Une des plus dangereuses tentations et des plus déliées, est celle de
l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relâche de sa vigilance,
l'âme que la grâce avait élevée au-dessus de la nature et de sa
corruption, glisse imperceptiblement et retombe en elle-même. On s'est
garanti de certaines fautes, on a pratiqué certaines vertus;
l'amour-propre s'arrête à cette pensée, et s'y repose avec
complaisance. On se regarde, on est content de soi, on se préfère
peut-être à tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu'à s'attribuer
secrètement les dons de Dieu, un des crimes qui offense le plus ce
Dieu _jaloux et vengeur_[237], _et qui ne donnera sa gloire à nul
autre_[238], _et qui résiste aux superbes_[239]. Que fait-il
cependant? Il se retire, il délaisse cet insensé qui comptait sur ses
forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes
terribles qui étonnent et consternent; ces chutes inattendues,
effrayants exemples des jugements divins. Malheur à qui s'appuie sur
sa propre justice! la ruine l'attend. _Je ne sens_, disait l'Apôtre,
_rien en moi qui m'accuse; mais je ne suis pas pour cela justifié, car
celui qui me juge, c'est le Seigneur_[240]. Et le prophète-roi:
_Purifiez-moi de mes fautes cachées_[241], _oubliez celles que
j'ignore_[242], _et pardonnez-moi celles d'autrui_[243]: prière
admirable qui rappelle à l'homme cette funeste communication du mal,
en vertu de laquelle il est, hélas! si peu de péchés purement
personnels. Donc nul refuge, nulle assurance que dans l'humilité, dans
l'aveu sincère, dans la conviction et le sentiment toujours présent de
notre profonde misère, joint à la confiance en Dieu seul. Prosternés à
ses pieds, disons-lui avec le Psalmiste: _Ma honte est sans cesse
devant moi_, et la confusion a couvert mon visage[244]: _Seigneur,
vous ne mépriserez point un coeur contrit et humilié_[245]!
[237] Nahum., I, 2.
[238] Is., XLII, 8.
[239] I. Petr., V, 5.
[240] I. Cor., IV, 4.
[241] Ps. XVIII, 13.
[242] Ps. XXIV, 7.
[243] Ps. XVIII, 14.
[244] Ps. XLIII, 16.
[245] Ps. L, 19.