LA POÉSIE LITTÉRAIRE

§ 1. -- EFFET SUR L'INTELLIGENCE.

Nous considérerons enfin une oeuvre littéraire, et chercherons à

nous rendre compte de ce qui se passe en nous au cours de notre

lecture.

Quand je lis une page de _prose prosaïque_, mon esprit travaille.

Je cherche à comprendre les phrases, à m'assimiler les idées. Alors

même que l'on me parlerait de choses concrètes qu'il faut que je me

représente (description d'une machine, récit d'un fait historique,

etc.), je me sers de mon imagination pour me figurer les choses

dans leur réalité. Jusqu'au terme de ma lecture, j'ai gardé ma pleine

lucidité d'esprit.

Même effet si je lis des vers d'un caractère technique, didactique,

philosophique, de ceux en un mot où l'auteur s'est proposé

d'exprimer des idées. Je puis les lire avec intérêt, admirer leur

ingéniosité, leurs qualités de facture, la justesse, la profondeur de

la pensée. Ils peuvent exciter mon intelligence; mais en fait, et

pour cette raison même, ils ne me donnent à aucun degré

l'impression de poésie.

Je dois faire encore à ce sujet une remarque dont on verra tout à

l'heure l'utilité: c'est que le sens d'une phrase abstraite et prosaïque

est conçu par un acte très rapide de l'esprit et comme dans un éclair.

On peut rester quelque temps avant de comprendre; mais dès que

l'intellection se produit, c'est une illumination brusque, instantanée.

C'est que de telles phrases nous donnent seulement une _idée_ des

choses, et l'idée a cette particularité, de ne pouvoir séjourner dans

l'esprit; elle ne peut que passer; elle est le moment de l'aperception.

Soit au contraire une oeuvre poétique. L'allure qu'elle donnera à ma

pensée sera toute différente.

Je prendrai à dessein mes exemples dans des oeuvres très connues,

que chacun ait présentes à l'esprit et sur lesquelles il soit facile de

refaire l'expérience.

J'ouvre la Légende des siècles. Je relis le Petit roi de Galice:

Ils sont là tous les dix, les enfants d'Àsturie.

La même affaire unit dans la même prairie

Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo.

C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau,

L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un oeil terne,

Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne.

Quand je commence à lire ces vers, ma pensée est lucide, mon

attention excitée. Il me faut interpréter ce texte, comprendre ce que

le poète veut dire, me mettre au courant de la situation. Je suis

encore moi. J'ai conscience d'être dans ma chambre, un livre en

main. Je vois la page imprimée. J'articule en moi-même les mots

que je lis. Mais bientôt la suggestion poétique tend à se produire.

Des images m'apparaissent, encore vagues et indécises:

Vers le Nord, le troupeau des nuages qui passe,

Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace,

S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.

Le Corcova remplit le fond de l'horizon.

Mais je m'enfonce davantage dans ma lecture. L'intérêt dramatique

du poème devient plus intense; la suggestion opère avec plus de

force:

Alerte! Un cavalier passe dans le chemin.

C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,

La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes.

Le cavalier qui passe est habillé de fer;

Il vient par le sentier du côté de la mer;

Il entre dans le val; il franchit la chaussée;

Calme, il approche . . .

A partir de ce moment, le cours de ma pensée est décidément

orienté dans le sens de la rêverie; et ce moment précis, que l'on

pourrait marquer dans toute oeuvre d'imagination, est celui où le

lecteur éprouve, pour un des personnages mis en scène, une

émotion sympathique. Jusque-là, on pensait, on imaginait

volontairement. À partir de ce moment, on est pris, saisi, entraîné.

On entre dans l'état second, dans une sorte de transe, où l'on

devient docile à toutes les suggestions. Nous nous plaçons au point

de vue de ce personnage. Nous voyons de ses yeux, et avec la

netteté que l'émotion donne à nos représentations, les événements

qui vont se dérouler. Ces images visuelles, les premières apparues,

vont amener les autres à leur suite. Quand s'engagera la scène

épique, héroïque, où Roland, seul contre cent, tranchera de ses

grands coups d'épée géants et bandits, je n'aurai plus conscience de

me la figurer, je croirai la percevoir. Qu'elle soit merveilleuse,

invraisemblable, peu importe maintenant, puisque j'y assiste!

J'entends les chocs d'armure, les gémissements, les clameurs de la

bataille.

Durandal, à tuer ces coquins s'ébréchant,

Avait jonché de morts la terre, et fait ce champ

Plus vermeil qu'un nuage où le soleil se couche;

Elle s'était rompue en ce labeur farouche;

Ce qui n'empêchait pas Roland de s'avancer;

Les bandits, le croyant prêt à recommencer,

Tremblants comme des boeufs qu'on ramène à l'étable,

A chaque mouvement de son bras redoutable,

Reculaient, lui montrant de loin leurs coutelas;

Et, pas à pas, Roland, sanglant, terrible, las,

Les chassait devant lui parmi les fondrières;

Et, n'ayant plus d'épée, il leur jetait des pierres.

Longtemps encore après que la lecture est terminée, on est hanté de

cette tragique vision, d'autant plus obsédante qu'elle reste

inachevée. Elle subsiste au plus profond de nous-mêmes alors

même que nous n'y pensons plus, comme une chose réelle quand

nous en détournons les yeux.

La poésie, avons-nous remarqué, n'est pas inhérente à la forme du

vers. Nous aurions pu tout aussi bien en demander des exemples à

la prose. Il est des pages de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand, de

Guyau, de Loti, de Maeterlinck, qui ont un charme comparable à

celui des plus beaux poèmes.

Veut-on des exemples de la suggestion portée à son degré le plus

intense? C'est dans l'épopée en prose, dans le roman que nous en

pourrions trouver. Pour des raisons diverses sur lesquelles nous

aurons à revenir, la prose peut ébranler l'imagination plus

fortement encore que le vers. La lecture d'un roman peut

déterminer en nous de véritables hallucinations. Nous ne vivons

plus de notre vie propre, mais de la vie des personnages dont nous

suivons l'existence aventureuse. Nous souffrons de leur souffrance,

nous nous épouvantons de leurs terreurs, nous aimons de leurs

amours. Nous les voyons agir devant nous, et pourtant nous

sentons que nous sommes en eux, comme dans notre double,

comme dans un Moi qui nous serait extérieur. Notre rêverie prend

absolument les caractères du songe; nous sommes aussi étrangers

aux réalités extérieures, aussi isolés dans nos représentations que

nous pouvons l'être dans le sommeil le plus profond. Et de fait,

sommes-nous vraiment éveillés? Il me semble plutôt que nous

entrons dans un état d'hypnose, accompagné de sensations assez

particulières qui montrent que quelque chose dans les fonctions

physiologiques du cerveau est modifié: c'est dans la tête une

sensation de tiédeur un peu fiévreuse et pourtant agréable; c'est une

allure particulière des images qui se présentent par tableaux tout

faits, comme des _images coloriées_ que l'on regarderait et non

comme de simples représentations. C'est à un degré à peine atténué

ce qui se produit dans la somnolence d'une lourde après-midi d'été,

quand sans fermer tout à fait les yeux on s'accorde quelques

minutes de rêvasserie; ou bien en wagon, dans cette sorte

d'excitation cérébrale un peu trouble que cause la trépidation du

train, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les

associations d'idées, qui fait apparaître et disparaître brusquement

les images, «comme si l'on avait secoué la boîte à souvenirs de

l'esprit[22]»; ou bien encore au coin du feu, après une longue

marche par la pluie et le vent, quand on s'engourdit dans le

bien-être de la réaction physique, et que l'afflux du sang au cerveau fait

reparaître en demi-hallucination les souvenirs de la journée. Tel est

bien l'effet des romans, surtout lorsqu'il s'agit de ces récits

merveilleux qui ont déjà par eux-mêmes l'allure du rêve: les Mille

et une nuits, Cyrano de Bergerac aux pays du soleil, Gulliver à

Lilliput, les Contes fantastiques d'Hoffmann, Andersen, E. Poe,

Rudyard Kipling! Visions hallucinantes qui nous font entrer si

profondément dans le monde imaginaire, qu'il nous faudra un

effort presque douloureux pour revenir à la réalité. Pendant que

nous sommes ainsi hypnotisés, qu'un incident quelconque, une

sonnette qui tinte, une voix qui nous interpelle, nous tire

brusquement de notre rêve: nous avons ce regard effaré du

dormeur qui se réveille en sursaut. Nous considérons avec stupeur

les objets qui nous entourent, ne les reconnaissant plus. Nous

revenons de si loin!

Nous avons étudié l'effet de la poésie dans des formes assez

variées pour pouvoir en déterminer la nature.

Nous voyons d'abord que dans la lecture d'une oeuvre poétique,

notre esprit est plus actif qu'il ne le croit lui-même. Il nous semble

que toute notre activité se réduit à la contemplation des images qui

nous seraient présentées toutes formées dans l'oeuvre même. C'est

en effet de cet acte de vision intérieure que nous avons surtout

conscience; mais le meilleur de notre activité est consacré à la

formation même de ces images. Elles sont en effet notre oeuvre.

Nous les attribuons au poète lui-même, parce que c'est lui qui les a

le premier inventées; nous nous figurons même, par une illusion

presque irrésistible, les voir dans le texte que nous avons sous les

yeux, comme si elles en faisaient partie intégrante. Mais cette page

imprimée n'est qu'une surface blanche maculée de noir. Ce n'est

pas là qu'est le poème qui nous enchante: il est dans les pensées

que nous suggère notre lecture, et ces pensées, nous ne pouvons les

retrouver qu'en nous-mêmes, en les concevant à notre tour, c'est-à-dire

en concevant des pensées analogues à celles que l'auteur avait

dans l'esprit quand il écrivait ces lignes. Lire un poète, c'est faire

oeuvre de poésie; c'est imaginer des tableaux conformément aux

indications parfois très brèves qui nous sont fournies. Nous le

faisons sans effort, car l'art du poète consiste justement à nous

épargner tout effort; il procède par suggestions si délicates que

nous n'en prenons même pas conscience; d'un mot, d'une inflexion

de voix il sait réveiller la poésie latente dans l'âme la plus vulgaire.

Je ne dis donc pas que nous ayons grand mérite à ce travail de

restauration mentale. Je constate qu'il est bien notre oeuvre, et que

c'est bien dans notre propre esprit que se déroulent toutes les

phases du poème, par une incessante création d'images qui est

dirigée sans doute, déterminée en grande partie, mais qui demande

pourtant une certaine initiative intellectuelle.

En second lieu, nous observons que d'ordinaire la phrase poétique

ne nous livre toute sa signification que peu à peu, souvent même

après coup. Il nous faut un certain temps pour entrer dans cet état

de rêverie qui caractérise la contemplation poétique. Au moment

où nous lisons un vers, nous n'en apercevons que le sens littéral: et

puis les images apparaissent, en suggèrent d'autres, qui ouvrent à

notre imagination des perspectives illimitées. Les beaux vers ne

peuvent se lire que lentement. Il faut que nous ayons le temps d'en

évoquer toute la poésie latente. Les plus poétiques nous font le plus

longtemps rêver. Après qu'on les a dits, on peut faire silence; le

poème ne sera pas pour cela interrompu; longtemps encore il

continuera de se développer en nous-mêmes par son mouvement

propre; et c'est peut-être dans cette période qu'il nous donnera

l'impression la plus poétique. Ainsi le tintement d'une coupe de

cristal se prolonge en vibrations d'une exquise pureté, dont nous

entendons encore la résonance idéale quand déjà notre oreille ne

les perçoit plus.

Nous pouvons déterminer enfin avec quelle force une oeuvre

littéraire doit agir sur l'imagination pour produire l'effet le plus

poétique.

Entre les oeuvres purement intellectuelles que nous avons citées

d'abord comme exemple de prosaïsme absolu, et les oeuvres

purement imaginatives qui déterminent de véritables hallucinations,

il est des degrés à l'infini.

De ces degrés divers, quel est le plus favorable? Examen fait, on

reconnaîtra que c'est le degré moyen, où ne se produit que l'illusion

consciente et lucide, caractéristique de l'état de rêverie.

Les poètes s'ingénient à donner à leurs oeuvres les titres les plus

divers; ce seront des Harmonies, des Voix intérieures, des Chants

du crépuscule, des Méditations, des Contemplations: en réalité,

toutes pourraient aussi bien être intitulées des Rêveries, car elles ne

sont pas autre chose.

Les suggestions trop intenses nous émeuvent comme le ferait la

réalité, niais elles ne nous semblent pas plus poétiques. Relisez un

poème très dramatique, vous reconnaîtrez que l'impression

poétique se produit surtout dans les instants où l'action se ralentit,

et laisse la pensée prendre l'attitude contemplative: par exemple

dans les descriptions qui servent de pause au récit. Alors les

images se développent à loisir. Rappelons-nous quelques vers qui

nous aient paru d'un charme poétique particulier: nous trouverons

que ce sont des vers contemplatifs plutôt que dramatiques, qui ont

dû être conçus dans un état de vague rêverie auquel ils nous

ramènent.

Elle voulut aller sur les flots de la mer,

Et comme un vent bénin soufflait une embellie

Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie

Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse

Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or

Si bien que nous suivions son pas plus calme encor

Que le déroulement des vagues, ô délice!

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement

Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.

Parfois de grands varechs filaient en longues branches,

Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés,

Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut sa tête.

VERLAINE, _Romances sans paroles_.

Ce sont bien là de ces visions comme on en peut avoir, au cours

d'une paisible traversée, en contemplant la mer bleue.

De toutes les pages vraiment poétiques que nous avons pu lire, en

prose ou en vers, prenons les plus délicates, les plus exquises,

celles qui nous donnent la plus pure impression de poésie.

Nous constaterons, le fait est significatif, que ce sont précisément

celles où l'auteur _décrit un état de rêverie_. Parfois il parle en son

nom personnel, se met lui-même en scène; parfois il nous présente

quelque personnage imaginaire, dont il nous décrit les pensées.

Dans tous les cas les représentations auxquelles on nous convie

sont de même ordre. L'état d'âme qui est exprimé dans ces pages,

c'est bien la rêverie. On n'y voit pas la pensée au travail, faisant

effort pour découvrir la vérité ou la démontrer, mais l'esprit

détendu, se laissant aller a la contemplation de la nature, au songe

intérieur, au jeu des pures représentations. Nous-mêmes, nous nous

donnons cet état d'âme en nous le représentant, avec une vague

conscience de ne nous en donner que le spectacle. Nous faisons les

mêmes songes, mais sans les prendre tout à fait pour notre compte,

puisque nous les rapportons à un personnage imaginaire. Alors

même que l'auteur parle en son nom personnel, il n'est par rapport

à nous qu'une âme étrangère à laquelle nous ne pouvons nous

identifier qu'à demi. De là le caractère idéal de ces pages de pure

rêverie, et l'exquise délicatesse des impressions qu'elles nous

donnent; en nous qui les lisons, elles sont la représentation

imaginaire d'un état purement imaginatif: le rêve d'un rêve.

§ 2. -- VALEUR POÉTIQUE DE LA PENSÉE.

Mais avant d'aller plus loin il importe de nous assurer que notre

thèse jusqu'ici ne donne pas prise à la critique.

Que l'imagination joue en poésie un rôle prépondérant, le fait ne

saurait être mis en doute. On trouvera sans peine des poèmes de

grande valeur littéraire qui ne sont que des rêves; au lieu qu'il

serait impossible de citer un seul poème fait uniquement d'idées

pures et de conceptions abstraites: s'il en était de tels, ils n'auraient

de la poésie que la forme verbale; ils ne seraient que de la prose

rythmée. On conçoit fort bien une poésie qui ne mette en jeu que

l'imagination, on n'en conçoit pas qui exerce l'intelligence seule: et

cela suffit à prouver que l'image est en poésie la chose essentielle,

l'idée étant tout au plus de luxe. Avec une intelligence moyenne et

une imagination vive, on peut être poète; avec l'intelligence la plus

lucide et la plus forte, si l'on est dépourvu d'imagination, on devra

renoncer à écrire un vers. Nous pouvons aussi poser en fait, sans

crainte d'être contredits, que la poésie attirera plutôt à elle les

Imaginatifs que les intellectuels, et qu'en nous mettant à son école

nous tendrons plutôt à devenir des rêveurs que des penseurs. Mais

nous sommes allés plus loin, nous avons dit qu'en poésie l'idée

n'est rien, que l'image est tout. Non seulement la poésie s'adresse à

l'imagination de préférence, mais elle est toute dans l'effet qu'elle

produit sur l'imagination. Elle est pure rêverie.

Cette thèse semblera peut-être trop exclusive.

De quel droit, nous dira-t-on, restreignez-vous à ce point la

fonction du poète? Quoi donc? N'admettez-vous pas qu'il ait des

idées, et les mette dans son oeuvre? Quand il vous en apporte, les

accueillerez-vous avec défiance, comme un élément étranger à la

véritable poésie? Et réserverez-vous votre admiration pour le poète

incomplet, déséquilibré, en qui l'imagination s'est démesurément

développée aux dépens de l'intelligence? En fait il est des poètes,

de très grands poètes qui n'ont pas dédaigné de penser, et qui nous

donnent à réfléchir[23]. Il y a de fortes pensées dans Lucrèce; il y

en a de profondes dans Goethe; d'ingénieuses et subtiles dans

Sully-Prudhomme. L'historien de la philosophie ne saurait négliger

la philosophie des poètes. Ainsi votre définition, que vous avez

voulu faire aussi large que possible, est en réalité bien étroite, au

point de choquer les véritables amis de la poésie.

Je suis allé au devant des objections. Maintenant il faut tirer ces

idées au clair.

Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je veux affirmer. Jamais je

n'ai songé à dire que la pensée pure ne jouait et n'avait à jouer

aucun rôle dans l'art des vers. Sur la part qu'il convient de lui

attribuer, je n'ai pas à me prononcer ici. Nous ne nous faisons pas

tous de la fonction du poète le même idéal, et par conséquent des

divergences se produiront toujours quand il faudra décider si telle

oeuvre donnée est ou n'est pas de bonne et vraie poésie. Les uns

demanderont au poète de la pensée, les autres des images, les

autres du sentiment, les autres de la musique.

Entre ceux qui admirent Victor Hugo, ceux qui s'enchantent de

Lamartine ou qui se délectent dans Mallarmé, il ne sera pas facile

de s'entendre. Il est clair que chacun, jugeant des effets que doit

produire la poésie d'après les impressions qu'il reçoit de son poète

favori, les décrira différemment. Il est des vers, tels ceux de la

poésie philosophique au XVIIIe siècle, qui n'évoquent que l'idée

des choses et ne s'adressent qu'à l'entendement. À la fin du XIXe

siècle, en France, la poésie se charge d'images, de représentations

concrètes; certaine école affectera même d'en éliminer la pensée, et

se complaira dans des séries d'images juxtaposées sans aucun lien

logique. Nous nous trouvons donc en présence d'un certain nombre

d'oeuvres de caractère très différent, où l'élément pensée et

l'élément image sont dosés en toutes proportions. Chacune a ses

admirateurs, qui la tiennent pour le type exemplaire de la poésie.

Choisirons-nous entre elles, en décidant que celle-ci représente la

poésie plutôt que celle-là? Un tel choix serait arbitraire. De ce

qu'un idéal est le nôtre, il ne s'ensuit pas qu'il soit le vrai.

Quand on voit les goûts se partager à ce point, quand on constate

de telles divergences entre esprits également sincères, également

épris du beau, on comprend que l'on aurait mauvaise grâce à

prétendre imposer son opinion personnelle: la conciliation s'impose.

Faute de pouvoir choisir entre les diverses conceptions de la poésie,

le psychologue les tiendra pour équivalentes.

Il les étudiera toutes avec un égal intérêt: aucune ne devra être

exclue de ses analyses. Nous n'avons donc à entrer dans aucune

querelle d'école. Nous faisons ici de l'esthétique expérimentale,

non de l'esthétique rationnelle. Nous cherchons d'où vient en fait,

dans une couvre poétique quelconque, l'impression de poésie. Nos

préférences esthétiques n'ont que faire dans cette enquête, et ne

doivent influer en rien sur le résultat.

Ce que j'ai voulu dire, c'est que la pensée pure n'a rien de poétique,

et par conséquent qu'elle ne doit pas entrer dans notre définition de

la poésie.

Quand nous disons que la poésie ne s'adresse pas à l'intelligence

mais seulement à l'imagination, on comprendra que ce qu'il y a de

vraiment poétique dans un poème, ce ne sont pas les idées, mais les

images: et je crois que personne ne fera difficulté de l'admettre. On

ne nous objectera plus que certains poèmes valent aussi par la

pensée, et ne nous font pas seulement rêver, mais encore réfléchir.

Je suis le premier à le reconnaître. Je sais de très beaux vers qui ne

disent rien à l'imagination; ils valent par la beauté même de l'idée:

mais personne ne songerait à dire qu'ils sont vraiment poétiques;

aussi devra-t-on être d'accord avec moi, quand je dirai que _cela

n'est pas de la poésie_. Que le poète soit en même temps un

penseur, rien de mieux: nous ne tenons nullement, en matière d'art,

à la division du travail et à la séparation des genres. Nous

n'exigeons pas que le poète soit uniquement poète, et le soit

toujours, sans répit ni défaillance, à jet continu. Etant plus varié, il

fatiguera moins. Etant plus complet, il produira une impression

esthétique plus puissante. Tout ce qu'il mettra d'idées dans son

oeuvre nous la fera davantage admirer; ses vers en seront d'autant

plus beaux: mais ils n'en seront pas plus poétiques.

Toutes les observations que nous venons de faire sur la poésie des

poètes, nous les aurions pu faire aussi bien sur la poésie des

prosateurs. Car elle est essentiellement de même nature. Peut-être

même nous serait-il plus facile, sur des exemples empruntés aux

prosateurs, de faire accepter notre définition de la poésie. On est

accoutumé en effet, quand il s'agit des vers, à ne pas considérer à

part l'élément spécialement poétique; idées abstraites, images, tout

cela pêle-mêle contribue à nous donner une impression d'ensemble;

on est donc porté à croire que tout le contenu des vers est de la

poésie. De là les confusions que nous signalions tout à l'heure, et la

résistance qu'on nous opposait. Considérant en bloc la manière de

penser des poètes, on n'a plus pour la caractériser d'autre ressource

que de l'opposer à la manière de penser des prosateurs; mais les

différences ne sont pas très nettes; on voit bien d'une façon

générale que la poésie agit davantage sur l'imagination; mais

qu'elle consiste exclusivement dans l'effet produit sur l'imagination,

cela paraît paradoxal et inadmissible.

Quand au contraire on parle de la poésie des prosateurs, il n'y a pas

de méprise possible. Chacun comprend qu'il la doit chercher

spécialement dans les passages qui produisent à son plus haut

degré l'impression poétique, par opposition à ceux qui ne la

produisent à aucun degré. On conçoit plus facilement que cette

poésie doit consister dans une façon de penser particulière, dans un

élément psychique spécial qu'il est possible de dégager, au moins

par abstraction.

Nous maintiendrons donc en toute rigueur notre théorie, affirmant

que la poésie est faite d'imagination, et non de pensée. Les idées

peuvent être très belles, elles ne sont jamais poétiques. Tout au

plus peuvent-elles servir comme d'introduction à la poésie, quand

elles sont de nature à frapper l'imagination et à déterminer un

courant de représentations concrètes; souvent une réflexion

s'achève en rêverie, et finit ainsi par prendre le caractère poétique.

L'idée générale est si l'on veut de la poésie latente; elle enferme à

l'état virtuel, condensées en une brève formule, une multitude

d'images que nous pourrions développer si nous en avions le loisir.

Mais c'est précisément parce qu'elle les tient à l'état virtuel qu'elle

est une pure idée générale: développez son contenu, ce n'est plus

elle que vous concevez. La pensée réfléchie est une concentration;

la poésie est une expansion. Les deux mouvements sont inverses.

Ils peuvent alterner, ils peuvent même s'appeler l'un l'autre; mais

ils s'excluent nécessairement. Toujours la poésie commence au

moment où l'on cesse de penser et de réfléchir pour ne plus faire

que rêver.

Je sais que pratiquement il est assez difficile, dans une oeuvre

donnée, de distinguer l'idée de l'image, la conception abstraite de la

représentation concrète. Dans presque toute oeuvre littéraire,

l'intelligence et l'imagination travaillent en synergie[24]. Il est très

rare que l'idée se présente à l'état pur; dans l'expression de la

pensée la plus abstraite, on trouverait encore les métaphores

inhérentes au langage, qui prouvent une intervention de

l'imagination; et d'autre part, dans l'interprétation de la phrase la

plus imagée, l'intelligence joue toujours un rôle. Il y a d'ailleurs des

degrés à l'infini dans l'abstraction; on ne saurait dire exactement où

elle commence et où elle finit. Il est pourtant un moyen empirique

d'opérer cette distinction. En fait l'idée est plus engagée dans les

mots que l'image; elle est à peu près inséparable dans notre esprit

de son expression verbale. Essayez de concevoir isolément le sens

d'un mol abstrait, votre intelligence s'y refuse. Lisez une page de

philosophie abstraite et demandez-vous, sans articuler en vous-même

aucune phrase, ce que cela veut dire, c'est le vide mental,

vous êtes impuissants à rien concevoir. Pour une raison ou pour

une autre, peut-être parce qu'elle n'est elle-même qu'une

abstraction, peut-être parce qu'elle est pure virtualité, l'idée des

choses abstraites ne peut être réalisée dans la conscience en un acte

distinct; elle n'est conçue qu'en fonction des mots qui l'expriment.

Il n'en est pas de même des images. Nous n'avons que faire du

langage pour nous les représenter. Ce sont des états de conscience

réels, concrets, isolables, indépendants de toute expression verbale,

au point que le difficile n'est pas de les dégager de la parole

intérieure, mais plutôt de trouver des mots pour les rendre. Nous ne

parlons pas nos rêveries. Les images passent; et silencieux,

charmés, nous les suivons du regard. Nous avons donc ici un signe

qui nous permet d'isoler par analyse dans une oeuvre littéraire

l'élément purement poétique. Seules sont poétiques les pensées qui

pourraient être aussi bien conçues sans le secours d'aucune

expression verbale. Laissez tomber tout ce qui doit être dit pour

être pensé; conservez ce qu'il est plus facile de se représenter que

d'exprimer: ce qui restera sera précisément l'élément poétique.

Nous disions tout à l'heure que la poésie n'est pas dans les livres;

nous comprenons maintenant à quel point elle est indépendante des

mots eux-mêmes, et des artifices du style, et de toute forme verbale.

Peut-être Schiller avait-il raison de dire _qu'au point de vue de

l'art_ le fond n'est rien, que la forme est tout. Au point de vue

poétique c'est tout le contraire: le fond est tout, la forme verbale

n'est rien. La pensée poétique n'est pas contenue dans le vers

comme dans un vase dont elle prendrait la forme plus ou moins

élégante; elle est simplement suggérée par le vers; les mots que le

poète assemble avec tant de soin ne sont que des signes

conventionnels qu'il fera passer devant nos yeux pour déterminer

en nous, par réflexe psychique, certaines représentations.

Certes on peut exiger que le poète soit passé maître dans l'art de

manier les mots; on comprend même qu'il ait, plus encore que le

prosateur, le souci de l'expression verbale, les pensées qu'il veut

nous suggérer étant de celles qui trouvent le plus difficilement une

expression adéquate. Mais nous ne devons pas oublier que la façon

dont l'image poétique nous est suggérée est chose après tout

secondaire; les effets de style sont un moyen d'expression, ils ne

doivent pas être un but.

Aussi nous garderons-nous de leur attribuer trop d'importance;

nous nous rappellerons qu'en poésie surtout les mots ne doivent

pas attirer l'attention; ils sont laits pour être oubliés; seule importe

la qualité poétique des représentations qu'ils nous auront suggérées,

après leur passage dans l'esprit.

§ 3. -- VALEUR POÉTIQUE DU SENTIMENT.

Il nous reste à déterminer quel est dans la poésie littéraire le rôle

du sentiment.

Sur ce point les avis sont très partagés. Toute une école littéraire se

refuserait à attribuer une réelle valeur poétique au sentiment. Elle

concevrait plutôt la poésie comme un art de pure représentation,

tout objectif, dont les sentiments personnels du poète devraient être

autant que possible exclus. C'est une vieille idée d'Aristote. Le

poète est par définition un imitateur. En composant sa fable, il doit

se mettre les choses sous les yeux le plus exactement qu'il peut, et

les décrire en termes tels, que nous nous imaginions assister à la

réalité même. Personnellement il ne doit prendre la parole que le

plus rarement qu'il peut; car ce n'est point quand il parle en son

nom qu'il est imitateur.

Nous retrouvons ces mêmes idées dans Goethe. La mission du

poète est la représentation. Cette représentation est parfaite quand

elle rivalise avec la réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont

animées par le génie de manière à faire croire à la présence des

objets. La poésie, à son plus haut degré d'élévation, est tout

extérieure. Lorsqu'elle se retire au dedans de l'âme, elle est en voie

de déclin. Le poète se mettrait donc au dessus et en dehors de son

oeuvre; il animerait ses personnages d'une vie intense et passionnée

sans se départir lui-même de son olympienne sérénité. Pour

conserver toute sa liberté de création, pour que les produits de son

génie puissent se développer avec un calme artistique, dans la paix

et l'harmonie, il s'affranchira de toute préoccupation pratique, il

contemplera le monde d'un oeil calme et libre.

Je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans cette théorie. En

l'examinant, j'y vois l'exagération de quelques idées justes, et

finalement une méprise.

Je lui donnerais raison si elle se contentait d'affirmer qu'il ne faut

pas abuser de la poésie subjective et du sentiment personnel. Il est

certain que trop de poètes restent enfermés dans leur Moi,

s'analysant avec complaisance, épiant leurs moindres sensations

pour nous les décrire, ramenant avec une regrettable insistance la

conversation sur leurs peines de coeur et leurs déceptions en amour.

Ces confidences intimes sont de la poésie; elles ne peuvent être

toute la poésie. La description d'un Moi est décidément un sujet

trop mince. Le poète, reclus en lui-même, n'a plus aucune occasion

de se renouveler, de se développer; il tourne dans un cercle d'idées

et de sentiments de plus en plus étroit. En même temps qu'il se

retire de nous, il nous éloigne de lui. Quelle sympathie réelle peut

nous porter vers cet homme qui n'a pas une pensée pour nous? Il

restera donc enfermé dans son splendide isolement, et perdra

presque toute action sur les âmes. -- Que le poète commence donc

par vivre sa vie personnelle; que jeune il chante son amour, ses

désirs et ses mélancolies. Mais cette poésie de la vingtième année

ne saurait lui suffire. Qu'ensuite il sorte de lui-même. Qu'il

s'aperçoive que les hommes existent, qu'il y a d'autres intérêts que

les siens, d'autres souffrances que les siennes. Qu'il nous parle de

nous-mêmes; qu'il s'intéresse à tous les problèmes pour lesquels se

passionne l'humanité; ou qu'il se fasse créateur, qu'il compose une

oeuvre épique ou romanesque; qu'il donne à ces êtres de fiction

qu'il met en scène une telle intensité de vie, qu'à jamais ils

resteront dans la mémoire des hommes, plus vivants qu'aucun être

réel. L'heure de la poésie objective est venue. On a raison d'y voir

un élargissement et une forme supérieure de la poésie: jusqu'ici

nous sommes pleinement d'accord. Mais de ce que le poète

s'affranchit des égoïsmes du sentiment personnel, on conclut à son

impassibilité. C'est ici que commence la méprise, et que nous

devrons nous séparer. Ce qu'on ne voit pas, c'est que si le poète se

détache ainsi de lui-même, ce n'est pas par indifférence, c'est par

désintéressement et générosité de coeur. Ce passage à la poésie

objective ne marque pas une restriction, mais au contraire une

extension, un suprême épanouissement de la sensibilité. Comme le

disait Guyau, dans son émouvant adieu à la poésie personnelle:

Quand on s'oublie assez soi-même

On tait sa joie et ses douleurs;

Les yeux tournes vers ceux qu'on aime

On n'a d'autres maux que les leurs.

L'art est trop vain, et solitaire;

Rêver est doux, agir meilleur;

En ce monde j'ai mieux à faire

Que d'écouter battre mon coeur.

Que l'amour aux autres me lie!...

Dans le coeur d'autrui je me perds;

--Rires ou larmes de ma vie,

Valiez-vous seulement un vers[25]!

Ce n'est pas d'un oeil calme et libre que le poète contemple le

monde; c'est avec un intérêt passionné, avec une large sympathie.

Sa fonction n'est pas de nous représenter les choses telles qu'elles

sont, ou telles qu'elles nous apparaissent vues du dehors: un miroir

y suffirait. Il faut qu'il nous présente une oeuvre vivante et

passionnée, qui frappe l'imagination en touchant le coeur; il n'y

réussira pas, s'il est lui-même rebelle à l'émotion et incapable

d'aimer. L'impassibilité sied au savant, peut-être au philosophe.

Elle conviendrait mal au poète.

J'admets encore que la poésie ne requiert pas des émotions d'une

intensité extrême. Trop poignantes, elles nous saisiraient avec tant

de force que nous ne pourrions plus en faire un objet de

contemplation, et que toute impression de beauté disparaîtrait.

Nous sortirions de la poésie, pour rentier dans la vie réelle. Le seul

fait de composer un poème suppose un certain calme, une

possession de soi, un souci d'art, incompatible avec les crises de la

passion. La sensibilité indispensable au poète est une sensibilité

d'artiste, qui dans ses émotions les plus sincères garde le besoin de

l'harmonie et le sens de la beauté. Certains sentiments sont trop

intenses pour se traduire en vers. L'extrême douleur s'exprimera

par un cri, par une plainte, par des paroles amères, par un

mouvement de révolte, non par de la poésie. C'est quatre ans après

la mort de sa fille, que Victor Hugo pouvait écrire les vers

sublimes où s'est exhalée sa douleur de père.

Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure

Je sors pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de l'immense nature

Qui m'entre dans le coeur...

_Contemplations: à Villequier_.

Il fallait que sa douleur se fut apaisée, qu'elle fût devenue résignée,

contemplative et comme stagnante pour comporter une expression

poétique.

Tout cela est vrai; mais tout ce que l'on en peut conclure, c'est que

le sentiment poétique ne doit pas avoir une violence telle, qu'il

exclue la libre rêverie ou qu'il enlève au poète tout son sang-froid.

De là jusqu'à l'impassibilité, il y a loin.

Il est bien rare en somme que nos sentiments atteignent ce degré

d'intensité, où ils cesseraient d'être poétiques. Le poète pourra

même sans inconvénient dépasser un peu la mesure, aller au-delà

de la poésie, oublier qu'il fait oeuvre d'art, et mettre tout son coeur

dans ses vers. Ces sentiments, qui ne sont plus poétiques pour lui,

le seront encore pour nous, qui ne les éprouvons en effet que par

sympathie, et par conséquent à un degré assez atténué pour pouvoir

en faire, si intenses, si violents, si déchirants qu'ils soient, un objet

de contemplation.

Nous n'avons donc aucune raison pour regarder le sentiment avec

défiance, comme un élément perturbateur, que le poète doit autant

que possible éliminer de son oeuvre. L'excès de sensibilité est un

défaut rare, et qui d'ailleurs, au point de vue poétique, n'aurait pas

de grands inconvénients. Nous craindrions beaucoup plus la

froideur, le défaut d'émotion.

Quand le sentiment décroît, l'effet poétique est moindre. Un poète

qui réussirait à s'interdire toute émotion n'aurait fait que renoncer à

son moyen d'action le plus efficace. A la rigueur il pourrait

suppléer à ce défaut par d'autres qualités poétiques. S'il joignait à

une certaine sécheresse de coeur une intelligence souveraine, une

extraordinaire puissance d'imagination, il pourrait encore écrire de

très beaux vers, magnifiques d'images, superbes de pensée; mais il

y manquerait toujours quelque chose, cette puissance d'émotion

sans laquelle il n'y a pas de complète poésie. Nous aussi nous

contemplerons son oeuvre d'un oeil calme; elle nous restera

étrangère, ne nous touchant pas le coeur. Ou bien il faudra que le

poète réussisse à nous émouvoir sans être ému lui-même, et cela

est possible à force d'art. On peut composer à froid des vers

passionnés. On peut jouer magistralement du coeur humain sans se

laisser prendre soi-même à ce jeu. Mais cette sorte de ruse est-elle

bien digne du poète? Peut-elle réussir tout à fait? Il sera bien

difficile de donner aux émotions feintes l'intonation de l'émotion

vraie. On les mettra trop en dehors, à la façon romantique, et elles

se trahiront par leur emphase; ou bien on affectera de les refouler

en soi-même, de les comprimer par un puissant effort de volonté,

et ici encore on mettra de l'exagération. Il est malaisé de jouer

parfaitement la comédie; le plus habile simulateur finit toujours par

laisser percer l'artifice. Le plus sûr moyen d'avoir l'air ému, c'est

encore d'éprouver une émotion réelle. -- Mais s'il n'est pas dans

mon tempérament d'en éprouver? -- Alors n'écrivez pas de vers; ou

faites de la poésie pittoresque, descriptive, didactique,

philosophique. Le champ de la poésie est large; il n'y manque pas

de débouchés, même pour les esprits secs et les impassibles. Seules

les régions supérieures leur sont interdites.

Je doute que l'on puisse citer un seul poète, vraiment poète, qui ait

été dépourvu de sensibilité, un seul vers vraiment poétique d'où

l'émotion soit absente. Je n'en trouve pas pour mon compte. Je ne

crois même pas que la chose soit possible[26]. Il y aurait vraiment

contradiction. Je vois seulement quelques poètes, quelques

écrivains qui ont affecté l'impassibilité, d'ordinaire avec une

exagération voulue, comme s'ils craignaient qu'on ne s'y trompât.

Quant à ce ton d'ironie que prennent parfois les poètes les plus

impressionnables pour parler de leurs émotions, il ne faut même

pas y voir une affectation de froideur; ce n'est qu'un effort pour

refouler un sentiment excessif auquel ils craindraient de

s'abandonner: ainsi l'on sourit quand on sent venir les larmes, pour

réagir contre son émotion; et c'est précisément quand on lutte

contre elle qu'on en sent mieux la force.

Il nous paraît impossible en définitive d'exclure le sentiment de la

définition delà poésie.

Nous nous garderons aussi de l'excès contraire, de celui qui

consisterait à ne voir dans la poésie que l'exaltation du sentiment.

L'attention des théoriciens et des critiques s'est en général portée

trop exclusivement sur les effets pathétiques de la poésie. Ils

verront dans l'aptitude à être vivement ému la qualité essentielle du

poète, et dans la transmission de ces émotions la fin suprême de

son art. La valeur d'une oeuvre se mesurera à l'effet qu'elle produit

sur le sentiment. Ce sont là des idées courantes. Ce préjugé est

tellement enraciné, que les réserves que je vais être obligé de faire

sembleront à plusieurs choquantes; elles feront l'effet d'une hérésie.

Il le faut reconnaître pourtant. Le sentiment n'est pas et ne peut pas

être en poésie la chose essentielle.

Avant d'exprimer des émotions, il faut que la poésie existe. La

musique en exprime également; et la peinture; et la sculpture. Bien

plus, ces différents arts pourront exprimer des sentiments de même

nature. Ils diffèrent pourtant les uns des autres. Les définir

principalement par la propriété qu'ils ont d'agir sur le sentiment,

leur assigner cette fonction comme leur fin suprême, ce serait

négliger justement ce qui les différencie les uns des autres, ce qui

caractérise chacun d'eux et constitue leur essence propre. La vertu

pathétique est une propriété commune à toute oeuvre d'art; une

qualité que la poésie, elle aussi, doit posséder, sous peine d'être

inférieure aux autres arts: ce n'est pas sa qualité essentielle et

distinctive.

L'émotion qui nous reste de la lecture d'un poème est chose aussi

précieuse que l'on voudra. La regarder comme la fin même pour

laquelle a travaillé le poète; ne voir, dans les vers qu'il nous

présente, qu'un moyen d'exprimer cette émotion, ce serait un

contresens esthétique. Appliquez cette conception à l'art. Quand

vous regardez une oeuvre sculpturale d'une expression pénétrante,

par exemple le Monument aux morts de Bartholdi, estimerez-vous

que la tristesse qui s'en dégage est le véritable objet de cette

représentation, et la seule chose que nous en devions retenir?

Evidemment non. Tant de marbre, d'études successives, d'efforts

de composition, pour nous suggérer seulement cette pensée, qu'il

est triste de mourir, ce serait un labeur presque dérisoire. Quelques

mots pathétiques, quelques accords musicaux suffiraient pour nous

communiquer à moins de frais une émotion aussi intense. Dégager

de l'ensemble des suggestions produites, par une sorte d'abstraction,

la tristesse que l'oeuvre exprime, et n'y plus voir que cela, comme si

c'était la chose principale et essentielle, c'est intervertir absolument

les valeurs. Ce que l'artiste nous apporte, ce n'est pas de la douleur,

c'est une magnifique et douloureuse vision. Il en est de même pour

la poésie. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle exprime des

sentiments purs; elle nous suggère des images toutes pénétrées de

sentiment et qui doivent à cette expression un surcroît de valeur

esthétique, mais qui ont une valeur en elles-mêmes, abstraction

faite de ce sentiment.

L'émotion, directement exprimée, n'a en soi aucune valeur

poétique. «J'aime! Je souffre!» Ces émotions, exprimées avec force,

ou bien analysées dans leurs nuances, peuvent être très

intéressantes en elles-mêmes, exciter une vive sympathie: je ne

vois là rien qui ressemble à de la poésie. Le sentiment, même le

plus profond, le plus tendre, le plus délicat, n'est poétique que par

son retentissement dans l'imagination; et c'est précisément la

fonction du poète, de développer ces images consécutives ou

déterminantes de l'émotion. C'est en cela qu'il fait oeuvre de poésie.

On ne peut dire qu'une oeuvre d'art sera poétique par le seul fait

qu'elle sera très pathétique. Il est des romans et des drames où

l'émotion est portée à son maximum d'intensité, et qui pourtant ne

nous donnent aucune impression de poésie. Cela pourtant devrait

être impossible si la fin suprême de la poésie était d'exalter le

sentiment.

On ne peut même admettre que toute émotion augmente la valeur

poétique de l'objet qui nous la donne. Le sentiment n'a donc pas en

lui-même et par essence une vertu de poésie. Il sera poétique dans

certaines conditions qu'il s'agit de déterminer. Mais dès maintenant

nous pouvons regarder la discussion de principe comme close.

Le sentiment, disaient les uns, n'est rien en poésie. Il est tout,

disaient les autres. Nous avons reconnu que les deux thèses étaient

exagérées. La vérité est entre ces deux extrêmes. Nous regardons

comme établi ce moyen terme, que la poésie, pour atteindre son

optimum d'effet, doit de quelque manière toucher le coeur; et c'est à

cette formule que nous nous en tiendrons. Cela posé, nous pouvons

avancer dans notre enquête, en cherchant de quelle nature sont ces

émotions qui concourent de façon indéniable à l'effet poétique.

Nous avons déjà montré quel devait être leur degré d'intensité. Ce

que nous cherchons ici, c'est quelle doit être leur nature. La

poésie trouvera de préférence son aliment dans les sentiments

contemplatifs, qui ne nous portent pas à l'action, et qui supposent

plutôt un certain détachement de tout intérêt pratique; car ce sont

ceux-là qui sont le plus favorables à la rêverie. L'inquiétude,

l'angoisse, la peur n'ont rien de poétique; ce sont des sentiments

qui donnent trop à réfléchir: ils tiennent l'esprit cruellement éveillé,

ils donnent envie de se débattre contre l'avenir.

Dans sa _Jeune captive_, André Chénier, avec un tact exquis de

poète, s'en est tenu au ton de la mélancolie; ces belles stances

n'expriment que le regret anticipé de la vie: la moindre allusion au

supplice, un simple frisson en gâterait le charme.

Bien des poètes, en strophes désespérées, ont chanté la mort; ils

pouvaient la chanter parce qu'elle est fatale, et qu'il n'y a rien à

faire contre elle; la tombe est d'avance ouverte; tous y viendront;

un à un les vivants sont engloutis; c'est une chose à laquelle on

assiste, un lugubre objet de contemplation, qui n'inspire pas la

terreur, mais plutôt la pitié, une large pitié qui s'étend sur

l'humanité entière. La crainte d'un danger terrible, mais évitable, et

surtout d'un danger personnel, produirait un effet beaucoup plus

dramatique, mais beaucoup moins poétique.

Il est toute une catégorie de sentiments qui sont provoqués par de

simples représentations. Ce sont ceux qui se rapportent à quelque

chose de passé, ou de futur, ou de lointain, ou de fictif. Ils sont

moins vifs mais plus poétiques que ceux qui impliquent la présence

effective de l'objet. Cela se conçoit sans peine, la nette conscience

de la réalité étant incompatible avec la condition essentielle de la

poésie, qui est l'état de rêverie. Les regrets, les espoirs, les

nostalgies sont au contraire très poétiques comme étant des

sentiments rêveurs qui se rapportent à un objet tout idéal.

La plus exquise poésie sentimentale est celle des _sentiments

imaginaires_; j'entends par là ceux qui non seulement se rapportent

à un objet idéal, mais qui sont eux-mêmes imaginés.

Quand par exemple on me montre un personnage de roman engagé

dans quelque situation pathétique, en même temps que je me

représente les objets dont il est ému, je me figure ses émotions;

elles deviennent pour moi un objet de contemplation; et cette

représentation du sentiment est plus poétique que le sentiment

même. Elle lui donne l'idéalité des pures images, le charme de

l'irréel. On dira peut-être, pour expliquer ce singulier état d'âme,

que ces prétendus sentiments imaginaires sont tout simplement des

émotions très réelles, que j'éprouve par sympathie en me

représentant la situation du personnage, et que j'objective en les lui

attribuant; à ce compte, l'effet de la lecture serait d'exciter en moi

des sentiments vrais, joie, tristesse, crainte, amour, que j'utiliserais

en les faisant entrer dans les phrases où l'écrivain décrit l'étal d'âme

de son héros. Mais cette analyse me semble très défectueuse. Je ne

me pas la possibilité de ce contre-coup sympathique des sentiments

exprimés; il est très vrai que parfois, me mettant en imagination à

la place du personnage romanesque, je finis par me laisser

entraîner; je me fais, des sentiments décrits, une émotion

personnelle, qui m'étreint réellement le coeur; comme le spectateur

trop impressionnable quand vient une scène attendrissante,

j'accorde de vraies larmes à de simples représentations. Mais ce

n'est pas par là que je débute. Avant de sympathiser avec une

émotion, il faut bien que nous ayons commencé par nous la

représenter. Le plus souvent même, nous en restons là. Nous

n'allons pas jusqu'à prendre à notre compte tout ce pathétique; il

reste pour nous un spectacle; ou si ce spectacle nous émeut, notre

émotion personnelle différera de celle que l'on nous représente, en

sorte qu'il sera impossible de les confondre; ainsi un poème

douloureux m'inspirera de la pitié, une scène pathétique de

l'admiration. On ne le peut nier: il y a des sentiments imaginaires,

ou des images de sentiments, qui psychiquement diffèrent d'un

sentiment réel autant que la simple représentation d'un objet diffère

de sa réelle vision.

La différence n'est pas seulement dans le degré d'intensité. Se

représenter la souffrance par exemple, ce n'est pas réellement

souffrir, même à un degré atténué et d'une manière superficielle:

c'est tout autre chose. Se rappeler une joie qu'on a eue, ce n'est pas

se réjouir; quelquefois même c'est s'attrister. -- Cette faculté de

représentation concrète du sentiment comporte bien entendu des

degrés divers; elle doit être, comme les facultés de vision ou

d'audition mentale, très inégalement répartie. On doit la supposer

particulièrement développée chez les romanciers, chez les poètes,

et chez toute personne qui se complait dans la lecture des poèmes

et des romans, car c'est dans de telles oeuvres que l'imagination

sentimentale trouve le plus d'occasion de s'exercer.

J'indiquerais encore, parmi les caractères qui contribuent à rendre

un sentiment plus poétique, le fait qu'il sait comme on dit

_sympathique_, c'est-à-dire qu'il soit de ceux que nous comprenons,

que nous admettons, et dans lesquels nous entrons volontiers.

Quand par exemple, lisant une oeuvre d'imagination, nous y

trouvons exprimés des sentiments qui sont en concordance avec les

nôtres, l'expression la plus discrète de ces sentiments est

immédiatement saisie; nous la comprenons à demi-mot; elle trouve

dans notre propre coeur un écho qui la prolonge et achève de la

développer. Si par excellence l'émotion exprimée est de celles qui

sont universellement sympathiques, c'est-à-dire que tout homme

est disposé à partager, l'expression pathétique de l'oeuvre s'amplifie

encore du sentiment de cet unisson moral.

Toute parole exprimant des sentiments égoïstes ou antipathiques a

des intonations sèches: elle semble tomber, isolée, dans un silence

froid. Toute parole exprimant un sentiment généreux nous semble

plus vibrante. Les grands poètes sont ceux qui nous donnent ces

grandes émotions collectives. Leurs sentiments les plus personnels

sont toujours largement humains; ils enveloppent et engendrent

d'autres sentiments à l'infini. De là cette magnifique sonorité que

prend leur voix, comme si toujours un choeur invisible chantait

avec eux.

Nous voici amenés ainsi à poser le caractère vraiment distinctif des

sentiments poétiques, le caractère de beauté. Il faut que nous

puissions trouver en eux quelque chose de charmant, de délicat, de

touchant, de noble, d'élevé, en un mot que nous puissions leur

appliquer quelque qualificatif d'ordre esthétique.

Dès que dans les sentiments qu'exprime une oeuvre littéraire, nous

pouvons soupçonner quelque chose de mesquin ou de bas, toute

impression de poésie s'évanouit.

Ce caractère de beauté prime tous les autres; il les résume et les

implique. Le degré d'intensité des sentiments, leur caractère

égoïste ou désintéressé, le rôle plus ou moins actif qu'y joue

l'imagination, cela est secondaire; cela n'a d'importance qu'autant

que nous y pouvons voir une condition de beauté. Au point de vue

de la poésie, seule la qualité esthétique des sentiments importe.

La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète · 第 13 / 28 题