L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas même une bonne pensée, un bon
désir, qui ne lui vienne d'en haut. De lui-même il ne peut rien, pas
même souhaiter d'être affranchi de sa misère, qu'il ne connaît que par
une lumière surnaturelle... Si la divine miséricorde ne le prévenait,
il languirait dans une éternelle impuissance de tout bien. Plus la
grâce donc lui est donnée avec abondance, plus il a raison de
s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son
propre fonds. Créature insensée, qui t'enorgueillis des dons de Dieu,
_qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu l'as reçu, pourquoi te
glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu_[131]? Il faut que
l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier
s'anéantisse en présence de celui qui seul le retire de l'abîme où le
péché l'avait précipité. Il ne se relève qu'en s'abaissant; ce qui
faisait dire à saint Paul: _Quand je me sens faible, c'est alors que
suis fort_[132]. Je vous comprends, ô grand Apôtre! ce sentiment qui
vous humilie appelle la grâce promise _aux humbles_[133], et par elle
vous êtes revêtu de la force de Dieu même. Que ne devons-nous point à
ce Dieu de bonté, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits?
Hélas! dans notre indigence, nous n'avons à lui offrir que notre
coeur, et c'est aussi tout ce qu'il demande de sa pauvre créature. Que
ce coeur au moins lui appartienne sans réserve; que rien ne le
partage; qu'il ne veuille, qu'il ne goûte que Dieu, ne vive que de son
amour; et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui
sera plus tard notre éternelle félicité!
[131] I. Cor., IV, 7.
[132] II. Cor., XII, 10.
[133] Jacob, IV, 6.