LA COMPOSITION POÉTIQUE

§ 1. -- MÉTHODE D'INSPIRATION.

Nous avons considéré l'oeuvre poétique du dehors, cherchant à

nous rendre compte de l'effet qu'elle produit au cours de la lecture

sur notre imagination. Essayons de l'étudier du dedans, au cours de

son élaboration, dans l'esprit du poète qui la compose.

On dit bien quelquefois que la véritable oeuvre d'art doit être

conçue d'ensemble, par synthèse immédiate, non par élaboration

progressive, et que cette composition instantanée, si étonnante, si

mystérieuse, si miraculeuse qu'elle soit, est justement la

caractéristique de l'invention esthétique.

Je ne discuterai pas la possibilité de ce miracle; je demanderais

seulement qu'on voulût bien citer un seul exemple authentique

d'une oeuvre de quelque importance obtenue ainsi. L'inspiration

apportera bien au poète un vers tout fait, une strophe peut-être,

conçue tout d'un coup dans son ensemble, mais non un poème

épique. Nous admettons ces intuitions d'ensemble; nous croyons

qu'elles sont en effet nécessaires à la composition de l'oeuvre d'art;

nous aurons occasion de les signaler; mais nous montrerons

justement qu'elles exigent un effort de réflexion intense, et que ce

qu'elles nous font apercevoir, ce n'est pas l'oeuvre toute faite, toute

élaborée, dans sa forme d'art définitive, mais l'oeuvre encore

abstraite et en voie de formation.

Cela n'a donc aucun rapport avec ces prétendues illuminations de

l'esprit, qui brusquement, comme un éclair dans la nuit, lui feraient

apparaître des images merveilleuses.

Pour composer une oeuvre poétique, deux méthodes sont possibles:

on peut faire plutôt appel à l'inspiration ou se servir plutôt de la

réflexion. Chaque poète, selon son tempérament, et aussi selon la

nature de l'oeuvre à composer, emploiera de préférence l'une ou

l'autre méthode.

Parlons d'abord de la méthode d'inspiration.

Nous considérerons l'oeuvre poétique aux diverses phases de sa

genèse depuis l'apparition de l'idée première jusqu'au dernier

travail de la mise en forme. La première période est de création

toute spontanée. D'où le poète tirera-t-il son idée initiale, qui est le

sujet même de son oeuvre? Il ne peut la chercher, n'en ayant encore

aucune notion.

Quelques écrivains affirment pourtant avoir obtenu l'idée initiale

d'une oeuvre littéraire par voie de déduction, en commençant par

déterminer les conditions générales auxquelles l'oeuvre devait

répondre. Leur première attitude mentale serait donc celle du

géomètre qui s'applique à résoudre un problème, c'est-à-dire

l'effort de réflexion[27]. C'est bien possible. Il y a des types

intellectuels très divers. La réflexion peut intervenir dans

l'élaboration d'une oeuvre d'art en toutes proportions, et à un

moment quelconque.

Mais en général l'idée première n'est pas obtenue par réflexion.

Elle apparaît spontanément dans la libre rêverie. Tout ce que peut

faire l'écrivain, pour en faciliter l'apparition, c'est de se mettre dans

les conditions les plus favorables à la formation spontanée des

images. L'imagination ne peut rien tirer du néant. Dans ses

productions les plus originales on trouverait des réminiscences

d'oeuvres étrangères, un apport de l'expérience, des rappels de la

réalité. L'invention poétique a besoin d'aliments. Pour être créateur,

il faut que l'esprit soit nourri d'observations, de faits intéressants et

suggestifs, de visions, de réminiscences de la nature et de la vie,

tout cela bien assimilé, matière plastique qui s'organisera en

formes nouvelles. Ces images latentes que le poète porte en lui se

décomposent, se recomposent, se soudent l'une à l'autre dans un

travail mystérieux dont la psychologie ignore encore les lois, mais

où le hasard joue certainement un rôle. En nous s'élaborent

incessamment des images confuses, incohérentes, que nous ne

daignons pas remarquer et qui, a peine formées, se désagrègent,

n'étant pas viables. Mais qu'au milieu de ces conceptions

fantasques apparaisse une idée utilisable, nous la tirons à part,

l'examinons un instant, et avant de la laisser aller, la marquons d'un

effort d'attention pour la retrouver au besoin. Ainsi l'esprit du poète

est hanté d'idées conçues par hasard, de projets d'oeuvres auxquels

il n'a pas donné suite, d'images qu'il a laissées à l'état d'ébauches.

Exercé comme il l'est, par entraînement professionnel, à

surveiller en lui-même l'apparition des idées et à retenir par un

effort de mémoire spécial celles qui lui semblent comporter un

développement artistique, il en a toujours en lui-même une réserve

dans laquelle il n'a qu'à puiser. Le plus souvent, il a plutôt

l'embarras de choisir entre les idées diverses qui le sollicitent.

Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?

D'où vont venir les pleurs que nous allons verser,

Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie?...

Ainsi la Muse de la _Nuit de mai_ fait passer dans l'esprit du poète

une série d'images qu'elle développe un instant pour le tenter,

symbole poétique de ces suggestions spontanées de l'inspiration.

Très souvent les meilleures idées sont trouvées par distraction,

pendant que l'on travaille à en développer d'autres, comme si par

une sorte d'irradiation nerveuse l'excès d'activité d'un des lobes du

cerveau se propageait aux lobes voisins et les mettait en activité à

leur tour. Ou bien c'est au cours d'une promenade, pendant que l'on

croit ne penser à rien; les idées viennent, justement parce que

l'esprit se laisse aller à la libre rêverie. Le fait est même si fréquent

que l'on pourrait voir dans la marche un des procédés les plus

usités pour stimuler la faculté d'invention[28].

Le sujet est enfin choisi. Une idée s'est imposée à l'esprit et veut

être réalisée, développée. Alors on se met sérieusement à l'oeuvre

et la période de composition commence. Voici quel sera, dans la

méthode d'inspiration, le procédé de développement: on attendra

les idées, et quand elles seront venues on fera un tri entre celles qui

se présenteront, pour conserver celles qui sont le plus utilisables.

Tant que l'on sentira que l'imagination s'oriente dans le sens voulu,

on se gardera d'intervenir. Si elle tend à s'écarter du sujet, ou si les

conceptions qu'elle apporte manquent à quelque exigence artistique,

on l'arrêtera net, on la remettra sur la voie pour de nouveau la

laisser aller. Quand on aura tiré du sujet tous les développements

qu'il comporte, autrement dit quand l'idée initiale n'en suggérera

plus d'autres, on s'arrêtera. Comme on le voit, je n'admets pas que

même dans ce genre de composition on reste tout à fait passif. Je

suppose que l'on ne rêve pas seulement, mais que vraiment on

compose. La volonté, l'intelligence, le goût critique interviennent

donc de quelque manière, autant qu'il le faut pour stimuler et

utiliser au mieux le travail spontané de l'imagination. Il reste

cependant que ce travail est tout spontané, aussi spontané que peut

l'être la germination d'une graine ou l'éclosion d'une fleur. La

formation même des images reste absolument inconsciente. Tout le

positif de la composition, tout ce qui est réellement trouvé a été

obtenu par ce procédé. On invente par une libre improvisation dont

après coup seulement on contrôle les résultats. L'imagination

propose, l'intelligence et le goût disposent.

C'est bien ainsi, je crois, que l'on se représente communément la

composition poétique, ce qui tend à prouver que cette méthode est

en fait très usitée. Elle a bien des avantages.

Nous avons vu combien le laisser aller de la rêverie est

favorable à la dissolution et recomposition spontanée des

images. En s'abandonnant à son inspiration, le poète trouvera des

combinaisons d'idées originales, que la réflexion ne lui fournirait

pas[29]. La méthode d'inspiration est particulièrement féconde. Les

poètes qui l'ont employée de préférence ont eu une production plus

abondante et plus riche. Leurs oeuvres ont un développement plus

large. Leur phrase même, considérée à part, se fait remarquer par

son ampleur., l'idée principale se présentant toujours accompagnée

de tout un cortège d'idées accessoires. Autant la phrase de

l'écrivain réfléchi est nette, courte et ramassée, autant celle de

l'écrivain inspiré est complexe.

Pour moi quand je verrais dans les célestes plaines

Les astres s'écartant de leurs roules certaines,

Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés,

Parcourir au hasard les cieux épouvantés;

Quand j'entendrais gémir et se briser la terre;

Quand je verrais son globe errant et solitaire,

Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit,

Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit;

Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,

Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,

Seul je serais debout, seul malgré mon effroi,

Être infaillible et bon, j'espérerais en toi,

Et, certain du retour de l'éternelle aurore,

Sur les mondes détruits je t'attendrais encore!

Lamartine (_L'immortalité_).

Quand on trouve, chez un poète, de ces suites de vers qui se

déroulent en une magnifique période, on peut être certain qu'elles

n'ont pas été écrites lentement, laborieusement, mais sans effort, à

la volée, dans un superbe élan d'inspiration. On constatera aussi

que presque toujours ce sont des périodes émues, très pathétiques,

qui procèdent par conséquent d'un sentiment intense qui de lui-même

a suscité les images.

L'inspiration, ne demandant aucun effort intellectuel, n'apporte

aucune fatigue. Accueillir les images qui se présentent d'elles-mêmes,

ce n'est pas un travail, c'est une joie. Sentir en soi les idées

affluer, c'est un ravissement. Le labeur de la composition réfléchie

est plus pénible que tout effort musculaire ou tout travail manuel; il

semble que l'on s'arrache de force les idées de la tête; chez certains

écrivains, c'est une véritable agonie[30]. L'écrivain qui ne

prémédite pas d'effets, qui ne s'astreint pas à un travail de

combinaison intellectuelle, mais se livre à son imagination,

compose dans l'allégresse. Écrit-il des vers? Dans une sorte

d'extase, il écoute ses voix; comme Lamartine, il se recueille pour

percevoir ce chant intérieur, cette harmonie profonde qui

d'elle-même se développe en lui. Compose-t-il un roman? Comme

Alexandre Dumas il sourira en voyant ses héros se lancer si

témérairement dans de folles aventures, et contre toute

vraisemblance en sortir à leur gloire. Comme George Sand, il se

contera à lui-même de belles aventures, et pendant que sa plume

court sur le papier, il se perdra dans ces visions romanesques.

Dramaturge, il assistera avec curiosité aux évolutions de ses

personnages, comme s'il était lui-même au spectacle.

L'aisance avec laquelle un poème est composé n'est pas chose

indifférente au point de vue artistique. Elle ajoute à l'attrait de

l'oeuvre. Elle lui donne de la grâce. Le lecteur en jouit par

sympathie. Parlant de Virgile et de Racine, Lamennais remarque

que «les lignes de leur style ondulent avec la même pureté, la

même finesse, la même grâce exquise, que celles des plus belles

statues grecques[31]». Telle est bien l'impression que donne cette

allure souple et naturelle de la pensée qui se laisse aller à

l'inspiration. L'effet à produire sur l'esprit du lecteur étant de

l'amener à l'état de contemplation rêveuse, on conçoit qu'il sera

plus facile d'obtenir ce résultat quand le poème lui-même aura ce

caractère de libre rêverie: alors il nous suffira d'en suivre le

mouvement, d'en prendre l'unisson. En le lisant, nous n'y sentirons

aucune contrainte, aucun effort. Etant oeuvre de pure poésie, il

nous donnera une impression plus purement poétique.

Constatons encore que l'oeuvre d'inspiration aura cette qualité

éminente, la sincérité. Nous serons plus disposés à entrer dans

l'état d'âme du poète, si nous sentons qu'il parle sans préparation,

sans artifice, sous l'influence directe des sentiments qu'il exprime,

dans la vision réelle des images qu'il nous décrit. -- La poésie

lyrique en particulier n'est possible que comme expression d'une

effervescence intérieure, d'un sentiment exalté qui déborde en

images. Elle ne saurait être préméditée, composée à froid. Soient

par exemple ces belles stances lyriques.

L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,

Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches

Ou des rires moqueurs;

Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,

Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,

Ces flèches de nos coeurs.

Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.

Sur nos groupes confus que voile la fumée

Des jours évanouis,

L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;

Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante,

Nous terrasse éblouis!

V. HUGO. _Contemplations_.

_Pleurs dans la nuit_.

La pièce a plus de 600 vers. D'un bout à l'autre c'est ainsi; une suite

ininterrompue de visions, évoquées avec une fécondité d'invention

inouïe, chaque vers faisant surgir brusquement une image; entre

ces images, aucun lien; elles se succèdent d'un mouvement

indépendant, parfois glissant l'une sur l'autre, se fondant l'une dans

l'autre de telle façon que l'une commence à se projeter sur le fond

mental quand l'autre ne s'en est pas encore effacée, à peine reliées

entre elles par ces rapports mystérieux d'association qui semblent

tout naturels au rêveur et qui échappent à la pensée lucide; dans la

suite des strophes, aucune trace de plan. Evidemment le poète n'a

rien prémédité. Ce qui achève de le prouver c'est que la pièce

n'aboutit à aucune conclusion; après quelques strophes de mise en

train, elle atteint rapidement son maximum d'effet, et finit par

épuisement. Comment le poète a-t-il procédé? On peut se le

représenter assez aisément. Il a senti s'abattre sur lui des idées

sombres, et il a commencé à écrire; les premières images qui se

sont présentées à lui en ont appelé d'autres à leur suite, plus

lamentables encore. Le rythme même de ses vers, le balancement

monotone de la strophe ont fait sur lui l'impression d'un glas

funèbre. Il s'est ainsi enfoncé dans une méditation de plus en plus

lugubre. La réflexion n'avait pas à intervenir. C'est l'imagination,

stimulée par une émotion intense, qui a tout fait. De là

l'incohérence, l'illogisme, le caractère presque délirant des images;

de là leur puissance d'expression et leur incomparable lyrisme.

Il est encore une occasion où la méthode d'inspiration s'impose:

c'est dans le développement de l'action dramatique. Soit un

personnage de tragédie ou de roman qui se trouve engagé dans une

situation déterminée. Il s'agit de trouver ce qu'il doit penser, ce

qu'il doit sentir, comment il doit s'exprimer. Cela n'est pas

arbitraire. Les personnages dramatiques, si l'auteur disposait

arbitrairement de leur vie intime, ne seraient plus des êtres vivants,

mais de simples marionnettes dont il tirerait les fils. Mais d'autre

part, il est impossible de déduire, du caractère que l'on a prêté au

personnage, le détail des pensées qu'il concevrait, des sentiments

qu'il éprouverait et qu'il exprimerait dans cette circonstance. Nous

ne pouvons le savoir de science certaine, quelle que puisse être

notre expérience de la vie et notre connaissance du coeur

humain[32].

Telle est donc la situation paradoxale faite au poète; dans le

développement de l'action dramatique, il faut qu'il se conforme à

des lois qu'il ignore. Ce problème, qui pour l'intelligence lucide

serait insoluble, ne sera pour l'imagination qu'un jeu. Le romancier,

le dramaturge s'efforcera d'entrer dans ses personnages, de

s'identifiera eux; il se pénétrera de leurs sentiments; et puis il

s'abandonnera au mouvement spontané des idées et des émotions

que la situation lui suggérera[33]. L'oeuvre qu'il aura ainsi

composée sera forcément vivante, puisqu'elle aura été réellement

vécue. La suite des sentiments qu'il prêtera à ses personnages ne

pourra manquer d'être conforme aux lois de la psychologie,

puisqu'il aura fait jouer ces lois en lui-même.

Le seul inconvénient possible de cette méthode, c'est que le

dramaturge, en se mettant dans ses personnages, risque de les faire

trop semblables à lui-même. Beaumarchais leur prêtera son esprit,

Dumas sa verve caustique, Hugo sa grandiloquence, Musset son

humour fantasque[34]. Il est bien rare que le romancier femme ne

donne pas à ses héroïnes quelque chose de sa mentalité propre et

même de ses traits physiques. Mais même dans ce cas on peut dire

que si le poète est en défaut, ce n'est pas pour avoir appliqué la

méthode imaginative, c'est pour n'avoir pas fait un suffisant effort

d'imagination. Il ne s'est pas assez identifié à ses personnages pour

se détacher de lui-même. Ce détachement de soi n'est vraiment

accompli que lorsque, dans l'esprit du dramaturge, les êtres qu'il a

créés commencent à s'objectiver, à vivre d'une vie indépendante,

au point que désormais on ne leur fera plus faire ce qu'on veut: ils

se refuseraient à accomplir des actions qui ne seraient pas dans leur

caractère.

Alors le poète n'a plus à penser pour eux, à chercher ce qu'ils

peuvent dire et faire. Il les laisse aller. Il n'a besoin d'intervenir que

d'une manière intermittente, pour les remettre dans leur rôle s'ils

s'en écartent. «Pendant que j'écris, dit F. de Curel, je ne suis pas

absorbé du tout, mes personnages parlent pour leur compte, je ne

suis là que pour juger les choses de style, de scénario, de

convenances, etc. Presque un rôle de pion. Il m'arrive très bien,

tout en écrivant, de me surprendre pensant à des choses, peu

compliquées évidemment, mais absolument étrangères à mon

travail. Je suis là comme une Providence qui gouverne ses

créatures sans annihiler leur liberté. Mes personnages vont,

viennent, discutent comme ils l'entendent». Une fois le plan

général d'une scène établi, non seulement le développement n'exige

plus grande réflexion, mais il sera plus naturel, plus vivant, plus

pathétique, s'il est fait en dehors de toute réflexion, par inspiration

pure. Les scènes dialoguées, dans un roman, sont de beaucoup les

plus faciles à écrire, et ne peuvent même être bien écrites que de

verve.

Enfin l'inspiration est indispensable, dans toute composition

littéraire, quand on en arrive au détail de l'exécution. Si préméditée

que soit une oeuvre, elle ne peut l'être que dans son ensemble; les

détails se trouvent sur le moment; il faut bien qu'ils soient

improvisés: si l'on s'imposait ce programme, de ne pas écrire une

ligne sans savoir d'avance très exactement ce qu'on va dire, on ne

commencerait jamais. Il arrivera donc toujours un moment, dans

l'élaboration de l'oeuvre poétique, où l'on devra laisser

l'imagination fonctionner d'elle-même, conformément à ses propres

lois.

Nous avons admis qu'à la rigueur le sujet d'une oeuvre pouvait être

déduit de considérations abstraites; mais il ne peut en être ainsi de

toute la suite du développement; autrement l'oeuvre entière

garderait ce caractère sec et abstrait; à aucun moment elle ne serait

artistique et vivante. Qu'une oeuvre à composer se présente d'abord

comme un problème à résoudre, soit. La réflexion peut poser le

problème, ce n'est pas elle qui le résoudra. Cela est vrai d'un

problème géométrique: si précises qu'en soient les données, la

solution n'en ressort jamais par pure déduction: elle ne peut se

trouver que par tâtonnement intellectuel, en choisissant parmi les

idées qui se présenteront au hasard, dans cette méditation

inconsciente qui est la rêverie du penseur. A plus forte raison cela

sera-t-il vrai des problèmes d'art, qui sont autrement complexes, et

ne comportent pas une solution déterminée, mais une infinité de

solutions à peu près équivalentes. Pourquoi Edgar Poe, se

proposant d'écrire un poème de l'effet poétique le plus intense,

c'est-à-dire court, original, d'un caractère mélancolique, avec

refrains, est-il justement tombé sur son poème du Corbeau? C'est

évidemment par une suite de hasards, c'est-à-dire parce que ces

images se sont présentées spontanément à lui au cours de sa

méditation, et lui ont paru répondre assez bien aux données du

problème. Peut-être même cette idée le hantait-elle déjà, depuis

quelque temps, et lui a-t-elle suggéré elle-même les raisons qu'il

s'est données de la choisir. Si, partant de son intention initiale

d'écrire un poème aussi esthétique que possible, il était vraiment

arrivé par déduction rigoureuse à l'idée qu'il a mise en oeuvre, il

s'ensuivrait que le Corbeau est le poème par excellence, et que se

proposant d'écrire un beau poème on n'en saurait écrire d'autre. En

réalité, par la même méthode qu'a employée E. Boutroux pour

démontrer la contingence des lois de la nature, on pourrait prouver

que la genèse d'une oeuvre d'art n'est jamais déterminée par une

nécessité logique; à chaque progrès qu'elle fait apparaissent en elle

des éléments nouveaux, inattendus, produits de la pensée libre, qui

pour son auteur même sont une surprise.

§ 2. -- MÉTHODE DE RÉFLEXION.

Nous avons fait à l'inspiration sa part. Il nous reste à chercher quel

rôle peut et doit jouer, dans la genèse de l'oeuvre poétique, la

pensée lucide et consciente.

Certains théoriciens seraient disposés à ne lui en accorder aucun.

«Le génie doit créer comme l'imagination travaille, obéissant à une

loi, poursuivant un but sans avoir conscience de l'un ni de l'autre.

Une oeuvre d'art, où nous constaterons l'action d'une réflexion

consciente sur la disposition de l'ensemble, nous paraîtra

pauvre[35].» Ce serait donc précisément par la portion qui échappe

aux aperçus conscients de l'intelligence que l'oeuvre d'art produirait

son effet esthétique.

Nous reconnaîtrons volontiers que dans une oeuvre d'art il ne doit

pas subsister trace de l'effort intellectuel qu'elle a coûté; et cela est

vrai surtout de l'oeuvre destinée à donner une impression de poésie.

S'ensuit-il que l'effort soit inutile? En dissuader le poète, ce serait

le priver d'un de ses plus puissants instruments de travail.

S'imaginer qu'une oeuvre poétique de quelque importance, un

drame, un poème épique, a jamais été obtenu par élaboration

spontanée et inconsciente, sans calcul, ni réflexion, par une pure

intuition du génie, c'est se placer en dehors de toute réalité. C'est

supposer qu'un édifice peut se construire sans plan ni calcul, sans

fondations ni échafaudages, à la façon dont s'édifiaient les palais

d'Aladin. La production toute spontanée d'une grande oeuvre

poétique ne serait pas plus merveilleuse. Je me demande même

comment cette étrange hypothèse a jamais pu être soutenue; car

enfin on devrait se douter de la façon dont les écrivains composent;

on les voit au travail; on sait quel a été le labeur des grands

romanciers et des grands poètes. Laissons donc de côté cette

théorie du génie qui n'a avec la psychologie d'observation aucun

rapport.

L'inspiration a un inconvénient, c'est de n'être pas à nos ordres; il

faut l'attendre, elle peut ne pas venir. Le compositeur qui ne

compterait que sur elle risquerait fort de perdre bien des journées

en flânerie intellectuelle; son esprit se disperserait, s'éparpillerait,

irait d'un sujet à l'autre sans en approfondir aucun.

La méthode d'inspiration a encore ce grave défaut, c'est

d'abandonner au hasard la composition de l'oeuvre. L'auteur ne sait

d'avance où il va; il s'engage dans des impasses; d'ordinaire il

commence bien, parce que l'inspiration est encore fraîche et vive;

puis tout se gâte. (Les romans de George Sand, par exemple,

se ressentent trop du défaut de composition; de même bien

des poèmes de Lamartine). Au cours de la composition, le

développement risque fort de dévier; l'idée principale se perd sous

les idées parasites. L'imagination a vite fait d'entraîner l'auteur loin

de son sujet, car elle est de sa nature distraite et aberrante.

L'excitation même du travail mental développe cette tendance des

images à la prolifération spontanée. Sans doute l'écrivain peut

renoncer à ces idées rencontrées chemin faisant, les éliminer après

coup; il est rare pourtant qu'il le fasse: ces idées de distraction sont

d'ordinaire si intéressantes qu'il en coûterait trop de les sacrifier.

De là ces développements à côté, ces hors-d'oeuvre, ces digressions

dont s'encombre l'oeuvre des conteurs ou des poètes à l'imagination

trop féconde[36].

On ne peut donc abandonner tout à fait l'imagination à elle-même.

Une oeuvre poétique, qui prétend à produire une impression d'art,

doit être _composée_.

Si nous nous observons d'un peu près, au cours d'un travail qui

semblerait au premier abord ne mettre en exercice que notre

imagination, nous n'aurons pas de peine à saisir en nous-mêmes

tout un jeu subtil de pensées, qui enveloppent comme d'un réseau

délié les images en voie de formation, qui les relient les unes aux

autres, qui les attirent ou les écartent. Dans l'improvisation la plus

rapide, quand nous pourrions croire que les images apparaissent

spontanément et au hasard, nous pourrons nous rendre compte que

leur formation est dirigée, surveillée, motivée; elle répond à un

programme, elle réalise des intentions, elle est intelligente et

préméditée en grande partie. Nous pouvons tenir pour certain que

dans toute élaboration littéraire il en est de même. Dans

l'oeuvre qui semble emportée du mouvement le plus puissant, on

discernerait de même des calculs secrets, de petites ruses, des

artifices de composition destinés à ménager un effet, à produire un

contraste, à tenir la curiosité en suspens. Le véritable artiste,

l'homme de génie sait ce qu'il fait; quand on parle de son

inconscience, il laisse dire, puisque c'est un compliment que l'on

entend lui faire; mais que l'on fasse mine de critiquer un détail

quelconque de son oeuvre, il sera prêt à en donner les raisons.

Signalez-lui une faute, il répondra qu'il l'a faite exprès. Le dernier

reproche qu'il accepte, c'est celui d'inadvertance.

Dans ce travail mental, il y a des moments pénibles, où l'effort

intellectuel est porté à une telle intensité, qu'il en devient presque

douloureux. C'est dans ces moments qu'il est le plus intéressant de

l'étudier. Voyons donc, des diverses opérations intellectuelles que

requiert l'invention consciente et réfléchie, quelles sont celles qui

coûtent le plus d'effort.

Il faut d'abord s'obliger à penser sur le sujet choisi. C'est en partie

un effort d'inhibition. Il s'agit, chaque fois que l'imagination part

sur de fausses pistes, de couper court à ces digressions, de la

remettre sur la voie. C'est déjà une tâche pénible; il nous en coûte

toujours de résister aux idées qui nous sollicitent. Mais cela même

ne suffit pas. Il faut accomplir encore un effort positif, concentrer

les pensées qui tendent à s'éparpiller, enfermer l'intelligence dans

un cycle de plus en plus étroit; pour cela, se bien définir ce que l'on

cherche, se poser des questions précises. Le danger est que, plus

les conditions de l'idée que l'on cherche sont déterminées, moins il

y a de chance pour que le mouvement spontané de la pensée amène

justement celle-là; en même temps, on s'est interdit de penser à

autre chose. Alors l'intelligence se rebute, on a la sensation

douloureuse de l'effort à vide; on se creuse en vain la tête. Parfois

cet état se prolonge longtemps, c'est une véritable angoisse, jusqu'à

ce qu'enfin l'idée féconde se présente d'elle-même. (Ainsi Zola

travaillant à grand-peine à composer son Assommoir, jusqu'au

moment où l'idée lui est venue de faire rentrer Lantier dans le

ménage de Gervaise). L'important, dans cette recherche des idées,

c'est de les saisir au seuil même de la conscience, quand elles y

apparaissent encore indécises, et de les tirer à soi de force. Souvent

on a cette impression, que l'idée cherchée est prête à venir, qu'elle

commence à se former, qu'elle affleure presque dans la conscience.

On sent qu'il suffirait d'un léger surcroît d'effort pour la faire

décidément apparaître, comme lorsqu'on cherche à se rappeler un

mot que l'on a comme on dit sur les lèvres; mais cet effort, on n'a

pas l'énergie de le faire, et l'idée s'évanouit[37].

Les idées principales une fois trouvées, on peut songer à établir le

plan de l'oeuvre future. C'est une opération indispensable dans toute

composition de quelque importance[38]. Pendant qu'on y travaille,

les idées s'éclaircissent, se complètent; une fois effectuée, elle

donne une plus grande facilité de développement; elle permet de

préparer des effets, d'amener une conclusion. Il faut même que

cette opération soit bien nécessaire pour qu'un écrivain et surtout

un poète s'y résigne; car de tout le labeur littéraire, c'est la partie la

plus ingrate, la plus pénible de beaucoup et la moins poétique. Il

faut mettre en ordre, disposer en série linéaire des idées qui se sont

présentées à peu près au hasard, enchevêtrées l'une dans l'autre, en

dépendance mutuelle; il faut essayer toutes les combinaisons

possibles, répondre à des exigences complexes et souvent

inconciliables; il faut faire un effort pour tenir simultanément

présentes à l'esprit les images à disposer, ce que l'on ne peut faire

que dans l'abstrait, en les réduisant à l'état de simples schèmes,

sous peine d'encombrer l'esprit qui ne saurait embrasser à la fois

plusieurs représentations concrètes. Souvent il est indispensable,

pour préparer une situation ou un effet, de composer par

régression: comme le disait Pascal, la dernière chose que l'on

trouve en composant, c'est celle qui doit être mise la première.

Toutes ces opérations doivent s'exécuter à froid, en pleine lucidité

d'esprit, autant que possible avec l'intellect seul: car ce n'est qu'une

sorte de géométrie, une _ars combinatoria_, où tout se fait dans

l'abstrait[39]. L'imagination représentative n'a pas à intervenir, si

ce n'est tout au plus pour _visualiser_ ces combinaisons: on se fera

souvent du plan de l'oeuvre projetée une sorte de figure

schématique, dans laquelle on cherchera à mettre, comme dans un

plan architectural, une certaine symétrie. Mais ce n'est pas là le

mode d'imagination que l'on mettra en oeuvre au cours de la

composition.

On voit combien ces opérations mentales, qui mettent surtout en

jeu les facultés logiques, doivent coûter à un imaginatif; et ce qu'il

y a de plus irritant, c'est que ce labeur est au moins en apparence

stérile; de tant d'efforts, de tant d'heures passées en tâtonnements et

en essais de combinaisons, il ne reste rien que quelques sèches

formules, et une grande fatigue.

Le plan de l'oeuvre une fois arrêté dans ses grandes lignes, l'oeuvre

de développement commence: ici encore la réflexion peut et doit

intervenir pour forcer en quelque sorte l'inspiration. Il faut obliger

l'imagination à remplir ce programme; il faut la faire travailler sur

commande.

Le difficile, c'est de l'astreindre à développer les idées dans l'ordre

qu'on s'est fixé d'avance. Toutes les parties du plan, que l'on a

simultanément présentes à l'esprit, sollicitent également la pensée;

elles tendent d'elles-mêmes à se développer; spontanément elles

nous suggèrent des images. On serait toujours tenté, quand on écrit,

de vouloir tout dire à la fois; et ce qu'il y a de plus gênant pour

l'esprit, c'est qu'il est surtout sollicité par les idées finales,

auxquelles il serait tenté d'arriver tout de suite, puisqu'elles sont le

but.

Il y aurait bien un moyen d'éluder cette difficulté; ce serait d'écrire

son oeuvre à rebours, en développant d'abord ces idées finales.

Dans la composition d'un drame ou d'un roman, par exemple, on

traiterait d'abord les scènes essentielles, qui doivent être le point

culminant de l'oeuvre. Dans un poème lyrique on écrirait en

premier lieu la dernière strophe; dans un distique, le second vers.

Ce procédé est tentant; mais expérience faite, on y renoncera

toujours; il ne saurait donner que des résultats défectueux. Il ne

serait praticable que si l'on avait d'avance dans la tête un plan de

l'oeuvre assez détaillé, assez déterminé, pour être sûr de n'avoir à

lui faire subir, au cours du développement, aucune modification

essentielle; alors en effet, l'oeuvre serait vraiment composée

d'avance, il n'y aurait plus qu'à l'écrire, et peu importerait par quel

bout on commencerait. Mais il s'agit précisément ici de trouver ces

détails; nous devons supposer que l'on n'a arrêté encore que le

scénario du drame, que le plan général du poème. Forcément, au

cours de l'exécution, les idées se transformeront un peu; les détails

que l'on imaginera ne peuvent répondre absolument aux simples

intentions que l'on avait, puisqu'elles les dépassent. Les situations,

en se précisant, se compliqueront; le caractère des personnages, qui

se réduisait dans le scénario projeté à une définition verbale, à une

brève formule, achèvera de se déterminer; il prendra la complexité

de la vie. L'oeuvre s'enrichira donc, au cours de la composition, de

détails imprévus qui devront entrer dans la composition des scènes

finales, et contribuer à la déterminer. Ces dernières scènes, point

culminant de l'oeuvre, en sont en même temps la synthèse; elles ne

peuvent donc être écrites tout d'abord. Si l'on avait eu l'imprudence

de les rédiger les premières, quand le moment serait venu de les

mettre à leur place, on s'apercevrait qu'elles ne sont plus dans le

ton, et il faudrait les recommencer. On peut préparer d'avance et

tenir en réserve, pour l'intercaler au bon moment, un mot à effet,

un vers, une phrase peut-être, mais non tout un développement.

Une oeuvre d'imagination ne peut croître que par développement

progressif. Il faudra donc en revenir à la méthode commune, et

commencer par le commencement. On tiendra ses idées en suspens

jusqu'à ce que le moment soit venu de les développer. On

s'appliquera à ne pas engager trop tôt ses réserves. L'écrivain qui

ne peut penser qu'à ce qu'il écrit actuellement est incapable de

composer une oeuvre. Le véritable compositeur est celui qui peut

disposer d'avance dans sa tête, en une perspective illimitée, toute

une série d'idées, qu'il développera l'une après l'autre; ainsi il

s'avance avec certitude; toute son activité mentale, orientée dans

une même direction, est régie par une loi de finalité; il tend vers un

but qu'il a constamment présent à l'esprit, dans un perpétuel effort

de préméditation.

Dans toutes les opérations intellectuelles que nous venons de

signaler, et qui constituent la composition réfléchie, l'allure

mentale est toujours la même. L'esprit va de l'abstrait au concret, et

c'est justement en cela que consiste son labeur. Dans des analyses

d'une étonnante pénétration, H. Bergson a montré comment s'opère

cette évolution psychique[40].

De l'oeuvre préméditée, que peut-on concevoir avant de l'avoir

réalisée? Une idée abstraite, qui contient à l'état de pure virtualité

les développements futurs; une brève formule; tout au plus une

image brouillée, confuse, informe, qui demande à être précisée,

complétée: quelque chose comme ces griffonnages qu'un dessinateur

trace sur le papier quand il cherche à établir sa composition,

simples figures schématiques dont on pourrait dire avec

H. Bergson qu'elles contiennent moins l'image elle-même que

l'indication des opérations à faire pour la reconstituer. Tout le

travail de la composition réfléchie consistera dans l'effort de l'idée

pour se développer en images de plus en plus concrètes et

déterminées.

Telle est la fonction des métaphores, dont le poète fait

constamment usage et dont il tire ses plus magnifiques effets de

poésie.

On a grand tort de les regarder parfois comme de simples formes

verbales, ne correspondant pas à une pensée réelle. Si elles ne

servaient qu'à rendre l'idée principale, ou ce que l'on peut appeler

le gros sens de la phrase, sans lui rien ajouter, leur usage serait peu

recommandable; mieux vaudrait cent fois l'expression directe.

Mais quand j'exprime métaphoriquement une idée, je mets plus

dans ma phrase que cette idée; j'y mets aussi une image; et cette

image, au moment où je l'exprime, est présente à mon esprit; elle

fait partie de ma pensée. La phrase métaphorique n'exprime donc

pas en termes plus compliqués la même chose que la phrase directe;

elle exprime une pensée plus riche, plus pleine, harmonieux

composé d'idées et d'images. Il est même des écrivains chez qui

l'imagination est à ce point dominante que leur pensée s'enveloppe

toujours de symboles. Ils pensent par images. Un écrivain ainsi

constitué ne pourra s'exprimer exactement qu'en métaphores. Son

style, qui nous semblera figuré à outrance, ne fera que rendre

strictement l'allure normale de sa pensée.

Quand on dit que _le temps vole_, on n'exprime pas par un terme

figuré cette idée, qu'il passe; on exprime par un terme très précis

cette idée, qu'il a des ailes. On veut réellement susciter cette image,

et on emploie le mot technique qui la désigne. C'est cette image

même qui est symbolique; le mot ne l'est pas[41]. Si subtile que

puisse paraître cette distinction, il faut la faire, pour pouvoir

maintenir en toute rigueur ce principe, qu'il n'y a pas et ne doit pas

y avoir de poésie verbale. Les mots ne doivent être qu'un

instrument de transmission, la poésie étant exclusivement dans les

sentiments et les images suggérés.

La métaphore se trouve donc en définitive justifiée comme la seule

forme de style qui puisse rendre intégralement la pensée imagée,

dont elle est l'expression adéquate. Si le poète fait des métaphores,

s'il les accumule, ce n'est pas pour le plaisir de jongler avec les

mots ou de les poser à côté du sens; c'est pour faire passer ses idées

de l'abstrait au concret; c'est pour profiter de chaque occasion qu'il

trouve pour faire surgir de nouvelles images.

Il en est de même des comparaisons poétiques. Avant d'être un

procédé de style, une figure de luxe, un ornement du discours, la

comparaison est une façon pratique de s'exprimer. Elle surgit

d'elle-même, dans l'effort que l'on fait pour rendre une image

nouvelle qu'aucun mot usuel ne peut suggérer directement; on

s'ingénie à trouver des images plus familières, plus facilement

exprimables, qui puissent donner une idée de celle-là. Cette sorte

d'excitation et d'impatience qui fait affluer les comparaisons est

portée à son maximum quand il s'agit d'exprimer une souffrance

physique intense ou une forte émotion morale, telle que

l'admiration, le désespoir ou l'exaltation de l'amour. Alors on

cherche ce que l'on peut imaginer de plus saisissant pour rendre ce

que l'on éprouve, et ce sont des litanies d'images presque délirantes

et toujours hyperboliques. Car les comparaisons sont de leur nature

exagérées; elles demandent le plus pour obtenir le moins; il faut

que de gré ou de force elles mettent l'imagination en mouvement.

Le poète usera plus fréquemment que personne de ce procédé. Il

s'en servira par besoin d'exhaler en les exprimant sous des formes

multiples les sentiments qui l'oppressent. Il s'en servira aussi par

jeu, pour le plaisir d'élargir ses représentations, défaire surgir par

couples des images de la nature entière. La comparaison poétique

se distingue de la comparaison utilitaire en ce qu'elle est de luxe,

poussée plus avant qu'il ne serait nécessaire, prolongée au delà de

ce qui serait suffisant pour exprimer complètement l'idée. Parfois

même, comme dans les comparaisons homériques, le poète perd

pied, il ne s'inquiète plus de conserver entre les deux termes de sa

comparaison une symétrie quelconque, il se laisse entraîner par la

nouvelle image et la développe pour son compte. La comparaison

est devenue digression. Mais on le voit, l'allure mentale est

toujours la même, le but poursuivi est toujours le même:

développer les images, les intensifier, les transporter «à travers des

plans de conscience différents», de l'abstrait au concret.

Où le poète prend-il les images qui développent son idée? Le plus

souvent c'est dans son idée même.

Nulle idée n'est absolument abstraite. L'abstrait ne peut être tiré

que du concret, et il faut bien qu'il en garde quelque chose, au

moins un schème, un symbole quelconque, quelque chose qui

puisse de quelque manière se représenter[42]. Le langage courant

est plein de métaphores dégradées, atténuées, dernier résidu de ces

images dont on s'était servi comme de symbole, dans la transition

du concret à l'abstrait. Ces métaphores, la prose les laisse dormir.

La poésie en reprend conscience. Cherchant constamment les

images, elle les trouve là où elles existent à l'état latent. Elle les

ramène au jour. Elle leur rend la force et la vie.

Ainsi ce magnifique développement d'images que nous admirons

chez les poètes est d'ordinaire issu d'une de ces petites métaphores

banales que le parler courant nous apporte constamment sans que

nous y pensions. Songeons-y d'ailleurs. Si l'idée, telle que nous la

concevons avant de l'exprimer, n'était pas imagée déjà, aucune

métaphore, aucune comparaison empruntée aux choses concrètes

ne pourrait jamais l'exprimer. Métaphore et comparaison supposent

une analogie. Entre une idée pure et une image visuelle, il n'y en

aurait aucune l'expression métaphorique de cette idée ne serait

donc pas possible. On ne pourrait que la désigner d'un mot spécial.

Si l'un des termes de la comparaison est concret, il faut que l'autre

le soit aussi de quelque manière.

L'opération mentale qui suggère au poète ses comparaisons et ses

métaphores revient donc d'ordinaire à remplacer les images vagues

et pâles qui accompagnent la pensée courante par des images plus

intenses, plus pittoresques, ayant pourtant avec les premières une

suffisante analogie.

La conception des idées abstraites, ne mettant en oeuvre qu'une

partie trop restreinte de notre activité intellectuelle, nous fatigue

vite. Quand nous nous sommes adonnés quelque temps à un tel

travail, nous avons la sensation de penser à vide; ce perpétuel

déroulement de formules que nous ne pouvons réaliser en une

intuition actuelle, nous devient presque intolérable. Il faut que

l'imagination fonctionne, elle aussi. Elle fait ce qu'elle peut pour

intervenir. Elle s'ingénie à _illustrer_ notre pensée, à traduire ce

texte abstrait en images symboliques. De là un courant de

représentations, parallèle à celui des idées pures, et qui vient

l'enrichir. Ce courant de pensée imagée, qui chez la plupart d'entre

nous reste inconscient, les poètes le portent à la surface; ils le

mettent en évidence. Tandis que l'homme positif met ses rêves au

service de sa réflexion, le poète met sa réflexion au service de ses

rêves. Il s'exerce et s'entraîne constamment à réaliser ses idées en

images. Il arrive ainsi à se créer une mentalité nouvelle,

correspondant à sa fonction spéciale et à son idéal d'art: il se fait

une âme de pur imaginatif.

Dans mainte période poétique, nous pouvons saisir sur le fait ce

passage de la conception abstraite à la conception imaginative, qui

caractérise la composition réfléchie. La pensée poétique est

surprise en voie d'évolution. La période débute par un terme

abstrait, se continue par une métaphore et s'achève sur une image.

Il peut arriver que le poète renverse cet ordre et nous présente

l'image la première; mais ce ne sera que par exception, par artifice

de style et pour obtenir un effet de surprise. Ce ne peut être son

procédé usuel, car ce n'est pas la marche normale de sa pensée.

Chez lui l'idée s'épanouit en images plus facilement que les images

ne se contractent en idée.

Remarquons en outre que la marche de l'abstrait au concret étant

progressive, est esthétiquement supérieure. Si l'image nous est

présentée la première, nous avons le regret de la voir se décolorer,

perdre la netteté de ses contours, se fondre en simples métaphores,

et finalement faire place à la pensée abstraite: c'est la poésie qui

finit en prose, la source qui tarit et se perd dans les sables. Si l'on

nous présente au contraire en dernier lieu le terme qui doit le plus

frapper l'imagination, il y a progression; nous prenons plaisir à voir

la pensée s'enrichir, l'imagination entrer en jeu, s'exalter, devenir

dominante: la période poétique, d'abord calme et posée, s'élève par

élans, et finit en pleine poésie.

Nous arrivons à la dernière période de la composition poétique:

celle où l'on donne à la pensée sa forme verbale définitive.

Cet enveloppement de la pensée dans les mots est toujours une

opération délicate. Il s'agit d'exprimer son idée; cela supposa

qu'elle est vraiment donnée, et l'on croit en effet l'avoir présente à

l'esprit, puisqu'on cherche à l'exprimer; mais dès qu'on s'y applique,

on s'aperçoit, à une résistance inattendue, que le travail n'est pas

aussi avancé qu'on se le figurait. L'idée n'est pas encore exprimable.

Elle est encore très incomplète, ou bien elle est confuse,

enveloppée, enchevêtrée. Elle ne prendra une forme arrêtée que

lorsqu'elle se sera moulée dans une phrase. Mais il faudrait en

avoir arrêté la forme pour lui trouver une phrase à sa mesure. On

ne pourra donc la bien exprimer que lorsqu'on l'aura nettement

conçue, et la nettement concevoir que lorsqu'on l'aura bien

exprimée. C'est un cercle vicieux si jamais il en fut.

Aussi l'auteur est-il souvent bien embarrassé. Il ne sait par où

commencer. Il tâtonne. Il va de l'idée à la phrase, s'efforçant tant

bien que mal d'ajuster l'une à l'autre. Il retouche. Il rature. C'est

parfois très laborieux. Les manuscrits des poètes, ceux surtout

qu'ils n'aiment pas à montrer, la feuille de travail, le brouillon, en

feraient foi.

Nous nous étonnerons moins maintenant de l'effort que requiert

cette dernière période de la composition. On serait tenté de sourire

de l'écrivain qui se donne tant de mal pour mettre sur pied

quelques phrases. S'il sait son métier, pourquoi cherche-t-il si

longtemps ses mots? Il faut mieux comprendre sa situation. En

somme, dans cette mise en oeuvre définitive, il doit mener de front,

au moins par alternances rapides, deux besognes distinctes: travail

de l'expression verbale proprement dite; travail d'invention

supplémentaire.

Entre le moment où nous prenons la plume pour exprimer notre

idée, et celui où nous achevons d'écrire notre phrase, si court que

soit l'intervalle, si simple que soit la phrase, nous avons accompli

un travail intellectuel considérable; notre pensée s'est complétée,

achevée; l'idée s'est épanouie en image; à vrai dire, c'est dans cette

opération ultime que s'effectue la majeure partie du travail total

requis parla composition littéraire.

A supposer même que l'on sache bien d'avance ce que l'on veut

dire, il faut trouver des mots pour rendre son idée. Or le

vocabulaire le plus riche est bien pauvre encore pour noter les

nuances indéfiniment variables de la pensée. Quoi que l'on fasse,

quelque chose en sera toujours perdu. Les formes de phrase usitées

ne peuvent non plus nous suffire: il est impossible que les

tournures de phrase toutes faites dont nous disposons rendent

exactement le mouvement actuel de notre pensée. Il faudra donc

nous ingénier, essayer de combinaisons inédites et, par un effort

d'invention verbale, briser les clichés du langage courant pour

trouver à nos idées une forme satisfaisante; et cet effort doit être

d'autant plus grand que la pensée à exprimer est plus originale.

Mais cette tâche devient particulièrement ardue lorsqu'il s'agit de

donner une expression verbale à des images concrètes, à des

impressions, à des sentiments, ce qui est la matière propre du

développement poétique. Nous avons remarqué que presque

toujours les idées abstraites se présentent à nous avec leur

enveloppe verbale. Le plus souvent, sinon toujours, elles

apparaissent dans notre esprit avec quelque phrase qui les exprime,

au moins sommairement. Il ne nous reste plus qu'à retoucher un

peu cette formule pour la rendre parfaite. Quand nous concevons

nettement une idée abstraite, non seulement on peut dire que les

mots pour l'exprimer arrivent aisément, mais il est impossible

qu'ils ne soient pas déjà venus. Il n'en est pas de même des images,

des sentiments. Je puis me représenter très nettement un objet

coloré sans trouver aucun terme qui explique sa forme ou sa

couleur; je puis éprouver un sentiment passionné et être incapable

de le formuler en phrases. Quand donc l'écrivain s'est donné la

représentation intense des choses qu'il veut nous décrire ou des

sentiments qu'il veut exprimer, tout reste à faire pour leur donner

une forme verbale; on peut même dire que jamais il n'y réussira

entièrement. Quels mots exprimeront jamais avec une exactitude

parfaite une vision mentale donnée, un état d'âme donné? La tâche

est donc autrement ardue que lorsqu'il s'agissait seulement d'écrire

sous la dictée rapide de la parole intérieure.

Voici encore une difficulté particulière à l'expression poétique. S'il

ne s'agissait que de donner une idée des choses, en y mettant le

temps, on y arriverait toujours. On fournirait aux lecteurs toutes les

indications nécessaires pour leur permettre de prendre de l'objet

décrit une connaissance exacte. Mais cela exigerait d'eux un labeur

intellectuel, incompatible avec l'effet poétique. Il faudra donc faire

surgir autant que possible l'image d'un mot. Chaque phrase devra

apporter une représentation, à laquelle il sera presque impossible

de faire des retouches. C'est comme dans le travail de la fresque, il

faut peindre au premier coup. Seuls quelques écrivains, doués du

génie de l'expression verbale, trouvent du premier coup le mot

juste qui fait voir immédiatement les choses. En général, on

pourrait poser cette loi, que l'aisance du style est plutôt en raison

inverse de sa puissance d'évocation. C'est dire que le poète ne sera

presque jamais dispensé de l'effort d'expression verbale.

Ces difficultés, remarquons-le, n'existent pas pour l'écrivain

d'inspiration, qui accepte les phrases en même temps que les idées,

comme elles lui viennent. De là d'ordinaire la grâce et l'aisance de

son style. La phrase de réflexion sera plus écrite, plus artificielle,

plus laborieuse. Mais voici la contre-partie. Si la réflexion donne

d'abord des résultats inférieurs à l'inspiration, par un effort de plus

elle reprend la supériorité.

La phrase improvisée, irréfléchie, a parfois de véritables trouvailles

d'expression, mais aussi bien souvent des faiblesses, des

négligences. La parole suit le cours de la pensée, énonçant les

idées à mesure qu'elles se produisent, une à une, en série linéaire,

n'usant jamais que des constructions les plus directes et retombant

presque toujours sur les mêmes types de phrase.

Quand on compose sa phrase à loisir, on n'accepte pas si aisément

les premiers mots venus. Le vocabulaire gagne en richesse, en

puissance de suggestion. La phrase devient plus variée de

tournures, et par conséquent plus expressive. Elle se resserre en

formules brèves, ou s'organise en périodes composées avec art. On

peut préméditer des effets, tenir en réserve les mots de valeur

jusqu'au moment où ils produiront l'impression la plus forte, briser

les expressions toutes faites, contrarier les habitudes de la langue

pour réveiller ses énergies.

Les poètes-stylistes ont été les plus ingénieux inventeurs de

langage. C'est d'eux que procèdent tous les raffinements du style,

les effets de rythme, d'harmonie imitative, les inversions

expressives, le développement de la métaphore, etc.

C'est grâce à eux que la prose même, inspirée de leurs exemples,

profitant de leurs découvertes, est devenue un art. C'est même chez

eux que l'on retrouverait la suprême aisance de style. Quand à

force d'exercice on se sera rompu à ces allures artificielles que

l'écriture d'art donne à la pensée, l'esprit reprendra sa liberté

d'allures, et le style acquerra une valeur esthétique que le langage

improvisé ne saurait atteindre.

Ainsi, par un incessant labeur, se constituera peu à peu cette oeuvre

dont le lecteur, qui reçoit les images toutes faites et passe sans

effort de l'une à l'autre, recevra une impression de pure poésie.

Sans doute cette méthode est très pénible. L'inspiration est

certainement plus commode: si elle suffisait toujours, il est bien

évident qu'on ne se fatiguerait jamais la tête à réfléchir. Mais

encore une fois, il est des cas où la réflexion est nécessaire. Au

cours de la composition poétique, il est des opérations

indispensables que seule elle peut effectuer.

La pratique même indiquera à l'écrivain dans quels cas il doit y

recourir. Au cours d'un long travail de composition, il ira d'une

méthode à l'autre, selon les besoins du moment. Ce changement se

fait d'instinct. On accueille l'idée qui se présente, si elle est de tout

point satisfaisante; si elle ne suffît pas, on cherche, on s'ingénie, on

raisonne, on réfléchit jusqu'à ce qu'on ait trouvé. Mais surtout il

faut résister à ce préjugé, en vertu duquel on attribue aux

productions spontanées de l'imagination une supériorité littéraire.

Un chef-d'oeuvre ne se crée pas sans travail.

Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur.

Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur!

M. BOUCHOR, _Les Mystères d'Eleusis_.

Le génie, c'est un grand effort.

Il se produit d'ailleurs, à la suite d'efforts cérébraux intenses, un

phénomène psychique remarquable: c'est cette sorte d'excitation

des facultés inventives, que finit par provoquer la réflexion même.

L'inspiration, dit E. Pailleron, peut être comparée à la mise en train

des hauts fourneaux: «quand c'est rouge, tout va bien[43]». Selon

A. Daudet et quelques autres écrivains, ce phénomène se produirait

soudainement, comme une crise. «Tout à coup, brusquement, sans

qu'on sache pourquoi ni comment, la crise du travail commence.

C'est comme un surcroît de chaleur vitale qui monte au cerveau; on

est pris, envahi par son sujet et on se met à écrire avec lièvre. Alors

rien ne vous arrête; l'encrier est vide, le crayon est cassé; peu

importe, on va toujours. On s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on

se crève les yeux dans le crépuscule en attendant la lampe qui ne

vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux repas. S'il faut

partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se

décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa

malle[44].» Ainsi, à force de réflexion, on arrive à déterminer une

sorte d'inspiration supérieure, parfois pénible encore, quelques

écrivains en parlent comme d'un état d'obsession et de fièvre, mais

productive, féconde, dans laquelle toutes les facultés s'exaltent à la

fois.

La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète · 第 15 / 28 题