MARENGO.

Armée de réserve.--Départ du premier consul. Revue de Dijon.--Le

quartier-général à Genève. Lausanne.--Passage du

Saint-Bernard.--L'armée française passe la Sésia, la Trebbia.

Entrée à Milan.--Position de l'armée française, lorsqu'elle

apprend la prise de Gênes.--Combat de Montebello.--Arrivée du

général Desaix au grand-quartier-général.--Bataille de

Marengo.--Armistice de Marengo.--Gênes remise aux

Français.--Retour du premier consul en France.

§ 1er.

Le 7 janvier 1800, un arrêté des consuls ordonna la formation d'une

armée de réserve.--Un appel fut fait à tous les anciens soldats, pour

venir servir la patrie sous les ordres du premier consul. Une levée de

30,000 conscrits fut ordonnée pour recruter cette armée. Le général

Berthier, ministre de la guerre, partit de Paris, le 2 avril, pour la

commander; car les principes de la constitution de l'an VIII, ne

permettaient pas au premier consul d'en prendre lui-même le

commandement. La magistrature consulaire étant essentiellement civile,

le principe de la division des pouvoirs et de la responsabilité des

ministres, ne voulait pas que le premier magistrat de la république

commandât immédiatement en chef une armée; mais aucune disposition,

comme aucun principe, ne s'opposait à ce qu'il y fût présent. Dans le

fait, le premier consul commanda l'armée de réserve, et Berthier, son

major-général, eut le titre de général en chef.

Aussitôt que l'on eut des nouvelles du commencement des hostilités, en

Italie, et de la tournure que prenaient les opérations de l'ennemi, le

premier consul jugea indispensable de marcher directement au secours

de l'armée d'Italie; mais il préféra déboucher par le grand

Saint-Bernard, afin de tomber sur les derrières de l'armée de Mélas,

enlever ses magasins, ses parcs, ses hôpitaux, et enfin lui présenter

la bataille, après l'avoir coupé de l'Autriche. La perte d'une seule

bataille devait entraîner la perte totale de l'armée autrichienne, et

opérer la conquête de toute l'Italie. Un pareil plan exigeait, pour

son exécution, de la célérité, un profond secret, et beaucoup

d'audace: le secret était le plus difficile à conserver; comment tenir

caché aux nombreux espions de l'Angleterre et de l'Autriche, le

mouvement de l'armée? Le moyen que le premier consul jugea le plus

propre, fut de le divulguer lui-même, d'y mettre une telle ostentation

qu'il devînt un objet de raillerie par l'ennemi, et de faire en sorte

que celui-ci considérât toutes ces pompeuses annonces comme un moyen

de faire une diversion aux opérations de l'armée autrichienne qui

bloquait Gênes. Il était nécessaire de donner aux observateurs et aux

espions un point de direction précis: on déclara donc par des

messages, au corps-législatif, au sénat, et par des décrets, par la

publication dans les journaux, et enfin par des intimations de toute

espèce, que le point de réunion de l'armée de réserve était Dijon; que

le premier consul en passerait la revue, etc. Aussitôt tous les

espions et les observateurs se dirigèrent sur cette ville: ils y

virent, dans les premiers jours d'avril, un grand état-major sans

armée; et dans le courant de ce mois, 5 à 6,000 conscrits et

militaires retirés, dont même plusieurs estropiés consultaient plutôt

leur zèle que leurs forces. Bientôt cette armée devint un objet de

ridicule; et, lorsque le premier consul en passa lui-même la revue, le

6 mai, on fut étonné de n'y voir que 7 à 8,000 hommes, la plupart

n'étant pas même habillés. On s'étonna comment le premier magistrat de

la république quittait son palais pour passer une revue que pouvait

faire un général de brigade.--Ces doubles rapports allèrent par la

Bretagne, Genève, Bâle, à Londres, à Vienne et en Italie: l'Europe fut

pleine de caricatures: l'une d'elles représentait un enfant de douze

ans, et un invalide avec une jambe de bois; au bas on lisait: _Armée

de réserve de Bonaparte._

Cependant la véritable armée s'était formée en route; sur divers

points de rendez-vous, les divisions s'étaient organisées. Ces lieux

étaient isolés, et n'avaient point de rapports entre eux.--Les mesures

conciliantes qui avaient été employées par le gouvernement consulaire,

pendant l'hiver, jointes à la rapidité des opérations militaires,

avaient pacifié la Vendée et la chouannerie.--Une grande partie des

troupes qui composaient l'armée de réserve, avait été retirée de ce

pays. Le directoire avait senti le besoin d'avoir à Paris plusieurs

régiments pour sa garde, et pour comprimer les factieux.--Le

gouvernement du premier consul étant éminemment national, la présence

de ces troupes dans la capitale devenait tout-à-fait inutile: elles

furent dirigées sur l'armée de réserve.--Bon nombre de ces régiments

n'avaient pas fait la désastreuse campagne de 1799, et avaient tout

entier le sentiment de leur supériorité et de leur gloire.--Le parc

d'artillerie s'était formé avec des pièces, des caissons envoyés

partiellement d'un grand nombre d'arsenaux et de places fortes. Le

plus difficile à cacher, était le mouvement des vivres indispensables

pour une armée qui doit faire un passage de montagnes arides, et où

l'on ne peut rien trouver: l'ordonnateur Lambret fit confectionner à

Lyon deux millions de rations de biscuits. On en expédia sur Toulon

une centaine de mille, pour être envoyées à Gênes; mais dix-huit cent

mille rations furent dirigées sur Genève, embarquées sur le lac, et

débarquées à Ville-Neuve, au moment où l'armée y arrivait.

En même temps que l'on annonçait, avec la plus grande ostentation, la

formation de l'armée de réserve, on faisait faire à la main des petits

bulletins, où, au milieu de beaucoup d'anecdotes scandaleuses sur le

premier consul et sa cour, on prouvait que l'armée de réserve

n'existait pas et ne pouvait pas exister; qu'au plus, on pourrait

réunir 12 à 15,000 conscrits. On en donnait la preuve par les efforts

qui avaient été faits, la campagne précédente, pour former les

diverses armées qui avaient été battues en Italie, par ceux qu'on

avait faits pour compléter cette formidable armée du Rhin; enfin,

disait-on, laisserait-on l'armée d'Italie si faible, si on avait pu la

renforcer? L'ensemble de tous ces moyens de donner le change aux

espions, fut couronné du plus heureux succès. On disait à Paris, comme

à Dijon, comme à Vienne: «Il n'y a point d'armée de réserve.» Au

quartier-général de Mélas, on ajoutait: «L'armée de réserve dont on

nous menace tant, est une bande de 7 à 8,000 conscrits ou invalides,

avec laquelle on espère nous tromper pour nous faire quitter le siège

de Gênes. Les Français comptent trop sur notre simplicité: ils

voudraient nous faire réaliser la fable du chien qui quitte sa proie

pour l'ombre.»

§ II.

Le 6 mai 1800, le premier consul partit de Paris; il se rendit à Dijon

pour passer, comme nous venons de le dire, cette revue des militaires

isolés, et des conscrits qui s'y trouvaient. Il arriva à Genève, le 8.

Le fameux Necker qui était dans cette ville, brigua l'honneur d'être

présenté au premier consul de la république française: il s'entretint

une heure avec lui, parla beaucoup du crédit public, de la moralité

nécessaire à un ministre des finances; il laissa percer, dans tout son

discours, le desir et l'espoir d'arriver à la direction des finances

de la France, et il ne connaissait pas même de quelle manière on

faisait le service avec des obligations du trésor. Il loua beaucoup

l'opération militaire qu'il voyait faire sous ses yeux.--Le premier

consul fut médiocrement satisfait de sa conversation.

Le 13 mai, le premier consul passa, à Lausanne, la revue de la

véritable avant-garde de l'armée de réserve; c'était le général Lannes

qui la commandait: elle était composée de six vieux régiments d'élite,

parfaitement habillés, équipés et munis de tout. Elle se dirigea

aussitôt sur Saint-Pierre; les divisions suivaient en échelons: cela

formait une armée de 36,000 combattants, en qui l'on pouvait avoir

confiance; elle avait un parc de quarante bouches à feu. Les généraux

Victor, Loison, Vatrin, Boudet, Chambarlhac, Murat, Monnier,

commandaient dans cette armée.

§ III.

Le premier consul avait préféré le passage du Grand-Saint-Bernard, à

celui du Mont-Cenis: l'un n'était pas plus difficile que l'autre. Il y

a de Lausanne à Saint-Pierre, village au pied du Saint-Bernard, un

chemin praticable pour l'artillerie; et depuis le village de

Saint-Remi à Aoste, on trouve également un chemin praticable aux

voitures. La difficulté ne consistait donc que dans la montée et dans

la descente du Saint-Bernard: cette difficulté était la même pour le

passage du Mont-Cenis; mais, en passant par le Saint-Bernard, on avait

l'avantage de laisser Turin sur sa droite, et d'agir dans un pays plus

couvert et moins connu, et où les mouvements seraient plus cachés que

sur la grande communication de la Savoie, où l'ennemi devait

nécessairement avoir beaucoup d'espions. Le passage prompt de

l'artillerie paraissait une chose impossible. On s'était pourvu d'un

grand nombre de mulets; on avait fabriqué une grande quantité de

petites caisses pour contenir les cartouches d'infanterie et les

munitions des pièces. Ces caisses devaient être portées par les

mulets, ainsi que des forges de montagne, de sorte que la difficulté

réelle à vaincre, était le transport des pièces. Mais on avait préparé

à l'avance une centaine de troncs d'arbre, creusés de manière à

pouvoir recevoir les pièces qui y étaient fixées par les tourillons: à

chaque bouche à feu ainsi disposée, 100 soldats devaient s'atteler;

les affûts devaient être démontés et portés à dos de mulets. Toutes

ces dispositions se firent avec tant d'intelligence, par les généraux

d'artillerie, Gassendy et Marmont, que la marche de l'artillerie ne

causa aucun retard: les troupes même se piquèrent d'honneur de ne

point laisser leur artillerie en arrière, et se chargèrent de la

traîner. Pendant toute la durée du passage, la musique des régiments

se faisait entendre; ce n'était que dans les pas difficiles, que le

pas de charge donnait une nouvelle vigueur aux soldats. Une division

entière aima mieux, pour attendre son artillerie, bivouaquer sur le

sommet de la montagne, au milieu de la neige et d'un froid excessif,

que de descendre dans la plaine, quoiqu'elle en eût eu le temps avant

la nuit. Deux demi-compagnies d'ouvriers d'artillerie avaient été

établies dans les villages de Saint-Pierre et de Saint-Remi, avec

quelques forges de campagne, pour le démontage et le remontage de

diverses voitures d'artillerie. On parvint à passer une centaine de

caissons.

Le 16 mai, le premier consul alla coucher au couvent de Saint-Maurice,

et toute l'armée passa le Saint-Bernard, les 17, 18, 19 et 20 mai. Le

premier consul passa lui-même le 20; il montait, dans les plus mauvais

pas, le mulet d'un habitant de Saint-Pierre, désigné par le prieur du

couvent, comme le mulet le plus sûr de tout le pays. Le guide du

premier consul était un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deux

ans, qui s'entretint beaucoup avec lui, en s'abandonnant à cette

confiance propre à son âge et à la simplicité des habitants des

montagnes: il confia au premier consul toutes ses peines, ainsi que

les rêves de bonheur qu'il faisait pour l'avenir. Arrivé au couvent,

le premier consul qui jusque-là ne lui avait rien témoigné, écrivit un

billet, et le donna à ce paysan, pour le remettre à son adresse; ce

billet était un ordre qui prescrivait diverses dispositions qui eurent

lieu immédiatement après le passage, et qui réalisaient toutes les

espérances du jeune paysan; telles que la bâtisse d'une maison,

l'achat d'un terrain, etc. Quelque temps après son retour,

l'étonnement du jeune montagnard fut bien grand de voir tant de monde

s'empresser de satisfaire ses desirs, et la fortune lui arriver de

tous côtés.

Le premier consul s'arrêta une heure au couvent des hospitaliers,

et opéra la descente à la Ramasse, sur un glacier presque

perpendiculaire. Le froid était encore vif; la descente du

Grand-Saint-Bernard fut plus difficile pour les chevaux, que ne

l'avait été la montée; néanmoins on n'eut que peu d'accidents. Les

moines du couvent étaient approvisionnés d'une grande quantité de

vins, pains, fromages; et en passant, chaque soldat recevait de ces

bons religieux une forte ration.

Le 16 mai, le général Lannes, avec les sixième demi-brigade légère,

vingt-huitième et quarante-quatrième de ligne, onzième, douzième

régiments de hussards, et vingt-unième de chasseurs, arriva à Aoste,

ville qui fut pour l'armée, d'une grande ressource. Le 17, cette

avant-garde arriva à Châtillon, où un corps autrichien de 4 à 5,000

hommes, que l'on avait cru suffisant pour défendre la vallée, était en

position; il fut aussitôt attaqué et culbuté: on lui prit trois pièces

et quelques centaines de prisonniers.

L'armée française croyait avoir franchi tous les obstacles; elle

suivait une vallée assez belle, où elle retrouvait des maisons, de la

verdure et le printemps, lorsque tout-à-coup elle fut arrêtée par le

canon du fort de Bard.

Ce fort, entre Aoste et Ivrée, est situé sur un mamelon conique, et

entre deux montagnes, à vingt-cinq toises l'une de l'autre; à son pied

coule le torrent de la Doria, dont il ferme absolument la vallée; la

route passe dans les fortifications de la ville de Bard, qui a une

enceinte et est dominée par le feu du fort. Les officiers du génie,

attachés à l'avant-garde, s'approchèrent pour reconnaître un passage,

et firent le rapport qu'il n'en existait pas d'autre que celui de la

ville. Le général Lannes ordonna, dans la nuit, une attaque pour tâter

le fort; mais il était partout à l'abri d'un coup de main. Comme il

arrive toujours, en pareille circonstance, l'alarme se communiqua

rapidement dans toute l'armée, et reflua sur ses derrières. Des ordres

même furent donnés pour arrêter le passage de l'artillerie sur le

Saint-Bernard; mais le premier consul, déja arrivé à Aoste, se porta

aussitôt devant Bard: il gravit sur la montagne de gauche, le rocher

Albarédo, qui domine à la fois et la ville et le fort, et bientôt

reconnut la possibilité de s'emparer de la ville. Il n'y avait pas un

moment à perdre: le 25, à la nuit tombante, la cinquante-huitième

demi-brigade, conduite par le chef Dufour, escalada l'enceinte, et

s'empara de la ville qui n'est séparée du fort que par le torrent de

la Doria. Vainement, toute la nuit, il plut une grêle de mitraille, à

une demi-portée de fusil, sur les Français qui étaient dans la ville:

ils s'y maintinrent, et enfin, par considération pour les habitants,

le feu du fort cessa.

L'infanterie et la cavalerie passèrent un à un, par le sentier de la

montagne de gauche, qu'avait gravie le premier consul, et où jamais

n'avait passé aucun cheval: c'était un sentier connu seulement des

chevriers.

Les nuits suivantes, les officiers d'artillerie, avec une rare

intelligence, et les canonniers, avec la plus grande intrépidité,

firent passer leurs pièces par la ville. Toutes les précautions

avaient été prises pour en cacher la connaissance au commandant du

fort: le chemin avait été couvert de matelas et de fumier; les pièces

couvertes de branchages et de paille, étaient traînées, à la bricole,

dans le plus grand silence. On traversait ainsi un espace de plusieurs

centaines de toises, à la portée de pistolet des batteries du fort. La

garnison ne se doutant de rien, faisait cependant des décharges de

temps en temps, qui tuèrent ou blessèrent bon nombre de canonniers;

mais cela ne ralentit en rien leur zèle: le fort ne se rendit que dans

les premiers jours de juin. On était alors parvenu, avec des peines

extrêmes, à monter plusieurs pièces sur l'Albaredo, d'où elles

foudroyèrent les batteries du fort. S'il en eût fallu attendre la

prise, pour faire passer l'artillerie, tout l'espoir de la campagne

eût été perdu.

Cet obstacle fut plus considérable que celui du Grand-Saint-Bernard

lui-même; et cependant ni l'un ni l'autre ne retardèrent d'un seul

jour la marche de l'armée. Le premier consul connaissait bien

l'existence du fort de Bard; mais tous les plans et tous les

renseignements à ce sujet, permettaient de le supposer facile à

enlever. Cette difficulté, une fois surmontée, eut un effet

avantageux. L'officier autrichien qui commandait le fort, expédia

lettre sur lettre à Mélas, pour l'instruire qu'il voyait passer plus

de 30,000 hommes au moins, 3 ou 4,000 chevaux, et un nombreux

état-major; que ces masses se dirigeaient sur sa droite, par un

escalier dans le rocher Albarédo: mais qu'il promettait que ni un

caisson, ni une pièce d'artillerie, ne pourraient passer; qu'il

pouvait tenir un mois, et qu'ainsi, jusqu'à cette époque, il n'était

pas probable que l'armée française osât se hasarder en plaine, n'ayant

pas encore reçu son artillerie. Lors de la reddition du fort, tous les

officiers de la garnison furent étrangement surpris d'apprendre que

toute l'artillerie française avait passé de nuit, à trente ou quarante

toises de leurs remparts.

S'il eût été tout-à-fait impossible de faire passer l'artillerie par

la ville de Bard, l'armée française aurait-elle repassé le

Grand-Saint-Bernard? Non: elle aurait également débouché jusqu'à

Ivrée, mouvement qui eût nécessairement rappelé Mélas de Nice. Elle

n'avait rien à craindre, même sans artillerie, dans les excellentes

positions que lui offrait l'entrée des gorges, d'où, protégeant le

siège du fort de Bard, elle en eût attendu la prise.--Ce fort est

tombé naturellement au pouvoir des Français, le 1er juin; mais il est

probable qu'il eût été pris plus tôt, s'il avait arrêté le passage de

l'armée, et qu'il en eût attiré tous les efforts, au lieu de ceux

d'une brigade de conscrits commandés par le général Chabran, qui avait

été laissée pour en faire le siège. Ce dernier corps avait passé par

le Petit-Saint-Bernard.

Cependant, depuis le 12 mai, Mélas avait fait refluer des troupes sur

Turin et renforcé les divisions qui gardaient la vallée d'Aoste et

celle du Mont-Cenis; lui-même, de sa personne, était arrivé le 22 à

Turin. Le même jour, le général Turreau, qui commandait sur les Alpes,

attaqua avec 3,000, hommes le Mont-Cenis, s'en empara, fit des

prisonniers, et prit position entre Suse et Turin: diversion qui

inquiéta Mélas, et l'empêcha de porter tous ses efforts sur la Dora

Baltéa.

Le 24, le général Lannes, avec l'avant-garde, arriva devant Ivrée; il

y trouva une division de 5 à 6,000 hommes: depuis huit jours, on avait

commencé l'armement de cette place et de la citadelle, quinze bouches

à feu étaient déja en batterie; mais sur cette division de 6,000

hommes, il y en avait 3,000 de cavalerie qui n'étaient pas propres à

la défense d'Ivrée, et l'infanterie était celle qui avait été déja

battue à Châtillon. La ville, attaquée avec la plus grande

intrépidité, d'un côté par le général Lannes et de l'autre par le

général Vatrin, fut bientôt enlevée, ainsi que la citadelle, où l'on

trouva de nombreux magasins de toutes espèces: l'ennemi se retira

derrière la Chiusella, et prit position à Romano pour couvrir Turin,

d'où il reçut des renforts considérables.

Le 26, le général Lannes marcha contre l'ennemi, il l'attaqua dans sa

position; et, après un combat fort chaud, le culbuta et le rejeta en

désordre sur Turin. L'avant-garde prit aussitôt la position de

Chivasso, d'où elle intercepta le cours du Pô, et s'empara d'un grand

nombre de barques chargées de vivres, de blessés, et enfin de toute

l'évacuation de Turin. Le premier consul passa, le 28 mai, la revue de

l'avant-garde à Chivasso, harangua les troupes, et distribua des

éloges aux corps qui la composaient.

Cependant on disposa les barques prises sur le Pô pour la construction

d'un pont; cette menace produisit l'effet qu'on en attendait: Mélas

affaiblit les troupes qui couvraient Turin sur la rive gauche, et

envoya ses principales forces pour s'opposer à la construction du

pont.

C'était ce que souhaitait le premier consul, afin de pouvoir opérer

sur Milan sans être inquiété.

Un parlementaire autrichien, choisi parmi les officiers de l'armée

autrichienne, qui avait l'honneur de connaître le premier consul, fut

envoyé aux avant-postes par le général Mélas. Son étonnement fut

extrême en voyant le premier consul si près de l'armée autrichienne;

cette nouvelle, rapportée par cet officier à Mélas, le remplit de

terreur et de confusion. Toute l'armée de réserve, avec son

artillerie, arriva à Ivrée les 26 et 27 mai.

§ IV.

Le quartier-général de l'armée autrichienne était à Turin; mais la

moitié des forces ennemies était devant Gênes, et l'autre moitié était

supposée, et était effectivement en chemin pour venir par le col de

Tende, renforcer les corps qui étaient à Turin. Dans cette

circonstance, quel parti prendra le premier consul? marchera-t-il sur

Turin, pour en chasser Mélas, se réunir avec Turreau et se trouver

ainsi assuré de ses communications avec la France et avec ses arsenaux

de Grenoble et de Briançon? jettera-t-il un pont à Chivasso, profitant

des barques que la fortune a fait tomber en son pouvoir? et se

dirigera-t-il à tire-d'aile sur Gênes pour débloquer cette place

importante? ou bien, laissant Mélas sur ses derrières, passera-t-il la

Sésia, le Tésin, pour se porter sur Milan et sur l'Adda, faire sa

jonction avec le corps de Moncey, composé de 15,000 hommes, qui

venaient de l'armée du Rhin, et qui avaient débouché par le

Saint-Gothard?

De ces trois partis, le premier était contraire aux vrais principes de

la guerre, puisque Mélas avait des forces assez considérables avec

lui: l'armée française courait donc la chance de livrer une bataille,

n'ayant pas de retraite assurée; le fort de Bard n'étant pas encore

pris. D'ailleurs, si Mélas abandonnait Turin et se portait sur

Alexandrie, la campagne était manquée, chaque armée se trouvait dans

une position naturelle: l'armée française appuyée au Mont-Blanc et au

Dauphiné; et celle de Mélas aurait eu sa gauche à Gênes: et derrière

elle les places de Mantoue, Plaisance et Milan.

Le deuxième parti ne paraissait pas praticable: comment s'aventurer au

milieu d'une armée aussi puissante que l'armée autrichienne, entre le

Pô et Gênes, sans avoir aucune ligne d'opération, aucune retraite

assurée?

Le troisième parti, au contraire, offrait tous les avantages: l'armée

française, maîtresse de Milan, on s'emparait de tous les magasins, de

tous les dépôts, de tous les hôpitaux de l'armée ennemie; on se

joignait à la gauche que commandait le général Moncey; on avait une

retraite assurée par le Simplon et le Saint-Gothard. Le Simplon

conduisait sur le Valais et sur Sion, où l'on avait dirigé tous les

magasins de vivres pour l'armée. Le Saint-Gothard conduisait sur la

Suisse, dont nous étions en possession depuis deux ans, et que

couvrait l'armée du Rhin alors sur l'Iller? Dans cette position, le

général français pouvait agir selon sa volonté: Mélas marchait-il avec

son armée réunie de Turin, sur la Sésia et le Tésin; l'armée française

pouvait lui livrer bataille avec l'immense avantage que, si elle était

victorieuse, Mélas, sans retraite, serait poursuivi et jeté en Savoie;

et, dans le cas où l'armée française serait battue, elle se retirait

par le Simplon et le Saint-Gothard. Si Mélas, comme il était naturel

de le supposer, se dirigeait sur Alexandrie pour s'y réunir à l'armée

qui venait de Gênes, on pouvait espérer, en se portant à sa rencontre,

en passant le Pô, de le prévenir et de lui livrer bataille. L'armée

française, ayant ses derrières assurés sur le fleuve et Milan, le

Simplon et le Saint-Gothard; tandis que l'armée autrichienne, ayant sa

retraite coupée, et n'ayant aucune communication avec Mantoue et

l'Autriche, serait exposée à être jetée sur les montagnes de la

rivière du Ponent, et entièrement détruite ou prise au pied des Alpes,

au col de Tende et dans le comté de Nice. Enfin, en adoptant le

troisième parti, si une fois maître de Milan, il convenait au général

français de laisser passer Mélas, et de rester entre le Pô, l'Adda et

le Tésin; il avait ainsi, sans bataille, reconquis la Lombardie et le

Piémont, les Alpes maritimes, la rivière de Gênes, et fait lever le

blocus de cette ville: c'étaient des résultats assez beaux.

Un corps de 2,000 Italiens réfugiés, commandé par le général Lecchi,

s'était porté, le 21 mai, de Châtillon sur la haute Sésia. Ce corps

eut un combat avec la légion de Rohan, la battit; et vint prendre

position aux débouchés du Simplon, dans la vallée de Domo-d'Ossola,

afin d'assurer les communications de l'armée par le Simplon.

Le 27, le général Murat se dirigea sur Verceil et passa la Sésia.

Le 31 mai, le premier consul se porta rapidement sur le Tésin; les

corps d'observation, que le général Mélas avait laissés contre les

débouchés de la Suisse, et les divisions de cavalerie et d'artillerie

qu'il n'avait pas menées avec lui au siége de Gênes, se réunirent pour

défendre le passage du fleuve et couvrir Milan. Le Tésin est

extrêmement large et rapide.

L'adjudant-général Girard, officier du plus haut mérite et de la plus

rare intrépidité, passa le premier le fleuve. Le combat fut chaud

toute la journée sur la rive gauche. L'armée française n'avait pas de

pont, elle passait sur quatre nacelles: mais comme le pays est

très-coupé et boisé, et que l'on était favorisé par la position du

Naviglio de Milan, la cavalerie ennemie ne s'engagea qu'avec

répugnance sur un tel terrain.

Le 2 juin, le premier consul entra dans Milan; il fit aussitôt cerner

la citadelle. Le général Lannes, avec l'avant-garde, s'était mis en

marche forcée le 30; et, laissant un corps d'observation sur la gauche

de la Dora Baltéa, et une garnison dans Ivrée, il marcha en toute hâte

sur Pavie, où il entra le 1er juin. Il y trouva des magasins

considérables et deux cents bouches à feu, dont trente de campagne.

Cependant, le 4, la division Duhesme entra à Lodi; le 15, elle cerna

Pizzighitone, sa cavalerie légère occupa Crémone: l'alarme fut bientôt

dans Mantoue, désapprovisionnée et sans garnison. Le corps de Moncey,

avec 15,000 hommes de l'armée du Rhin, arriva à Belinzona le 31 mai.

On se peindrait difficilement l'étonnement et l'enthousiasme des

Milanais, en voyant arriver l'armée française: le premier consul

marchait avec l'avant-garde, de sorte qu'une des premières personnes

qui s'offrit aux regards des Milanais, que l'enthousiasme et la

curiosité faisaient arriver par tous les chemins détournés au-devant

de l'armée française, fut le général Bonaparte. Le peuple de Milan ne

voulait pas le croire: on avait dit qu'il était mort dans la mer

Rouge, et que c'était un de ses frères qui commandait l'armée

française.

Du 2 au 8 juin, c'est-à-dire, pendant six jours, le premier consul fut

occupé à recevoir les députations, et à se montrer aux peuples

accourus de tous les points de la Lombardie, pour voir leur

libérateur. Le gouvernement de la république cisalpine fut réorganisé;

mais un grand nombre des plus chauds patriotes italiens gémissaient

dans les cachots de l'Autriche. Le premier consul adressa à l'armée la

proclamation suivante.

* * * * *

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 43 / 109 题