Clermont (Oise), septembre.
Il est si simple de fermer les yeux: la Misère passe; vous ne voyez
rien.
Quand elle est passée vous dites: «Cela m’aurait fait trop de mal. Il y
a des plaies qu’il vaut mieux ne pas regarder».
Si personne ne les regarde, qui les soignera?
* * * * *
Angèle Paris vendait, la nuit, des fleurs dans les cafés.
--Un bouquet pour madame?
Elle devinait les messieurs qui n’oseraient pas refuser:
--Trois francs!
Le soir elle versait la recette à son grand frère. Mais le grand frère
traitait des affaires de «coco». Une nuit il a été «bon». Le tribunal
qui le connaissait déjà l’a condamné à deux ans.
Angèle n’était plus qu’une vagabonde, on l’a confiée à des cultivateurs,
elle s’est enfuie. Dans le train, le contrôleur l’a «faite».
La voici à Clermont au Château des Filles Perdues. Elle a seize ans.
Elle ne se souvient pas d’une tendresse.
* * * * *
«Quand je suis arrivée, madame l’Institutrice m’a menée dans son bureau
et m’a dit:
«--Tu n’es pas méchante, je suis sûre que tu es une bonne fille, ce que
tu as fait n’est pas grave, mais tu vivais dans un mauvais milieu, où tu
te serais gâtée.
«Si tu y mets un peu du tien, nous ferons de toi une honnête femme. Dans
un an, huit mois on pourra te placer en ville, tu apprendras le
«service». Et puis on te trouvera un mari...
«Le lendemain M. le Docteur m’a passé la visite. J’ai eu honte et j’en
ai pleuré.
«A la récréation on me regardait. Une grande m’a demandé:
«--Aimes-tu les femmes?
«J’ai cru qu’elle parlait des surveillantes et j’ai répondu que Madame
l’Institutrice avait été gentille pour moi.
«Une autre m’a proposé:
«--Veux-tu te marier avec moi?
* * * * *
Le Château-fort des Filles de Clermont se dresse sur une colline boisée
qui est un parc municipal. Il y a des arbres même dans les fossés. En
longeant les hautes murailles, avant d’entrer, j’ai vu sous une poterne
couverte un chêne bossu. Il avait poussé là. Ses branches avaient
rencontré, au lieu du ciel, l’épaisse voûte; elles sortaient pourtant à
l’air libre, mais le tronc s’était tordu pour trouver le ciel...
Tous les êtres qui vivent ont besoin de ciel, même les petites
bouquetières abandonnées.
* * * * *
On trouve le ciel où l’on peut. Ainsi la classe devient l’heure du rêve.
On a du papier, un crayon. La «vieille» ne peut s’occuper de toutes à la
fois. On écrit un «biff».
Il faut poser la feuille sur ses genoux et tracer les lettres en
regardant le plafond.
«J’ai mal au bras car j’ai une drôle de posture et j’ai peur de me faire
«bonne».
«Ma petite Nana,
«Je ne veux pas que tu dises que je te délaisse. Tu me fais de la peine
et puis tu sais bien que ta Vayaux ne t’oublie pas...
«Il y a longtemps que je n’ai parlé d’amour...»
Au dortoir on veille:
«J’ai le sommeil qui tombe. Je vois qu’il va me manquer du papier...
«Alors je vais finir mon «biff».
«Je te remercie de ce que tu m’as fait passer, mais tu n’es pas
raisonnable...
«Enfin ma petite Rosette aimée, j’attends demain avec une grande
impatience pour être auprès de toi...»
On rêve que la porte s’ouvrira:
«Nous serons dehors, nous ne souffrirons plus dans cette maudite
maison... Toi, ma gosse, ta Vonette te rendra heureuse... Tu as été ma
première femme. Avant je ne savais pas ce que c’était qu’une femme et
maintenant...»
Les murailles bouchent l’horizon, le préau est une cour pavée sans
paysage, mais on se perd dans les forêts du Tendre:
«Je ne veux plus me remettre avec elle. Tu me dis que toi aussi tu
m’aimes. Dois-je le croire oui ou non? Il faut me faire réponse à ce
sujet car en mon cœur se livre un combat horrible.»
On évoque:
«Dire qu’il a fallu venir ici pour être ensemble. Je me suis donnée,
c’est mon seul grand souvenir...»
On conseille:
«Si tu ne veux pas m’écouter pour ta coiffure, plus jamais je ne te
causerai...
«Je crois qu’il est temps, ma Nini, pour que demain tu viennes faire un
tour près de moi... Mais tu feras tout pour te coiffer mieux.»
On cause:
«Encore un petit «bifton» pour te prouver que ta Gigèle t’aime
toujours...
«Je ne sais si tu te mettras avec moi, je te réclame de me faire réponse
à ce sujet et dis-moi ce que tu penses. J’aimerais mieux être mariée
avec toi... Enfin pourvu que tu me parles, c’est tout ce que je
demande.»
On s’exalte:
«Je te donne mon cœur dans un brûlant baiser d’amour...»
On s’attendrit:
«Fais bien ton petit dodo, ma jolie brunette.»
On remercie:
«Je suis heureuse car tu m’as parlé plus que d’habitude...»
Beaucoup de «bifs» sont griffonnés au verso des fiches officielles de
l’École de Préservation... En retournant le «bif» on lit un
questionnaire imprimé:
«État sanitaire pendant le séjour...
«Modifications survenues dans l’état physique...
«Responsabilité dans le présent et dans l’avenir...
«Troubles de la sensibilité!...»
* * * * *
Angèle Paris aurait pu pousser droit comme les arbres du jardin, elle a
dévié sous la voûte...
--Le jour où elles m’ont donné en cachette une épingle à nourrice, je
n’ai pas compris. Lorsque j’ai su qu’elles s’enfonçaient cela dans la
chair, j’ai eu peur...
«C’est bien plus tard qu’Yvonnette m’a écrit le billet que vous avez là:
«J’ai vu que tu avais l’air contente pour l’épingle à nourrice. Aussi
j’en profite pour te remettre celle que je t’avais promise.»
--Oui, j’étais contente. J’étais folle!
* * * * *
«Il y a des grandes qui m’ont dit:
«--Jusqu’à ce que tu m’aimes, je me couperai un morceau de chair.
«Elles le faisaient.»
Angèle ajoute après un silence:
«Vous ne savez pas ce qu’on fait!...»
* * * * *
«On vous a dit que les cachots sans lumière n’étaient plus utilisés: Ce
n’est pas vrai. Berthe Maison y était encore. On est dans la nuit et
dans le froid. C’est gluant. On n’ose pas se coucher par terre, si une
souris remue, une terreur vous prend parce qu’on ne la voit pas. Berthe
avait les poings en sang d’avoir frappé sur la porte. Le «gaffe» a
ouvert et lui a mis la camisole.»
* * * * *
Marie, Angèle, Berthe...! Vous avez les mêmes noms que nos enfants!