Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est
bon d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de
poète a été pris à l'origine dans un sens assez restreint, pour
désigner l'auteur d'un ouvrage en vers. Si l'on s'en tenait à cette
signification, nous pourrions marquer d'un trait net le champ de la
poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art des vers.
Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé.
L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent
sur nous une impression analogue à celle que produisent les beaux
vers; en eux tous nous disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens
large que nous prendrons le mot; autrement dit, c'est de cette
poésie-là que nous entendons parler.
On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous
n'aurons plus à étudier seulement la poésie des vers, mais aussi
celle de la prose. Prise même dans son ensemble, l'oeuvre écrite de
tous les prosateurs et versificateurs réunis ne représente qu'une
infime partie de là poésie totale qui sous les forces les plus diverses
émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas celle que
nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans
nos souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans
toutes les belles heures de noire existence: poésie non écrite,
poésie vivante, qui dépasse infiniment l'autre! C'est sur ces modes
étrangement variés de la conception poétique que devra porter
notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous inquiéter. Elle
ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité entre les
objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour
que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent
tous se ressembler nous apparaisse en pleine évidence.
§ 1. -- ELÉMENT INTELLECTUEL. -- LA RÊVERIE.
Songeons à diverses occasions où il nous ait été donné d'éprouver
une impression vraiment poétique; recueillons-nous dans ces
souvenirs, et essayons de nous définir ce qu'il y avait alors de
_particulier_ dans notre disposition mentale. Nous reconnaîtrons
qu'elle se caractérisait par l'allure particulière que prenait notre
pensée. Cette disposition intellectuelle est assez connue, assez
nettement différenciée pour que nous puissions la désigner d'un
mot: _c'est un état de rêverie_. Essayons d'en déterminer les
caractères psychologiques.
De la pleine lucidité d'esprit à l'activité mentale qui peut subsister
dans le sommeil profond, il y a des degrés à l'infini. La rêverie est
dans les degrés intermédiaires. Pour la caractériser, il faut la
différencier des deux états extrêmes entre lesquels elle est comme
balancée, la réflexion et le songe.
Réfléchir, c'est appliquer son esprit à un sujet précis. Le plus
souvent, c'est se poser une question déterminée, à laquelle il faut
trouver une réponse. Plus l'effort de réflexion est intense, plus
étroit est le champ dans lequel on laisse l'esprit se mouvoir, l'effort
consistant justement à s'interdire toute distraction et à resserrer
autant que possible sa pensée, en la rappelant, dès qu'elle tente de
s'en écarter, à la question. La réflexion marche vers un but; elle
s'impatiente des retards et des détours; elle veut arriver; elle a hâte
d'en finir. Le plus souvent même, elle se fixe un dernier délai pour
arrêter sa décision.
Laissez la réflexion se détendre un peu, vous aurez la méditation.
On pense, mais à loisir. On enferme encore son esprit dans une
enceinte limitée, mais assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir
avec une certaine aisance. L'allure mentale est différente. Les
pensées de réflexion convergent vers un centre. Les pensées de
méditation sont plutôt divergentes. Elles se forment par perpétuelle
digression, en s'écartant de l'idée centrale et fixe, qui est l'objet
propre de notre méditation. On les croirait incohérentes. Elles
peuvent en effet n'avoir entre elles d'autre rapport que leur
communauté d'origine, comme ces étoiles filantes qui par les belles
nuits d'août s'éparpillent dans le ciel, émanant toutes d'un même
radiant.
La rêverie est toute spontanée. Aucun effort. Aucune contrainte.
Plus de limites tracées d'avance. Les images se suivent, l'une
appelant l'autre, au hasard des associations. La rêverie n'a pas de
but; elle ne cherche rien; insouciante, distraite, elle suit sa pente;
elle va où la mène son caprice. C'est le laisser aller mental. Quand
après quelques instants de contemplation rêveuse on revient à soi,
on est toujours surpris du chemin que l'esprit a parcouru sans y
penser.
Une des particularités de l'état de rêverie, c'est le caractère concret
de ses représentations. Dans l'acte de réflexion, quand nous
pensons aux choses, nous ne prenons pas la peine d'en évoquer
l'image intégrale. Notre but étant pratique, nous cherchons à
abréger le plus possible l'opération mentale, à l'alléger de toute
représentation inutile. Loin d'appeler les images, nous les écartons
plutôt, nous les tenons à l'état virtuel, nous les représentons par de
simples figures schématiques, par des signes conventionnels, par
des mots, par de pures idées. Dans la rêverie au contraire les
représentations n'ont plus rien d'abstrait; elles ne nous donnent plus
l'idée, mais la vision des choses. La rêverie, étant un congé que se
donne l'esprit, écarte d'instinct tout ce qui pourrait ressembler au
travail de la réflexion. La pensée, cherchant le repos, doit le
trouver dans un mode d'activité aussi éloigné que possible de celui
dont elle est lasse; elle se détend en sens inverse, en se laissant
aller au cours des images.
La pensée se portera aussi sur des objets différents[1]. Dans l'état
de réflexion, elle va aux faits récents ou prochains, à ce que l'on
vient de voir, d'entendre ou de lire, à ce que l'on doit faire, au
rendez-vous pris, à la lettre qu'il faut écrire, aux préoccupations de
la lâche quotidienne.
La rêverie s'en détourne. Elle contemple le passé, de préférence le
plus lointain[2]. Si elle se porte vers l'avenir, elle ne cherche pas à
le préparer; elle suppose les difficultés de l'existence résolues, tous
les possibles réalisés, et elle s'en donne avec délices la
représentation.
Un fait important à signaler, dans le passage de l'état lucide à la
rêverie et finalement au songe, c'est l'abolition progressive de la
mémoire.
Etant en pleine activité d'esprit, faites un effort pour imaginer
quelque chose: vous retomberez sur quelque souvenir. Toutes les
images qui vous apparaîtront seront des réminiscences de choses
vues, des rappels de la réalité. Pour les modifier si peu que ce soit,
à plus forte raison pour en créer de toutes nouvelles, il vous
faudrait une grande application. Et plus nous sommes lucides, plus
nos souvenirs ont de tendance à se reconstituer intégralement.
Dans la rêverie, il n'en est pas de même. L'imagination ne s'en tient
plus aux souvenirs; elle s'émancipe; elle prend le pas sur la
mémoire. Si nous évoquons quelque épisode de notre vie passée,
nous ne prenons pas la peine de le reconstituer exactement; nous
avons plutôt une tendance à le dramatiser. Nous nous replaçons en
imagination devant les mêmes objets, dans la même situation; et
puis nous brodons sur ce thème; nous nous donnons de la scène
une représentation pathétique, où la fantaisie joue le plus grand
rôle.
Je constate aussi que les souvenirs, bien qu'ils ne manquent pas
tout à fait de mouvement, ne me représentent que très rarement un
mouvement continu, une action suivie; ce seront plutôt des gestes,
des attitudes, des scènes morcelées, fragmentaires, espacées,
quelque chose comme les vignettes qui illustrent un roman ou
comme une série de clichés. Les visions de souvenir sont
d'ordinaire discontinues; on dirait que la mémoire ne sait bien
prendre que des instantanés. Quant à la suite des événements, nous
ne nous la représentons pas, nous la reconstituons plutôt par
induction.
Plus cette reconstitution du passé sera vivante et formera un tout
suivi, plus il sera vraisemblable qu'elle est l'oeuvre de l'imagination
pure, comme ces drames soi-disant historiques où n'entrent que
quelques vagues réminiscences de la réalité. Songer au passé, ce
n'est pas s'en souvenir, cela demanderait trop d'effort; c'est le faire
entrer dans un rêve où-il se transfigure. Et plus la rêverie se
prolongera, moindre y deviendra la part du souvenir. De tant de
scènes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous
avaient émus, que gardons-nous dans notre mémoire? Un certain
nombre de souvenirs abstraits, qui d'ailleurs nous suffisent pour la
pratique; ajoutons-y le souvenir même de cette émotion. Mais
comme visions précises? Quelques tableaux. Bien peu de chose.
En quelques minutes à peine, nous aurions récapitulé tous les
souvenirs précis qui nous restent de la journée la plus pleine
d'incidents. Si donc nous y songeons pendant des heures, il faut
bien que l'imagination créatrice fasse presque tous les frais de nos
représentations.
Enfonçons-nous d'un degré encore dans la rêverie. Approchons-nous
dé l'hypnose. Les souvenirs s'allèrent davantage; les images
perdent leur consistance; elles tendent à se dissocier. A la moindre
secousse cérébrale, leurs précaires architectures s'écroulent,
comme le morceau de sucre qui se désagrège en ruines bizarres au
fond d'un verre d'eau. Elles se décomposent, pour former, au gré
d'associations fortuites, des composés nouveaux. La pensée prend
ainsi une plasticité étonnante. Un peu plus, elle retournerait à l'état
fluide. De là cette facilité d'invention et cette allure fantasque qui
caractérise la rêverie. James Sully explique la facilité avec laquelle
les enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs
images mentales; dans le conte le plus fantastique, à peine
s'aperçoivent-ils que la réalité soit altérée. Il en est de même pour
l'adulte, quand il s'abandonne au jeu spontané de l'imagination.
Nos rêveries sont plus jeunes que nous; elles gardent une fraîcheur
et une naïveté que n'a plus notre pensée réfléchie. On a depuis
longtemps signalé le caractère primitif des conceptions du poète.
Dans cette tendance à penser par mythes et par images, à prendre
les fables au sérieux, à faire entrer l'imaginaire dans le réel au point
de ne plus bien les distinguer l'un de l'autre, il ne faut pas voir un
retour à nos lointaines origines. Le poète n'a pas besoin de
remonter si loin pour retrouver cet état d'esprit. Il lui suffit de
revenir, comme nous y revenons dans toutes nos rêveries, aux
façons de penser de l'enfance.
Dans le sommeil profond, la mémoire est abolie. C'est du moins ce
que j'ai constaté en moi-même. Il m'est impossible de me rappeler
un seul rêve où soit entré un souvenir précis et exact de la vie
réelle. S'il m'arrive, chose d'ailleurs assez rare, de revenir pendant
le sommeil à des scènes de la vie réelle qui m'avaient frappé, je ne
les retrouve dans mes songes que déformées, transposées. Les
personnages connus qui interviennent dans l'action gardent assez
bien leur caractère, leurs façons de parler et d'agir: mais leurs traits
sont toujours si étrangement modifiés, que j'en suis à me demander
à quoi je les reconnais dans mon rêve. Il m'arrive parfois en songe
de me trouver dans une situation telle que j'aie besoin de retrouver
un souvenir précis; je rêve par exemple que je fais une conférence;
alors je constate avec angoisse que mes souvenirs s'enfuient, et je
me sens réduit à un état d'abjecte ignorance. Si la mémoire est
abolie, en revanche l'imagination prend une aisance surprenante;
on invente constamment, par impuissance à se souvenir. Je me
souviens d'avoir une fois rêvé que je feuilletais un beau livre
illustré: à chaque feuille que je tournais, c'était une gravure
nouvelle qui m'apparaissait, et que je trouvais merveilleuse. Je
m'en exagérais sans doute la beauté. Toujours est-il qu'à l'état de
veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi, coup sur
coup, et presque instantanément, des images ayant ce caractère de
bizarre nouveauté.
Nous déterminerons enfin, par le même procédé de comparaison,
le degré d'illusion que produisent les images de la rêverie. Quand
nous sommes à l'état de veille, notre pensée, lucide et volontaire, a
pleinement conscience de son activité. S'il nous plaît de nous
représenter un objet, nous sentons l'effort de vision mentale par
lequel nous évoquons l'image; pas un instant nous ne songeons à la
prendre pour un objet réel; elle nous apparaît comme un objet
purement idéal, que nous situons dans un monde à part, en dehors
de toute réalité. Les images du songe, au contraire, nous font
complètement illusion. Elles se présentent à nous toutes faites,
comme le feraient des objets matériels. Le monde extérieur est
d'ailleurs si loin de nous, depuis si longtemps nous avons perdu
tout contact avec les choses, que rien ne peut plus rectifier
l'illusion qui tend à se produire. Comment discernerions-nous le
caractère idéal et subjectif de ces représentations? Tout terme de
comparaison nous fait défaut; elles sont pour nous toute la réalité.
Si par hasard, dans les profondeurs du sommeil, quelques
perceptions ou impressions réelles arrivent jusqu'à la conscience,
nous les faisons entrer dans notre rêve; elles ne font que donner
plus de force à l'illusion. Pouvons-nous, en dormant, avoir
conscience de rêver? Sans mer la possibilité du fait, je crois qu'il
ne doit se produire que lorsqu'on se réveille à demi, ou encore dans
le rêve matinal, c'est-à-dire aux approches du réveil spontané. Dans
les songes du sommeil profond, l'illusion est complète. Nous
sommes vraiment hallucinés.
La rêverie, étant un état intermédiaire, nous donnera l'illusion à
demi-consciente. N'ayant pas eu le temps de perdre tout à fait le
sentiment de la réalité, nous nous rendons encore vaguement
compte du caractère idéal de nos représentations. Parfois, il est vrai,
nous nous oublions dans notre rêverie; en se prolongeant, elle
prend peu à peu les caractères du véritable rêve. Alors d'ordinaire
elle finit tout à coup; sentant que l'on va perdre conscience de la
réalité, on revient à soi d'un brusque effort, d'une sorte de secousse,
comme celui qui lutte contre le sommeil et se réveille en sursaut
chaque fois qu'il a manqué de s'endormir.
Tel est le mode d'activité intellectuelle qui caractérise selon nous
l'état poétique. Toujours, sans exception, nous constaterons que la
poésie a pour effet de déterminer en nous cette disposition spéciale:
détente intellectuelle, absence de tout effort de réflexion ou
d'abstraction, tendance à s'absorber dans la contemplation des
images qui défilent d'un mouvement spontané dans la conscience.
Faisons la contre-épreuve. Considérons un état de conscience dans
lequel l'intelligence combine des idées, réfléchisse, fasse effort
pour se souvenir ou pour comprendre. Personne n'admettra que ce
soient là des dispositions poétiques. Nous constatons en somme
que dans tous les cas où nous éprouvons un sentiment de poésie,
nous sommes en dispositions rêveuses; et que dans tous les cas où
nous n'avons aucune tendance à la rêverie, la poésie fait défaut. En
bonne logique, cela nous autorise à affirmer que le mode d'activité
intellectuelle qui correspond à la poésie est essentiellement un état
de rêverie.
§ 2. -- ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE.
Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que
nous avons faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons
signale que la modification produite dans le fonctionnement de
l'intelligence. Nous devons trouver autre chose, et nous savons
d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop étrange
que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne
tint aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous
faut rétablir dans notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous
avons mieux fait sentir son importance.
La poésie nous donne d'abord et à tout le moins un sentiment
particulier, qui doit se retrouver dans toute rêverie et ne pas se
rencontrer ailleurs, le _sentiment de rêver_. Il est impossible en
effet qu'un mode d'activité mentale aussi déterminé ne donne pas à
notre conscience une teinte de sentiment particulière[3]. Mais ce
sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment chose
secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue
dans notre activité psychique; il nous fait prendre conscience de
cette modification, il n'y ajoute presque rien. Dans nos moments de
poésie, nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose que
cette simple impression; nous avons conscience d'un changement
plus important dans notre manière d'être.
Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous
trouverons quelque sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit
tout entiers, au point de remplir pour ainsi dire la conscience, d'en
déborder, et de nous donner le besoin d'exhaler en un soupir, en
une brève exclamation, en quelques paroles expressives, cet excès
d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les images
qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées,
mais l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons
rentrés dans la vie réelle, notre disposition morale se ressentira des
sentiments dont nous étions imprégnés pendant notre rêverie; et
nous garderons au coeur des regrets confus, de vagues espérances,
des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables, une
impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur.
La rêverie procède d'ordinaire du sentiment; c'est parce que
quelque événement ou quelque vision nous a émus, que notre
imagination est ébranlée et se met en mouvement. Les images
qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec ce sentiment;
elles en accentuent le caractère; nous en recevons un surcroît
d'émotion; et le sentiment initial, ainsi exalté par son expression
même, se trouve porté rapidement à son maximum d'intensité.
Chez tout homme l'état de rêverie est déjà par lui-même favorable
au développement des sentiments; il donne à nos représentations
un réalisme plus saisissant; nous ne nous faisons pas seulement une
idée des choses qui peuvent nous émouvoir, nous les voyons, nous
en avons la sensation. Par cela même que notre intelligence est
engourdie et l'activité de l'imagination dominante, tous nos
sentiments tendront plutôt à s'exagérer. En même temps ils seront
plus _saturés_, plus chargés de pathétique, mieux dégagés de
l'élément purement intellectuel que ceux que nous pouvons
éprouver dans notre état de pleine lucidité.
Chez le poète, c'est-à-dire chez l'homme exceptionnellement
imaginatif et qui par un véritable entraînement professionnel a
exagéré encore cette particularité de son tempérament, les mêmes
phénomènes se reproduiront à une plus haute puissance. La
sensibilité sera en équilibre instable, prête à s'exalter ou à se
déprimer sous le moindre prétexte; ce seront de brusques
explosions d'enthousiasme, d'allégresse triomphante ou des
désespoirs, des prostrations absolues; toutes les passions prendront
le ton lyrique.
La poésie nous apparaît donc comme présentant ce caractère
spécial, d'agir profondément sur la sensibilité: c'est une rêverie
sentimentale. Ces mots, je le reconnais, ont quelque mollesse; ils
tendraient plutôt à désigner un état faible de l'imagination et du
coeur qu'un état fort et actif: en les prononçant, on se figure un
esprit qui s'en va à la dérive, des visions inconsistantes, des
sentiments fades et affectés. Il est trop évident que ce n'est pas
ainsi qu'il faut concevoir la vraie poésie. Elle nous apporte aussi,
avec des images éclatantes, des sentiments intenses; ce ne sera plus
alors une rêverie sentimentale; ce serait plutôt un rêve passionné.
Ce qu'il nous faut retenir pour le mettre dans notre définition, c'est
ce caractère pathétique que présentent les images suggérées par la
poésie. Disons donc, pour éviter toute équivoque, qu'elle doit être
une rêverie _émue_.
Sommes-nous arrivés au terme de notre analyse? Suffit-il de nous
laisser aller à une rêverie quelconque pour nous sentir en état
poétique? Quelque chose nous manque encore, quelque chose
d'essentiel, et que pourtant par un oubli singulier un certain nombre
de théoriciens ont négligé de faire entrer dans leur définition de la
poésie: l'élément esthétique.
Si toute poésie est rêveuse, toute rêverie n'est pas poétique. Il y a
donc quelque chose qui différencie la rêverie spécialement
poétique de la rêverie banale et vulgaire, et c'est son caractère de
beauté. Une rêverie dans laquelle il nous serait impossible de
trouver quoi que ce soit d'esthétique, dans laquelle tout serait
trivial ou laid, serait assurément dépourvue de toute poésie.
Toute poésie éveille en nous le sentiment du beau. Ceci n'est pas
une conjecture, une théorie plus ou moins péniblement déduite.
C'est un fait d'observation. Dans la contemplation poétique, nous
ne nous contentons pas de jouir de notre propre état de conscience.
Nous sentons qu'il y a dans cette jouissance même quelque chose
d'élevé; elle n'est pas seulement délicieuse, elle est de celles que
nous nous savons gré à nous-mêmes de ressentir. C'est presque une
jouissance d'art, que peuvent seules éprouver les âmes éprises de
beauté.
Dans une oeuvre d'art, il est bien évident que la poésie est un mérite
de plus, qu'elle augmente la valeur artistique de l'oeuvre, qu'elle la
rend plus admirable, qu'elle est par conséquent un véritable apport
de beauté.
De même et à plus forte raison dans les vers. Quelles que soient
leurs qualités de facture, jamais nous ne les trouverons
parfaitement beaux s'ils ne sont pas vraiment poétiques; et les plus
poétiques sont ceux qui nous semblent avoir la suprême beauté.
Il est certain que dans l'usage courant on ne désigne pas tout à fait
la même chose par les deux mots de poésie et de beauté.
L'habitude s'est établie de prendre plutôt le mot de beauté dans un
sens assez restreint, celui de beauté de la forme, ou de beauté
plastique. La beauté étant ainsi conçue, il est trop clair qu'elle
diffère de ce que nous trouvons dans la poésie; et l'on pourra
établir entre ces deux idées toutes les oppositions que l'on voudra.
-- La beauté, dira-t-on, est objective; elle consiste dans un certain
nombre de qualités qui se perçoivent immédiatement, ou dont nous
pouvons juger par l'intelligence; nous ne sommes pas libres de les
attribuer ou non à l'objet, elles se constatent, on peut démontrer
leur réalité, et tout appréciateur compétent et de bonne foi devra la
reconnaître. La poésie est tout autre chose. Elle est subjective. Seul
je puis savoir si un objet est poétique ou non, puisqu'il ne l'est que
pour moi et dans la mesure où il me donne une impression de
poésie. C'est donc un caractère tout différent. Et c'est aussi à des
objets tout différents que nous l'attribuerons. Une statue
irréprochable de forme sera dite belle; une statue gauchement
exécutée, dénuée de toute beauté plastique, mais dans laquelle
l'artiste aura mis une expression touchante et élevée, nous semblera
poétique. Un édifice neuf et intact est plus beau; délabré par le
temps, il est plus poétique. Un paysage peut être très beau sans être
poétique: ainsi une plantureuse vallée normande. Il peut être très
poétique sans être beau: ainsi un étang morne, une terre triste et
désolée, le désert, la mer sauvage. Sans doute le même objet peut
être à la fois poétique et beau; il n'y a pas incompatibilité entre les
deux caractères. Mais quand un objet présente à la fois ces deux
caractères, on les distingue encore l'un de l'autre; on les attribue à
des qualités différentes de l'objet. Ainsi, quand un vers
admirablement fait est en outre d'un sentiment exquis, c'est pour
les qualités de facture qu'on le déclarera beau, et pour les qualités
de sentiment qu'on le trouvera poétique.
Mais si la poésie n'est pas la beauté, au sens exclusif et
abusivement restreint du mot, il est impossible de lui dénier un
caractère de beauté, puisqu'on fait elle nous donne le sentiment du
beau. Beauté objective de forme ou beauté subjective d'expression,
c'est toujours de la beauté au sens large du mot. Ce ne sont même
pas deux espèces de beauté différentes; ce sont plutôt deux choses
différentes auxquelles nous reconnaissons une même qualité
esthétique. Il m'en coûte un peu d'entrer dans ces distinctions
verbales; mais si faute de les faire on commet de graves erreurs
d'esthétique, si la confusion des termes trouble l'observation
elle-même, elles ne sont pas inutiles.
Ne tenons pourtant pas notre analyse pour terminée avant de l'avoir
amenée à toute la précision désirable. J'ai dit qu'une rêverie, pour
nous paraître poétique, devait nous donner le sentiment du beau à
quelque degré. Est-ce tout à fait ce sentiment-là que nous donne en
réalité la poésie? Qu'elle éveille en nous un sentiment très
analogue à celui que nous donnent les belles choses, voilà ce que
nous pouvons tenir pour accordé. Mais enfin, n'y a-t-il pas une
différence? Si légère qu'elle soit, elle vaudrait d'être signalée, car
ce serait alors une différence spécifique, dont nous devrions tenir
compte dans notre définition. Or, il semble bien que cette
différence existe, et qu'il y a, dans la contemplation poétique, une
nuance de sentiment particulière, quelque chose de spécial, de
caractéristique, que nous n'éprouvons pas devant les choses qui
nous donnent une impression de beauté. Il y aurait donc un
sentiment du poétique, distinct du sentiment du beau, et qui
donnerait à la poésie sa nuance particulière.
Pour savoir ce que nous en devons penser, quelques mots
d'explication sont nécessaires. Nous en sommes arrivés au moment
où il faudra arrêter notre définition, et c'est ici ou jamais qu'il
importe d'éviter toute équivoque.
On parle trop souvent de ce _sentiment du beau_ comme d'un
sentiment simple et irréductible, aussi déterminé que l'est
par exemple la sensation du bleu ou du rouge, et tellement
caractéristique de la beauté qu'il nous la ferait reconnaître par sa
seule présence; quelques esthéticiens iront même jusqu'à dire qu'il
la constitue vraiment, la beauté n'étant que la propriété qu'ont
certains objets d'éveiller en nous ce sentiment. C'est là de
l'esthétique bien rudimentaire, et surtout de la psychologie bien
simpliste. En présence des belles choses, nous éprouvons, non pas
_un sentiment_, mais un ensemble de sentiments très complexe et
très variable où l'on peut distinguer de l'attrait sensible, du charme,
de l'admiration, de la satisfaction intellectuelle, un plaisir de jeu, de
la sympathie et de l'amour, sans compter toutes les émotions
accessoires que l'objet nous donne par son expression morale
particulière, et qui colorent d'une façon différente tous ces
sentiments. Il est clair par exemple que nous ne trouverons pas le
même charme à un chant triste qu'à un chant d'allégresse, et que si
nous admirons autant l'un que l'autre, ce ne sera pas de la même
manière. Il est impossible que deux objets différents, un tableau et
une statue par exemple, affectent notre sensibilité de la même
manière. Il y aura donc autant de variétés de sentiment du beau
qu'il peut y avoir de belles choses en un genre quelconque.
Certains objets exciteront plutôt la satisfaction intellectuelle,
d'autres auront plus de charme; enfin les sentiments élémentaires
que nous avons énumérés, et qui eux-mêmes paraîtraient assez
complexes à l'analyse, entreront à tous les degrés et en proportions
indéfiniment variables dans l'émotion résultante. Ce qui fait l'unité
de sentiments aussi divers et permet de les faire entrer dans une
même catégorie, ce n'est donc pas leur ressemblance; c'est leur
communauté d'origine. Nous les disons tous esthétiques, parce que
tous ils se rapportent à la beauté, autrement dit parce que nous les
éprouvons en présence des choses que nous trouvons belles. Par
beauté nous entendons donc autre chose que la propriété d'exciter
tel ou tel sentiment; et ce quelque chose, je crois l'avoir
surabondamment établi ailleurs[4], c'est un caractère de perfection
de l'objet. C'est autour de cette idée de perfection que se groupent
et se rallient tous les sentiments esthétiques.
Revenons maintenant au sentiment du poétique. Nous en
comprendrons mieux la nature. La lecture de vers très poétiques
éveille-t-elle en nous quelque sent ment spécial, distinct de ceux
que nous donnerait une chose très belle, mais dépourvue de toute
poésie, par exemple un tableau admirablement dessiné et peint,
mais dont le sujet ne parlerait en rien à l'imagination? Sans aucun
doute. L'oeuvre poétique, étant de caractère tout différent,
valant par de tout autres qualités, ne peut nous donner les
mômes impressions que le tableau. Comme l'admiration est ici
accompagnée d'émotions diverses, elle-même sera plus émue; elle
prendra la teinte pathétique de ces sentiments. Il ne faut pas se
figurer en effet que le sentiment de beauté, qu'excite en nous une
oeuvre pathétique par son expression morale, c'est-à-dire par les
émotions diverses qu'elle nous donne, soit un phénomène tout à
fait distinct, qui viendrait se plaquer en quelque sorte sur ces
émotions, sans se confondre avec elles. Il entre dans notre état
d'âme pour le modifier; nous ne percevons, de ces sentiments
divers, que la résultante commune. L'admiration que nous
éprouvons pour une chose belle, étant due aux qualités intrinsèques
de l'objet, nous détache de nous-mêmes, nous porte vers lui.
L'admiration que nous inspire un objet poétique est plus recueillie,
plus intime, et tournée plutôt vers le dedans. Se produisant dans un
moment de détente intellectuelle, elle ne sera pas vive, mais plutôt
méditative, songeuse, et comme teintée elle-même de rêverie.
Non seulement la poésie nous donne des sentiments de nature
spéciale, mais chaque oeuvre poétique, on peut le dire, a sa teinte
de sentiment particulière qui la caractérise; et dans chaque
occasion où nous éprouverons une impression de poésie, cette
impression aura un caractère propre. Ainsi, quand ce seront nos
propres rêveries qui prendront une tournure poétique, nous en
serons plutôt charmés; nous sentirons bien qu'il y a en elles
quelque chose d'esthétique, d'harmonieux, mais nous n'aurons pas
la fatuité de nous en admirer nous-mêmes. Quand au contraire
nous lisons une page poétique, nous lui accordons sans réserve
notre admiration.
Il y a donc bien un sentiment du poétique, très complexe lui-même
et de formule variable. Mais diffère-t-il du sentiment du beau? Il
n'est qu'une des innombrables variétés de ce sentiment. C'est un
sentiment esthétique, qui diffère des autres, comme diffèrent les
uns des autres tous les sentiments esthétiques, en ce qu'il
a sa nuance propre; mais qui leur ressemble, comme tous se
ressemblent entre eux, en ce qu'il implique une idée de perfection
et de beauté.
Voici donc une première indication à retenir: c'est que la rêverie
poétique nous apparaît toujours avec un certain caractère de beauté.
Mais d'où tient-elle ce caractère? Et qu'y a-t-il précisément de beau
dans cet état psychique?
La beauté peut être dans les images qu'évoque notre rêverie[5].
Il est certainement des cas où nos représentations, par le don
d'invention qu'elles décèlent, par leur originalité, par leur caractère
idéal ou merveilleux, prennent une haute valeur esthétique.
Cette seule remarque nous permet déjà d'expliquer un certain
nombre de faits qui, autrement, pourraient surprendre. Des vers
que nous lisons nous donneront une impression de poésie par
le seul éclat des images. Les mômes objets, que nous nous
contenterions de trouver jolis ou agréables à voir dans la nature,
nous sembleront poétiques dans une évocation littéraire, parce
qu'alors leur beauté sera celle d'une représentation. Une description
sera plus poétique du seul fait que l'objet décrit aura en lui-même
plus de beauté. Il est plus poétique de penser à quelque admirable
paysage ou à quelque chef-d'oeuvre de l'art qu'à des choses
insignifiantes ou vulgaires. Une statue de femme en attitude
pensive nous semblera plus poétique si ses formes sont élégantes et
sa pose gracieuse.
Les belles choses en général sont plus favorables que les autres à la
contemplation poétique; les rêveries qu'elles peuvent provoquer,
débutant sur une impression de beauté, ont chance de garder
longtemps encore un caractère esthétique; de nous-mêmes nous
nous appliquons à leur conserver ce caractère, en écartant les
images triviales qui seraient en discordance avec l'objet de notre
contemplation. Un objet de beauté médiocre pourra se transfigurer
dans la contemplation poétique au point de prendre un caractère
idéal, une sorte de beauté de rêve; mais s'il était décidément trop
laid, il nous serait très difficile de le trouver poétique, notre
imagination se refusant en sa présence à évoquer des images d'un
caractère esthétique. Tous ces faits se peuvent ramener à la même
loi: un objet nous paraîtra d'autant plus poétique qu'il y aura, dans
les images qui accompagnent sa contemplation, plus de beauté.
Il est pourtant des rêveries éminemment poétiques dans lesquelles
nous n'évoquons que le souvenir d'objets vulgaires, d'événements
familiers, auxquels il serait bien difficile d'attribuer un caractère
esthétique. En quoi donc consistera la beauté de telles rêveries?
Elle sera dans quelque chose de plus profond encore que les
représentations intérieures, dans les émotions intimes qui
accompagnent l'apparition des images. Ce sera une beauté
d'expression morale.
Il faut compter, parmi les causes qui contribuent le plus
efficacement à déterminer la valeur esthétique de nos rêveries, le
caractère plus ou moins élevé de ces sentiments. Si le niveau
moyen de nos sentiments est bas, nos rêveries seront dépourvues
de noblesse; elles-mêmes seront viles ou tout au moins mesquines.
Il est au contraire des âmes naturellement si délicates, si élevées,
qu'il n'en saurait rien sortir que de généreux; ce sont par excellence
les âmes de poètes.
Il ne sera pas facile, je le sais, de s'entendre sur les conditions de
beauté des sentiments. C'est là un des plus hauts problèmes de
l'esthétique rationnelle. Chacun sera tenté de le résoudre selon ses
préférences personnelles. Pour les uns, l'idéal sera l'exquise
délicatesse des impressions; ils n'admettront qu'une poésie subtile,
raffinée, toute en nuances. Pour les autres, la poésie devra être
exaltée, passionnée, montée constamment au ton lyrique. Celui-ci
ne sentira de poésie que dans l'amour; celui-là, que dans les
sentiments héroïques. Mais dans tous les cas, chacun déclarera
poétiques par excellence les sentiments qu'il estimera les plus
beaux, c'est-à-dire les plus conformes à son idéal.
Maintenant nous disposons d'informations suffisantes pour
compléter notre définition. A notre première formule, qui
définissait psychologiquement la poésie comme un état de rêverie,
nous avons compris qu'il fallait ajouter quelque chose, et nous
avons reconnu que ce devait être un sentiment de beauté. Cette
beauté, nous avons constaté qu'elle était en partie dans les images
que nous apporte notre rêverie, mais surtout dans les sentiments
qui accompagnent leur représentation. La poésie peut donc être
définie psychologiquement une rêverie accompagnée de sentiments
qui nous donnent une impression de beauté. Plus simplement, nous
dirons qu'elle est une rêverie _esthétique_. Ce mot, tel qu'il est
généralement employé, désigne suffisamment ce que nous voulons
dire: on l'emploie en effet de préférence pour désigner la beauté
d'expression morale; il implique à la fois l'émotion, et un certain
caractère de beauté dû à cette émotion même. Dans tous les cas,
c'est en ce sens que nous convenons de l'employer.
Notre définition se trouve ainsi complète. Nous croyons avoir
déterminé l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour
que se produise l'impression poétique. Toute poésie est rêverie
esthétique, toute rêverie esthétique est poésie.
J'ai affirmé jusqu'ici plutôt que je ne prouvais. J'ai posé cette
première et essentielle définition sans la justifier. Elle implique une
généralisation qui aurait besoin d'être appuyée à tout le moins sur
de nombreux exemples. C'est ce livre entier qui doit en apporter la
preuve, par l'analyse détaillée que nous ferons des divers modes de
la conception poétique.