BÉCHARD--Tiens, et dire que cela ne m'a pas frappé . . .
CAMEL, _à part_--Vieille bête!
BÉCHARD--J'ai cru que comme nous étions grands amis, tu me
connaissais mieux que les autres, voilà tout! Mais, dis-moi, comment
diable fais-tu pour ne pas rire? Moi je ne riais pas parce que cela
me faisait trop de peine; mais toi, quand tu les vois te regarder
tout effarés, quand ils se sauvent, comme des moutons poursuivis par
un loup . . .
FÉLIX--Ah! bien c'est là le plus difficile. Mais quand j'ai trop
envie de rire, je suis votre conseil, je me demande si je rirais
bien si je me voyais la corde au cou et le bonnet blanc sur la tête!
Une fois cette idée-là dans mon esprit, l'envie de rire s'en va
complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou . . .
BÉCHARD--Comme si tu n'avais jamais fait autre chose de ta vie . . .
CAMEL, _à part_--Pas tout à fait assez bien encore . . .
BÉCHARD--Mais tu es d'une audace . . . t'attaquer au shérif . . .
au juge! . . .
FÉLIX--C'est ce qui me sauve, vous comprenez.
BÉCHARD--Il faut avouer que ce n'est pas ce qui leur donnera envie
de te garder plus longtemps.
FÉLIX--Il y a cependant quelque chose qui m'inquiète . . .
CAMEL, _à part_--Oui, hein! On dirait qu'il a des pressentiments.
FÉLIX--C'est ce damné de docteur; le vieux coquin a l'air de me
regarder comme s'il se doutait de quelque chose. Il ne finit plus
de me tâter le pouls et de me regarder dans les yeux. S'il revient,
il faut que je lui serve un plat de ma façon. Croyez-vous que le
bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls?
BÉCHARD--Je ne crois pas: il a l'air trop bête pour cela.
FÉLIX--Il me regarde drôlement tout de même, le vieux pince-maille.
BÉCHARD--Ah, bah! si tu continues comme tu as toujours fait, tu es
sauvé! . . .
CAMEL, _à part_--Nous allons voir ça! . . .
FÉLIX--Je n'ai rien voulu lui faire, parce que je craignais toujours
qu'il ne s'aperçut de quelque chose. Après tout, un médecin doit
connaître un peu ça . . . un peu mieux que les autres, toujours!
Vous rappelez-vous la médecine qu'il m'a donnée hier soir?
BÉCHARD--Eh bien?
FÉLIX--Devinez ce que j'en fait.
BÉCHARD--Tu ne l'a pas prise?
FÉLIX--Non, je l'ai vidée dans mes bottes.
BÉCHARD--Quelle idée!
FÉLIX--Il m'aurait empoisonné, vous comprenez bien. Enfin, s'il
revient, je vais lui donner une sauce, le bonhomme! Il ne doit pas
en être plus exempt que mes amis. Tâchez d'être là, et quand vous
viendrez à son secours, j'arrêterai, mais pas avant! Jusque là, je
le secoue comme une vieille mitaine. Mince et long comme il est, il
ne doit pas faire grande résistance.
BÉCHARD--C'est bon, secoue-le un peu; ça ne lui fera que du bien.
Il a le verbe pas mal haut le vieil _English_; il ne manque jamais
l'occasion de nous traiter de _damned Canadians_. Etouffe-le un peu.
Ça lui montrera à vivre.
FÉLIX--Eh bien, puisque vous dites comme moi, il aura la sauce.
Je vous assure, mon cher Béchard, que je suis content de pouvoir
vous parler un peu; il y a près de deux mois que je brûle de vous
rencontrer seul à seul. Maintenant que vous savez tout prenez garde
au moins! car la moindre chose peut me faire découvrir . . .
BÉCHARD--Oh! sois tranquille! (_Camel s'avance entre eux deux en
souriant._) Camel!!! . . .
FÉLIX--Malédiction! je me suis trahi!! . . .
CAMEL--Mille amitiés, messieurs; je suis charmé de voir que le la
. . . l'indisposition de notre ami Félix n'est pas aussi sérieuse
qu'on le disait . . .
BÉCHARD, _à part_--Pauvre Félix, il peut dire que son affaire est
faite maintenant . . .
FÉLIX, _au comble de l'exaspération_--Camel! . . . Tu m'as toujours
poursuivi comme mon mauvais génie; tu m'as fait jeter dans un
cachot, avec des centaines de mes frères dont deux sont déjà morts
sur l'échafaud. Demain j'y monterai moi-même et après-demain mon
vieux père mourra de chagrin . . . Es-tu content, Camel? Eh bien, en
attendant, à nous deux, une fois pour toutes!! (_Il se précipite sur
lui._)
CAMEL--Aïe! aïe! Au secours! au meurtre! on m'assassine! Aïe! Aïe!
BÉCHARD--Félix! Félix! Pour l'amour de Dieu, ne le tue pas!
(_Le shérif, le geôlier, et des soldats entrent._)