LE «GIRON»

Mme Kernonkuf, la nourrice de Raoul Beauchamps, ne sait pas grand’chose.

Une femme âgée, Mme Émile, lui avait apporté le petit avec une layette

fine. C’était payé pour un an d’avance. Toutes les semaines on écrivait

à Paris à Mme de Beauchamps et la réponse arrivait sur du papier de

luxe.

Quand le petit a eu les «convulsions», on a reçu deux cents francs

supplémentaires pour les remèdes. Mme Kernonkuf en a même donné

cinquante au recteur parce que le meilleur remède pour les convulsions,

c’est encore «les évangiles».

Au bout de six mois, quand M. Kernonkuf est venu à Paris, il a été

chargé par sa femme d’aller voir Mme Beauchamps. Mais il a trouvé une

poste privée. «Une certaine Mme Émile y venait chercher les lettres...

on ne savait rien autre!...»

Il laissa un mot. A partir de ce jour, aucune réponse. On attendit six

mois puisque c’était payé, mais M. et Mme Kernonkuf n’avaient pas les

moyens d’adopter Raoul... on le porta à l’Assistance.

* * * * *

La mère devait être une personne fine, le père un homme distingué.

C’était un garçon joli et délicat. On l’a mis d’abord chez un charron,

mais il aurait fallu le nourrir à ne rien faire pour ses deux francs

cinquante... Chez les fermiers où il est allé ensuite, il n’a pas voulu

rester la nuit sur son lit de l’écurie pour garder les chevaux parce

qu’il avait peur. Il sortait sa paillasse dans la cour... Ce n’était pas

la peine de l’avoir engagé pour ce travail.

Il a fait d’autres places... avant d’arriver à Mettray.

C’est une grande cour avec douze maisons et une église.

Il fut désigné pour la maison B. et le soir, comme le moniteur lui

apprenait à monter son hamac, il a entendu dire à voix basse derrière

lui:

--Tiens... un «giron».

Voilà son destin.

* * * * *

--Je voudrais vous y voir, vous, monsieur le Rédacteur...! Je ne sais

pas à quel âge ça vous a pris. Vous n’étiez pas enfant de Marie des

fois?

«Il y a ici des costauds de 16, 18 et 20 ans.

«On peut se passer de viande à manger, de mégots à chiquer, même de

flotte à boire. Mais on ne peut pas se priver de ça.

«Un giron, ça vaut bien quinze jours de cellule!»

* * * * *

Raoul Beauchamps était un gentil petit misérable avec des cheveux blonds

tondus, de larges yeux bleus, une vareuse de toile bise et des sabots.

L’hiver, on casse des pierres sous le hangar, l’été on va dans les blés

ou dans la vigne... Il paraît que le petit vin de Mettray est bon, mais

il faut avoir du galon pour en boire.

Après la soupe du soir et la prière on suspend les hamacs. Le «gaffe»

ronfle dans son lit.

La première fois, Raoul a été éveillé brusquement. Il a crié en voyant

devant lui, presque sous la lampe, le gros Marquet.

Le «gaffe» s’est levé. Marquet a reçu un coup de galoches dans les

jambes. On a pris sa fiche, et le lendemain, après le prétoire, on l’a

conduit au quartier disciplinaire.

Il a passé entre deux moniteurs devant Raoul et l’a regardé droit dans

les yeux:

--Toi!... Tu n’as pas fini!

* * * * *

S’il avait continué à crier, les grands lui auraient «fait son affaire».

Par exemple, sur la charrette, une rude poussée quand personne ne voit

et l’on glisse sous la roue. Le singe d’ailleurs n’aime pas les

histoires...

Il a fallu l’envoyer à Belle-Ile où il y a des dortoirs cellulaires. Le

soir, le surveillant ferme toutes les portes d’un seul coup en abaissant

un levier, on est bouclé. Au-dessus des cloisons, il y a une grille de

fer.

Dormir dans une cage... cela peut être le bonheur!

Et jamais Raoul n’avait si bien dormi.

Une nuit pourtant, il rêve, il se croit encore à la menuiserie, à

raboter. Les copeaux tombent autour de lui, zii... zii... klis, zizii

zii klis...

Quel drôle de bruit... le bois est dur comme du métal... Ce sont des

copeaux d’acier, zii zii klis... Il est épuisé, son angoisse l’éveille.

Les lampes donnent leur lumière pauvre, quatre ou cinq ronfleurs font un

concert grotesque. Les cages sont bien fermées.

--Zii zii klis...

C’est au-dessus de sa tête. Imperceptiblement la grille remue... zii

zii... Raoul voit maintenant aller et venir tout au bout de la cloison

gauche une sorte de bâtonnet pointu: c’est une lime...

* * * * *

Il a fallu huit jours à Camus pour limer cinquante centimètres de grille

et pendant huit jours ni Camus ni Raoul n’ont dormi...

Une fois le gardien de ronde s’est arrêté devant sa cabine... Raoul

s’est cru sauvé, il a fait exprès de remuer dans son lit pour attirer

l’attention, il s’est même levé. Il a heurté le vase. Le gaffe a pris sa

fiche et il y a eu le lendemain au prétoire un pain sec de plus.

Pendant ces huit jours, Camus et Raoul qui ne s’étaient jamais parlé ont

continué à ne pas se connaître. Camus est un grand garçon toujours

barbouillé de noir, personne n’ose se moquer--car il a des colères--du

bec de lièvre qui déforme son visage.

Raoul a eu toute une semaine le loisir de le regarder dans la cour. Une

idée lui est venue d’aller trouver l’instituteur et de lui montrer la

grille, mais on aurait appris sa démarche un jour ou l’autre...

Enfin la nuit est arrivée où Camus a pu soulever la grille et tomber sur

le lit de Raoul.

--Gueule pas ou je t’étrangle...

* * * * *

On l’avait envoyé porter du chanvre à la corderie, c’était six heures en

hiver. Il se dépêchait à cause du froid. Personne dans l’immense salle.

Il jette son ballot et se hâte vers la porte.

--Hé toi le giron...!

C’est Vallard qui l’appelle.

--C’est toi, Vallard?

--Approche un peu ici.

Vallard lui saisit les bras et le renverse sur le chanvre.

* * * * *

Parfois les gaffes veulent avoir la paix...

--Ça les démange... qu’ils se débrouillent!

Il est plus facile de fermer les yeux que de les ouvrir.

Planté sur son socle de ciment au milieu de la cour, il y a le

bateau-école... au bout du bateau une petite voile que l’on appelle le

volant.

Lorsque le volant est largué on dirait un hamac.

Un soir, ils étaient quatorze dans la cour avec un gardien.

--Viens dans le volant...

Le gardien était devenu sourd.

--Viens, c’est d’accord.

Raoul a dû y aller quatorze fois...

* * * * *

«Quand je suis arrivé à Belle-Ile, m’a dit Coutanzeau, ils ont vu que je

n’aimais pas les injustices et qu’avec mes bras j’avais des moyens pour

me faire écouter...

«Plusieurs fois j’ai eu des explications aussi bien avec les pupilles

qu’avec les surveillants.

«Quand il m’a connu, Beauchamps est venu me demander:

--Veux-tu que je sois ta femme à toi tout seul?

«Moi, M. Roubaud, ce n’est pas mon cas, vous pouvez consulter mes

punitions, il n’y a jamais ce motif. Mais j’ai fait croire aux autres

qu’on était ensemble. Et ils l’ont laissé tranquille.»

* * * * *

Raoul Beauchamps a maintenant dix-huit ans; il bénéficie d’une

libération anticipée: on l’a engagé dans la marine.

Mme Kernonkuf l’a revu.

--C’est un homme, a-t-elle constaté, mais il est joli comme une fille...

Et elle a judicieusement ajouté:

--Il était fait pour être bien élevé...

Les enfants de Caïn · 第 38 / 64 题