Soldats!
Un de nos départements était au pouvoir de l'ennemi; la
consternation était dans tout le midi de la France.
La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus
fidèle ami de la république, était envahie.
La république cisalpine, anéantie dès la campagne passée, était
devenue le jouet du grotesque régime féodal.
Soldats! vous marchez..... et déja le territoire français est
délivré! La joie et l'espérance succèdent, dans notre patrie, à
la consternation et à la crainte.
Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gênes; il
sera pour toujours délivré de ses éternels ennemis.
Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine!
L'ennemi, épouvanté, n'aspire plus qu'à regagner les frontières.
Vous lui avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de
réserve.
Le premier acte de la campagne est terminé.
Des millions d'hommes, vous l'entendez tous les jours, vous
adressent des actes de reconnaissance.
Mais aura-t-on donc impunément violé le sol français?
Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté
l'alarme dans vos familles? Vous courez aux armes!.... Eh bien!
marchez à sa rencontre, opposez-vous à sa retraite; arrachez-lui
les lauriers dont elle s'est parée, et par là apprenez au monde
que la malédiction est sur les insensés qui osent insulter le
territoire du grand peuple.
Le résultat de tous nos efforts sera, _Gloire sans nuage et paix
solide_.
Le premier consul, _Signé_, BONAPARTE.
§ V.
Les 15,000 hommes, que conduisait le général Moncey, arrivaient
lentement; leur marche ne se faisait que par régiment. Ce retard fut
nuisible; le premier consul passa la revue de ces troupes, les 6 et 7
juin. Le 9, il partit pour se rendre à Pavie.
Le général Murat s'était porté, le 6 mai, devant Plaisance, l'ennemi y
avait un pont et une tête de pont; Murat eut le bonheur de surprendre
la tête de pont et de s'emparer de la presque totalité des bateaux. Le
même jour, il intercepta une dépêche du ministère de Vienne à M. de
Mélas; cette dépêche contenait des renseignements curieux sur la
prétendue armée de réserve de Bonaparte. Elle n'existait pas, et l'on
prescrivait à Mélas de continuer avec vigueur ses opérations
offensives en Provence. Le ministre espérait que Gênes aurait
capitulé, et que l'armée anglaise serait arrivée. On lui mandait
également qu'il fallait des succès; que l'armée française du Rhin
était au coeur de l'Allemagne, et que des succès forceraient à la
rappeler au secours de la Provence; que des mouvements, qui avaient eu
lieu à Paris, avaient obligé le premier consul à retourner promptement
de Genève en cette capitale; que la cour de Vienne mettait toute sa
confiance dans les talents du général Mélas et dans l'intrépidité de
sa victorieuse armée d'Italie.
Le corps d'observation, que nous avions sur la rive gauche de la Dora
Baltéa, était tranquille, ainsi que la garnison d'Ivrée. Depuis le 1er
juin, le fort de Bard était pris, et Ivrée se remplissait de toute
espèce de munitions de guerre, de vivres et des embarras de l'armée.
Mélas avait abandonné Turin, et paraissait se porter sur Alexandrie
pour opérer sur la rive droite du Pô.
Le premier consul envoya la division Lapoype, du corps du général
Moncey, pour border le Pô depuis Pavie jusqu'à la Dora Baltéa, et
éclairer le mouvement de l'ennemi vis-à-vis Plaisance; et résolut de
se porter à la Stradella, sur la rive droite du Pô, afin de couper à
Mélas la route de Mantoue, et l'obliger à recevoir une bataille, ayant
sa ligne d'opération coupée; débloquer à la fois Gênes, et poursuivre
l'ennemi en l'acculant aux Alpes.
Le général Lannes, avec l'avant-garde, passa le Pô vis-à-vis Pavie à
Belgiojoso, dans la journée du 6.--Le 7, le général Murat passa le Pô
à Nocetta, et s'empara de Plaisance, où il trouva des magasins
considérables. Le lendemain, il battit un corps autrichien qui était
venu l'attaquer, et lui fit 2,000 prisonniers. Le général Murat eut
l'ordre de se porter sur la Stradella pour s'y joindre à
l'avant-garde; toute l'armée se réunissait sur ce point important.
Cependant, au milieu de si grands succès, et l'esprit livré aux plus
belles espérances, on apprit une fâcheuse nouvelle: Gênes avait
capitulé le 4, et les troupes autrichiennes, du blocus, revenaient à
marche forcée se joindre à l'armée de Mélas sur Alexandrie. Des
refugiés milanais, qui avaient été renfermés dans Gênes, donnèrent des
détails sur les opérations de ce siège. Masséna, après la
capitulation, avait commis la faute impardonnable de s'embarquer de sa
personne sur un corsaire pour se rendre à Antibes. Une partie de son
armée avait été également embarquée pour la même destination;
seulement un corps de 8,500 hommes se dirigeait par terre.--Les
troupes avaient conservé leurs armes, munitions, etc. La capitulation
ne pouvait pas être plus honorable; mais cette funeste disposition du
général Masséna, d'autant moins excusable, qu'il connaissait l'arrivée
de l'armée du premier consul sur le Pô, annula tout ce que les
conditions de la capitulation avaient d'avantageux. Si, d'après la
capitulation, Masséna était sorti à la tête de toutes ses troupes (et
il avait encore 12,000 hommes disponibles, armés, et son artillerie),
et qu'arrivé à Voltri, il eût repris ses opérations, il aurait contenu
un pareil nombre de troupes autrichiennes; il eût été promptement
joint par les troupes du général Suchet, qui étaient en marche sur
Port-Maurice, et aurait alors manoeuvré contre l'ennemi avec une
vingtaine de mille hommes. Mais ces troupes sortirent sans leur
général; elles se dirigèrent par la rivière de Gênes: leur mouvement
ne fut arrêté que lorsqu'elles furent rencontrées par le général
Suchet. Trois ou quatre jours avaient été ainsi perdus; ces troupes
furent inutiles. La victoire de Marengo avait remédié à tout.
§ VI.
Le premier consul vit alors qu'il ne pouvait compter que sur ses
propres forces, et qu'il allait avoir affaire à toute l'armée. Le 8,
au soir, les coureurs ennemis vinrent observer les Français, qui
avaient passé le Pô, et étaient bivouaqués sur la rive droite; ils les
crurent peu nombreux, et une avant-garde de quatre à cinq mille
Autrichiens vint les attaquer; mais toute l'avant-garde et une partie
de l'armée française avaient déja passé. Le général Lannes mena
battant cette avant-garde ennemie; et, à la nuit, il prit position
devant l'armée autrichienne, qui occupait Montebello et Casteggio.
Cette armée était commandée par le général Ott, le même qui avait
commandé le blocus de Gênes. Ce corps était venu en trois marches.
L'observation des feux des bivouacs, le rapport des prisonniers et des
déserteurs, faisaient monter cette partie de l'armée autrichienne à
trente bataillons, formant 18,000 hommes. Les grenadiers d'Ott,
l'élite de l'armée autrichienne, en faisaient partie.
Le général Lannes était en position, et, attendant à chaque instant
des renforts, il n'avait pas intérêt d'attaquer; mais le général
autrichien, à la pointe du jour, engagea la bataille. Le général
Lannes n'avait avec lui que 8,000 hommes; mais la division Victor, qui
avait passé le fleuve, n'était qu'à trois lieues. La bataille fut
sanglante: Lannes s'y couvrit de gloire; ses troupes firent des
prodiges d'intrépidité. Sur le midi, l'arrivée de la division Victor
décida entièrement la victoire. Les Autrichiens se battirent en
désespérés: ils étaient encore fiers des succès qu'ils avaient
obtenus, la campagne précédente; ils sentaient que leur position les
mettait dans la nécessité d'être vainqueurs.
Le premier consul, à la première nouvelle de l'attaque de l'ennemi
contre l'avant-garde française, était accouru sur le champ de
bataille; mais, à son arrivée, la victoire était déja décidée: les
ennemis avaient perdu 3,000 hommes tués, et six mille prisonniers. Le
champ de bataille était tout jonché de morts. Le général Lannes était
couvert de sang: les troupes, qui avaient le sentiment de s'être bien
comportées, étaient exténuées de fatigue, mais ivres de joie.
Les 10, 11 et 12, le premier consul resta à la position de la
Stradella, employant ce temps à réunir son armée, à assurer sa
retraite par l'établissement de deux ponts sur le Pô, avec des têtes
de pont. Plus rien ne le pressait; Gênes était tombée.
Il envoya par des affidés, à travers les montagnes, l'ordre au général
Suchet de marcher sur la Scrivia par le débouché du col de Cadibone.
L'ennemi avait une cavalerie formidable et une artillerie
très-nombreuse. Ni l'une ni l'autre de ces armes n'avaient
souffert, tandis que notre cavalerie et notre artillerie étaient
très-inférieures en nombre: il était donc hasardeux de s'engager dans
la plaine de Marengo. Si l'ennemi voulait rouvrir ses communications,
et regagner Mantoue, c'était par la Stradella qu'il fallait qu'il
passât, et qu'il marchât sur le ventre de l'armée française. Cette
position de la Stradella semblait avoir été faite exprès pour l'armée
française: la cavalerie ennemie ne pouvait rien contre elle, et la
très-grande supériorité de son artillerie était moindre là que partout
ailleurs. La droite de l'armée du premier consul s'appuyait au Pô et
aux plaines marécageuses et impraticables qui l'avoisinaient: le
centre, placé sur la chaussée, était appuyé de gros villages, ayant de
grandes maisons en maçonnerie solide; et la gauche, sur de belles
hauteurs.
§ VII.
Dans la journée du 11, Desaix, qui revenait d'Égypte, et qui avait
fait la quarantaine à Toulon, arriva au quartier-général de Montebello
avec ses aides-de-camp, Rapp et Savary. La nuit entière se passa en
longues conférences entre le premier consul et Desaix sur tout ce qui
s'était passé en Égypte depuis que le premier consul en était parti;
sur les détails de la campagne de la Haute-Égypte; sur les
négociations d'El-Arisch, et la composition de la grande-armée turque
du grand-visir; enfin sur la bataille d'Héliopolis, et la situation
actuelle de l'armée française. «Comment, dit le premier consul,
avez-vous pu, vous, Desaix, attacher votre nom à la capitulation
d'El-Arisch?--Je l'ai fait, répondit Desaix; je le ferais encore,
parce que le général en chef ne voulait plus rester en Égypte; et que,
dans une armée éloignée et hors de l'influence du gouvernement, les
dispositions du général en chef, équivalent à celles des cinq sixièmes
de l'armée. J'ai toujours eu le plus grand mépris pour l'armée du
grand-visir, que j'ai observée de près. J'ai écrit à Kléber que je me
faisais fort de la repousser avec ma seule division. Si vous m'aviez
laissé le commandement de l'armée d'Égypte, et que vous eussiez emmené
Kléber, je vous aurais conservé cette belle province, et vous
n'eussiez jamais entendu parler de capitulation: mais enfin les choses
ont bien tourné; et Kléber, à Héliopolis, a réparé les fautes qu'il
avait faites depuis six mois.»
Desaix brûlait de se signaler. Son coeur était ulcéré des mauvais
traitements que lui avait fait éprouver, à Livourne, l'amiral Keith;
il avait soif de se venger. Le premier consul lui donna sur-le-champ
le commandement de la division Boudet.
§ VIII.
Mélas avait son quartier-général à Alexandrie: toute son armée y était
réunie depuis deux jours; sa position était critique, parce qu'il
avait perdu sa ligne d'opération. Plus il tardait à prendre un parti,
plus sa position s'empirait, parce que d'un côté le corps de Suchet
arrivait sur les derrières, et que d'un autre côté l'armée du premier
consul se fortifiait et se retranchait, chaque jour davantage, à sa
position de la Stradella.
Cependant le général Mélas ne faisait aucun mouvement; dans la
situation où il se trouvait il avait trois partis à prendre: le
premier était de passer sur le ventre de l'armée du premier consul,
l'armée autrichienne lui était très-supérieure en nombre, de gagner
Plaisance, et de reprendre sa ligne d'opération sur Mantoue.
Le deuxième parti était de passer le Pô à Turin, ou entre cette ville
et l'embouchure de la Sézia, de se porter ensuite à grandes marches
sur le Tésin, de le passer; et, arrivant à Milan avant l'armée du
premier consul, de lui couper sa ligne et le jeter derrière l'Adda.
Le troisième parti était de se jeter d'Alexandrie sur Novi, de
s'appuyer à Gênes et à l'escadre anglaise de l'amiral Keith, de ne
point prendre l'offensive jusqu'à l'arrivée de l'armée anglaise déja
réunie à Mahon. L'armée autrichienne était sûre de ne point manquer de
vivres ni de munitions, et même de recevoir des renforts, puisque par
sa droite elle eût communiqué avec Florence et Bologne; qu'en Toscane,
il y avait une division napolitaine, et qu'en outre les communications
par mer étaient en son pouvoir. De cette position le général Mélas
pouvait, quand il le voulait, regagner Mantoue, en faisant
transporter, par mer, en Toscane, une grande partie de sa grosse
artillerie.
Le général Lapoype, qui était le long du Pô, avait l'ordre de se plier
sur le Tésin dans le cas où l'ennemi se porterait sur la rive gauche;
il y aurait été joint par cinq ou six mille hommes, que pouvait réunir
le général Moncey qui commandait à Milan. Ces dix mille hommes étaient
plus que suffisants pour retarder le passage, et donner le temps au
premier consul de revenir par les deux ponts, derrière le Tésin.
Le 12, dans l'après midi, le premier consul, surpris de l'inaction du
général Mélas, conçut des inquiétudes, et craignit que l'armée
autrichienne ne se fût portée sur Gênes ou sur le Tésin, ou bien
qu'elle n'eût marché contre Suchet, pour l'écraser et revenir ensuite
contre le premier consul; ce dernier résolut de quitter la Stradella,
et de se porter sur la Scrivia en forme d'une grande reconnaissance,
afin de pouvoir agir selon le parti que prendrait l'ennemi. Le soir,
l'armée française[11] prit position sur la Scrivia, Tortone était
cernée, le quartier-général fut placé à Voghera: dans ce mouvement, on
n'obtint aucune nouvelle de l'ennemi; on n'aperçut que quelques
coureurs de cavalerie, qui n'indiquaient pas la présence d'une armée
dans les plaines de Marengo.--Le premier consul ne douta plus que
l'armée autrichienne ne lui eût échappé.
[11] Armée française, les 12 et 13 juin.
Divisions Vatrin et Mainoni. Lannes; aile droite à Castelnovo di
Scrivia.
Divisions Boudet et Monnier. Desaix; centre. Ponte Curone.
Division Lapoype; ordre de rejoindre Desaix.
La cavalerie sous Murat, entre Ponte-Curone et Tortone, ayant une
avant-garde au delà de Tortone, sous Kellermann.
Divisions Gardanne et Chambarlhac. Victor; aile gauche en avant de
Tortone, et soutenant l'avant-garde Kellermann.
Le 13, à la pointe du jour, il passa la Scrivia, et se porta à
Saint-Juliano, au milieu de l'immense plaine de Marengo. La cavalerie
légère ne reconnut pas d'ennemi; il n'y eut plus aucun doute qu'il ne
fût en pleine manoeuvre, puisque, s'il eût voulu attendre l'armée
française, il n'eût pas négligé le beau champ de bataille que lui
offrait la plaine de Marengo, si avantageuse au développement de son
immense cavalerie: il parut probable que l'ennemi marchait sur Gênes.
Le premier consul, dans cette pensée, dirigea en toute hâte le corps
de Desaix en forme d'avant-garde sur son extrême gauche, avec ordre
d'observer la chaussée qui de Novi conduit à Alexandrie: il ordonna à
la division Victor de se porter sur le village de Marengo, et
d'envoyer des coureurs sur la Bormida, pour s'assurer si l'ennemi n'y
avait point de pont. Victor arriva à Marengo: il y trouva une
arrière-garde de trois à quatre mille Autrichiens; il l'attaqua, la
mit en déroute, et s'empara du village. Ses coureurs arrivèrent sur la
Bormida à la nuit tombante; ils mandèrent que l'ennemi n'y avait point
de pont, et qu'il n'y avait qu'une simple garnison dans Alexandrie;
ils ne donnèrent point de nouvelles de l'armée de Mélas.
Le corps de Lannes bivouaqua diagonalement en arrière de Marengo, sur
la droite.
Le premier consul était fort inquiet; à la nuit, il résolut de se
rendre à son quartier-général de la veille, afin d'aller à la
rencontre des nouvelles du général Moncey, du général Lapoype et des
agents qui avaient été envoyés du côté de Gênes, et qui avaient
rendez-vous à ce quartier-général, mais la Scrivia était débordée. Ce
torrent en peu d'heures grossit considérablement, et peu d'heures lui
suffisent aussi pour le remettre en son premier état. Cela décida le
premier consul à arrêter son quartier-général à Torre di Garafolo
entre Tortone et Alexandrie. La nuit se passa dans cette situation.
Cependant la plus horrible confusion régnait dans Alexandrie, depuis
le combat de Montebello. Les plus sinistres pressentiments agitaient
le conseil autrichien; il voyait l'armée autrichienne, coupée de sa
ligne d'opération, de ses dépôts, et placée entre l'armée du premier
consul et celle du général Suchet, dont les avant-postes avaient passé
les montagnes, et commençaient à se faire sentir sur les derrières du
flanc droit des Autrichiens. La plus grande irrésolution agitait les
esprits.
Après bien des hésitations, le 11, Mélas se décida à faire un gros
détachement sur Suchet, le reste de l'armée autrichienne restant
couvert par la Bormida et la citadelle d'Alexandrie; mais, dans la
nuit du 11 au 12, Mélas apprit le mouvement du premier consul sur la
Scrivia. Il rappela, le 12, son détachement, et passa, tout le 13 et
la nuit du 13 au 14, en délibérations: enfin, après de vives et
orageuses discussions, le conseil de Mélas décida que l'existence de
l'armée de réserve lui avait été inconnue; que les ordres et les
instructions du conseil aulique n'avaient mentionné que l'armée de
Masséna; que la fâcheuse position où l'on se trouvait devait donc être
attribuée au ministère, et non au général; que dans cette circonstance
imprévue, de braves soldats devaient faire leur devoir; qu'il fallait
donc passer sur le ventre de l'armée du premier consul, et rouvrir
ainsi les communications avec Vienne; que si l'on réussissait, tout
était gagné, puisque l'on était maître de la place de Gênes, et qu'en
retournant très-vite sur Nice, on exécuterait le plan d'opérations
arrêté à Vienne; et qu'enfin, si l'on échouait et que l'on perdît la
bataille, la position serait affreuse sans doute, mais que la
responsabilité en tomberait tout entière sur le ministère.
Ce raisonnement fixa toutes les opinions; il n'y eut plus qu'un cri:
Aux armes! aux armes! et chacun alla faire ses dispositions pour la
bataille du lendemain.
Toutes les chances, pour le succès de la bataille, étaient en faveur
de l'armée autrichienne; cette armée était très-nombreuse; sa
cavalerie était au moins triple de celle de l'armée française. On ne
savait pas positivement quelle était la force de celle-ci; mais
l'armée autrichienne, malgré la perte éprouvée à la bataille de
Montebello, malgré celles essuyées du côté de Gênes et du côté de Nice
depuis la retraite, l'armée autrichienne devait être encore bien
supérieure à l'armée de réserve. (_Voyez_ le tableau ci-contre.)
Le 14, à l'aube du jour, les Autrichiens défilèrent sur les trois
ponts de la Bormida, et attaquèrent avec fureur le village de Marengo.
La résistance fut opiniâtre et longue.
Le premier consul, instruit par la vivacité de la canonnade, que
l'armée autrichienne attaquait, expédia sur-le-champ l'ordre au
général Desaix de revenir avec son corps sur San-Juliano. Il était à
une demi-marche de distance, sur la gauche.
Le premier consul arriva sur le champ de bataille à dix heures du
matin, entre San-Juliano et Marengo. L'ennemi avait enfin emporté
Marengo, et la division Victor, après la plus vive résistance, ayant
été forcée, s'était mise dans une complète déroute. La plaine sur la
gauche était couverte de nos fuyards, qui répandaient partout
l'alarme, et même plusieurs faisaient entendre ce cri funeste: Tout
est perdu!
Le corps du général Lannes, un peu en arrière de la droite de Marengo,
était aux mains avec l'ennemi, qui, après la prise de ce village, se
déployant sur sa gauche, se mettait en bataille devant notre droite
qu'elle débordait déja. Le premier consul envoya aussitôt son
bataillon de la garde consulaire, composé de huit cents grenadiers,
l'élite de l'armée, se placer à cinq cents toises sur la droite de
Lannes, dans une bonne position, pour contenir l'ennemi. Le premier
consul se porta lui-même, avec la soixante-douzième demi-brigade au
secours du corps de Lannes, et dirigea la division de réserve Cara
Saint-Cyr sur l'extrême droite à Castel-Cériolo, pour prendre en flanc
toute la gauche de l'ennemi.
Cependant, au milieu de cette immense plaine, l'armée reconnaît le
premier consul, entouré de son état-major et de deux cents grenadiers
à cheval, avec leurs bonnets à poil; ce seul aspect suffit pour rendre
aux troupes l'espoir de la victoire: la confiance renaît; les fuyards
se rallient sur San-Juliano, en arrière de la gauche du général
Lannes. Celui-ci, attaqué par une grande partie de l'armée ennemie,
opérait sa retraite au milieu de cette vaste plaine, avec un ordre et
un sang-froid admirables. Ce corps mit trois heures pour faire en
arrière trois-quarts de lieue, exposé en entier au feu de mitraille de
quatre-vingts bouches à feu, dans le temps que, par un mouvement
inverse, Cara Saint-Cyr marchait en avant sur l'extrême droite, et
tournait la gauche de l'ennemi.
Sur les trois heures après midi, le corps de Desaix arriva: le premier
consul lui fit prendre position sur la chaussée, en avant de
San-Juliano.
Mélas qui croyait la victoire décidée, accablé de fatigue, repassa les
ponts et rentra dans Alexandrie, laissant au général Zach, son chef
d'état-major, le soin de poursuivre l'armée française. Celui-ci
croyant que la retraite de cette armée s'opérait sur la chaussée de
Tortone, cherchait à arriver sur cette chaussée derrière San-Juliano;
mais, au commencement de l'action, le premier consul avait changé sa
ligne de retraite, et l'avait dirigée entre Sale et Tortone, de sorte
que la chaussée de Tortone n'était d'aucune importance pour l'armée
française.
En opérant sa retraite, le corps de Lannes refusait constamment sa
gauche, se dirigeant ainsi sur le nouveau point de retraite; et Cara
Saint-Cyr, qui était à l'extrémité de la droite, se trouvait presque
sur la ligne de retraite dans le temps que le général Zach croyait ses
deux corps coupés.
Cependant la division Victor s'était ralliée et brûlait d'impatience
d'en venir de nouveau aux mains. Toute la cavalerie de l'armée était
massée en avant de San-Juliano, sur la droite de Desaix, et en arrière
de la gauche du général Lannes. Les boulets et les obus tombaient sur
San-Juliano; une colonne de six mille grenadiers de Zach en avait déja
gagné la gauche. Le premier consul envoya l'ordre au général Desaix de
se précipiter, avec sa division toute fraîche, sur cette colonne
ennemie. Desaix fit aussitôt ses dispositions pour exécuter cet ordre;
mais, comme il marchait à la tête de deux cents éclaireurs de la
neuvième légère, il fut frappé d'une balle au coeur, et tomba roide
mort au moment où il venait d'ordonner la charge: ce coup enleva à
l'empereur l'homme qu'il jugeait le plus digne de devenir son
lieutenant.
Ce malheur ne dérangea en rien le mouvement, et le général Boudet fit
passer facilement dans l'ame de ses soldats ce vif desir dont il était
lui-même pénétré, de venger à l'instant un chef tant aimé. La
neuvième légère, qui, là, mérita le titre d'incomparable, se couvrit
de gloire. En même temps le général Kellermann, avec 800 hommes,
grosse cavalerie, faisait une charge intrépide sur le milieu du flanc
gauche de la colonne: en moins d'une demi-heure, ces six mille
grenadiers furent enfoncés, culbutés, dispersés; ils disparurent.
Le général Zach et tout son état-major furent faits prisonniers.
Le général Lannes marcha sur-le-champ en avant au pas de charge. Cara
Saint-Cyr, qui à notre droite se trouvait en potence sur le flanc
gauche de l'ennemi, était beaucoup plus près des ponts sur la Bormida
que l'ennemi lui-même. Dans un moment, l'armée autrichienne fut dans
la plus épouvantable confusion. Huit à dix mille hommes de cavalerie,
qui couvraient la plaine, craignant que l'infanterie de Saint-Cyr
n'arrivât au pont avant eux, se mirent en retraite au galop, en
culbutant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La division Victor
se porta en toute hâte pour reprendre son champ de bataille au village
de Marengo. L'armée ennemie était dans la plus horrible déroute;
chacun ne pensait plus qu'à fuir. L'encombrement devint extrême sur
les ponts de la Bormida, où la masse des fuyards était obligée de se
resserrer; et à la nuit tout ce qui était resté sur la rive gauche
tomba au pouvoir de la république.
§ IX.
Il serait difficile de se peindre la confusion et le désespoir de
l'armée autrichienne. D'un côté, l'armée française était sur les bords
de la Bormida, et il était à croire qu'à la pointe du jour elle la
passerait; d'un autre côté, le général Suchet, avec son armée, était
sur ses derrières, dans la direction de sa droite.
Où opérer sa retraite? En arrière, elle se trouverait acculée aux
Alpes et aux frontières de France; sur la droite, vers Gênes, elle eût
pu faire ce mouvement avant la bataille: mais elle ne pouvait plus
espérer pouvoir le faire après sa défaite, et pressée par l'armée
victorieuse. Dans cette position désespérée, le général Mélas résolut
de donner toute la nuit pour rallier et faire reposer ses troupes, de
profiter pour cela du rideau de la Bormida et de la protection de la
citadelle d'Alexandrie, et ensuite, s'il le fallait, de repasser le
Tanaro, et de se maintenir ainsi dans cette position; que cependant on
chercherait, en ouvrant des négociations, à sauver l'armée par une
capitulation.
Le 15, à la pointe du jour, un parlementaire autrichien vint proposer
une suspension d'armes; ce qui donna lieu le même jour à la convention
suivante, par laquelle la place de Gênes, toutes celles du Piémont, de
la Lombardie, des légations, furent remises à l'armée française; et
l'armée autrichienne obtint ainsi la permission de retourner derrière
Mantoue, sans être prisonnière de guerre. Par là toute l'Italie fut
conquise.
* * * * *