Par poésie intérieure j'entends celle que nous créons pour
nous-mêmes, sans aucune intention de l'utiliser dans une oeuvre
artistique quelconque. Elle est le produit le plus spontané de la
rêverie. C'est elle qu'il nous faut étudier en premier lieu, car elle est
le point de départ, la source de toute inspiration; elle est la poésie
originelle dont tout le reste n'est que le développement.
Nous ne pouvons songer à déterminer la part que tient la libre
rêverie dans notre existence. Il va de soi qu'elle variera avec le
tempérament de chacun, avec les circonstances, avec le genre de
vie que nous menons par choix ou par nécessité. La tendance à la
rêverie devra être réduite au minimum chez les hommes très
occupés, très affairés, chez ceux en qui domine la raison pratique,
chez les hommes d'action dont toute l'énergie est tournée vers le
dehors. Elle sera très forte chez les personnes douées d'une
imagination active, d'une vive sensibilité, qui vivent surtout de la
vie intérieure, et qui ont le loisir de s'y adonner. Il serait vain de
chercher à établir une moyenne. Mais en général, je crois que la
rêverie lient dans notre vie intellectuelle plus de place qu'on ne se
le figure communément. Nous réfléchissons beaucoup moins, nous
rêvons beaucoup plus que nous ne voudrions le reconnaître.
L'attention est forcément intermittente; la réflexion agit par efforts
discontinus. Au cours même du travail mental le plus attentif, que
de distractions, que de déviations de la pensée, que d'échappées
dans le monde imaginaire! Pendant que j'écris ces lignes,
auxquelles je m'applique pourtant, que d'images me passent par
l'esprit, que je ne remarque pas, portant toute mon attention sur les
idées utilisables que je puis rencontrer! Ces représentations
confuses, incohérentes forment le fond obscur de la pensée, sur
lequel se détachent de temps à autre quelques jugements nets. Si
l'on pouvait faire exactement le compte de nos réflexions et de nos
rêver ries, on trouverait, j'en suis certain, une disproportion
singulière. L'intelligence la plus active, la plus lucide, la plus
féconde ne réfléchit que par à-coups; son état normal n'est pas la
tension, elle se briserait à cet effort continu, mais bien plutôt
la détente. Au cours de la journée, à quelque moment que
je m'observe, j'ai conscience de déranger des images, qui
disparaissent aussitôt, dans l'effort que je fais pour les apercevoir.
A quoi rêvais-je donc? Je ne saurais le dire. Ce sont des rêveries
trop vagues pour que la pensée lucide puisse se les représenter, et
justement leur disparition coïncide avec la reprise de conscience.
-- Il n'est même pas certain que la réflexion interrompe la rêverie.
Pendant que je réfléchis à une chose, je puis très bien me donner à
son sujet tout un jeu de représentations. Dans l'expression de la
pensée la plus abstraite entrent des symboles, des comparaisons,
des métaphores qui prouvent que, pendant que l'intelligence
fonctionne, l'imagination ne reste pas pour cela inactive. On dirait
même que, dans l'effort que nous faisons pour concevoir les idées
abstraites, l'imagination s'inquiète, s'agite, cherche à comprendre
les choses à sa façon, travaille à se les représenter, et qu'ainsi se
produit spontanément un afflux d'images, plus ou moins applicables
à l'objet de notre réflexion.
Plus mon attention se porte sur ce point, mieux il me semble qu'au
delà du cercle de clarté que projette ma conscience actuelle, dans
les régions obscures de l'esprit, j'entrevois cette multitude confuse
des images toujours présentes: images de souvenir que je sens
toujours prêtes à reparaître au premier appel, comme si je n'avais
cessé de quelque manière d'y penser toujours; images de rêve,
vagues projets d'avenir, espoirs et craintes, ébauches d'oeuvres à
venir, visions fantasques.
Ainsi nous en arriverons à poser, sous toutes réserves, cette
hypothèse, que peut-être le cours de la rêverie est, de notre premier
à notre dernier jour, ininterrompu. On a dit que nous rêvons toute
la nuit. Cela est en effet soutenable, puisque dans le sommeille
plus profond doit subsister un minimum d'activité cérébrale. Mais
il est plus vraisemblable encore que nous rêvons tout le jour. Il n'y
a aucune raison pour que l'activité de l'imagination soit moindre
pendant la veille que pendant le sommeil; il est plus probable que
les opérations de la pensée lucide sont un surcroît d'activité,
quelque chose qui s'ajoute à ce travail latent de l'imagination mais
ne l'interrompt pas. Dans cette conception, le sommeil laisserait
paraître les images qui s'élaborent incessamment au plus profond
de nous-mêmes; les perceptions de la veille ne feraient que les
recouvrir.
Au moment où nous ouvrons les yeux, les fantômes du rêve
pâlissent et semblent s'effacer. Est-il certain qu'ils ne subsistent pas,
invisibles mais réels encore, comme la veilleuse que l'on a oublié
d'éteindre à l'aube garde son invisible clarté dans la lumière du
grand jour? Encore une fois, on ne peut hasarder à ce sujet que des
hypothèses. Si ce mouvement d'imagination se continue à l'état de
veille, il s'abaisse sans aucun doute au-dessous de la conscience
distincte; son existence reste encore conjecturale.
De ce que nous venons de dire, on pourrait être tenté de conclure
qu'à ce compte la poésie intérieure devrait jaillir à flot constant et
déborder de toute âme humaine. Puisque nous rêvons tous et
presque toujours, ne sommes-nous pas tous et presque constamment poètes?
La conclusion serait précipitée. Définissant la poésie, nous avons
eu soin de remarquer que ce n'était pas une rêverie quelconque,
mais un mode de rêverie particulier, présentant un caractère spécial,
le caractère esthétique.
Je sais que souvent l'on parle de la rêverie comme si elle était
esthétique par essence; on ne peut se la figurer comme dépourvue
de beauté. De la conception même que certains théoriciens se font
de l'activité esthétique, qu'ils définissent comme le jeu des facultés
représentatives, il s'ensuivrait que la rêverie est la chose esthétique
par excellence.
Laissant de côté les théories, nous allons reconnaître que la libre
rêverie n'est pas esthétique en soi, mais qu'elle peut le devenir dans
certaines conditions, qu'il s'agit de déterminer.
Demandons-nous d'abord jusqu'à quel point elle est agréable. Le
charme n'est pas la beauté; mais il en est au moins une condition,
et même le premier degré.
Sur ce point, tous les rêveurs sont unanimes: ils parlent de la
rêverie comme ayant par elle-même un charme incomparable.
Quel esprit ne bat la campagne?
Qui ne fait châteaux en Espagne,
Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous?
Chacun songe en veillant: il n'est rien de plus doux.
LA FONTAINE.
Est-il bien nécessaire de décrire et d'expliquer le charme particulier
de cet état de rêverie? Si nous voulons savoir jusqu'où peut aller le
plaisir de rêver, il nous suffira de relire J.-J. Rousseau[6]. Nul
poète, nul écrivain ne l'a ressenti plus profondément, et ne l'a
exprimé en termes plus poétiques.
«Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île et
j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans
quelque asile caché; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau,
fixant mes sens et chassant démon âme toute autre agitation, la
plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait
souvent sans que je m'en lusse aperçu. Le flux et le reflux de cette
eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans
relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements
internes, que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me
faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de
penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion
sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux
m'offrait l'image; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient
dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui,
sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de
m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je
ne pouvais m'arracher de là sans effort.»
Quand on relit ces descriptions et ces confidences, quand on se
rappelle, car de telles pages ont la propriété d'éveiller les souvenirs
profonds, les impressions analogues que l'on a pu éprouver, on est
tenté de se dire que décidément la rêverie est une chose délicieuse
de par sa nature propre.
Il ne faut pourtant pas exagérer. Gardons-nous ici d'un mirage.
Quand on parle ainsi de la rêverie, on pense à la rêverie des rêveurs,
c'est-à-dire des contemplatifs et des poètes, de ceux qui s'y
complaisent et y sont entraînés, de ceux qui en ont fait
comme le but de leur existence. Ou bien encore, on pense aux
heures exceptionnelles, où par un concours de circonstances
particulièrement favorable, bien-être physique, quiétude morale,
impressions de nature, stimulation artistique, on s'est trouvé porté
en pleine rêverie. Alors en effet c'était délicieux. Et cela prouve
que la rêverie peut avoir à l'occasion un charme exquis. Mais il
n'est pas vraisemblable qu'elle nous donne constamment telle
béatitude.
Nous avons reconnu dans la rêverie un mode normal, habituel et
peut-être même constant de l'activité mentale. A ce titre, il est
possible qu'elle nous soit constamment agréable, mais comme l'est
tout exercice naturel d'une activité psychique ou d'une fonction
vitale, sans qu'il y ait rien de particulier dans ce plaisir, ni qu'il
s'élève beaucoup au-dessus de l'indifférence.
Une suite d'images n'a rien de plus attrayant en soi qu'une suite de
perceptions.
La rêverie se caractérise par l'absence d'effort intellectuel. Ce serait
une raison suffisante pour la déclarer souverainement agréable, si
le moindre effort était notre suprême idéal, et la loi même de notre
activité. Singulière loi pour une activité! En réalité on ne constate
pas que tout état psychique dont l'effort est absent soit par cela
même agréable. On ne constate pas non plus que l'effort soit dans
tous les cas pénible. Tout dépend des conditions physiques et
morales dans lesquelles nous nous trouvons et de ce que nous
avons d'énergie disponible: il est des cas où rien ne peut nous
plaire plus que l'activité allant même jusqu'au maximum d'effort;
d'autres où nous préférerons le repos, la léthargie et le rêve.
Je n'accepterais pas non plus sans réserves la théorie qui fait de la
rêverie une activité essentiellement agréable sous le prétexte
qu'elle constitue un libre jeu de représentations. Suis-je vraiment
libre quand je rêve? J'en doute fort. C'est ma rêverie qui est libre,
ce n'est pas moi. Elle m'emporte je ne sais où. Elle-même n'est
libre qu'en ce sens qu'elle n'a pas de but fixé d'avance. Elle va,
comme le ballon libre, où le vent la pousse. Quand on parle d'un
libre jeu d'imagination, on suppose que j'appelle ou repousse, que
je combine, que je construis les images selon mon bon plaisir. C'est
dans la réflexion volontaire que je suis ainsi maître de mes idées.
Dans la pure rêverie au contraire, je me laisse aller; j'assiste à un
spectacle, dont les péripéties sont pour moi de l'imprévu. Je ne
rectifie rien, je ne conseille rien; je suis les événements; je me
demande ce qui va arriver. Il n'y a là rien de comparable au jeu, si
ce n'est l'illusion consciente et à demi-volontaire, le faire-semblant,
le parti pris de se laisser prendre à des événements fictifs comme
s'ils étaient réels, le sérieux affecté qui se retrouve dans toute
activité de jeu; et cette analogie même ne prouve nullement que la
rêverie est une sorte de jeu, mais seulement que dans nos jeux,
c'est-à-dire dans le développement libre et joyeux que nous
donnons à notre activité pour le seul plaisir d'agir, nous faisons
toujours entrer une part d'illusion volontaire et de rêverie.
Nous serons, je crois, dans la juste mesure en disant qu'en somme
l'activité qui constitue la rêverie n'a rien de désagréable en soi,
qu'elle peut se prolonger indéfiniment sans nous apporter aucune
fatigue, et qu'en général, sauf les cas exceptionnels de délire
fiévreux ou d'images obsédantes, elle est plutôt accompagnée d'un
certain bien-être. Ce qui détermine vraiment sa qualité affective,
c'est la nature des images qu'elle nous apporte. La rêverie sera
agréable ou désagréable, selon que nous nous représenterons des
choses gaies ou des choses tristes. On ne peut dire qu'en général
nous ayons une tendance à pencher d'un côté plutôt que de l'autre.
Tout dépend évidemment de notre tempérament, de notre caractère,
de notre âge, de notre humeur du jour, des circonstances. Il est
assez vraisemblable que la rêverie est plutôt optimiste quand la
courbe générale de notre vie est en voie ascendante, pessimiste
quand la courbe s'abaisse. Les rêveries de l'enfance sont plutôt
faites d'espoirs, celles de la vieillesse d'appréhensions et de regrets;
mais cette loi même comporte bien des exceptions. Peut-être
pourrait-on mesurer le plaisir qu'un homme trouve dans la rêverie à
la part qu'il lui accorde dans sa vie; il est probable en effet que
ceux qui s'adonnent à la contemplation intérieure le font parce
qu'ils y trouvent un plaisir particulier, soit que leur imagination
exubérante éprouve le besoin de se dépenser en représentations,
soit que la rêverie ait chez eux une tendance optimiste qui la rend
plus agréable, soit qu'ils aient été amenés par les mécomptes de la
vie réelle à se réfugier dans le monde des souvenirs, des illusions
et des rêves. Et cela même n'est pas bien sûr. N'arrive-t-il pas que
l'on s'enfonce dans la rêverie sans même y trouver «le sombre
plaisir des coeurs mélancoliques,» par simple découragement?
La rêverie n'est pas plus belle en soi qu'elle n'est agréable en soi.
Elle le deviendra dans certaines conditions.
Puisque nous ne composons pas nos rêveries, puisqu'elles se
produisent spontanément, il n'y a aucune raison pour qu'elles
répondent à nos goûts personnels et à nos préférences esthétiques,
comme elles le feraient si nous les tenions tout à fait à notre
disposition. Les images se construisent au hasard, comme les
figures que forment les nuages dans le ciel, ou le lichen
sur les vieux murs: on remarque celles qui ont un semblant de
composition; en général elles sont assez insignifiantes. De la masse
confuse de toutes nos rêveries, il doit être exceptionnel que se
dégage quelques représentations d'une réelle valeur esthétique. La
rêverie moyenne, j'entends par là ces images fugitives et pâles qui
nous passent incessamment par l'esprit, est pure divagation. Aussi
en détournons-nous notre attention.
Pouvons-nous, par cette invention spontanée, qui ne comporte
aucune retouche volontaire, aucune élaboration artistique, imaginer
rien de très beau, de plus beau que nature? Cela n'est pas
vraisemblable, et aucune observation authentique ne nous autorise
à affirmer que cela se produise en fait.
Il nous arrive sans doute, dans nos rêves ou nos rêveries, de nous
représenter de beaux paysages, des architectures magnifiques, des
fleurs merveilleuses, des figures idéales. Mais ces visions, qui nous
laissent l'impression d'une surnaturelle beauté, sont-elles
réellement aussi belles que cela? Ce sont des images diaprées,
brillantes, de couleurs vives, analogues à celles que nous pouvons
concevoir en contemplant des points lumineux et scintillants ou les
braises incandescentes du foyer; il est assez vraisemblable que
nous y faisons entrer les bluettes lumineuses qui fourmillent dans
le champ rétinien[7]. Les formes sont plutôt fantastiques
qu'élégantes, plus bizarres que vraiment artistiques.
Les édifices que fait surgir l'imagination pure, ce sont ces palais de
l'Orlando furioso, prodigieux, féeriques, étincelants de
pierreries, invraisemblables. Ces images, au moment où elles nous
apparaissent, excitent sans doute un sentiment d'admiration intense;
nous leur trouvons une beauté merveilleuse. Elles sont en effet ce
que nous pouvons, dans de telles conditions cérébrales, imaginer
de plus beau. Elles ont toutes les conditions de la beauté, sauf le
goût et l'art. Nous nous en apercevons quand nous avons repris
notre sang-froid; nous sommes surpris de voir quel étrange objet
nous avait ainsi mis en extase.
J'en dirai autant de ces figures idéales, qui parfois hantent nos
rêveries. Telles que nous les imaginons, valent-elles l'admiration
qu'elles nous inspirent? Dans notre rêve nous les trouvons
infiniment belles. En elles-mêmes, elles sont si vagues, si indécises
de traits, qu'à peine pourrait-on les qualifier au point de vue
esthétique. Aussi pâle est l'image que nous concevons quand dans
un conte de fées apparaît une princesse «aussi belle que le jour».
Un des exemples les plus curieux et les plus typiques que l'on
puisse citer de ces produits spontanés de l'imagination idéaliste,
c'est ce personnage étrange qui hanta l'esprit de George Sand[8].
«Dès ma première enfance, j'avais besoin de me faire un monde
intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique... Me voilà
donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même,
lancée à la recherche d'un idéal et ne pouvant pas rêver un monde,
une humanité idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même...
Et voilà qu'en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le
nom ne signifiait rien que je sache; c'était un assemblage fortuit de
syllabes comme il s'en forme dans le rêve. Mon fantôme s'appelait
_Corambé_ et ce nom lui resta... Je voulais l'aimer comme un ami,
comme une soeur, en même temps que le révérer comme un Dieu.
Je ne voulais pas le craindre et, à cet effet, je souhaitais qu'il eût
quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle
qui pouvait se concilier avec sa perfection et je trouvai l'excès de
l'indulgence et de la bonté[9]. Ceci me plut particulièrement et son
existence, en se déroulant dans mon imagination (je n'oserais dire
par l'effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se
formuler d'eux-mêmes), m'offrit une série d'épreuves, de
souffrances, de persécutions et de martyres... Le rêve arriva à une
sorte d'hallucination douce, mais si fréquente et si complète parfois
que j'en étais comme ravie hors du monde réel.» L'imagination de
l'enfant s'exalte; elle dresse un autel à l'objet secret de son
adoration. Puis la vision commence à se dissoudre; née de la libre
rêverie, trop inconsistante pour durer longtemps, elle s'efface peu à
peu, et _Corambé_ rentre dans l'inconscient dont il était sorti[10].
Il était important de signaler cette illusion, pour montrer que très
rarement la libre rêverie fournit au poète ou à l'artiste une matière
artistique tout élaborée. Mais cette tendance que nous avons à
trouver charmantes lus images de rêverie, bien que fondée sur une
illusion, est pourtant à retenir. Du moment, en effet, qu'il ne s'agit
pas d'utiliser ces images dans un but artistique, peu importe que
leur beauté soit subjective et qu'elles ne puissent avoir de charme
que pour celui qui les conçoit. C'est pour nous-mêmes qu'elles sont
faites. Mieux elles seront adaptées à notre goût personnel,
autrement dit plus leur valeur esthétique sera subjective, et plus
elles auront de prix dans la contemplation intérieure.
S'il nous est impossible de donner volontairement à nos rêveries
un caractère esthétique, nous pouvons obtenir ce résultat
indirectement, en nous mettant dans les conditions reconnues
favorables. Ces belles heures de contemplation rêveuse, nous les
recherchons; nous prenons nos dispositions pour que rien ne
vienne les gâter. Nous nous recueillons. Nous nous prêtons à
certaines pensées, nous en écartons d'autres. Nous cherchons
d'instinct à établir dans notre conscience cette harmonie, durable
parce qu'elle est parfaite, qui constitue l'état esthétique. Dans la
rêverie la plus libre, nous arrivons ainsi à mettre un peu d'art.
Souvent même le rêveur cherche une sorte de mise en scène, il
aime à s'entourer des objets dont il a éprouvé par expérience la
vertu poétique; il ira chercher la rêverie dans les lieux où il l'a
rencontrée déjà; il y retrouvera des images éparses et flottantes, fils
légers auxquels-il renouera ses nouveaux rêves.
La nature plus ou moins esthétique des images primitives sur
lesquelles l'imagination opère, et qui sont comme la matière qu'elle
met en oeuvre, déterminera en grande partie la qualité de nos
rêveries. Si constamment nous avons sous les yeux des spectacles
de misère, de laideur, de vulgarité, noire imagination, hantée de ces
images, aura peine à en extraire de la beauté. S'il se trouve que par
faveur du sort nous avons vécu dans la sérénité et la joie, entourés
de gracieuses images, nos pensées prendront d'elles-mêmes une
allure esthétique. La culture artistique et littéraire contribuera à
mettre de l'idéal dans notre vie intérieure: elle nous fournira des
images déjà élaborées dans le sens de la beauté, qui entreront dans
nos représentations personnelles et en relèveront le caractère.