Clermont (Oise), septembre.
Je viens de voir Marie Lasalle, au château des Filles Maudites.
Marie Lasalle loge maintenant dans les sous-sols du donjon, j’ai donc
descendu l’escalier en vrille qui conduit aux cachots où MM. les comtes
de Clermont hospitalisaient leurs ennemis. Ce sont des caves humides
sans air ni lumière.
Mme Scoffoni me rassure:
--Nous ne les utilisons pas.
En effet, la cellule de Marie Lasalle est éclairée par une lucarne à
barreaux de fer. La petite prisonnière qui connaît la sonnerie du
trousseau de clefs, nous attend droite et sage. C’est une blonde; elle
garde dans ses yeux un peu du ciel parcimonieux de la lucarne, sa blouse
à carreaux bleus et blancs ne l’enlaidit pas...
--Pourquoi es-tu punie?
--Madame l’Inspectrice, je suis ici _de_ ma volonté.
--Tu avais encore le cafard?
--Oui, madame l’Inspectrice...
--Et maintenant?
--Ce sera fini demain, madame l’Inspectrice...
Marie Lasalle en descendant aux oubliettes s’est «suicidée» pour quinze
jours. Ainsi, Louise Mousson aura peut-être le remords de l’avoir
réduite à ce désespoir, en lui refusant un regard dans le long silence
de l’atelier...
* * * * *
Elle travaille d’habitude au premier étage, dans le quartier
correctionnel, à quelque ouvrage de lingerie. Elle vient de l’autre
quartier, celui qu’on appelle «École de Préservation».
--Comment y était-elle arrivée?
Il faut connaître l’histoire de Marie.
Elle a douze ans, quand l’amant de sa mère l’«adopte» et lui donne son
nom. C’est un grand garçon pâle qui «bricole» un peu partout...
La mère meurt deux ans plus tard.
Marie est grande pour son âge; l’appartement où elle habite avec Lasalle
se compose en tout et pour tout d’une chambre. Alors...
* * * * *
Lasalle ne peut rester deux jours dans une place. Autrefois, c’était la
mère de Marie qui alimentait le foyer... Il suffisait de descendre dans
la rue Verte à la tombée de la nuit et d’attendre en «chantonnant»...
Aujourd’hui, c’est Marie qui doit aller dans la rue Verte.
Elle n’ose pas d’abord. Mais Lasalle se fâche... Elle cède.
Un soir elle est conduite au poste. M. le Commissaire la dirige le
lendemain sur la prison. Le tribunal d’enfants l’acquitte «comme ayant
agi sans discernement» et l’envoie dans «une colonie pénitentiaire pour
y être détenue jusqu’à sa majorité».
Une surveillante est venue la chercher.
Elle monte le chemin escarpé, bordé de jardins libres. Qu’elle regarde
bien les fleurs aux portails, elle ne redescendra plus vers la gare
avant six années.
Les murailles sont hautes, la grosse porte s’est refermée. On a donné à
Marie le tablier à carreaux bleus.
* * * * *
Malgré sa maman, malgré son père adoptif, malgré la rue Verte, Marie est
tout de même une ingénue.
Mais ici les surveillantes s’appellent des «vieilles», les surveillants
des «gaffes», et les grandes vous parlent comme des hommes.
Comment aimerait-on les «vieilles»?... On se met à cinq ou six parfois
contre elles.
Les «gaffes» arrivent et répriment la révolte à coups de sabots.
Un jour, Marie Lasalle a suivi les autres. Le «gaffe» lui a passé la
camisole. Au prétoire, M. le Directeur et Mme l’Inspectrice l’ont
condamnée à quinze jours de cellule. En sortant, elle a changé de
quartier, pour travailler dans l’atelier correctionnel.
C’est là qu’elle a rencontré les yeux de Louise Mousson. Ils étaient
doux.
Quand Mousson ne l’a plus regardée, elle a demandé à descendre en
cellule et s’est «suicidée» pour quinze jours...
* * * * *
Demain, Marie Lasalle montera au premier étage du donjon.
Mme Scoffoni m’y conduit par un vieil escalier de pierre.
--Il y a une belle vue, là-haut!
C’est vrai. Le donjon des Filles-Maudites domine une vallée verte où
s’étendent de gros villages à toits d’ardoise, des parcs avec leurs
châteaux neufs posés sur des pelouses de velours, des bois, une petite
rivière, des viaducs, des chemins de fer...
Dans l’atelier, les filles se sont levées devant Mme l’Inspectrice.
--Asseyez-vous, mes enfants!... Continuez votre travail! Qu’est-ce que
tu fais ici, Guillonné? Encore du crochet?
--Un fichu de laine...
--Toujours le même...
Quand Guillonné va terminer son fichu, une rage la prend, et, maille à
maille, elle détruit son ouvrage. Le lendemain elle recommence. C’est
toujours la même laine qui sert.
* * * * *
--Où est la paire de ciseaux?
La surveillante s’empresse:
--C’est moi qui l’ai, madame l’Inspectrice...
--Il faudra la garder mieux.
Il n’y a qu’une paire de ciseaux pour tout l’atelier... Chaque ouvrière
l’utilise lorsqu’elle en a besoin. Ce pourrait être une arme terrible.
Pourtant, l’autre jour, Louisette Fontanino s’en est emparée.
La veille, une nouvelle était entrée. Elle venait de la ville avec les
cheveux courts.
Fontanino a dénoué ses tresses, et en trois coups de ciseaux a fait
tomber sa chevelure.
--A moi, Fontanino!
--A moi!
--Coupe aussi les miens!
Aujourd’hui toutes les filles du donjon sont coiffées à la Claudine.
* * * * *
Toutes. Sauf Marthe Alablet! C’est la plus disciplinée. Elle est ici
depuis l’âge de treize ans, elle en a seize et n’a pas récolté une seule
punition.
Quand Mme Scoffoni me parle d’une pupille, celle qu’elle désigne se
lève. J’aperçois ainsi Marthe Alablet, menue et grêle près de la
fenêtre. Son tablier ne fait pas un pli, ses cheveux soigneusement tirés
découvrent un front timide de pensionnaire. Elle nous regarde avec
déférence.
--Pourquoi est-elle au quartier correctionnel?
--Nous avions demandé pour elle la liberté provisoire, le ministre l’a
refusée.
Marthe avait treize ans quand ses parents l’ont placée comme bonne
d’enfant chez des voisins de campagne.
Elle avait deux bébés à garder. Ce travail ne lui plaisait pas. Elle
préférait retourner à la maison.
Un jour, elle s’est assise sur la tête d’un des jumeaux et l’a étouffé.
Ses patrons n’ayant rien soupçonné, Marthe Alablet n’a pas été renvoyée
après la mort du petit.
Elle a tué l’autre.
* * * * *
Madeleine Rivière a composé _Le chant maudit du dortoir_.
I
Dans le dortoir plus de bruit, les filles sont couchées
En rasant les plumarts, moi je fais du pétard,
Mais voilà que je m’arrête devant une couchette.
L’une dit: «Fais attention que la «vieille» nous guette»
--Pas de peur les gonzesses! Moi je tiens mes promesses!
Toi Louisette Fontanino tu feras le guet et l’œil sur le guichet...
Moi je vais chanter que pas une ne flanche
Autrement sur les lâches j’ai toujours ma revanche