d'art moins caractérisée.

Sa beauté propre, perceptible aux seuls initiés, ne se remarque

qu'après coup. En revanche, comme son rythme fluide et souple se

prêté à toutes les évolutions de la pensée! La prose est plus limpide

encore, plus transparente que le vers, plus naturelle et plus

spontanée; notre attention, qui dans les vers est toujours quelque

peu distraite par les artifices de la forme, se porte ici tout entière

sur les pensées exprimées. Aussi la prose peut obtenir des effets

d'émotion que la lecture d'aucun poème ne nous procurera. Sa

puissance d'expression pathétique est incomparable. C'est elle, et

non le vers, qui pourrait nous transmettre, dans leur poignante

sincérité, les émotions intimes du poète. «Il nous semble, dit

Guyau, qu'un vrai poète devrait trembler à la pensée qu'un seul

jour, dans un seul de ses vers, il ait pu changer ou dénaturer sa

pensée en vue de la sonorité; quelle misérable chose que de se dire:

Cette larme-là ou ce sanglot vient pour la rime riche! La position

du poète rimant ses douleurs ou ses joies est déjà assez

choquante par moment, sans qu'on en exagère encore l'embarras en

demandant à la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis[47].»

Le mieux serait encore, semble-t-il, de ne pas rimer du tout, de

renoncer à toute forme artificielle, et de donner à sa pensée

l'expression qu'elle prend le plus naturellement.

Oui, s'il s'agissait d'arriver à la parfaite justesse de l'idée, à la

parfaite clarté de l'expression; oui, s'il fallait obtenir le plus

puissant effet pathétique, la prose devrait être préférée. Mais la

poésie n'est ni la vérité, ni le pathétique extrême: elle est la rêverie

esthétique. Or c'est le vers qui nous amène le mieux à l'état de

rêverie. C'est lui, par la beauté propre de sa forme, et même par ce

qu'elle a d'artificiel, qui maintient le mieux notre rêverie, et les

sentiments mêmes qui l'accompagnent, à l'état esthétique. Elle en

fait une pure représentation. Elle les transporte en dehors du

monde réel; et c'est dans ces conditions que nous en pouvons

recevoir une pure impression de beauté. J'adhérerais pleinement à

cette pensée d'E. Poe: «Je désigne la beauté comme le domaine de

la poésie... Or, l'objet-vérité, ou satisfaction de l'intellect, et

l'objet-passion, ou excitation du coeur, sont beaucoup plus faciles à

atteindre par le moyen de la prose. En somme, la vérité réclame

une précision, et la passion une _familiarité_ (les hommes

vraiment passionnés me comprendront), absolument contraires à

cette beauté qui n'est autre chose, je le répète, que l'excitation ou le

délicieux enlèvement de l'âme»[48].

Reste le reproche qu'on a fait au vers, de nuire à la sincérité du

sentiment. Nulle critique ne saurait être plus grave, si celle-là était

fondée. Ce serait-là, pour l'art des vers, une tare morale que nulle

qualité esthétique ne saurait compenser. Mais l'on se fait une idée

fausse de l'état mental du poète, si l'on s'imagine que parce qu'il

s'applique à rythmer ses vers, il est incapable d'éprouver en même

temps une émotion sincère. Pour le vrai poète, la poésie n'est pas

un jeu, mais une chose sérieuse; il ne craint pas de lui confier ses

sentiments les plus chers. L'habitude même de composer des vers

fait disparaître cette sorte de gêne que l'on a pu éprouver au début,

et le sentiment de ce qu'il y a d'artificiel dans cette forme verbale.

Il y a des vers absolument sincères; nous ne nous y trompons pas,

et ce sont ceux-là qui nous vont au coeur. -- Mais le fait démettre

ses sentiments en vers n'en fait-il pas une sorte d'objet idéal? Ne

prendront-ils pas, dans cette transcription d'art, une apparence

d'irréalité? -- Sans doute. Mais c'est peut-être pour cette raison

même que le poète ose confier au vers des pensées si intimes, des

sentiments si personnels, qu'il hésiterait à exprimer dans la langue

commune. Certaines choses peuvent se chanter qu'on ne dirait pas,

même à voix basse.

Le vers reste donc la forme d'art la plus admirable dont le poète

puisse revêtir sa pensée.

Il serait très intéressant d'étudier, au point de vue de l'effet

poétique, les divers systèmes de versification qui ont été

successivement usités, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. En

France même, actuellement, le poète dispose d'un grand nombre de

combinaisons rythmiques, qui chacune ont leur expression

particulière. Je dirai seulement quelques mots de notre alexandrin

classique, qui reste jusqu'à nouvel ordre le vers typique et normal

de la poésie française. Je voudrais répondre à une critique qu'on lui

a adressée.

Parce que sa mesure est très régulière, on l'a accusé de monotonie.

Mais c'est cette régularité même qui permet d'obtenir des effets de

rythme si variés et si puissants, par les diverses façons dont cette

cadence uniforme du vers se combine avec le rythme propre et

indéfiniment variable de la phrase. Tantôt en effet la phrase tombe

parfaitement en mesure avec le vers; tantôt elle est avec lui en

différence de phase, et ce sont des effets de contre-temps d'une

singulière intensité d'expression. Soient ces lignes de prose: «Le

duel reprend; la mort plane; le sang ruisselle. Durandal heurte et

suit Closamont. L'étincelle jaillit.» C'est une phrase qui a son

rythme propre, bref, saccadé, assez expressif, mais en somme de

médiocre valeur esthétique. Soient maintenant ces vers:

Le duel reprend, la mort plane, le sang ruisselle.

Durandal heurte et suit Closamont. L'étincelle

Jaillit...

C'est tout autre chose, et c'est bien mieux. Ici en effet vous avez

deux rythmes, celui de la phrase et celui du vers, tantôt s'accordant,

tantôt se contrariant comme deux forces indépendantes, et toujours

s'accentuant l'un l'autre, par leurs oppositions aussi bien que par

leurs rencontres. Quelle valeur incomparable prennent les mots par

la façon dont ils tombent en mesure ou à contre-temps, en fin de

vers ou en rejet! Tous ces effets de rythme disparaissent si l'on n'a

pas constamment présente à l'esprit la cadence du vers, surtout aux

moments où elle ne coïncide pas avec la coupe de la phrase[49]. Le

rythme régulier est la mesure normale.

Il va de soi qu'on ne pourrait s'en contenter. Pour satisfaire à notre

besoin de variété et pour les nécessités de l'expression, on pourra

en déranger la cadence, la ralentir, la précipiter, et par

instants même, pour porter l'émotion à son maximum, la briser

brusquement. Mais pas un instant on ne nous la fera oublier. Les

accidents rythmiques, les variations du mouvement sonore, sa plus

ou moins grande rapidité n'ont évidemment d'expression que par

rapport au mouvement normal, comme exception à une loi dont

nous devons garder la notion. Et notre vers français, tel que l'ont

forgé nos grands poètes, est précisément construit de manière à

nous la conserver toujours.

On a beaucoup travaillé de nos jours à le perfectionner encore. On

a constaté que dans le vers classique, et même dans le vers

romantique, il y avait beaucoup trop de règles arbitraires, de

prohibitions irrationnelles, d'entraves toutes gratuites à la liberté de

l'écrivain.

Pourquoi admettre certains effets de contre-temps et n'en pas

admettre d'autres? Pourquoi l'interdiction absolue de l'hiatus?

Pourquoi l'alternance obligatoire des rimes masculines et des rimes

féminines? Tout cela est arbitraire. Nos poètes contemporains se

sont affranchis de ces vaines prohibitions. La rime même s'est

détendue; dans certains cas on se contente de l'assonance. On a eu

cent fois raison de briser cet étroit formalisme, et de laisser au

poète plus d'initiative.

Serait-il possible d'imaginer des formes de vers, toutes différentes

de l'alexandrin régulier, et capables de produire des effets

équivalents? Rien ne coûte d'essayer, et l'on ne s'en est pas fait

faute[50]. Dans la fièvre de rénovation qui a pris depuis vingt ou

trente ans nos versificateurs, que de formes nouvelles nous avons

vues apparaître! Vers en assonances; vers de neuf pieds, de onze

ou de treize; vers non scandés; vers de longueur arbitrairement

variable; vers amorphes, etc. Je ne vois pas jusqu'ici que de toutes

ces tentatives soit sortie une forme de vers supérieure dans son

principe à l'alexandrin, offrant une somme de qualités plus grande

et capable de le supplanter comme type normal du vers français:

de-ci de-là quelques trouvailles exquises, des formes d'un charme

subtil et délicat, applicables à l'expression de certains états d'âme

très particuliers et surtout à l'expression du vague dans l'âme; mais

rien de solide, de fort, de définitif. Il faut chercher encore.

Peut-être n'a-t-on pas cherché du bon côté. Il me semble que la

plupart des novateurs se sont surtout proposé comme programme

de réagir en poésie contre la beauté géométrique, et de trouver des

formes de vers plus souples que le vers classique, de rythme moins

régulier, moins artificiel, mieux capable de s'adapter au rythme

spontané de la phrase. Par une coïncidence singulière, en même

temps que la poésie tendait à rapprocher son rythme de celui de la

prose, la prose, sous prétexte d'_écriture artiste_, se faisait de plus

en plus artificielle, en sorte que ces deux formes d'expression de la

pensée humaine semblaient vouloir se rapprocher de plus en plus.

Je crois que c'était là une méprise. L'idéal ne me semble pas que la

poésie et la prose aillent se rapprochant, mais au contraire qu'elles

se différencient le plus possible. Il est facile d'imaginer entre les

deux autant de formes intermédiaires que l'on voudra; toutes seront

admissibles à la rigueur, mais avec quelque chose d'équivoque et

de bâtard; aucune ne vaudra la prose simple ou la franche

versification. Le vers amorphe notamment, le vers qui ne serait

astreint à aucun rythme régulier, est un non-sens. Bouleversez

comme vous l'entendrez toutes les règles de la prosodie, mais ne

louchez pas au rythme. Nul n'a jamais réussi et ne réussira à faire

des vers sans rythme défini, par cette raison toute simple que ce ne

seraient plus des vers. Loin de donner la préférence aux formes

poétiques où le rythme est le moins accusé, j'accorderais la plus

haute valeur à celles qui l'accentuent le plus franchement, aux

formes très artificielles, qui pas un instant ne prennent l'allure de la

prose. Ainsi notre grande strophe lyrique. Dans cette forme

superbe qui lui est préparée d'avance, comment le poète pourrait-il

exprimer autre chose que ses plus nobles pensées? Sur un tel

rythme, sur ces larges accords qui accompagnent sa voix, basse

obligée de son chant, comment mettrait-ils de mesquins et grêles

motifs? Ce sont donc les formes de vers les plus fortement

rythmées qui produiront la plus puissante émotion esthétique. Ce

sont elles qui mettent le mieux en évidence la beauté propre du

vers, l'effet qu'elles produisent étant tout à fait spécial, et tel que

l'on ne saurait lui trouver dans la prose aucun équivalent. Ce sont

donc les formes typiques auxquelles doit plutôt tendre la poésie.

Le vers ne saurait donc être trop bien rythmé. Le véritable progrès,

ce serait de trouver d'autres rythmes, et si possible _des rythmes

plus beaux_. Quand on compare la musique et la poésie au point de

vue du rythme, on est frappé de l'immense supériorité de la

musique. Le musicien tire du rythme des effets surprenants. Quelle

variété de cadences, si ingénieusement combinées, si caractérisées,

si expressives! Comme la rythmique des vers est pauvre et presque

rudimentaire en comparaison! Cette pénurie relative me semble

pouvoir être attribuée à deux causes.

Notre vers français actuel est fondé en principe sur la simple

numération des syllabes. Des sons en nombre fixe occupant une

durée variable, tel est notre rythme poétique. -- On pourrait

concevoir un système tout différent: des sons en nombre variable

occupant une durée fixe. C'est précisément le principe du rythme

musical. Et c'était aussi le principe du vers gréco-latin, où deux

syllabes brèves pouvaient tenir la place d'une longue, de telle sorte

que le vers conservât sa cadence régulière quel que fût le nombre

total de syllabes émises. -- Je n'ai pas à établir pour quelles raisons

le premier système a prévalu dans la prosodie moderne, et s'est

définitivement imposé en France, au point de faire disparaître de

notre vers toute combinaison rythmique fondée sur la quantité des

syllabes. Nous savons quel parti ont tiré de ce rythme les poètes

contemporains. Mais je crois bien qu'ils lui ont fait rendre tout ce

que le principe comportait, et que, pour réaliser un progrès

nouveau, il faudra chercher ailleurs. En fait, en optant pour le

principe de la simple numération des syllabes, on s'est engagé dans

une impasse. L'avenir du vers est à mon sens, non pas dans des

perfectionnements de détail désormais presque impossibles, tout

ayant été essayé, mais dans une révolution du vers, dans le retour

au principe du rythme musical: nombre variable de sons réparti sur

une durée fixe. Ce principe serait autrement fécond. Le poète

tiendrait compte de la durée relative des syllabes, élément très

important qu'il ferait entrer dans ses combinaisons rythmiques. Il

pourrait imposer au récitant un débit plus ou moins rapide, obliger

la voix à appuyer sur certains mots et à passer vite sur d'autres; il

aurait en un mot à sa disposition tous les effets de rythme dont

actuellement le musicien dispose. Il ne suffit pas, bien entendu, de

poser le principe; il faudrait trouver les voies et moyens; mais si

l'ingéniosité de nos versificateurs s'exerçait en ce sens, je suis

persuadé que pour commencer, ils auraient bien vite trouvé des

formes de vers au moins équivalentes aux formes actuelles.

Comme notre oreille s'est faite à la mesure arithmétique de nos

vers, elle se ferait à cette cadence vraiment rythmique.

Mais pour que ces progrès dans le rythme poétique soient possibles,

il sera indispensable que la mesure des vers soit notée de quelque

manière. Actuellement les poètes dédaignent de le faire.

Nous indiquer comment nous devons scander leurs vers, quel

enfantillage! L'oreille, semble-t-il, doit suffire. Oui, elle suffit,

pour les rythmes très simples, très connus, très uniformes, qui ont

été jusqu'ici usités. Mais déjà elle a des perplexités devant les

rythmes inattendus que nous soumettent parfois les poètes

contemporains. On vient de lire une pièce de vers écrite en

octosyllabes; quand on est encore accordé au rythme de ce vers,

brusquement on tombe sur une pièce écrite en vers de neuf, de

onze, ou de treize pieds. L'oreille est choquée; ces rythmes impairs

la déconcertent: nous avons peine à en prendre la cadence. Un

signe quelconque, qui nous indiquerait comment ces vers doivent

être scandés, nous éviterait cette impression fâcheuse. A plus forte

raison sera-t-il nécessaire de multiplier les indications quand on en

arrivera à des rythmes absolument nouveaux. L'absence de toute

notation, telle me semble être la seconde cause qui a réduit la

poésie à une telle pénurie de rythmes. Figurons-nous en quel état

d'enfance serait encore la musique, si les musiciens eux aussi

s'étaient abstenus d'indiquer en quelle mesure un morceau doit être

joué, quelle durée précise il faut donner à chaque note, quand il

faut précipiter le mouvement, quand il faut le ralentir! C'est

justement grâce à l'emploi d'une notation très détaillée qu'ils ont pu

varier indéfiniment leur rythmique, et la porter à son degré de

perfection actuel. S'ils s'étaient contentés, à la manière des poètes,

de nous donner la série des notes qui composent un air, s'en

remettant à l'oreille du soin d'en trouver la cadence, il est probable

que les rythmes musicaux en seraient encore au point où en sont

les rythmes poétiques. Autant que l'on peut entrevoir l'avenir, je

me représente la poésie future comme établie sur des rythmes aussi

variés, aussi expressifs par eux-mêmes, aussi soigneusement notés

que ceux de la musique. C'est avec la musique que l'art des vers

avait autrefois les rapports les plus étroits: qu'il s'en rapproche

de nouveau; que la poésie redevienne lyrique! Les poètes

contemporains obéissent à un sûr instinct artistique, quand ils

réclament une versification plus musicale que la nôtre. Que ne se

font-ils musiciens vraiment? La poésie musicale qu'ils rêvent n'est

plus à inventer; ils l'ont souvent entendue sans la reconnaître; cette

poésie suprême, qui aurait la force de suggestion de la parole et

l'expression pathétique de la musique pure, c'est le chant!

Je parle d'une poésie de l'avenir. Ici se pose une question

inquiétante. On s'est demandé si l'avenir était à la poésie. Quelques

prophètes pessimistes nous menacent d'un retour à la prose, à la

prose utilitaire. Ne devenons-nous pas de jour en jour plus

pratiques, moins disposés à accorder dans notre vie affairée une

place à l'art, à l'idéal, à la poésie? -- On n'a pas le droit de parler

ainsi. Aujourd'hui comme autrefois, ce que nous voulons, c'est le

progrès. Notre attention est peut-être spécialement attirée en ce

moment sur d'autres réformes, plus urgentes encore que celle de la

versification: sur des transformations sociales à accomplir, sur des

injustices à réparer, sur des souffrances, des misères, des

ignorances et autres très laides choses, que nous aurions envie de

voir disparaître. En ce sens nous devenons pratiques, songeant au

principal avant de songer au superflu. Ce n'est pas le signe d'une

moindre élévation de goûts. Je suis persuadé que l'art, loin d'aller

baissant de valeur, ira toujours prenant dans la vie humaine une

importance plus grande. Le seul fait que la poésie soit d'art pur

n'est pas ce qui peut nous inquiéter sur son avenir. D'autre part

nous avons vu qu'ayant son domaine propre, elle ne risquait pas

d'être évincée par quelque forme d'art plus pure, remplissant mieux

qu'elle les mêmes fonctions. Elle subsistera donc. Elle subsistera

pour son charme, pour sa noblesse, pour sa difficulté même qui la

réserve à l'expression de nos sentiments les plus élevés, pour le

rythme et l'harmonie qu'elle met dans toute notre âme. Mais pour

acquérir ainsi son plein droit à la survivance, il faut que loin de se

rapprocher de la prose, elle aille plutôt s'en différenciant plus

encore, de peur de jamais faire double emploi avec elle.

[NOTES AU BAS DE LA PAGE]

1 Il est certaines opérations intellectuelles que l'on n'effectuera

jamais en rêve, parce qu'elles impliqueraient un effort d'abstraction

incompatible avec l'activité cérébrale dont nous disposons alors.

Dans une enquête faite sur cette question: _Avez-vous quelquefois

rêvé mathématiques_? on a reçu 27 réponses, toutes, sauf une,

négatives. _L'Intermédiaire des mathématiciens_, t. IX, 1902, p.

339-340.

2 «Plus le sommeil est profond, plus les rêves concernent une

partie antérieure de notre existence et sont loin de la réalité; au

contraire, plus le sommeil est superficiel, plus les sensations

journalières apparaissent et plus les rêves reflètent les

préoccupations et les émotions de la veille.» Vaschide.

_Recherches expérimentales sur les rêves_. Comptes rendus de

l'Académie des sciences, 17 juillet 1899.

3 C'est ce sentiment particulier que M. Braunschvig doit avoir en

vue dans la définition qu'il donne du sentiment poétique: «Le

sentiment poétique consiste dans l'impression que nous laissent des

séries d'associations qui, s'éveillant dans notre esprit délivré de

toute inquiétude pratique, y demeurent pour ainsi dire ouvertes.»

_Le sentiment du beau et le sentiment poétique_. F. Alcan, 1904, p.

207.

4 _La Beauté rationnelle_. F. Alcan, 1904, deuxième partie, ch. II.

III, IV.

5 C'est la qualité des images suggérées qui importe, non leur

quantité. Si la poésie ne consistait que dans le pouvoir d'évoquer

une série indéfinie de représentations quelconques, rien ne serait

plus poétique que le mot _et cetera_.

6 Voir notamment les Rêveries du promeneur solitaire (au

promenade) et la _Lettre à M. de Malesherbes_, 26 janvier 1762.

Pour établir la balance du bonheur que peut nous apporter la

rêverie, il faudrait montrer, chez J.-J. Rousseau même, la

prostration qui suit ces élans de l'imagination. La rêverie, à ce

degré, est une sorte d'ivresse qui se paie. Elle décolore la vie réelle

et en éloigne. Elle n'augmente pas tant notre bonheur qu'elle ne le

déplace, en le reportant tout entier dans notre vie d'imagination.

7 C'est à cette intervention des phosphènes dans la composition

mentale que j'attribuerais en partie les visions lumineuses de

l'Apocalypse, ou encore la description éblouissante que donne

Dante de la Rosé mystique, à la fin de son poème. Goethe avait la

faculté de faire apparaître dans le champ rétinien, par un effort de

vision mentale, des images colorées (sur les faits de ce genre, v.

Helmholtz, _Optique physiologique_, 2e partie, § 17) Cette faculté

a dû avoir une influence sur la genèse des images dans ses contes

merveilleux: ainsi, dans le Nouveau Paris, ces trois pommes rouge,

jaune et verte, transparentes comme des pierres précieuses, qui se

changent en petites dames qui voltigent sur le bout de ses doigts;

ainsi encore, dans les Entretiens d'émigrés allemands, le beau

serpent vert qui avale de l'or et devient lumineux et transparent, ou

qui se change en un pont d'émeraude, de chrysoprase et de

chrysolithe. Voici une métamorphose caractéristique: «Son beau

corps, à la forme élancée, s'était séparé en mille et mille brillantes

pierreries; la vieille, en voulant prendre sa corbeille, l'avait heurté

par mégarde, et l'on ne voyait plus rien de la forme du serpent,

mais seulement un beau cercle de pierres étincelantes, semées sur

le gazon.»

De telles images, quel que puisse être leur sens symbolique, ont été

évidemment inspirées de ces phosphènes que la circulation du sang

sur la rétine fait spontanément apparaître.

La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète · 第 17 / 28 题