Quand on a tout parcouru, tout entendu, tout vu, il faut en revenir à
cette parole qui renferme toute sagesse et toute perfection: DIEU
SEUL. «Considérez, disait un humble religieux de saint François, des
mille millions de créatures plus parfaites que celles qui sont à
présent, tant dans les voies de la nature que dans les voies de la
grâce. Réitérez à l'infini votre multiplication, et comparez ensuite
ces créatures si parfaites au grand Dieu des éternités; dans cette
vue, elles deviennent à rien. Je prenais, ajoutait-il, un grand
plaisir dans cette multiplication; et de voir qu'en même temps que
l'Être de Dieu paraissait, ces créatures qui se montraient si
excellentes et si pleines de gloire, se retiraient d'une rapidité
incroyable dans leur centre qui est le néant. Et voyant que le grand
Dieu était en moi, et plus en moi que je n'y étais moi-même, j'en
ressentais une joie inexplicable, et je ne pouvais comprendre comment
il était possible d'avoir Dieu en soi et partout au dehors de soi, et
de s'occuper des créatures. J'étais ravi qu'il fût seul éternel, seul
immuable, seul infini, et je vous dis en vérité, qu'en disant: _En mon
Dieu tout est Dieu_, ma volonté était touchée d'un si grand et si
ardent amour, qu'il me semblait que tout l'être créé disparaissait
devant moi, et qu'à jamais je ne serais plus occupé que de Dieu seul.
Je ne puis expliquer l'infinie jubilation de mon coeur à la vue de ses
immenses perfections: mais voyant ses grandeurs incompréhensibles, et
d'autre part mon néant avec toutes les misères qui l'accompagnent,
j'allais de l'infini à l'infini, et je me trouvais incapable, de
l'infini à l'infini, de l'aimer comme je l'aurais voulu, ce qui me
faisait souffrir inénarrablement; car plus je me trouvais impuissant à
l'aimer d'un amour réciproque, plus un secret amour me dévorait
intérieurement. Alors j'allais cherchant des secrets dans ma bassesse,
comme navré et enivré d'amour, ne connaissant pas ce que je faisais:
et, chose étrange, dans ce travail de l'âme, ces saillies de l'infini
en perfection à l'infini de ma bassesse, m'étaient autant de feux
d'amour qui me consumaient de leurs ardeurs[556].»
[556] L'homme intérieur, ou la Vie du vénérable père Jean-Chysostome,
religieux pénitent du tiers-ordre de Saint François; pag. 158, 175,
176.