LA POÉSIE DANS L'ART

Déplaçons notre enquête. Sortons de la nature. Nous trouverons

encore de la poésie dans l'art; et toujours cette poésie nous

apparaîtra comme déterminant des états de conscience analogues à

ceux que nous venons de décrire. En toute occasion où nous

éprouvons une impression vraiment poétique, nous pourrons

constater que notre état mental est caractérisé par une tendance à la

pure rêverie, d'autant mieux marquée que le sentiment de poésie

est plus intense.

Certaines formes d'art, la peinture, le dessin, la sculpture, la

mimique, l'art dramatique, ont ce caractère distinctif qui

leur confère une valeur poétique particulière, d'être des

_représentations_. L'objet matériel qui nous est mis devant les

yeux ne doit pas être regardé pour son compte et perçu dans sa

réalité; ce n'est qu'un simulacre, une image faite à la ressemblance

d'un autre objet, naturel ou fictif, dans tous les cas absent, et que

nous sommes invités à nous représenter. Dans quelques linéaments

tracés au crayon sur le papier, nous reconnaissons un visage

humain; à l'instant où se produit cette interprétation, nous ne les

voyons plus du même oeil; nous ne les prenons plus au propre,

mais au figuré; ce trait indique un contour, celui-là est une ombre;

ici, c'est une boucle de cheveux, un pli du vêtement. De même

pour le tableau ou la statue; si loin que soit poussée l'imitation, elle

laisse toujours à l'imagination quelque chose à faire; elle est

toujours conventionnelle et symbolique par quelque endroit.

L'acteur lui-même, au moment où il joue son rôle, ne nous apparaît

plus tel qu'il est; nous ne voyons plus en lui que le personnage qu'il

veut figurer, le personnage imaginaire à l'imitation duquel il essaie

de modeler ses traits et compose ses attitudes, pour nous en

présenter l'effigie vivante. Tout ce qui se passe sur la scène, ces

paroles qui se prononcent, ces gestes, ces mouvements passionnés,

ces cris et ces larmes, et le drame entier dont nous voyons se

dérouler devant nous les péripéties, tout cela est pure fiction; rien

de cela ne doit être perçu au sens réel; ce n'est qu'une

_représentation_ au sens le plus précis du mot, c'est-à-dire la

simple image d'un drame idéal, que nous substituons mentalement

au spectacle réel.

Dans ces diverses oeuvres d'art il serait difficile de préciser le degré

de l'illusion produite. Il peut varier beaucoup, selon les dispositions

du spectateur et le réalisme plus ou moins accusé de l'imitation. Le

plus souvent on s'en tiendra au degré intermédiaire, à l'illusion

consciente et volontaire, qui est d'ailleurs la mieux faite pour

donner une impression d'art. Nous nous complaisons surtout dans

les oeuvres qui poussent l'imitation assez loin pour évoquer

immédiatement l'image intégrale de l'objet, sans pourtant aller

jusqu'à nous faire oublier un seul instant que nous sommes en

présence d'une simple représentation. Dans les oeuvres ainsi

présentées nous ne songeons même pas à distinguer quelle est la

part de perception réelle, quelle est la part de l'imagination.

Croyons-nous voir ce que nous ne faisons qu'imaginer, croyons-nous

imaginer ce que nous percevons vraiment? Entre ces deux interprétations,

nous ne nous prononçons pas. Nous avons plutôt l'impression

de nous trouver en présence d'un objet étrange, de nature

indécise, ni tout à l'ait idéal, ni tout à l'ait réel, que nous

pouvons à volonté porter dans un sens ou dans l'autre par un

simple jeu d'imagination. Quand bien même l'objet représenté

serait de ceux que dans la réalité nous trouvons vulgaires et

prosaïques parce qu'ils ne disent rien à l'imagination, le seul fait

qu'il nous apparaisse ici dans un mirage, à travers une illusion,

l'allège de son plat réalisme. La transformation d'art l'idéalise.

Contempler de telles images, c'est déjà sortir de la réalité positive,

c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire.

Il faut l'avouer. L'imitation artistique ne peut atteindre à la

plénitude, à l'intensité des effets que produit la nature. La nature

dispose de moyens autrement puissants; elle nous enveloppe, elle

nous enchante, elle nous séduit par tous nos sens; elle agit sur notre

organisme entier, pour nous mettre dans les dispositions

physiologiques les plus favorables à la contemplation rêveuse; elle

nous donne des heures d'ivresse, dans lesquelles notre imagination,

exaltée jusqu'au lyrisme, donne à toutes nos sensations une

magnifique résonance poétique. Mais que l'art nous fasse entendre

seulement un écho affaibli de ces accords sublimes; qu'il puisse

nous rendre à un degré atténué cette harmonie intérieure et le

souvenir de ces heures exquises, c'est déjà beaucoup. Un cas peut

se présenter d'ailleurs, où l'art nous révélera la poésie des choses et

nous la fera mieux sentir: c'est le cas où l'artiste sera plus poète que

nous ne le sommes nous-mêmes. Alors il nous communiquera des

émotions que nous n'avions jamais éprouvées à ce degré; il nous

fera contempler la nature à travers ses rêves; il nous en présentera

une image transfigurée, toute pénétrée de poésie, qui parlera plus à

notre imagination que n'a jamais fait la réalité. Nous étions froids

devant la nature, parce que nous la regardions de nos yeux; ici

nous la voyons par les siens. Il nous en signale les beautés. Il nous

en fait comprendre le charme. Quand il n'aurait fait passer dans son

oeuvre et ne nous communiquerait qu'une infime partie du

sentiment dont il était pénétré en la composant, ce serait plus

encore que ce que nous éprouvions de nous-mêmes, devant le

spectacle le plus émouvant de la nature. Ainsi s'explique ce fait en

apparence étrange, que l'art, image nécessairement appauvrie de la

nature, nous puisse parfois sembler plus riche de poésie.

Cette poésie, d'ordinaire, ne se dégage que lentement.

L'imagination se met progressivement en activité. Essayons de

montrer, en un cas particulier où elles se succèdent assez nettement

pour pouvoir être observées, les diverses phases de cette évolution

mentale.

Je prendrai pour exemple la contemplation d'un tableau.

Le premier moment est de perception positive et de jugement

lucide. Nous regardons. Nous cherchons à nous rendre compte.

Qu'est-ce que cette toile représente? Nous émettons une hypothèse,

d'après les indications qui nous sont fournies. C'est un travail

d'interprétation.

Nous avons à résoudre empiriquement ce problème qui consiste,

étant donnée la projection perspective d'un objet, à déterminer en

géométral la forme solide de cet objet. Une première image nous

est suggérée, que nous projetons mentalement dans le tableau, la

retouchant au besoin pour l'adapter à toutes les données du tracé

perspectif. Après quelques tâtonnements, que l'art du peintre

cherche à nous épargner en nous donnant des indications assez

claires[13], l'emboîtement se fait. Dès lors, l'image se fixe d'une

manière définitive; l'interprétation ne se modifiera plus. L'aspect

du tableau s'est transformé. Nous ne voyons plus devant nous une

surface plane, nous voyons à leur vraie distance, en grandeur

naturelle et dans leur forme juste, les objets représentés. Le

moment précis où cette opération de restitution visuelle est

achevée se marque par ce fait, qu'aucune des parties de l'image ne

nous paraît plus déformée.

L'habitude de regarder des dessins nous a d'ailleurs rendu ce travail

d'interprétation si facile qu'il s'effectue comme de lui-même. Nous

jetons un coup d'oeil sur le tableau, avec un léger effort pour le voir

dans l'espace: et l'image objective nous apparaît.

Alors nous contemplons à loisir. Nous nous donnons le plaisir

d'entrer dans le tableau, de porter l'illusion à un plus haut degré, de

nous figurer ce que nous éprouverions, si nous assistions

réellement à la scène représentée. Nous évoquons le souvenir

d'impressions analogues, qui puissent nous aider à reconstituer

l'image intégrale de l'objet; car c'est à cette intégration que tend

d'elle-même notre pensée dans la contemplation artistique.

Voyons-nous figuré sur la toile quelque objet qui nous soit connu?

Nous le reconnaissons, et nous en trouvons la représentation plus

ou moins exacte, c'est-à-dire que nous la comparons à l'image de

l'objet lui-même, auquel se reporte notre pensée. En même temps

reparaît en nous quelque chose des impressions diverses que nous

en avions reçues en réalité.

L'objet est-il nouveau pour nous? Il ne l'est jamais absolument.

Dans toute représentation artistique il y a quelque chose de _déjà

vu_, qui nous rappellera quelque impression analogue. Que

pourrait nous dire une image qui ne ressemblerait à aucun objet

connu? On peut même remarquer que nous nous plaisons surtout à

la représentation des sites qui nous sont le plus familiers, des

scènes qui évoquent en nous le plus de souvenirs.

Supposons un tableau composé sur ce thème: _un étang, le soir_.

Le peintre nous montre une surface grise sur laquelle se détache en

noir la silhouette de quelques roseaux; au-dessus un ciel sombre,

qui s'éclaire seulement à l'horizon d'une vague lueur. Mais cela, ce

n'est pas un étang le soir; ce n'en est que l'apparence visible fixée

en un instant de la durée. Pour que cette scène de la nature à

laquelle nous nous souvenons d'avoir assisté nous fût rendue dans

sa réalité, il nous faudrait encore le dernier appel des oiseaux de

rivage, le froissement des roseaux qu'écartait quelque bête invisible,

l'eau qui clapotait sous un bond brusque, la brise du soir qui

s'élevait et faisait passer des moires sur cette nappe grise; la

senteur de l'eau stagnante, la fraîcheur humide qui peu à peu nous

pénétrait, la descente lente de la nuit, et ce sentiment de solitude

qui commençait à nous serrer le coeur. Toutes ces sensations nous

manquent; et c'est pour cela que nous voulons les retrouver. Le

désir que nous avons de rectifier, de compléter, d'enrichir notre

représentation pour la porter à toute son intensité, évoque de

lui-même nos souvenirs; ils s'élèvent des profondeurs de notre

mémoire, nous rendant jusqu'à ces confuses réminiscences du

passé, ces lointaines impressions d'enfance qui entrent pour une si

grande part dans notre sentiment de la nature.

Enfin l'imagination, continuant à fonctionner de la sorte et se

complaisant dans sa propre activité, fait surgir par jeu des images.

Dans le loisir intellectuel que nous laisse une contemplation

prolongée, nous nous abandonnons à la pente de la rêverie. Notre

pensée devient aberrante. Nous nous rappelons une excursion que

nous avons faite autrefois, un site qui ressemblait à celui-là et dont

le caractère sauvage nous avait frappés, les incidents de la route.

Ou bien, sous le coup de l'émotion que nous venons d'éprouver,

nos pensées prendront une teinte triste; nous nous enfoncerons à

plaisir dans cette tristesse, pour en mieux savourer le charme

mélancolique; d'instinct nous évoquerons des images lugubres, qui

nous entretiennent dans cette disposition mentale, et nous nous

perdrons dans leur contemplation. Le tableau est oublié. Nous ne le

regardons plus qu'avec des yeux vagues. Notre pensée s'en retire,

distraite par les images que lui-même nous a suggérées. Elle

s'abandonne au hasard des associations d'idées. Nous avons l'esprit

ailleurs. Nous rêvons.

Ainsi nous avons passé de l'exercice actif de la pensée à une

contemplation rêveuse, dans laquelle nous avons fini par perdre

conscience de la réalité.

Il va sans dire que ce passage ne s'effectuera pas toujours suivant

la progression que nous venons d'indiquer, par périodes aussi

tranchées: la première de réflexion, la seconde de contemplation, la

troisième de pure rêverie. Il arrive assez souvent que ces périodes

se confondent, ou se succèdent dans un ordre différent. Notre esprit

s'enfonce dans l'illusion et s'en retire, s'abandonne et se reprend; il

entremêle les réflexions et les rêveries. Nous avons indiqué la

marche typique, dans laquelle l'imagination atteint par degrés son

plein développement. Elle est aussi la plus naturelle. Une oeuvre

d'art que nous contemplons, c'est un spectacle auquel nous allons

assister pour notre plus grand agrément, et dont nous voulons

retirer toute la jouissance esthétique qu'il comporte. Nous

connaissons par expérience le charme de cette contemplation

rêveuse; il est donc tout naturel que nous la cherchions, et la

prolongions à plaisir. Ainsi nous ne nous détacherons de l'oeuvre

qui commence à mettre en jeu notre imagination qu'après en avoir

relire tout ce qu'elle peut nous donner d'illusion et de poésie.

Dans toute oeuvre d'art qui peut être qualifiée de poétique nous

trouverons des suggestions de même ordre, un semblable appel à

l'imagination; et toujours le caractère poétique de l'oeuvre sera

d'autant mieux accusé que l'état de conscience, auquel elle nous

convie, se rapprochera davantage de la pure rêverie.

L'oeuvre prosaïque est celle qui nous dit immédiatement et

complètement tout ce qu'elle peut nous dire. Elle nous présente,

avec une sèche précision, quelque objet peu intéressant en soi.

Nous la regardons avec un détachement parfait; nous constatons

qu'elle existe, et nous passons. Pourquoi nous attarderions-nous à

la contempler? Ce serait toujours la même chose.

L'oeuvre poétique nous retient. On peut même la reconnaître à ce

signe, que seule elle comporte une contemplation prolongée. Non

seulement les rêveries qu'elle nous suggère, et qui sont en

harmonie avec elle, lui donnent plus de charme; mais elles

soutiennent son intérêt; elles nous préservent du désoeuvrement

mental où nous laisserait la simple vision. C'est un mouvement de

pensée lent et paisible, qui sans effort nous porte d'une image à

l'autre, occupe notre esprit sans lui donner de fatigue, et nous

distrait assez de notre contemplation pour que nous puissions la

prolonger indéfiniment sans ennui.

Comment l'artiste produira-t-il cet effet? Ce sera quelquefois par la

facture même de son oeuvre. On sait combien un tableau, une

statue gagne en poésie à ne rappeler la nature que par des

indications sommaires, que nous soyons obligés de compléter en

imagination. Ce sont précisément les sous-entendus de l'exécution

qui donnent à l'oeuvre son surcroît de valeur expressive. Un rendu

plus minutieux serait moins suggestif. L'essentiel est que l'artiste

nous donne la première impulsion, en accentuant dans son oeuvre

les traits expressifs, qui entraîneront notre pensée dans un sens

déterminé. Une fois lancée, elle va de son propre élan. On sait

l'effet d'une statue qui n'est pas encore tout à fait dépouillée de sa

gangue de marbre ou que de parti pris on a laissée engagée dans le

bloc, comme les colosses égyptiens, les captifs de Michel-Ange,

les puissantes ébauches de Rodin.

Certains peintres aiment à nous faire entrevoir les objets dans un

clair-obscur ou à travers une sorte de brume qui les rend

mystérieux (Léonard de Vinci, Rembrandt, Carrière). Au jour cru

qui accentue leur réalité ils préfèrent la lueur matinale ou

crépusculaire qui les idéalise (Corot, Pointelin). Ils les peindront en

nuances pâlies et atténuées à l'extrême (Puvis de Chavannes) ou

plus chatoyantes que nature, étrangement somptueuses, et même

exaspérées (Watteau, Gustave Moreau, Besnard) comme pour nous

avertir que les scènes représentées ne se passent pas dans le monde

réel, mais dans le monde des symboles, de la fantaisie et du rêve.

L'art décoratif doit en grande partie sa vertu poétique au style

conventionnel que sa technique lui impose; ne pouvant représenter

les choses que par des symboles, il est plus qu'un autre obligé de

faire appel à l'imagination.

L'effet poétique d'une oeuvre d'art pourra tenir encore au caractère

propre des objets représentés. En reproduisant les spectacles de la

nature qui sont le plus capables de nous charmer ou de nous

émouvoir; en s'inspirant de l'antique mythologie, de la légende, de

l'oeuvre écrite des romanciers et des poètes, en se faisant lui-même

créateur de mythes et de symboles, l'artiste agira sur notre

imagination; et son oeuvre sera poétique dans la mesure où elle

présentera ce caractère imaginatif.

Une des attitudes que l'art représente le plus volontiers est celle de

la méditation; ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et

calme, et qu'elle peut être longtemps soutenue; c'est surtout pour

son effet poétique. Par sympathie elle détermine chez le spectateur

un état d'âme analogue. La Polymnie accoudée à son socle nous

invite à rêver avec elle. Ces figures pensives, ces yeux dont le

regard se perd au delà du monde réel, ces attitudes de mélancolie

apaisent notre pensée; libérée du souci de la réflexion, elle se laisse

aller à la contemplation rêveuse. -- Comme figures analogues à

celles du rêve et nous transportant par simple contemplation dans

ce monde de l'imagination pure, je citerai certaines compositions

de Boecklin. D'autres peintres feront travailler leur imagination sur

un thème littéraire, comme Burne Jones dans ses allégories; ou

bien, comme Gustave Moreau, ils reprendront les mythes qui ont

autrefois passé par l'imagination humaine où ils se sont chargés de

poésie, et s'ingénieront à les réaliser en visions intenses, à la fois

précises et fantastiques; ou bien encore, comme Klinger en

quelques-unes de ses admirables gravures, ils traduiront en

symboles expressifs leur conception de la vie humaine. Ce sont là

des oeuvres d'imagination, mais qui ont été composées, sinon à

froid, du moins en pleine lucidité, avec un souci d'art et des

intentions philosophiques. Boecklin procède autrement. Que

signifient cette femme aux yeux fixes, montée sur une hideuse

licorne, qui passe dans le silence de la forêt? Et ce centaure qui

tranquillement se fait ferrer en plein village moderne, dédaigneux

de l'anachronisme? Et cette nymphe qui fuit épouvantée dans les

vagues, ce centaure marin qui la poursuit, ce vieux triton jovial et

cynique qui lui offre sa protection? A chaque tableau ce seront de

ces visions, déconcertantes pour la pensée logique, mais qui dans

l'hypnose semblent toutes naturelles. Et c'est bien dans l'hypnose

commençante qu'elles doivent avoir été conçues. On ne les

inventerait pas de sang-froid. Ce sont de ces choses comme on en

voit en songe, images fantasques qui se forment spontanément

dans le cerveau un peu congestionné et lourd de rêverie. Ce sont

des rêves transportés sur la toile, avec l'étrangeté radicale qui

caractérise les purs produits de l'imagination, et qui est comme leur

marque de fabrique.

Pour agir sur l'imagination, l'art dramatique dispose de moyens

exceptionnels: les artifices du décor, les costumes, la mimique,

l'action théâtrale, au besoin l'orchestre et le chant, et

par-dessus tout la parole humaine avec son incomparable puissance

d'évocation poétique. Les arts les plus divers s'unissent ainsi dans

le drame, chacun lui apportant ses moyens d'expression particuliers:

il en résulte des effets pathétiques d'une extraordinaire intensité. Si

la valeur d'un art se mesurait à la force des émotions qu'il peut

produire, l'art dramatique tiendrait sans concurrence possible le

premier rang. Il peut agir sur l'imagination et même sur les nerfs

avec plus d'énergie que ne le fera jamais le roman ou le poème le

plus passionné. Lui accorderons-nous la même primauté au point

de vue de l'effet poétique? Ici l'on peut hésiter. Considérons

d'abord ce que j'appellerai le contenu poétique de l'oeuvre,

c'est-à-dire ce que l'auteur y a pu mettre de poésie en la composant. En

fait, la représentation théâtrale, qui est l'achèvement de l'oeuvre

dramatique, est toujours précédée d'une longue période de pure

élaboration mentale. Avant de faire jouer une pièce, on commence

par l'écrire. Un drame est donc une oeuvre littéraire, que l'on met en

scène après coup, qui peut-être n'arrivera jamais à la rampe, et qui

le plus souvent, remarquons-le, ne nous est connue que par la

lecture. Nous n'avons donc pas besoin d'un grand effort

d'abstraction pour nous rendre compte de l'effet que peut produire

le drame en soi, indépendamment de sa réalisation scénique.

Ainsi considéré en lui-même et dans son contenu, le drame est une

oeuvre littéraire comme une autre, où l'on peut mettre autant de

poésie que dans un roman ou dans un poème. Si le dramaturge a

l'âme d'un poète, il donnera cette âme à ses personnages; il en fera

des créatures idéales, tout imprégnées de grâce et de charme, ou

vibrantes d'émotions lyriques; il leur fera dire les mots magiques

qui enchantent l'imagination. Tout dans son oeuvre, situations,

caractères, langage, pourra être de pure poésie. Il est des drames où

vraiment déborde l'imagination lyrique: pour en évoquer des

exemples saisissants, il me suffira de prononcer les noms d'Eschyle,

de Shakespeare, de Goethe, de Byron, de Musset, de Victor Hugo,

de Wagner, d'Annunzio. Ainsi donc, que les fictions dramatiques

puissent contenir en elles-mêmes la plus haute poésie, cela ne peut

être mis en doute.

Maintenant demandons-nous si le drame idéal qu'a conçu le poète

gagne à être réalisé en une action scénique; car, ne l'oublions pas,

il est fait pour cela; ce n'est qu'à cette condition qu'il sera vraiment

un drame, et non simplement une oeuvre littéraire rédigée par

caprice du poète en forme dramatique. Voilà que ces fictions, dont

la simple représentation mentale nous enchantait, sont transportées

sur la scène. Je me demande jusqu'à quel point les décors, les

costumes, le jeu des acteurs me rendront cet enchantement. Que

l'oeuvre gagne en vie, en émotion, en plénitude et intensité d'effet,

cela est indéniable. Mais en effet poétique? J'ai bien des doutes. Il

est rare que la mise en scène puisse réaliser pleinement la

conception du poète. Ou plutôt elle la réalisera trop. Elle l'alourdira.

Il n'est personne qui n'ait éprouvé cette impression, ayant lu une

pièce de théâtre et la voyant à la scène, d'être en un sens déçu. Ce

n'est plus ce que l'on rêvait.

Le fait d'être incarnées en un acteur ôte à ces figures idéales

quelque chose de leur attrait; elles ne sont plus aussi poétiques,

n'étant plus aussi imaginaires. Le comédien, bien qu'il soit

transfiguré jusqu'à un certain point par son rôle et que sur la scène

il prenne quelque chose de l'idéalité de son personnage, nous en

présente néanmoins une image trop précise encore, trop limitée,

trop objective: quoi qu'il fasse, il ne saurait nous rendre à chacun

notre rêve. L'oeuvre pathétique gagnera à l'exécution intégrale.

L'oeuvre poétique y perdra, et d'autant plus qu'elle sera plus

poétique. Que devient par exemple, à la représentation, le

symbolisme des drames d'Ibsen? Quel effet poétique peut produire

le fondeur de boulons qui propose à Peer Gynt de le remettre dans

la cuiller, ou la chute de Solness le constructeur, ou Rubeck

entraînant Irène vers les sommets glacés de l'idéal tandis que Maïa

portée par son rude compagnon redescend vers la vie? Ce sont là

des métaphores qui représentées idéalement garderaient le sens

symbolique qu'elles avaient dans l'esprit du dramaturge, mais qui

figurées sur la scène et prises au sens réel déconcertent le

spectateur par leur bizarrerie. Que reste-t-il, dans la mise en scène

la plus ingénieuse, de la féerie des drames wagnériens? Des

tableaux rêvés par le dramaturge à ceux qui nous sont réellement

présentés, il y a un déchet effrayant[14]. La moitié du Faust de

Goethe, la plus poétique, est injouable. Il se trouve donc que si le

dramaturge s'est laissé trop librement aller à sa fantaisie, il sera très

difficile de réaliser au théâtre ses conceptions. Il devra s'en rendre

compte d'avance, s'il est vraiment un homme de théâtre, qui voit

toujours ses personnages en scène et compose au point de vue de

l'effet scénique. Et cette préoccupation tendra à limiter son

inspiration. L'imagination du dramaturge est donc moins libre que

celle du pur poète; elle se meut dans un champ moins vaste; les

exigences de la mise en scène la rappellent à la réalité.

L'épreuve de la représentation réelle nous fera constater encore une

chose peut-être plus grave, c'est que trop de poésie peut nuire au

théâtre, et même qu'il y a dans une certaine mesure conflit entre

l'effet poétique et l'effet dramatique. Les scènes de pure poésie, qui

nous charment le plus à la lecture, risquent à la représentation de

paraître languissantes: elles suspendent l'action. Le drame

demande du mouvement, de la passion, des conflits d'âme, non de

la contemplation et du rêve. Il est rare qu'au théâtre les beaux vers

soient en situation et que les créatures poétiques nous semblent

assez vivantes. «L'art théâtral, disait Joubert, n'a pour objet que la

représentation. Un acteur doit donc avoir l'air demi-ombre et

demi-réalité. Ses larmes, ses cris, son langage, ses gestes, doivent

sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin, pour qu'un

spectacle soit beau, qu'on croit imaginer ce qu'on y entend, ce

qu'on y voit, et que tout nous y semble un beau songe[15].» On ne

saurait indiquer avec plus de finesse la condition requise pour

qu'une pièce de théâtre produise un effet poétique. Mais on sait

aussi combien cet idéal est opposé aux réelles tendances de l'art

dramatique. La poésie veut l'illusion consciente. Le drame tend à

se rapprocher toujours davantage de la réalité et de la vie.

Dans la musique au contraire, nous allons voir la tendance

poétique devenir dominante. Il n'est pas de forme d'art qui lui soit

comparable à ce point de vue. Nous arriverons même, en analysant

les effets qu'elle produit, à constater que vraiment elle est plus

poétique que la poésie même, je veux dire que l'art des vers. Nous

nous trouvons donc en présence d'un cas éminent auquel il faut que

notre définition de la poésie, si elle est exacte, s'adapte d'emblée.

Supposons en effet qu'elle se justifie moins aisément dans le cas

spécial où précisément le sentiment poétique acquiert toute sa

pureté, l'épreuve serait suffisante: elle serait condamnée.

Dans le chant, nous trouvons la musique unie à la poésie verbale.

Le seul fait de cette union, si intime qu'il en résulte une oeuvre

d'une homogénéité parfaite, prouve entre les deux arts une

singulière affinité de nature. Ce n'est pas seulement par la forme

qu'ils se ressemblent, par la commune recherche de l'harmonie

sonore, par l'aisance avec laquelle ils s'adaptent aux mêmes

rythmes; c'est bien par le fond et par leur essence intime. Il serait

absolument impossible de mettre en musique une ligne de vraie

prose, par exemple l'énoncé d'un théorème de géométrie; des vers

un peu prosaïques se laissent difficilement chanter; les beaux vers

semblent appeler d'eux-mêmes, pour développer toute leur poésie,

l'expression musicale. Il y a donc affinité entre la poésie verbale

dans ce qu'elle a de plus poétique, et la musique dans ce qu'elle a

de plus musical. Les deux arts se rejoignent dans leur plus haute

expression. En s'unissant à la poésie verbale, la musique donne, à

tous les sentiments qu'exprime la parole, sa résonance profonde et

prolongée; elle donne à la voix humaine une richesse de timbre,

une variété d'intonations, une vibration, une ampleur, une

puissance à laquelle ne saurait atteindre le simple parler: elle

augmente d'une façon étonnante la valeur expressive de chaque

mot prononcé. En même temps, par son charme propre, par

l'harmonie dans laquelle elle nous enveloppe, elle nous amène

rapidement à une sorte d'extase et d'ivresse lyrique dans laquelle

notre imagination est prête à réagir d'une manière intense à toute

suggestion verbale. Dans de telles dispositions physiques et

morales, les images surgissent d'elles-mêmes, et prennent

le charme de la mélodie qui accompagne leur évocation. On

s'explique ainsi que le vers chanté produise un effet poétique que la

simple lecture ne lui donnerait pas.

Mais la musique n'a pas besoin de l'aide de la parole pour exprimer

ce qu'elle veut nous dire. Livrée à elle-même, par ses propres

moyens, elle peut évoquer des images. A ce titre elle a droit d'être

comptée parmi les arts _représentatifs_.

Elle nous suggérera, par le moyen des sons, des images sonores.

L'imagination auditive en effet joue un certain rôle dans

la perception des sons eux-mêmes. Quand par exemple un instrumentiste

veut nous faire entendre une note déterminée, ce que nous

percevons, c'est moins le son réellement émis que la sonorité

idéale qu'il a la prétention de représenter; pourvu que l'exécution

ne soit pas décidément trop défectueuse, nous nous contentons d'un

à peu près dans la représentation; nous rectifions mentalement la

note, de même que lorsqu'on nous parle une langue qui nous est

très familière, nous suppléons par la pensée aux défauts de

l'émission vocale, et croyons entendre intégralement des mots dont

on ne prononce que la moitié. C'est cette sorte de restitution

mentale qui nous permet d'entendre avec plaisir un air joué sur un

instrument un peu faux[16]. Même phénomène se produit pour

toute imitation musicale. Il nous suffit de reconnaître le son que la

musique veut imiter pour nous imaginer que nous le percevons

vraiment: l'image sonore que l'on veut nous suggérer est tellement

présente à notre esprit, qu'à peine nous apercevons-nous de

l'insuffisance de l'imitation. Le musicien pourra donc dessiner des

images sonores d'un trait musical aussi bref, aussi sommaire, aussi

conventionnel que la ligne par laquelle le dessinateur représente

une image visuelle; notre imagination complète cette figure

schématique, la remplit de ses représentations, et nous fait

apparaître l'image intégrale de l'objet. C'est ainsi que la musique

représente sans les reproduire tout à fait les bruits de la nature, les

murmures de la forêt, le chant des oiseaux, le rythme des vagues,

le sifflement du vent, le tonnerre, le grondement du canon, le

tintement des cloches, les accents d'une voix joyeuse, irritée ou

plaintive. On a beaucoup discuté sur la légitimité de ces imitations.

Quelques esthéticiens sévères n'y veulent voir qu'un divertissement

puéril. Je crois qu'à la critiquer ainsi ils perdent leur temps. En fait

les plus grands musiciens, dans des oeuvres très sérieuses, l'ont

pratiquée. L'imitation musicale est possible, nous y prenons plaisir

et nous sommes libres. Il n'est donc pas probable que nous y

renoncions jamais. Quand elle ne serait qu'un jeu, l'art a droit au

caprice. Tout ce que l'on peut lui demander, c'est d'être discrète, et

plus symbolique que littérale. Mais il serait tout à fait injuste de

méconnaître ce qu'il y a de poétique dans ces réminiscences de la

nature qui passent de temps à autre dans la musique instrumentale.

Avec ces images sonores apparaîtront en même temps, évoquées

par association d'idées, les images visuelles correspondantes. Ainsi

une imitation même très discrète du bruit rythmé des vagues qui

battent une falaise nous les fera voir, glauques, écumantes,

bondissant à l'assaut des rochers. Nous ne pouvons entendre une

marche funèbre sans nous représenter des images de deuil. Le

timbre de certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une

manière spéciale. «Les masses d'instruments de cuivre, dans les

grandes symphonies militaires, éveillent l'idée d'une troupe

guerrière couverte d'armures étincelantes, marchant à la gloire ou à

la mort[17].» La harpe éveille des idées de triomphe, de gloire et

de splendeur. «Les sons de la région aiguë ont un éclat cristallin et

rayonnant, qui évoque à l'esprit l'idée de fêtes brillantes, de

banquets magnifiques inondés de lumière, ou qui transporte notre

imagination dans le monde gracieux de la féerie[18].» Le cor est

un instrument essentiellement poétique. «Aucun instrument peut-être

n'agit aussi puissamment sur la fantaisie de l'auditeur. Les sons

du cor transportent l'esprit au loin, dans les libres espaces, au sein

des vastes forêts, sous l'ombrage des chênes séculaires, ou dans les

pays charmants du rêve et de la féerie, aux bords des claires

fontaines où l'on entend par les belles nuits d'été résonner les notes

mystérieuses du cor d'Obéron[19]».

Telle peut être la puissance de la suggestion musicale, que les

images secondaires passent au premier plan de la conscience, et

nous fassent oublier la musique même; nous ne l'entendons plus

que d'une oreille distraite, comme un accompagnement à notre

rêverie; ou bien encore nous la faisons entrer dans notre songe,

dans lequel elle se fond et se transforme. Ainsi le dormeur qui rêve

de batailles pendant que la pluie fouette les vitres perçoit ce bruit

sans en avoir conscience; il l'utilise en quelque sorte pour donner

plus d'intensité à ses représentations; et ce qu'il croit entendre

réellement, c'est le crépitement de la fusillade.

Jamais bien entendu ces suggestions de la musique n'auront la

netteté que peut avoir une description verbale. La musique

purement instrumentale ne doit même pas chercher à suggérer des

images trop précises. Elle n'y réussirait que très difficilement, et

pour l'avoir tenté risquerait d'être obscure. On peut dire que

toujours, dans la musique descriptive à programme précis, quelque

chose des intentions du musicien échappe à l'auditeur. Le mal ne

serait pas très grand si la composition, abstraction faite de toute

intention descriptive, restait assez musicale pour intéresser par

elle-même. Mais cela précisément n'est possible que si l'auteur s'est

abandonné à son inspiration sans chercher à rendre avec précision

telle ou telle image, c'est-à-dire s'il n'a pas suivi un programme

trop déterminé. S'il a voulu représenter formellement quelque

chose, voilà des intentions, étrangères à la musique pure, qui

interviennent dans son inspiration; intentions qui peuvent donner à

l'oeuvre plus de richesse et d'intérêt si elles sont comprises, mais

qui troublent et inquiètent l'auditeur si elles ne le sont pas. On ne

se laisse plus aller à ses impressions. On sent bien que cette

musique à des prétentions symboliques, qu'elle veut dire quelque

chose, mais quoi? Le sens échappe; et si l'on renonce à le chercher,

l'oeuvre, prise au sens propre, écoutée comme de la pure musique,

paraîtra bizarre et incohérente. La musique descriptive devra donc

se contenter d'entraîner l'esprit de l'auditeur dans une certaine

direction, en laissant toujours à la fantaisie individuelle un certain

jeu. Dans l'_Andante_ de la symphonie pastorale, il n'est pas

douteux d'abord que Beethoven n'ait voulu donner à sa scène

musicale un caractère représentatif; il l'a bien située mentalement

_au bord du ruisseau_, et je puis ajouter en toute certitude, d'après

le caractère de la phrase mélodique qui donne son accent à toute la

scène, _dans la profondeur des bois_. Maintenant s'est-il proposé

cette gageure puérile, de figurer aussi exactement que possible, par

le moyen des sons, un tableau déterminé? Ce serait lui faire injure,

car ce serait supposer qu'il n'était ni musicien, ni poète. Nous

devons concevoir tout autrement, et l'état d'âme dans lequel il a

composé son oeuvre, et la nature des suggestions qu'il veut nous

donner. Il s'est transporté en imagination, comme fait le poète, au

sein de la nature; il a prêté l'oreille au chant des oiseaux, à leur

appel mélancolique, aux rumeurs profondes de la forêt; il s'est

rappelé ses rêveries de promeneur solitaire; il a recueilli en

lui-même, pour s'en pénétrer davantage, toutes les émotions qu'il en

avait reçues. Et librement, pendant que passaient en lui ces images

d'allégresse ou de mélancolie, il a chanté. Et de lui-même, parce

que son âme était toute musicale, ce chant intérieur s'est mis en

harmonie avec ces images. Il n'a voulu rendre ni le murmure du

ruisseau, ni les rides légères qui passent à sa surface; mais la

mélodie qui s'est alors présentée spontanément à son esprit était

celle que l'on peut concevoir, en pensant à ces choses; elle était

inspirée de ces rêveries, et elle les inspirait aussi, tantôt

subordonnée, tantôt dominante, en sorte que parfois les

réminiscences de la nature affleurent en quelque sorte dans la

composition, que parfois elles s'effacent pour faire place à la

musique pure. Qui pourrait déterminer le rapport qui s'établit entre

ces images poétiques, fuyantes et mobiles, et le chant qui les

accompagne? Il doit être aussi variable que celui qui s'établit dans

la parole émue, par exemple lorsque nous décrivons un spectacle

émouvant auquel nous avons assisté, entre la pensée que nous

voulons exprimer et les intonations de notre voix; tantôt ces

intonations répondent à l'émotion que nous avons éprouvée, tantôt

par une sorte de mimique symbolique elles se font semblables aux

objets dont nous parlons, elles en figurent de quelque manière le

mouvement, la grandeur, le caractère et jusqu'à la forme même. Il

ne faut donc pas se demander si tel effet musical exprime le

miroitement de l'eau, ou son murmure, ou l'impression que nous en

recevons; il exprime un peu de tout cela, parce que tout cela était

présent à l'esprit du musicien au moment de l'inspiration.

Il doit en être de même dans une description musicale quelconque.

Si elle est vraiment musicale, elle ne reproduira littéralement aucun

des bruits que nous pouvons percevoir dans la réalité, la

caractéristique de ces bruits étant de n'être pas musicaux; elle les

transposera; elle ne nous en présentera qu'un équivalent. Et de

même, ce sera par une transposition symbolique, par de véritables

métaphores qu'elle représentera l'apparence visible des choses. Ce

qu'elle nous fera percevoir en réalité, ce ne seront jamais que des

notes, des accords musicaux, des mélodies et de l'harmonie, en un

mot de la musique pure. Cette musique sera toujours de quelque

manière en correspondance avec les visions qui l'ont inspirée. Mais

le seul rapport constant que l'on puisse exiger entre ces deux

termes, le seul d'ailleurs qui naturellement s'établisse, c'est un

rapport d'_harmonie_. -- Maintenant, que se passera-t-il dans

l'esprit de l'auditeur, quand l'oeuvre ainsi composée lui sera

soumise? Ici le mouvement psychique s'opère en sens inverse. Le

compositeur allait de l'image au motif musical[20]; l'auditeur devra

aller du motif musical, qui seul lui est donné, à l'image. Il a peu de

chances pour la retrouver exactement telle que le compositeur

l'avait conçue. Que cela ne nous tourmente pas. N'essayons pas de

deviner. La musique a bien autre chose à faire que d'exercer notre

sagacité. Laissons-nous aller, sans nous imposer aucun effort de

pensée, à la simple contemplation. Écoutons cette phrase musicale

qui nous enchante comme nous écouterions le bruissement du

feuillage, sans plus nous préoccuper de lui trouver un sens.

D'elle-même la pente de la rêverie entraînera notre imagination dans le

sens voulu. Les images qui spontanément nous apparaîtront se

mettront en accord avec la mélodie; elles en prendront l'allure, le

caractère, la teinte sentimentale; et il se trouvera que sans l'avoir

cherché nous nous représenterons des scènes de la nature, sinon

identiques, du moins analogues à celles que le musicien

avait conçues. Nous sommes ainsi entrés dans son oeuvre plus

profondément que nous n'aurions fait, si nous nous étions

appliqués à l'interpréter: nous en avons retrouvé l'intime poésie.

On s'expliquera de la même manière comment la musique arrive à

représenter des sentiments complexes tels que l'espérance, le regret,

le désespoir, la fureur, la haine ou l'amour.

Par les mêmes procédés qui lui servent à décrire les scènes de la

nature, elle évoquera les drames de la vie intérieure. Le

compositeur, pénétré du sentiment qu'il veut exprimer, et se

donnant l'intense représentation de la scène morale qu'il veut

décrire, se laissera simplement aller à l'inspiration musicale; il ne

cherchera pas des accords qui signifient qu'il éprouve cette

émotion, mais des accords qui soient en harmonie avec elle et qui

la lui rendent amplifiée de leur expression. Tous les mouvements

de la passion qu'il éprouve pour son compte ou qu'il prêle à son

personnage imaginaire, élans ou prostrations, tensions et détentes,

auront leur contre-coup dans le tracé de sa phrase mélodique; ils

s'y inscriront comme dans un graphique; ils détermineront les

intonations de ce chant intérieur, thème initial, _toujours

improvisé_, qu'ensuite on développe à loisir. L'auditeur à son tour,

s'il a lui-même une âme passionnée en qui ces accents pathétiques

doivent trouver un écho, éprouvera par contre-coup des émotions

analogues; et ce sont celles-là que la musique lui semblera

exprimer.

Nous avons à chercher enfin quel état d'âme correspond à

l'audition de la musique purement musicale, de celle qui n'a

l'intention de figurer quoi que ce soit, et nous fait simplement

percevoir des formes sonores en dehors desquelles nous n'avons

rien à nous représenter.

Elle est poétique, elle aussi. Elle peut l'être à un degré éminent. Je

ne sais si aucun poème, aucune oeuvre d'art, aucun spectacle de la

nature donne une impression de poésie comparable à celle que

produisent certaines oeuvres musicales, dont pourtant il serait

impossible de dire ce qu'elles représentent ou ce qu'elles expriment.

Notre théorie psychologique semble ici se trouver en défaut. Nous

nous trouvons en présence d'une oeuvre d'art à la perception de

laquelle ne semble s'ajouter aucune rêverie, et pourtant elle est

poétique. À quel titre, et j'allais dire de quel droit l'est-elle?

La musique non descriptive a déjà cela de la rêverie, qu'elle ne fait

aucun appel à la réflexion. Rien ici à interpréter, rien à expliquer.

On parle bien d'idées musicales; ce n'est qu'une façon de parler,

assez défectueuse d'ailleurs; ces prétendues idées ne sont que des

thèmes musicaux, des formes sonores, qui n'ont avec une

conception intellectuelle aucune analogie. Après quelques instants

d'audition, la pensée, comprenant qu'elle n'a rien à faire ici, se

désintéresse de ce qui se passe; elle s'accorde un répit, et s'endort.

On entre dans l'état purement contemplatif. On assiste au défilé des

images sonores. Et ce défilé, lent ou précipité, a toujours quelque

chose d'émouvant, de pathétique. Car la musique non descriptive

est néanmoins expressive. Elle l'est puissamment et constamment,

au point qu'il n'est pas un accent de la mélodie, pas un accent

rythmique, pas un accord qui ne corresponde à une nuance

d'émotion particulière.

«La musique, dit Taine, a cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en

nous des _formes_, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel

événement ou situation distincte, mais les états de l'âme, telle

nuance d'allégresse ou de mélancolie, tel degré de tension ou

d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle

défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été

balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance infinie de

jouir et de souffrir, les soulèvements et les apaisements de la

créature nerveuse et sentante, les variations et les harmonies

innombrables de son agitation et de son calme[21].» Tels sont bien

les sentiments dont nous affecte immédiatement la musique.

Mais agissant à ce point sur la sensibilité, comment n'exercerait-elle

pas indirectement une action sur l'imagination? Comment,

nous trouvant dans cet état de détente intellectuelle si favorable au

rêve, et par surcroît vibrants, émus, ne rêverions-nous pas? Ce ne

sera rien de précis. Mais il est impossible que ces accents

pathétiques n'éveillent pas en nous des espoirs, des désirs, des

regrets, des nostalgies, qui comme tous nos sentiments tendront à

s'épanouir en souvenirs et en images. Cela bien entendu n'est pas

obligatoire. Nous avons parfaitement le droit de prendre la

musique au sens propre, d'en goûter la facture, l'élégance, la beauté,

l'expression purement musicale, et de ne pas nous dépenser à son

sujet en émotions ou rêveries supplémentaires. Mais nous

appellerons au contraire ces émotions et ces rêveries de tout notre

coeur, si nous sommes poètes. Nous profiterons de cette occasion

qui nous est donnée de mettre en jeu notre imagination. Nous irons

au-devant des suggestions, loin de leur résister. Nous voyons donc

que la musique non descriptive est éminemment poétique en ce

sens que plus qu'aucune autre elle nous incite à la libre rêverie.

Elle l'est encore en ce sens qu'elle nous donnera, plus que des

tableaux et des statues, plus qu'une action dramatique, plus qu'un

poème, _la sensation de l'imaginaire_. La musique est toute

d'invention humaine; elle ne ressemble à rien. Le trait mélodique

dessine son arabesque, reste un instant tout entier présent à la

conscience, et s'évanouit. Des voix s'élèvent, frémissantes et

passionnées, qui ne sont la voix d'aucun être. Parfois s'édifient de

merveilleuses architectures; l'instant d'après elles se trouvent

différentes, plus mobiles et décevantes que les palais de la fée

Morgane. La musique nous transporte dans un monde étrange et

merveilleux, où nous perdons conscience de toutes les réalités.

Après quelques minutes d'audition, quand elle nous a saisis tout

entiers, elle ne nous donne plus l'impression d'un bruit réel que

nous percevrions au dehors; elle devient intérieure et toute

psychique. Elle nous fait l'effet d'un rêve, plus riche, plus coloré,

plus pathétique, plus délirant que ceux que peuvent suggérer le

haschich ou la fièvre.

Je me souviens de m'être un jour trouvé dans cet état d'esprit, d'une

manière bien caractérisée, au cours d'une audition musicale. Ce

jour-là s'était produit ce phénomène bien connu, cette émotion

intense qui parfois prend un auditoire et revient aux exécutants,

dont le jeu devient plus expressif encore: alors l'effet est

incomparable. On ne voit plus rien. La foule pressée sur les gradins,

les instruments, la salle, le scintillement des lustres, tout disparaît.

Seule, la grande voix de l'orchestre s'élève comme d'elle-même, et

plane dans le silence absolu. J'étais donc perdu dans cette extase. A

quoi pensais-je? A rien je crois. C'était un état de pure

contemplation musicale. Mais pendant que je me laissais ainsi aller

à cette contemplation, peu à peu, je m'en suis rendu compte après

coup, mon attention achevait de se détendre; je ne m'appliquais

même plus à percevoir les formes sonores; les sons, ne m'affectant

plus que comme sensation, devenaient eux aussi un simple état de

conscience. Et tout à coup je revins à la réalité. Qui m'y avait

ramené? Peut-être un incident extérieur, un bruit insolite, une

sensation de gène physique due à une immobilité prolongée;

peut-être un retour spontané de l'activité mentale, comme lorsqu'on se

réveille simplement parce qu'on a assez dormi. Je regardai autour

de moi. L'aspect de la salle, à ce moment; était curieux. Un millier

d'êtres humains étaient là immobiles, les yeux fixes, en état

d'hypnose, pendant que de son bâton le chef d'orchestre, avec de

grands gestes, semblait épandre sur eux le fluide musical. Quelle

chose étrange que la musique! Vraiment je ne sais si nous pouvons

jamais nous trouver, tout éveillés, dans un état mental aussi voisin

du rêve proprement dit que dans l'audition musicale. Enfin ce rêve

est esthétique de sa nature; il l'est par obligation, il ne peut pas ne

pas l'être. La musique en effet se meut dans l'harmonie; elle

n'emploie que des combinaisons sonores qui présentent par

elles-mêmes un caractère de beauté. La matière première qu'elle met en

oeuvre, le simple son musical est déjà quelque chose d'esthétique;

chacune des notes dont se compose une mélodie est en elle-même

un pur accord; dans son émission même il y a de l'art. Une ligne

peut être dépourvue de beauté; un motif musical ne le peut pas.

Ainsi la musique est esthétique par essence. Je ne parle pas

seulement de la grande expression pathétique qui sort de

l'ensemble d'une oeuvre donnée; mais dans le détail, dans chaque

mesure, dans chaque accord, il y a une beauté d'expression. Dans

les belles oeuvres musicales tout concourt à porter l'impression de

poésie à son plus haut degré. Certaines symphonies doivent

compter parmi les plus beaux rêves que l'homme ait jamais conçus.

La rêverie esthétique; essai sur la psychologie du poète · 第 11 / 28 题