POUTRÉ--C'est lui, le gueux! (_Il ouvre._)

CAMEL, _entrant_--Je vous souhaite le bonsoir, père Poutré.

POUTRÉ--Bonsoir.

CAMEL, _s'asseyant_--Les temps sont durs, père Poutré.

POUTRÉ--Oui, les pauvres Canadiens vont avoir de bien mauvais quarts

d'heure à passer.

CAMEL--C'est bien leur faute; quel besoin avaient-ils de se révolter

contre le gouvernement? Y a-t-il un pays au monde aussi heureux que

celui-ci?

POUTRÉ--Hum!

CAMEL--Comment? vous ne trouvez pas les Canadiens heureux de vivre

sous notre bon gouvernement?

POUTRÉ--Écoute, Camel, ne viens pas me tendre des pièges. Je n'ai

pas bougé, moi; j'ai cru que c'était une folie. Je l'ai même dit aux

jeunes gens. Malheureusement une fois le branle donné, rien n'a pu

arrêter ces pauvres enfants-là . . . Mais de ce que je dis qu'ils ont

fait une folie, à dire que le gouvernement est bon, il y a loin. Je

ne dis pas, entendons-nous, qu'il soit mauvais; je ne dis rien du

tout. Mais avant de dire qu'il est bon, tu sais . . . mon cher . . .

Au reste il ne s'agit pas de tout cela; qu'y a-t-il à ton service?

CAMEL--Ainsi, père Poutré, vous pensez que le gouvernement n'est pas

bon?

POUTRÉ--Je ne dis rien, Camel, entends-tu? Laissons cela là et

dis-moi ce que tu viens faire ici!

CAMEL--Oh! histoire de jaser en passant . . . mais vous vous couchez

bien tard, père Poutré; attendez-vous quelqu'un?

POUTRÉ--Tu es bien curieux. J'ai bien le droit, je suppose, de me

coucher quand bon me semble.

CAMEL--Allons donc, ne vous fâchez pas, père Poutré. Avez-vous

entendu parler des événements? On dit qu'il y a eu bien des

malheurs . . . bien des prisonniers faits surtout?

POUTRÉ--Tant pis!

CAMEL--Pourquoi donc tant pis? Est-ce que ces vauriens-là ne

méritent pas d'être punis pour leur conduite?

POUTRÉ--Si l'on punissait les vrais coupables, ce ne serait

peut-être pas ceux-là qui en souffriraient.

CAMEL--Et qui sont-ils les vrais coupables?

POUTRÉ--Les vrais coupables, écoute, Camel, ce sont ceux qui vendent

et livrent leurs compatriotes pour de l'argent, des honneurs ou des

titres.

CAMEL--Allons, allons, père Poutré, vous vous fâchez toujours. Je

n'ai certes pas l'intention de rien dire contre un homme comme vous;

mais quand il s'agit de la canaille qui est allée se battre à

Odeltown, il me semble qu'on peut bien lui dire son fait.

POUTRÉ--Est-il juste de traiter de canaille de braves gens qui n'ont

été que trompés? Je trouve cent fois plus méprisables . . .

CAMEL--Ceux qui les punissent?

POUTRÉ--Non, mais ceux qui les cherchent! Tiens, Camel, quand on

voit à pareille heure un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait

ce que cela veut dire. Si tu t'imagines me tromper par tes mines

innocentes, tu te trompes toi-même. Je connais ta scélératesse et

ta lâcheté, va, je sais que tu t'es faufilé parmi les patriotes pour

essayer ensuite de les livrer au gouvernement; je sais que, frustré

dans tes desseins, tu n'as dû la vie qu'à la clémence de ceux que tu

voulais perdre; je sais que tu es parvenu d'une façon ou d'une autre

à t'échapper du cachot où l'on t'avait enfermé; enfin, je sais ce

que tu viens faire ici aussi bien que toi-même, et ce qu'il y a de

plus vil de ta part, c'est que tu cherches à me tirer les vers du

nez, comme on dit, pour en emmener deux au lieu d'un. Ah! je te

connais depuis longtemps, Camel.

CAMEL--Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce

fût un autre que moi, père Poutré; mais comme on m'a choisi, il faut

bien que j'agisse.

POUTRÉ--Pas d'hypocrisie, Camel! tu viens chercher Félix, eh bien tu

t'en iras comme tu es venu; il n'y est pas. Et si tu as peur en t'en

retournant, ce qui arrive souvent, chante: «J'ai trouvé le nid du

lièvre!» cela t'empêchera peut-être de frissonner au bruit des

feuilles. Ainsi Félix n'y est pas; va-t'en, car je ne suis pas

disposé à endurer plus longtemps dans ma maison ta face de valet

volontaire!

CAMEL--Père Poutré, voici un _warrant_ qu'il faut que j'exécute; et

comme M. le colonel est informé que Félix est ici, car il le sait,

c'est inutile de le nier, je vais le chercher, père Poutré, car il

faut que je le trouve.

POUTRÉ--Eh bien, cherche.

CAMEL--Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père

Poutré. A quoi bon nier? Félix est arrivé ici aujourd'hui; on sait

ce qui se passe, allez. Pourquoi me forcer de faire le tour de la

maison et de fureter dans tous les coins?

POUTRÉ, _prenant violemment le bras de Camel_--Plus de paroles,

entends-tu? Quant je te dis que Félix n'y est pas, c'est que c'est

vrai. Si tu ne me crois pas, cherche! Fais ton infâme métier, et

va-t'en vite. Tu finiras bien par aller où tu envoies les autres,

serpent! Ainsi fais ta recherche!

CAMEL--Tenez, père Poutré, je sais que vous êtes incapable de

mentir . . .

POUTRÉ--Pas de flagorneries! Tu as un devoir à remplir, dis-tu? eh,

bien, fais-le vite et délivre-moi de ta présence.

CAMEL--Si vous me donnez seulement votre parole d'honneur que Félix

n'est pas ici, père Poutré, je m'en contenterai.

POUTRÉ--Cherche, lâche! laisse-moi tranquille avec tes avances!

Je ne veux pas te devoir même l'apparence d'un ménagement!

CAMEL--Je vois bien que toutes les recherches sont inutiles; le

luron est bien caché. Dans ce cas, père Poutré, je n'ai qu'un mot à

dire. Votre fils est un traître au gouvernement; il est caché; vous

devez savoir où il est, et puisque vous ne voulez pas le livrer j'ai

le droit de vous arrêter comme suspect et comme recelant un rebelle.

(_Il tire un sifflet de sa poche, siffle et plusieurs soldats

entrent._) Soldats, arrêtez cet homme! (_Les soldats obéissent._)

Maintenant, père Poutré, vous allez être conduit en prison, et vous

ne serez libre que lorsque vous aurez déclaré où est votre fils, et

si vous ne le faites pas, vos propriétés seront brûlées, et la loi

se chargera de votre personne!

POUTRÉ--Infâme!

CAMEL--Silence! . . . Père Poutré, encore une fois, je vous somme au

nom de la loi de déclarer où est votre fils, Félix Poutré.

Félix Poutré: Drame historique en quatre actes · 第 30 / 71 题