CONSULS PROVISOIRES.

État de la capitale.--Proclamation de Napoléon.--Première séance

des consuls; Napoléon, président.--Ministère: divers

changements.--Maret, Dubois-Crancé, Robert-Lindet, Gaudin,

Reinhart, Forfait, Laplace.--Premiers actes des

consuls.--Honneurs funèbres rendus au pape.--Naufragés de

Calais. Nappertandy, Blackwell.--Suppression de la fête du 21

janvier.--Entrevue de deux agents royalistes avec

Napoléon.--Vendée. Châtillon, Bernier, d'Autichamp;

Georges.--Pacification. Discussion sur la

constitution.--Opinions de Siéyes et de

Napoléon.--Daunou.--Constitution.--Nomination des consuls

Cambacérès, Lebrun.

§ 1er.

On se peindrait difficilement les angoisses qu'avait éprouvées la

capitale, pendant cette révolution du 18 brumaire; les bruits les

plus sinistres circulaient partout, on disait Napoléon renversé, on

s'attendait au règne de la terreur. C'était encore moins le danger de

la chose publique qui effrayait, que celui où chaque famille allait se

trouver.

Sur les neuf heures du soir, les nouvelles de Saint-Cloud se

répandirent, et l'on apprit les évènements arrivés; alors la joie la

plus vive succéda aux plus cruelles alarmes. La proclamation suivante

fut faite aux flambeaux.

_Proclamation de Napoléon._

Citoyens!

«A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les

autorités, et l'accord établi sur cette seule vérité _que la

constitution était à moitié détruite et ne pouvait plus sauver la

liberté_. Tous les partis sont venus à moi, m'ont confié leurs

desseins, dévoilé leurs secrets, et m'ont demandé mon appui; j'ai

refusé d'être l'homme d'un parti. Le conseil des anciens m'a

appelé. J'ai répondu à son appel. Un plan de restauration

générale avait été concerté par des hommes en qui la nation est

accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de

la propriété; ce plan demandait un examen calme, libre, exempt

de toute influence et de toute crainte. En conséquence le conseil

des anciens a résolu la translation du corps-législatif à

Saint-Cloud. Il m'a chargé de la disposition de la force

nécessaire à son indépendance. J'ai cru devoir à nos concitoyens,

aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire acquise au

prix de leur sang, d'accepter le commandement. Les conseils se

rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines garantissent

la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la terreur au

dedans. Plusieurs députés du conseil des cinq-cents, armés de

stylets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces

de mort. Les plans qui devaient être développés sont resserrés,

la majorité désorganisée, les orateurs les plus intrépides

déconcertés, et l'inutilité de toute proposition sage, évidente.

Je porte mon indignation et ma douleur au conseil des anciens: je

lui demande d'assurer l'exécution de mes généreux desseins; je

lui représente les maux de la patrie qui les ont fait concevoir.

Il s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante

volonté. Je me présente au conseil des cinq-cents, seul, sans

armes, la tête découverte, tel que les anciens m'avaient reçu et

applaudi. Je venais rappeler à la majorité sa volonté et

l'assurer de son pouvoir. Les stylets qui menaçaient les députés

sont aussitôt levés sur leur libérateur. Vingt assassins se

précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du

corps législatif, que j'avais laissés à la porte de la salle,

accourent et se mettent entre les assassins et moi. L'un de ces

braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet dont ses

habits sont percés. Ils m'enlèvent. Au même moment, des cris de

hors la loi se font entendre contre le défenseur _de la loi_.

C'était le cri farouche des assassins contre la force destinée à

les réprimer. Ils se pressent autour du président, la menace à la

bouche, les armes à la main; ils lui ordonnent de prononcer la

mise hors la loi. L'on m'avertit, je donne ordre de l'arracher à

leur fureur, et dix grenadiers du corps-législatif entrent au pas

de charge dans la salle et la font évacuer. Les factieux

intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité, soustraite à

leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle de

ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites

pour le salut public; délibère et prépare la résolution salutaire

qui doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république.

Français! vous reconnaîtrez sans doute à cette conduite le zèle

d'un soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république.

Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées

dans leurs droits par la dispersion des factieux qui opprimaient

les conseils, et qui, pour n'être pas devenus les plus odieux des

hommes, n'ont pas cessé d'être les plus misérables.»

§ II.

Dans la matinée du 11 novembre, les consuls tinrent leur première

séance. Il s'agissait d'abord de nommer à la présidence. La question

devait être décidée par le suffrage de Roger-Ducos; l'opinion de

celui-ci avait toujours été, dans le directoire, subordonnée à celle

de Siéyes; ce dernier s'attendait donc à lui voir tenir une pareille

conduite dans le consulat. Il en fut tout autrement. Le consul

Roger-Ducos, à peine entré dans le cabinet, dit, en se tournant vers

Napoléon: «Il est bien inutile d'aller aux voix pour la présidence;

elle vous appartient de droit.» Napoléon prit donc le fauteuil.

Roger-Ducos continua de voter dans le sens de Napoléon. Il eut même

avec Siéyes de vives explications à ce sujet; mais il resta

inébranlable dans son système. Cette conduite était le résultat de la

conviction où il était, que Napoléon seul pouvait tout rétablir et

tout maintenir. Roger-Ducos n'était pas un homme d'un grand talent;

mais il avait le sens droit et était bien intentionné.

Le secrétaire du directoire Lagarde ne jouissait pas d'une réputation

à l'abri du reproche. Maret, depuis duc de Bassano, fut nommé à cette

place. Il était né à Dijon. Il montra de l'attachement aux principes

de la révolution de 89. Il fut employé dans les négociations avec

l'Angleterre avant le 10 août; depuis il traita avec lord Malmesbury à

Lille. Maret est un homme très-habile, d'un caractère doux, de fort

bonnes manières, d'une probité et d'une délicatesse à toute épreuve.

Il avait échappé au règne de la terreur; ayant été arrêté avec

Sémonville comme il traversait le pays des Grisons pour se rendre à

Venise, devant de là se rendre à Naples en qualité d'ambassadeur.

Après le 9 thermidor il fut échangé contre Madame fille de Louis XVI,

qui était alors prisonnière au Temple.

La première séance des consuls dura plusieurs heures. Siéyes avait

espéré que Napoléon ne se mêlerait que des affaires militaires, et lui

laisserait la conduite des affaires civiles; mais il fut très-étonné

lorsqu'il reconnut que Napoléon avait des opinions faites sur la

politique, sur les finances, sur la justice, même sur la

jurisprudence, et enfin sur toutes les branches de l'administration;

qu'il soutenait ses idées avec une logique pressante et serrée, et

qu'il n'était pas facile à convaincre. Il dit le soir en entrant chez

lui, en présence de Chazal, Talleyrand, Boulay, Roedérer, Cabanis,

etc.: «Messieurs, vous avez un maître, Napoléon veut tout faire, sait

tout faire, et peut tout faire. Dans la position déplorable où nous

nous trouvons, il vaut mieux nous soumettre que d'exciter des

divisions qui ameneraient une perte certaine.»

§ III.

Le premier acte du gouvernement fut l'organisation du ministère.

Dubois-Crancé était ministre de la guerre. Il était incapable de

remplir de telles fonctions; c'était un homme de parti, peu estimé, et

qui n'avait aucune habitude du travail et de l'ordre. Ses bureaux

étaient occupés par des gens de la faction, qui, au lieu de faire leur

besogne, passaient le temps en délibérations; c'était un vrai chaos.

On aura peine à croire que Dubois-Crancé ne put fournir au consul un

seul état de situation de l'armée. Berthier fut nommé ministre de la

guerre. Il fut obligé d'envoyer de suite une douzaine d'officiers dans

les divisions militaires et aux corps d'armée, pour obtenir les états

de situation des corps, leur emplacement, l'état de leur

administration. Le bureau de l'artillerie était le seul où l'on eût

des renseignements. Un grand nombre de corps avaient été créés, tant

par les généraux que par les administrations départementales; ils

existaient sans qu'on le sût au ministère. On disait à Dubois-Crancé:

«Vous payez l'armée, vous pouvez du moins nous donner les états

de la solde.--Nous ne la payons pas.--Vous nourrissez l'armée,

donnez-nous les états du bureau des vivres.--Nous ne la nourrissons

pas.--Vous habillez l'armée, donnez-nous les états du bureau de

l'habillement.--Nous ne l'habillons pas.»

L'armée dans l'intérieur était payée au moyen des violations de

caisse; elle était nourrie et habillée au moyen des requisitions, et

les bureaux n'exerçaient aucun contrôle. Il fallut un mois avant que

le général Berthier pût avoir un état de l'armée, et ce ne fut

qu'alors qu'on put procéder à sa réorganisation.

L'armée du nord était en Hollande; elle venait d'en chasser les

Anglais. Sa situation était satisfaisante. La Hollande, d'après les

traités, fournissait à tous ses besoins.

Les armées du Rhin et de l'Helvétie souffraient beaucoup; le désordre

y était extrême.

L'armée d'Italie acculée sur la rivière de Gênes était sans

subsistances et privée de tout. L'insubordination y était devenue

telle, que des corps quittaient sans ordre leur position devant

l'ennemi pour se porter sur des points où ils espéraient trouver des

vivres.

L'administration ayant été améliorée, la discipline fut bientôt

rétablie.

--Le ministère des finances était occupé par Robert Lindet, qui avait

été membre du comité de salut public, du temps de Robespierre. C'était

un homme probe, mais n'ayant aucune des connaissances nécessaires pour

l'administration des finances d'un grand empire. Sous le gouvernement

révolutionnaire, il avait cependant obtenu la réputation d'un grand

financier; mais sous ce gouvernement, le vrai ministre des finances,

c'était le prote de la planche aux assignats.

--Lindet fut remplacé par Gaudin, depuis duc de Gaëte, qui avait

occupé pendant long-temps la place de premier commis des finances.

C'était un homme de moeurs douces et d'une sévère probité.

Le trésor était vide, il ne s'y trouvait pas de quoi expédier un

courrier. Toutes les rentrées se faisaient en bons de requisitions,

cédules, rescriptions, papiers de toutes espèces avec lesquels on

avait dévoré d'avance toutes les recettes de l'armée. Les

fournisseurs, payés avec des délégations, puisaient eux-mêmes

directement dans la caisse des receveurs, au fur et à mesure des

rentrées, et cependant ils ne faisaient aucun service. La rente était

à six francs. Toutes les sources étaient taries, le crédit anéanti;

tout était désordre, dilapidation, gaspillage. Les payeurs, qui

faisaient en même temps les fonctions de receveurs, s'enrichissaient

par un agiotage d'autant plus difficile à réprimer, que tous ces

papiers avaient des valeurs réelles différentes.

Le nouveau ministre Gaudin prit des mesures qui mirent un frein aux

abus, et rétablirent la confiance. Il supprima l'emprunt forcé et

progressif[5].

[5] La loi de l'emprunt forcé et progressif de cent millions

avait eu sur les propriétés des effets plus funestes encore que

ceux de la loi des ôtages sur la liberté des citoyens. L'emprunt

forcé et progressif pesait sur toutes les propriétés agricoles et

commerciales, meubles et immeubles. Les citoyens devaient

contribuer en vertu d'une cotte délibérée par un jury, et fondée:

1º sur la quotité de l'imposition directe; 2º sur une base

arbitraire. Tout contribuable au-dessous de trois cents francs

n'était pas passible de cet emprunt. Tout contribuable qui payait

cinq cents francs, était taxé aux quatre dixièmes, celui de

quatre mille francs et au-dessus, pour la totalité de son revenu.

La deuxième base était relative à l'opinion: les parents

d'émigrés, les nobles pouvaient être taxés arbitrairement par le

jury: l'effet de cette loi fut ce qu'il devait être.

L'enregistrement cessa de produire, car il n'y eut plus de

transactions. Les domaines nationaux cessèrent de se vendre, car

la propriété fut décriée; les riches devinrent pauvres sans que

les pauvres devinssent plus riches: cette loi absurde produisit

un effet contraire à celui qu'en avaient attendu ses auteurs:

elle tarit toutes les sources du revenu public. Le ministre

Gaudin ne voulut pas se coucher ni dormir une seule nuit, chargé

du porte-feuille des finances, sans avoir rédigé et proposé une

loi pour rapporter cette loi désastreuse, qu'il remplaça par

vingt-cinq centimes additionnels aux contributions directes ou

indirectes, qui rentrèrent sans effort, et produisirent cinquante

millions. Les sommes déja versées à l'emprunt forcé, furent

reçues à compte sur les centimes additionnels ou liquidées sur le

grand-livre.

Plusieurs citoyens offrirent au gouvernement des sommes considérables.

Le commerce de Paris remplit un emprunt de 12 millions; ce qui dans ce

moment était d'une grande importance. La vente des domaines de la

maison d'Orange que la France s'était réservée par le traité de la

Haye fut négociée et produisit 24 millions. On créa pour 150 millions

de bons de rescription de rachats de rente.

Les impositions directes ne rentraient pas à cause du retard

qu'éprouvait la confection des rôles. Le ministre créa une commission

des contributions publiques. L'assemblée constituante, dont les

principes en administration étaient fautifs, parce qu'ils étaient le

résultat d'une vaine théorie et non le fruit de l'expérience, avait

chargé les municipalités de la formation des rôles qui étaient rendus

exécutoires par la décision des administrateurs de département. Cette

organisation était désastreuse; on y fut peu sensible: en 1792, 93,

94, les assignats pourvoyaient à tout. Lors de la constitution de l'an

III, cinq mille préposés furent chargés de la formation des rôles. On

avait adopté en même temps une administration mixte qui coûtait 5

millions d'extraordinaire, et n'atteignait pas plus le but que la loi

de la constituante. Gaudin, éclairé par l'expérience, confia la

confection de ces rôles à cent directeurs généraux ayant sous eux cent

inspecteurs et huit cent quarante contrôleurs, qui ne coûtaient que 3

millions. L'économie était de 2 millions.

Il créa la caisse d'amortissement, soumit les receveurs des finances à

un cautionnement du vingtième de leurs recettes, et organisa le

systême des obligations des receveurs-généraux, payables par douzième

par mois du montant de leurs recettes. Dès ce moment, toutes les

contributions directes rentrèrent au trésor avant le commencement de

l'exercice et en masse; il put en disposer pour le service dans toutes

les parties de la France. Il n'y eut plus aucune incertitude que les

recouvrements éprouvassent plus ou moins de retard, ou s'opérassent

avec plus ou moins d'activité; cela n'influait pas sur les opérations

du trésor. Cette loi a été une des sources de la prospérité et de

l'ordre qui ont depuis régné dans les finances.

La république possédait pour 40 millions de rentes en forêts; mais

elles étaient mal administrées: la régie de l'enregistrement, préposée

pour recevoir ce revenu, celui du timbre, et exercer des droits

domaniaux, ne convenait pas pour diriger une administration qui

exigeait des connaissances particulières et de l'activité. Le ministre

Gaudin établit une administration spéciale. Ce changement excita des

réclamations. On craignit de voir se renouveler les abus attachés à

l'ancienne administration des eaux et forêts. On établit, disait-on,

l'administration; on ne tardera pas à établir sa juridiction, les

tribunaux spéciaux; nous verrons renaître tous les abus qui ont excité

nos réclamations en 1789. Ces craintes étaient chimériques: les abus

de l'ancienne administration avaient disparu pour toujours, et la

nouvelle administration forestière soigna bien l'aménagement des

forêts, leur vente, leur coupe, et porta une attention toute

particulière aux semis et plantations. Elle fit aussi rentrer au

domaine une grande quantité de bois usurpés par les communes ou les

particuliers; enfin elle n'eut que de bons effets, et se concilia

l'opinion publique.

Tout ce qu'il est possible de faire en peu de jours, pour détruire les

abus d'un régime vicieux et fâcheux, remettre en honneur les principes

du crédit et de la modération, le ministre Gaudin le fit. C'était un

administrateur, de probité et d'ordre, qui savait se rendre agréable à

ses subordonnés, marchant doucement, mais sûrement. Tout ce qu'il fit

et proposa dans ces premiers moments, il l'a maintenu et perfectionné

pendant quinze années d'une sage administration. Jamais il n'est

revenu sur aucune mesure, parce que ses connaissances étaient

positives et le fruit d'une longue expérience.

Cambacérès conserva le ministère de la justice. Un grand nombre de

changements furent faits dans les tribunaux.

Talleyrand avait été renvoyé du ministère des relations extérieures

par l'influence de la société du manège. Reinhart qui l'avait

remplacé était natif de Wurtemberg. C'était un homme honnête et d'une

capacité ordinaire. Cette place était naturellement due à Talleyrand;

mais, pour ne pas trop froisser l'opinion publique fort indisposée

contre lui, surtout pour les affaires d'Amérique, Reinhart fut

conservé dans les premiers moments; d'ailleurs, ce poste était de peu

d'importance dans la situation critique où la république se trouvait.

On ne pouvait en effet entamer aucune espèce de négociation avant

d'avoir rétabli l'ordre dans l'intérieur, réuni la nation, et remporté

des victoires sur les ennemis extérieurs.

--Bourdon fut remplacé au ministère de la marine par Forfait, et nommé

commissaire de la marine à Anvers. Forfait, né en Normandie, avait la

réputation d'être le meilleur ingénieur constructeur de vaisseaux;

mais c'était un homme à systême, et il n'a pas justifié ce que l'on

attendait de lui. Le ministère de la marine était très-important par

la nécessité où se trouvait la république, de secourir l'armée

d'Égypte, la garnison de Malte, et les colonies.

--A l'intérieur, le ministre Quinette fut remplacé par Laplace,

géomètre du premier rang; mais qui ne tarda pas à se montrer

administrateur plus que médiocre; dès son premier travail, les

consuls s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés: Laplace ne saisissait

aucune question sous son vrai point de vue; il cherchait des

subtilités partout, n'avait que des idées problématiques, et portait

enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration.

--Les nominations furent faites par les consuls d'un commun accord; la

première dissension d'opinion eut lieu pour Fouché, qui était ministre

de la police. Siéyes le haïssait, et croyait la sûreté du gouvernement

compromise, si la direction de la police restait dans ses mains.

Fouché, né à Nantes, avait été oratorien avant la révolution; il avait

ensuite exercé un emploi subalterne dans son département, et s'était

distingué par l'exaltation de ses principes. Député à la convention,

il marcha dans la même direction que Collot d'Herbois. Après la

révolution de thermidor, il fut proscrit comme terroriste. Sous le

directoire, il s'était attaché à Barras, et avait commencé sa fortune

dans des compagnies de fournitures, où l'on avait imaginé de faire

entrer un grand nombre d'hommes de la révolution: idée qui avait jeté

une nouvelle déconsidération sur des hommes que les évènements

politiques avaient déja dépopularisés. Fouché, appelé au ministère de

la police depuis plusieurs mois, avait pris parti contre la faction

du manège qui s'agitait encore, et qu'il fallait détruire; mais Siéyes

n'attribuait pas cette conduite à des principes fixes, et seulement à

la haine qu'il portait à ces sociétés, où sans aucune retenue, on

déclamait constamment contre les dilapidations et contre ceux qui

avaient eu part aux fournitures. Siéyes proposait Alquier pour

remplacer Fouché: ce changement ne parut pas indispensable; quoique

Fouché n'eût pas été dans le secret du 18 brumaire, il s'était bien

comporté. Napoléon convenait avec Siéyes, qu'on ne pouvait, en rien,

compter sur la moralité d'un tel ministre et sur son esprit versatile,

mais enfin sa conduite avait été utile à la république. _Nous formons

une nouvelle époque_, disait Napoléon; _du passé, il ne faut nous

souvenir que du bien et oublier le mal. L'âge, l'habitude des affaires

et l'expérience, ont formé bien des têtes et modifié bien des

caractères_. Fouché conserva son ministère.

La nomination de Gaudin au ministère des finances, laissa vacante la

place de commissaire du gouvernement près l'administration des postes,

place de confiance fort importante. Elle fut confiée à Laforêt, qui

alors était chef de la division des fonds aux relations extérieures.

C'était un homme habile qui avait été long-temps consul-général de

France, en Amérique.

§ IV.

L'école polytechnique n'était qu'ébauchée; Monge fut chargé d'en

rédiger l'organisation définitive, qui depuis a été sanctionnée par

l'expérience. Cette école est devenue la plus célèbre du monde. Elle a

fourni une foule d'officiers, de mécaniciens, de chimistes, qui ont

recruté les corps savants de l'armée, ou qui, répandus dans les

manufactures, ont porté si haut la perfection des arts, et donné à

l'industrie française sa haute supériorité.

Cependant le nouveau gouvernement était environné d'ennemis qui

s'agitaient publiquement. La Vendée, le Languedoc et la Belgique

étaient déchirés par les troubles et les insurrections. Le parti de

l'étranger, qui, depuis plusieurs mois, faisait tous les jours des

progrès, voyait avec dépit un changement qui détruisait ses

espérances. Les anarchistes n'écoutaient que leur animosité contre

Siéyes[6]. La loi rendue le 19 brumaire à Saint-Cloud, avait chargé

le gouvernement de prendre les mesures qui seraient nécessaires pour

rétablir la tranquillité de la république. Elle avait expulsé du

corps-législatif cinquante-cinq députés. Un grand nombre d'autres

étaient mécontents de l'ajournement des chambres; ils persistaient à

rester à Paris et à s'y réunir. C'était la première fois, depuis la

révolution, que la tribune était muette et le corps-législatif en

vacances. Les bruits les plus sinistres agitaient l'opinion; le

ministre de la police proposa en conséquence des mesures qui devaient

réprimer l'audace du parti anarchiste. Un décret condamna à la

déportation cinquante-neuf des principaux meneurs: trente-sept à la

Guyane, et vingt-deux à l'île d'Oléron; ce décret fut généralement

désapprouvé, l'opinion répugnait à toute mesure violente: cependant il

eut un effet salutaire. Les anarchistes, frappés à leur tour de

terreur, se dispersèrent. C'était tout ce qu'on voulait, et peu de

temps après le décret de déportation fut converti en une simple mesure

de surveillance qui cessa bientôt elle-même.

[6] Siéyes était fréquemment alarmé de ce que les jacobins

tramaient dans Paris, et des menaces qu'ils faisaient d'enlever

les consuls. Ce qui fit dire à Napoléon réveillé à trois heures

du matin par ce consul que venait d'inquiéter un rapport de

police: «_Laissez-les faire, en guerre comme en amour, pour en

finir, il faut se voir de près; qu'ils viennent. Autant terminer

aujourd'hui qu'un autre jour._»

Ces craintes étaient exagérées. Les menaces sont plus faciles à

faire qu'à effectuer, et dans la manière des anarchistes, elles

précèdent toujours de beaucoup toute espèce d'exécution.

Le public s'attribua le rapport de ce décret. On crut que

l'administration avait rétrogradé: on eut tort, elle n'avait voulu

qu'épouvanter; elle avait atteint son but.

Bientôt l'esprit public changea dans toute la France. Les citoyens

s'étaient réunis, les actes d'adhésion des départements arrivaient en

foule, et les malveillants de quelque parti qu'ils fussent, cessaient

d'être dangereux. La loi des ôtages, qui avait jeté un grand nombre de

citoyens dans les prisons fut rapportée[7]. Des lois intolérantes

avaient été rendues contre les prêtres par les gouvernements

précédents; la persécution avait été poussée aussi loin que le pouvait

faire la haine des théophilanthropes. Prêtres réfractaires ou prêtres

assermentés, tous étaient cependant dans la même proscription; les uns

avaient été déportés à l'île de Rhé, d'autres à la Guyane, d'autres à

l'étranger, d'autres gémissaient dans les prisons. On adopta pour

principe que la conscience n'était pas du domaine de la loi, et que le

droit du souverain devait se borner à exiger obéissance et fidélité.

[7] La loi des ôtages avait été rendue le 12 juillet 1799: elle

avait été dictée par les jacobins du manège; elle pesait sur cent

cinquante à deux cents mille citoyens qu'elle mettait hors de la

protection des lois; elle les rendait responsables, dans leurs

personnes et leurs propriétés, de tous les évènements provenant

des troubles civils. Ces individus étaient les parents des

émigrés, les nobles, les aïeuls, aïeules, pères et mères de tout

ce qui faisait partie des bandes armées, chouans ou voleurs de

diligence. Par l'article 5, les administrateurs des départements

étaient autorisés à réunir des ôtages pris dans ces classes, dans

une commune centrale de leur département, et à déporter, à la

Guyane, quatre de ces ôtages pour tout fonctionnaire public,

militaire ou acquéreur de domaines nationaux, assassiné: ces

classes devaient en outre pourvoir, par des amendes

extraordinaires, aux dépenses qu'occasioneraient les

dénonciateurs et surveillants; ils étaient passibles des

indemnités dues aux patriotes par l'effet des troubles civils. En

conséquence de cette loi, plusieurs milliers de vieillards, de

femmes, étaient arrêtés. Un grand nombre était en fuite. Cette

loi fut rapportée. Des courriers furent envoyés aussitôt dans

tous les départements pour faire ouvrir les prisons.

§ V.

Si la question eût été ainsi posée à l'assemblée constituante, et

qu'on n'eût point exigé un serment à la constitution civile du

clergé, ce qui était entrer dans des discussions théologiques, aucun

prêtre n'eût été réfractaire. Mais Talleyrand et d'autres membres de

cette assemblée imposèrent ce serment, dont les conséquences ont été

si funestes à la France.

La constitution civile du clergé, devenue loi de l'état, il fallait

protéger les prêtres, en assez grand nombre, qui s'y étaient

conformés, et il est probable que ce clergé aurait formé l'église

nationale; mais, quand l'assemblée législative et la convention firent

fermer les églises, supprimèrent les dimanches, et traitèrent avec le

même mépris les prêtres assermentés et les réfractaires, on donna gain

de cause à ces derniers.

Napoléon, qui avait beaucoup médité sur les matières de religion, en

Italie et en Égypte, avait à cet égard des idées arrêtées; il se hâta

de faire cesser les persécutions. Son premier acte fut d'ordonner la

mise en liberté de tous les prêtres mariés ou assermentés, qui étaient

détenus ou déportés. L'emportement des factions avait été tel, que

même ces deux classes avaient été persécutées en masse.--On décréta

que tout prêtre déporté, emprisonné, etc., qui ferait serment d'être

fidèle au gouvernement établi, serait sur-le-champ mis en liberté. Peu

de temps après ce décret, plus de vingt mille vieillards rentrèrent

dans leurs familles. Quelques prêtres ignorants persistèrent dans leur

obstination, ils restèrent dans l'exil. Mais alors ils se condamnaient

eux-mêmes; car les préceptes du christianisme ne sont pas susceptibles

d'interprétation, et le serment de fidélité au gouvernement ne peut

être refusé sans crime.

Dans le même temps, les lois sur les décades furent rapportées, les

églises rendues au culte et des pensions accordées aux religieux et

religieuses qui prêteraient serment de fidélité au gouvernement. La

plupart se soumirent, et, par là, des milliers d'individus furent

arrachés à la misère. Les églises se rouvrirent dans les campagnes,

les cérémonies intérieures furent permises, tous les cultes furent

protégés, et le nombre des théophilanthropes diminua beaucoup.

§ VI.

Le pape Pie VI était mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, à

Valence, où il s'était retiré après les évènements d'Italie. Napoléon,

revenant d'Égypte, s'était entretenu quelques instants dans cette

ville avec monsignor Spina, aumônier du pape, et que depuis il fit

nommer cardinal et archevêque de Gênes. Il apprit qu'aucun honneur

funèbre n'avait été rendu à ce pontife; et que son corps était déposé

dans la sacristie de la cathédrale. Un décret des consuls ordonna que

les honneurs accoutumés lui fussent décernés, et qu'un monument en

marbre fût élevé sur sa tombe. C'était un hommage à un souverain

malheureux, et au chef de la religion du premier consul et de la

pluralité des Français.

Chaque jour le gouvernement consulaire, par des actes de justice et de

générosité, s'efforçait de réparer les fautes et les injustices des

gouvernements précédents. Les membres de l'assemblée constituante, qui

avaient reconnu la souveraineté du peuple, furent rayés de la liste

des émigrés par une décision adoptée comme principe. Cela excita

beaucoup d'inquiétudes; les émigrés vont rentrer en foule, disait-on;

le parti royal va relever la tête, comme en fructidor; les

républicains vont être massacrés.

La Fayette[8], Latour-Maubourg, Bureau de Puzy, etc., rentrèrent en

France, et dans la jouissance de leurs biens, qui n'étaient pas

aliénés.

[8] Le général La Fayette qui avait commencé la révolution, avait

abandonné son armée devant Sedan, et passé à l'étranger. Arrêté

par les Prussiens, il avait été livré au gouvernement autrichien,

qui le tenait en prison. A l'époque du traité de Léoben, quoique

le gouvernement français ne prît aucun intérêt à ce général,

Napoléon crut de l'honneur de la France, d'exiger que la cour

d'Autriche le mît en liberté; il l'obtint; mais La Fayette était

sur la liste des émigrés, et ne pouvait encore rentrer en France.

Cet homme, qui a joué un si grand rôle dans nos premières

dissensions politiques, est né en Auvergne. Lors de la guerre

d'Amérique, il avait servi sous Washington, et s'y était

distingué. C'était un homme sans talents, ni civils ni militaires;

esprit borné, caractère dissimulé, dominé par des idées vagues de

liberté, mal digérées chez lui et mal conçues. Du reste, dans la

vie privée, La Fayette était un honnête homme.

Depuis le 18 fructidor un grand nombre d'individus restaient déportés

à la Guyane, à Sinnamary, à l'île d'Oléron. Ils avaient été traités

ainsi sans jugement. Plusieurs d'entre eux étaient plus distingués par

leurs talents que par leur caractère. Napoléon voulut user

d'indulgence à leur égard, mais le parti à prendre était difficile et

fort contesté; c'était faire le procès au 18 fructidor. Les

commissions législatives étaient composées de députés qui avaient pris

part à la loi du 19. Rapporter cette loi eût été une véritable

réaction; Pichegru, Imbert Colombès, Willot, rentreraient donc en

France! D'ailleurs, la révolution de fructidor, quelque injuste,

quelque illégale qu'elle fût, avait évidemment sauvé la république; et

dès lors, on ne pouvait pas la condamner. On conçut l'idée de déclarer

que les déportés seraient considérés comme émigrés. C'était les mettre

à la disposition du gouvernement, qui ne tarda pas de laisser rentrer

tous ceux qui n'avaient pas eu des intelligences coupables avec

l'étranger. Leur conduite fut surveillée pendant quelque temps, et ils

finirent par être définitivement rayés de la liste des émigrés.

Plusieurs d'entre eux, tels que Portalis, Carnot, Barbé-Marbois, etc.,

furent même appelés à remplir des fonctions publiques. C'était le

règne d'un gouvernement fort et au-dessus des factions. Napoléon

disait: «J'ai ouvert un grand chemin; qui marchera droit sera protégé;

qui se jettera à droite ou à gauche, sera puni.»

§ VII.

D'autres malheureux gémissaient entre la vie et la mort. Il y avait

quelques années qu'un bâtiment parti d'Angleterre, pour se rendre dans

la Vendée, ayant à bord neuf personnes des plus anciennes familles de

France, des Talmont, des Montmorency, des Choiseul, avait fait

naufrage sur la côte de Calais; ces passagers étaient des émigrés. On

les avait arrêtés, et, depuis lors, ils avaient été traînés de prisons

en prisons, de tribunaux en tribunaux, sans que leur sort fût décidé.

Le fait de leur arrivée en France n'était pas de leur volonté;

c'étaient des naufragés: mais on arguait contre eux du lieu de leur

destination. Ils disaient bien qu'ils allaient dans l'Inde; mais le

bâtiment, ses provisions, tout témoignait qu'ils allaient dans la

Vendée. Sans entrer dans ces discussions, Napoléon vit que la position

de ces hommes était sacrée; ils étaient sous les lois de

l'hospitalité. Envoyer au supplice des malheureux qui avaient mieux

aimé se livrer à la générosité de la France, que de se jeter dans les

flots, eût été une singulière barbarie. Napoléon jugea que les lois

contre les émigrés étaient des lois politiques, et que la politique

de ces lois ne serait pas violée, s'il usait d'indulgence envers des

personnes qui se trouvaient dans un cas tout-à-fait extraordinaire.

Il avait déja jugé une question pareille, lorsque étant général

d'artillerie, il armait les côtes du midi. Des membres de la famille

Chabrillant, se rendant d'Espagne en Italie, avaient été pris par un

corsaire, et amenés à Toulon; ils avaient été aussitôt jetés dans les

prisons. Le peuple, sachant qu'ils étaient émigrés, voulait les

massacrer. Napoléon profita de sa popularité; par le moyen des

canonniers et des ouvriers de l'arsenal, qui étaient les plus exaltés,

il préserva cette famille de tout malheur; mais craignant une nouvelle

insurrection du peuple, il la fit monter dans des caissons vides qu'il

envoya aux îles d'Hyères, et la sauva.

Le gouvernement anglais ne montra pas une générosité pareille envers

Napper-Thandy, Blackwell et autres Irlandais, qui, jetés par un

naufrage sur les côtes de Norwège, traversaient le territoire de

Hambourg pour retourner à Paris. Ils avaient été naturalisés Français,

et étaient officiers au service de la république. Le ministre anglais,

à Hambourg, força le sénat de les arrêter à leur passage; et, qui le

croirait? l'Europe entière s'ameuta contre ces malheureux! Les

gouvernements russe et autrichien appuyaient les demandes de celui

d'Angleterre, pour qu'ils lui fussent remis. Les citoyens de Hambourg

avaient résisté quelque temps; mais, voyant la France déchue de sa

considération, et accablée de revers, tant en Allemagne qu'en Italie,

ils avaient fini par céder.

La France avait d'autant plus de raisons de se trouver offensée de

cette conduite, que la ville de Hambourg avait été long-temps le

refuge de vingt mille émigrés français, qui, de là, avaient organisé

des armées, et tramé des complots contre la république; tandis que

deux malheureux officiers au service de la république, ayant le

caractère sacré du malheur et du naufrage, étaient livrés à leurs

bourreaux.

Un décret des consuls mit un embargo sur les bâtiments hambourgeois

qui se trouvaient dans les ports de France, rappela de Hambourg les

agents diplomatiques et commerciaux français, et renvoya ceux de cette

ville.

Bientôt, après ce temps, les armées françaises ayant eu des succès, et

les heureux changements du 18 brumaire se faisant sentir chaque jour,

le sénat se hâta d'écrire une longue lettre à Napoléon pour lui

témoigner son repentir. Napoléon répondit celle-ci:

«J'ai reçu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas. Le

courage et la vertu sont les conservateurs des états: la lâcheté et le

crime sont leur ruine. Vous avez violé l'hospitalité, ce qui n'est

jamais arrivé parmi les hordes les plus barbares du désert. Vos

concitoyens vous le reprocheront à jamais. Les deux infortunés que

vous avez livrés meurent illustres; mais leur sang fera plus de mal à

leurs persécuteurs que ne le pourrait faire une armée.»

Une députation solennelle du sénat vint aux Tuileries faire des

excuses publiques à Napoléon. Il leur témoigna de nouveau toute son

indignation, et lorsque ces envoyés alléguèrent leur faiblesse, il

leur dit: «Eh bien! n'aviez-vous pas la ressource des états faibles?

n'étiez-vous pas les maîtres de les laisser échapper?»

Le directoire avait adopté le principe d'entretenir les prisonniers

français en Angleterre, pendant que l'Angleterre entretiendrait les

siens en France: nous avions en Angleterre, plus de prisonniers que

cette puissance n'en avait en France. Les vivres en Angleterre étaient

plus chers qu'en France; dès lors cet état de choses était onéreux

pour celle-ci. A cet inconvénient se joignait celui d'autoriser le

gouvernement anglais à avoir, sous le prétexte de comptabilité, des

intelligences dans l'intérieur de la république. Le gouvernement

consulaire s'empressa de changer cet arrangement. Chaque nation se

trouva chargée du soin des prisonniers qu'elle gardait.

§ VIII.

Dans la situation où se trouvaient les esprits, on avait besoin de

rallier, de réunir les différents partis qui avaient divisé la nation,

afin de pouvoir l'opposer tout entière à ses ennemis extérieurs.

Le serment de haine à la royauté fut supprimé comme inutile et

contraire à la majesté de la république, qui, reconnue partout,

n'avait pas besoin de pareils moyens. Il fut également décidé qu'on ne

célébrerait plus le 21 janvier. Cet anniversaire ne pouvait être

considéré que comme un jour de calamité nationale. Napoléon s'en était

déja expliqué au sujet du 10 août. On célèbre une victoire, disait-il;

mais on pleure sur les victimes même ennemies. La fête du 21 janvier

est immorale, continuait-il, sans juger si la mort de Louis XVI fut

juste ou injuste, politique ou impolitique, utile ou inutile; et même

dans le cas où elle serait jugée juste, politique et utile, ce n'en

serait pas moins un malheur. En pareille circonstance, l'oubli est ce

qu'il y a de mieux.

Les emplois furent donnés à des hommes de tous les partis et de toutes

les opinions modérées. L'effet fut tel, qu'en peu de jours il se fit

un changement général dans l'esprit de la nation. Celui qui, hier,

prêtait l'oreille aux propositions de l'étranger et aux commissaires

des Bourbons, parce qu'il craignait par-dessus tout les principes de

la société du Manège et le retour de la terreur, prenant aujourd'hui

confiance dans le gouvernement vraiment national, fort et généreux,

qui venait de s'établir, rompait ses engagements, et se replaçait dans

le parti de la nation et de la révolution. La faction de l'étranger en

fut un moment étonnée; bientôt elle se consola, et voulut donner le

change à l'opinion, en cherchant à persuader que Napoléon travaillait

pour les Bourbons.

§ IX.

Un des principaux agents du corps diplomatique demanda et obtint une

audience de Napoléon. Il lui avoua qu'il connaissait le comité des

agents des Bourbons, à Paris; que, désespérant du salut de la patrie,

il avait pris des engagements avec eux, parce qu'il préférait tout au

règne de la terreur: mais, le 18 brumaire, venant de recréer un

gouvernement national, non-seulement il renonçait à ses relations,

mais venait lui faire connaître ce qu'il savait, à condition toutefois

que son honneur ne serait pas compromis, et que ces individus

pourraient s'éloigner en sûreté.

Il présenta même à Napoléon deux des agents, Hyde-de-Neuville et

Dandigné. Napoléon les reçut à dix heures du soir dans un des petits

appartements du Luxembourg. Il y a peu de jours, lui dirent-ils, nous

étions assurés du triomphe, aujourd'hui tout a changé. Mais, général,

seriez-vous assez imprudent pour vous fier à de pareils évènements!

vous êtes en position de rétablir le trône, de le rendre à son maître

légitime; nous agissons de concert avec les chefs de la Vendée, nous

pouvons les faire tous venir ici. Dites-nous ce que vous voulez faire;

comment vous voulez marcher; et si vos intentions s'accordent avec les

nôtres, nous serons tous à votre disposition.

Hyde-de-Neuville parut un jeune homme spirituel, ardent sans être

passionné. Dandigné parut un furibond. Napoléon leur répondit: «Qu'il

ne fallait pas songer à rétablir le trône des Bourbons en France,

qu'ils n'y pourraient arriver qu'en marchant sur cinq cent mille

cadavres; que son intention était d'oublier le passé, et de recevoir

les soumissions de tous ceux qui voudraient marcher dans le sens de la

nation; qu'il traiterait volontiers avec Châtillon, Bernier, Bourmont,

Suzannet, d'Autichamp, etc.: mais à condition que ces chefs seraient

désormais fidèles au gouvernement national, et cesseraient toute

intelligence avec les Bourbons et l'étranger.»

Cette conférence dura une demi-heure, et l'on se convainquit de part

et d'autre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur une pareille

base.

Les nouveaux principes adoptés par les consuls, et les nouveaux

fonctionnaires firent disparaître les troubles de Toulouse, les

mécontents du midi, et l'insurrection de la Belgique. La réputation de

Napoléon était chère aux Belges, et influa heureusement sur les

affaires publiques dans ces départements, que la persécution des

prêtres avait mis en feu l'année précédente.

Cependant la Vendée et la chouannerie troublaient dix-huit

départements de la république. Les affaires allaient si mal, que

Châtillon, chef des Vendéens, s'était emparé de Nantes; il est vrai

qu'il n'avait pu s'y maintenir vingt-quatre heures. Mais les chouans

exerçaient leurs ravages jusqu'aux portes de la capitale. Les chefs

repondaient aux proclamations du gouvernement par d'autres

proclamations, où ils disaient qu'ils se battaient pour le

rétablissement du trône et de l'autel, et qu'ils ne voyaient dans le

directoire ou les consuls que des usurpateurs.

Un grand nombre de généraux et d'officiers de l'armée, trahissaient la

république, et s'entendaient avec les chefs des chouans. Le peu de

confiance que leur avait inspiré le directoire, l'ancien désordre qui

régnait dans toutes les parties de l'administration, avaient porté ces

officiers à oublier leur honneur et leur devoir, pour se ménager un

parti qu'ils croyaient au moment de triompher. Plusieurs furent assez

éhontés pour en venir faire la confidence à Napoléon, en lui déclarant

avoir obéi aux circonstances, et lui offrant de racheter ce moment

d'incertitude par des services d'autant plus importants, qu'ils

étaient dans la confidence des chouans et des Vendéens.

Des négociations furent ouvertes avec des chefs de la Vendée, en même

temps que des forces considérables furent dirigées contre eux. Tout

annonçait la destruction prochaine de leurs bandes; mais les causes

morales agissaient davantage. La renommée de Napoléon qui était grande

dans la Vendée, fit craindre aux chefs que l'opinion du pays ne les

abandonnât.

Le 17 janvier, à Montluçon, Châtillon, Suzannet, d'Autichamp, l'abbé

Bernier, chefs de l'insurrection de la rive gauche de la Loire, se

soumirent.

Le général Hédouville négocia le traité qui fut signé, le 17 janvier,

à Montluçon. Cette pacification n'avait rien de commun avec celles qui

avaient précédé: c'étaient des Français qui rentraient dans le sein de

la nation, et se soumettaient avec confiance au gouvernement. Toutes

les mesures administratives, financières, ecclésiastiques,

consolidèrent de jour en jour davantage la tranquillité de ces

départements.

Ces chefs vendéens furent reçus plusieurs fois à la Malmaison. La paix

une fois faite, Napoléon n'eut qu'à se louer de leur conduite.

Bernier était curé de Saint-Lô. C'était un homme de peu de taille et

d'une mince apparence. Il était bon prédicateur, rusé, et savait

inspirer le fanatisme à ses paysans sans le partager. Il avait eu une

grande influence dans la Vendée; son crédit avait un peu diminué, mais

restait cependant encore assez considérable pour rendre des services

au gouvernement. Il s'attacha au premier consul, et fut fidèle à ses

engagements: il fut chargé de négocier le concordat avec la cour de

Rome. Napoléon le nomma évêque d'Orléans.

--Châtillon était un vieux gentilhomme de soixante ans, bon, loyal,

ayant peu d'esprit, mais quelque vigueur. Il venait de se marier, ce

qui contribua à le rendre fidèle à ses promesses. Il habitait

alternativement Paris, Nantes, et ses terres. Il obtint dans la suite

plusieurs graces du premier consul. Châtillon pensait qu'on aurait pu

continuer la guerre de la Vendée quelques mois de plus; mais que,

depuis le 18 brumaire, les chefs ne pouvaient plus compter sur la

masse de la population. Il avouait aussi que vers la fin des campagnes

d'Italie, la réputation du général Bonaparte avait tant exalté

l'imagination des paysans vendéens, qu'on avait été au moment de

laisser là les droits des Bourbons, et d'envoyer une députation pour

lui proposer de se mettre sous son influence.

--d'Autichamp avait fait plusieurs campagnes comme simple hussard dans

les troupes de la république, pendant la grande terreur. C'était un

homme d'un esprit borné; mais ayant le ton, les manières et l'élégance

que comportaient son éducation et l'usage du grand monde.

--Sur la rive droite de la Loire, Georges et la Prévelaye étaient à la

tête des bandes de Bretagne; Bourmont commandait celles du Maine;

Frotté, celles de Normandie. La Prevelaye et Bourmont se soumirent, et

vinrent à Paris. Georges et Frotté voulurent continuer la guerre.

C'était un état de licence qui leur permettait, sous des couleurs

politiques, de se livrer à toute espèce de brigandage; de rançonner

les riches, sous prétexte qu'ils étaient acquéreurs de domaines

nationaux; de voler les diligences, parce qu'elles portaient les

déniers de l'état; de piller les banquiers, parce qu'ils avaient des

relations avec les caisses publiques, etc. Ils interceptaient les

communications entre Brest et Paris. Ils entretenaient des

intelligences avec tout ce que la capitale nourrit de plus vil, avec

des hommes qui vivent dans les antres de jeu et les mauvais lieux: ils

y apportaient leurs rapines, y faisaient leurs enrôlements, y

puisaient des renseignements pour rendre profitables les guet-apens

qu'ils tendaient sur les routes.

Les généraux Chambarlhac et Gardanne entrèrent dans le département de

l'Orne, à la tête de deux colonnes mobiles, pour se saisir de Frotté.

Ce chef, jeune, actif, rusé, était redouté et causait beaucoup de

désordres. Il fut surpris dans la maison du nommé Guidal, général

commandant à Alençon, qui avait des intelligences avec lui, qui

jouissait de sa confiance, et qui le trahit. Il fut jugé, et passa par

les armes.

Ce coup d'éclat rétablit la tranquillité dans cette province. Il ne

resta plus que Brulard et quelques chefs de peu de valeur, qui,

profitant de la facilité que leur offrait la croisière anglaise,

débarquaient sur les côtes, répandaient des libelles, et exerçaient

l'espionnage en faveur de l'Angleterre.

Georges se soutenait dans le Morbihan, au moyen des secours d'armes et

d'argent que lui fournissaient les Anglais. Attaqué, battu, cerné à

Grand-Champ par le général Brune, il capitula, rendit ses canons, ses

armes, et promit de vivre en bon et paisible sujet. Il demanda

l'honneur d'être présenté au premier consul, et reçut la permission de

se rendre à Paris. Napoléon chercha inutilement à faire sur lui

l'impression qu'il avait faite sur un grand nombre de Vendéens, à

faire parler la fibre française, l'honneur national, l'amour de la

patrie: aucune de ces cordes ne vibra....

La guerre de l'Ouest se trouvait ainsi terminée; plusieurs bons

régiments devinrent disponibles.

Pendant que tout s'améliorait, le travail de la constitution touchait

à sa fin; les deux consuls et les deux commissions s'en occupaient

sans relâche. Le gouvernement s'occupa peu de politique extérieure.

Toutes ses démarches se bornèrent à la Prusse. Le roi avait une armée

sur pied au moment où le duc d'Yorck avait débarqué en Hollande; cela

avait donné de l'inquiétude.

L'aide-de-camp Duroc fut envoyé à Berlin avec une lettre au roi; son

but était de sonder les dispositions du cabinet. Il réussit dans sa

mission, fut accueilli avec distinction, avec bienveillance, par la

reine. Les courtisans de cette cour, toute militaire, se complaisaient

dans le récit des guerres d'Italie et d'Égypte; ils étaient fort

satisfaits du triomphe qu'avait obtenu le parti militaire en France,

en arrachant aux avocats les rênes du gouvernement. On eut tout lieu

d'être content des dispositions de la Prusse, qui peu après mit son

armée sur le pied de paix.

§ X.

La commission législative, intermédiaire des cinq-cents, fut

successivement présidée par Lucien, Boulay de la Meurthe, Daunou,

Jacqueminot; celle des anciens, par Lemercier, Lebrun, Regnier.

Boulay fut depuis ministre d'état, président de la section de

législation au conseil d'état.

Daunou était oratorien, député du Pas-de-Calais, homme de bonnes

moeurs, bon écrivain: il avait rédigé la constitution de l'an III, il

fut le rédacteur de celle de l'an VIII: il a été archiviste impérial.

Jacqueminot était de Nancy, il est mort sénateur.

Lebrun fut troisième consul.

Regnier devint grand-juge et duc de Massa.

Les commissions législatives intermédiaires délibéraient en secret. Il

eût été d'un mauvais effet de rendre publiques les discussions d'une

assemblée qui ne se trouvait souvent formée que de 15 ou 16 membres.

Ces deux commissions, aux termes de la loi du 19 brumaire, ne

pouvaient rien sans l'initiative du gouvernement qui l'exerçait, en

provoquant l'attention de la commission des cinq-cents sur un objet

déterminé; celle-ci rédigeait sa résolution, qui était convertie en

loi par la commission des anciens.

La première loi importante de cette session extraordinaire fut

relative au serment. On ne pouvait le prêter qu'à la constitution qui

n'existait plus; il fut conçu en ces termes: «Je jure fidélité à la

république une et indivisible, fondée sur la souveraineté du peuple,

le régime représentatif, le maintien de l'égalité, la liberté et la

sûreté des personnes et des propriétés.»

Les deux conseils se réunissaient de droit, le 19 février 1800; le

seul moyen de les prévenir était de promulguer une nouvelle

constitution, et de la présenter à l'acceptation du peuple, avant

cette époque. Les trois consuls et les deux commissions législatives

intermédiaires se réunirent à cet effet en comité, pendant le mois de

décembre, dans l'appartement de Napoléon, depuis neuf heures du soir

jusqu'à trois heures du matin. Daunou fut chargé de la rédaction. La

confiance de l'assemblée reposait entièrement dans la réputation et

les connaissances de Siéyes. On vantait depuis long-temps la

constitution qu'il avait dans son porte-feuille. Il en avait laissé

percer quelques idées qui avaient germé parmi ses nombreux partisans,

et qui de là s'étant répandues dans le public, avaient porté au plus

haut point cette réputation que, dès la constituante, Mirabeau s'était

plu à lui faire, lorsqu'il disait à la tribune: «_Le silence de Siéyes

est une calamité nationale._» En effet, il s'était fait connaître par

plusieurs écrits profondément pensés: il avait suggéré, à la chambre

du tiers-état, l'idée-mère de se déclarer assemblée nationale; il

avait proposé le serment du jeu de paume, la suppression des

provinces et le partage du territoire de la république en

départements: il avait professé une théorie du gouvernement

représentatif et de la souveraineté du peuple, pleine d'idées

lumineuses et qui étaient passées en principes. Le comité s'attendait

à prendre connaissance de son projet de constitution, tant médité; il

pensait n'avoir à s'occuper que de le reviser, le modifier, et le

perfectionner par des discussions profondes. Mais, à la première

séance, Siéyes ne dit rien: il avoua qu'il avait beaucoup de matériaux

en porte-feuille, mais qu'ils n'étaient ni classés, ni coordonnés. A

la séance suivante, il lut un rapport sur les listes de notabilité. La

souveraineté était dans le peuple; c'était le peuple qui devait

directement ou indirectement commettre à toutes les fonctions; or, le

peuple, qui est merveilleusement propre à distinguer ceux qui méritent

sa confiance, ne l'est pas à assigner le genre de fonctions qu'ils

doivent occuper. Il établissait trois listes de notabilité: 1º

communale, 2º départementale, 3º nationale. La première se composait

du dixième de tous les citoyens de chaque commune, choisis parmi les

habitants eux-mêmes; la deuxième, du dixième des citoyens portés sur

les listes communales du département; la troisième, du dixième des

individus inscrits sur les listes départementales: cette liste se

réduisait à six mille personnes, qui formaient la notabilité

nationale. Cette opération devait se faire tous les cinq ans; et tous

les fonctionnaires publics, dans tous les ordres, devaient être pris

sur ces listes, savoir: le gouvernement, les ministres, la

législature, le sénat ou grand-jury, le conseil-d'état, le tribunal de

cassation, et les ambassadeurs, sur la liste nationale; les préfets,

les juges, les administrateurs, sur la liste départementale; les

administrations communales, les juges-de-paix, sur la liste communale.

Par là, tout fonctionnaire public, les ministres même seraient

représentants du peuple, auraient un caractère populaire. Ces idées

eurent le plus grand succès: répandues dans le public, elles firent

concevoir les plus heureuses espérances; elles étaient neuves, et l'on

était fatigué de tout ce qui avait été proposé depuis 1789; elles

venaient d'ailleurs d'un homme qui avait une grande réputation dans le

parti républicain; elles paraissaient être une analyse de ce qui avait

existé dans tous les siècles. Ces listes de notabilité étaient des

espèces de listes de noblesse non héréditaire, mais de choix.

Cependant les gens sensés virent tout d'abord le défaut de ce

systême, qui gênerait le gouvernement, en l'empêchant d'employer un

grand nombre d'individus propres aux fonctions, parce qu'ils ne

seraient pas sur les listes nationale, départementale, communale.

Cependant le peuple serait privé de toute influence directe dans la

nomination de la législature; il n'y aurait qu'une participation fort

illusoire et toute métaphysique.

Encouragé par ce succès, Siéyes fit connaître dans les séances

suivantes la théorie de son jury constitutionnel, qu'il consentit à

nommer sénat conservateur. Il avait cette idée dès la constitution de

l'an III, mais elle avait été repoussée par la convention. «La

constitution, disait-il, n'est pas vivante, il faut un corps de juges

en permanence, qui prennent ses intérêts, et l'interprètent dans tous

les cas douteux. Quelle que soit l'organisation sociale, elle sera

composée de divers corps: l'un aura le soin de gouverner; l'autre de

discuter et de sanctionner les lois. Ces corps, dont les attributions

seront fixées par la constitution, se choqueront souvent,

l'interpréteront différemment, le jury national sera là, pour les

raccorder et faire rentrer chaque corps dans son orbite.» Le nombre

des membres fut fixé à quatre-vingts, au moins âgés de quarante ans.

Ces quatre-vingts sages, dont la carrière politique était terminée, ne

pourraient plus occuper aucune fonction publique. Cette idée plut

généralement, et fut commentée de diverses manières: les sénateurs

étaient à vie, c'était une nouveauté depuis la révolution, et

l'opinion souriait à toute idée de stabilité; elle était fatiguée des

incertitudes et de la variété qui s'étaient succédé depuis dix ans.

Peu après il fit connaître sa théorie de la représentation nationale;

il la composait de deux branches: un corps-législatif de deux-cents

cinquante députés, ne discutant pas, mais qui semblable à la

grand'chambre du parlement, voterait et délibérerait au scrutin; un

tribunal de cent députés, qui, semblable aux enquêtes, discuterait,

rapporterait, plaiderait contre les résolutions rédigées par un

conseil d'état, nommé par le gouvernement, qui se trouverait investi

de la prérogative de rédiger les lois. Au lieu d'un corps-législatif,

turbulent, agité par des factions et par ses motions d'ordre si

intempestives, on aurait un corps grave, qui délibérerait après avoir

écouté une longue discussion dans le silence des passions. Cependant

le tribunat aurait la double fonction de dénoncer au sénat les actes

du gouvernement inconstitutionnels, même les lois adoptées par le

corps-législatif; et, à cet effet, le gouvernement ne pourrait les

proclamer que dix jours après leur adoption par le corps-législatif.

Ces idées furent accueillies favorablement du comité et du public. On

était si ennuyé des bavardages des tribunes, de ces intempestives

motions d'ordre qui avaient fait tant de mal et si peu de bien, et

d'où étaient nées tant de sottises et si peu de bonnes choses, qu'on

se flatta de plus de stabilité dans la législation, et de plus de

tranquillité et de repos; c'était ce que l'on desirait.

Plusieurs séances furent employées à la rédaction, et à des objets de

détails relatifs à la comptabilité et aux lois. Le moment vint enfin

où Siéyes fit connaître l'organisation de son gouvernement; c'était le

chapiteau, la portion la plus importante de cette belle architecture,

et dont l'influence devait être le plus sentie par le peuple. Il

proposa un grand-électeur à vie, choisi par le sénat conservateur,

ayant un revenu de six millions, une garde de trois mille hommes, et

habitant le palais de Versailles: les ambassadeurs étrangers seraient

accrédités près de lui; il accréditerait les ambassadeurs et ministres

français dans les cours étrangères. Les actes du gouvernement, les

lois, la justice, seraient rendus en son nom. Il serait le seul

représentant de la gloire, de la puissance, de la dignité nationales;

il nommerait deux consuls, un de la paix, un de la guerre; mais là se

bornerait toute son influence sur les affaires: il pourrait, il est

vrai, destituer les consuls et les changer; mais aussi le sénat

pourrait, lorsqu'il jugerait cet acte arbitraire et contraire à

l'intérêt national, _absorber le grand-électeur_. L'effet de cette

absorption équivaudrait à une destitution; la place devenait vacante,

le grand-électeur prenait place dans le sénat pour le reste de sa vie.

§ XI.

Napoléon avait peu parlé dans les séances précédentes, il n'avait

aucune expérience des assemblées: il ne pouvait que s'en rapporter à

Siéyes, qui avait assisté aux constitutions de 1791, 93, 95; à Daunou,

qui passait pour un des principaux auteurs de cette dernière; enfin,

aux trente ou quarante membres des commissions, qui tous s'étaient

distingués dans la législature, et qui prenaient d'autant plus

d'intérêt à l'organisation des corps, qui devaient faire la loi,

qu'ils étaient appelés à faire partie de ces corps. Mais le

gouvernement le regardait; il s'éleva donc contre des idées si

extraordinaires. Le grand-électeur disait-il, s'il s'en tient

strictement aux fonctions que vous lui assignez, sera l'ombre, mais

l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un

caractère assez vil pour se complaire dans une pareille singerie; s'il

abuse de sa prérogative, vous lui donnez un pouvoir absolu. Si, par

exemple, j'étais grand-électeur, je dirais, en nommant le consul de la

guerre et celui de la paix, Si vous faites un ministre, si vous signez

un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. Mais, dites-vous, le

sénat à son tour absorbera le grand-électeur: le remède est pire que

le mal, personne, dans ce projet, n'a de garantie. D'un autre côté,

quelle sera la situation de ces deux premiers ministres? l'un aura

sous ses ordres les ministres de la justice, de l'intérieur, de la

police, des finances, du trésor; l'autre, ceux de la marine, de la

guerre, des relations extérieures. Le premier ne sera environné que de

juges, d'administrateurs, de financiers, d'hommes en robes longues; le

deuxième, que d'épaulettes et d'hommes d'épée: l'un voudra de l'argent

et des recrues pour ses armées; l'autre n'en voudra pas donner. Un

pareil gouvernement est une création monstrueuse, composée d'idées

hétérogènes, qui n'offrent rien de raisonnable. C'est une grande

erreur de croire que l'ombre d'une chose puisse tenir lieu de la

réalité.

Siéyes répondit mal, fut réduit au silence, montra de l'indécision, de

l'embarras; cachait-il quelque vue profonde? était-il dupe de sa

propre analyse? c'est ce qui sera toujours incertain; quoiqu'il en

soit, cette idée fut trouvée insensée. S'il eût commencé le

développement de tout son projet de constitution, par le titre de

gouvernement, rien n'eût passé, il eût été discrédité tout d'abord;

mais déja tout était adopté en partie, sur la foi qu'on avait en lui.

L'adoption des formes purement républicaines fut proposée: la création

d'un président, à l'instar des États-Unis, le fut aussi; celui-ci

aurait le gouvernement de la république pour dix ans, et aurait le

choix de ses ministres, de son conseil-d'état et de tous les agents de

l'administration. Mais les circonstances étaient telles, que l'on

pensa qu'il fallait encore déguiser la magistrature unique du

président. On concilia les opinions diverses, en composant un

gouvernement de trois consuls, dont l'un serait le chef du

gouvernement, aurait toute l'autorité, puisque seul il nommait à

toutes les places, et seul avait voix délibérative; et les deux

autres, ses conseillers nécessaires. Avec un premier consul, on avait

l'avantage de l'unité dans la direction; avec les deux autres

consuls, qui devaient nécessairement être consultés, et qui avaient le

droit d'inscrire leurs opinions au procès-verbal, on conserverait

l'unité, et l'on ménagerait l'esprit républicain. Il parut que les

circonstances et l'esprit public du temps ne pouvaient alors rien

suggérer de meilleur. Le but de la révolution qui venait de s'opérer

n'était pas d'arriver à une forme de gouvernement plus ou moins

aristocratique, plus ou moins démocratique; mais le succès dépendait

de la consolidation de tous les intérêts, du triomphe de tous les

principes pour lesquels le voeu national s'était prononcé unanimement,

en 1789. Napoléon était convaincu que la France ne pouvait être que

monarchique; mais le peuple français tenant plus à l'égalité qu'à la

liberté, et le principe de la révolution étant fondé sur l'égalité de

toutes les classes, il y avait absence absolue d'aristocratie. Si une

république était difficile à constituer fortement, sans aristocratie,

la difficulté était bien plus grande pour une monarchie. Faire une

constitution dans un pays qui n'aurait aucune espèce d'aristocratie,

ce serait tenter de naviguer dans un seul élément. La révolution

française a entrepris un problême aussi insoluble que celui de la

direction des ballons.

Siéyes eût pu, s'il l'eût voulu, obtenir la place de deuxième consul;

mais il desira se retirer: il fut nommé sénateur, contribua à

organiser ce corps, et en fut le premier président. En reconnaissance

des services qu'il avait rendus en tant de circonstances importantes,

les commissions législatives, par une loi, lui firent don de la terre

de Crosne, à titre de récompense nationale. Il dit depuis à

l'empereur: «Je n'avais pas supposé que vous me traiteriez avec tant

de distinction, et que vous laisseriez tant d'influence aux consuls,

qui paraissaient devoir vous importuner et vous embarrasser.» Siéyes

était l'homme du monde le moins propre au gouvernement; mais essentiel

à consulter, car quelquefois il avait des aperçus lumineux et d'une

grande importance. Il aimait l'argent; mais il était d'une probité

sévère, ce qui plaisait fort à Napoléon: c'était la qualité première

qu'il estimait dans un homme public.

Pendant tout le mois de décembre, la santé de Napoléon fut fort

altérée. Ces longues veilles, ces discussions où il fallait entendre

tant de sottises, lui faisaient perdre un temps précieux, et

cependant ces discussions lui inspiraient un certain intérêt. Il

remarqua que des hommes, qui écrivaient très-bien, et qui avaient de

l'éloquence, étaient cependant privés de toute solidité dans le

jugement, n'avaient pas de logique, et discutaient pitoyablement:

c'est qu'il est des personnes qui ont reçu de la nature le don

d'écrire et de bien exprimer leurs pensées, comme d'autres ont le

génie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les

affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte

pensée, une analyse profonde, et la faculté de pouvoir fixer

long-temps les objets, sans être fatigué.

§ XII.

Napoléon choisit pour deuxième consul Cambacérès, et pour troisième

Lebrun. Cambacérès, d'une famille honorable de Languedoc, était âgé de

cinquante ans; il avait été membre de la convention, et s'était

conservé dans une mesure de modération: il était généralement estimé.

Sa carrière politique n'avait été déshonorée par aucun excès. Il

jouissait, à juste titre, de la réputation d'un des premiers

jurisconsultes de la république. Lebrun, âgé de soixante ans, était

de Normandie. Il avait rédigé toutes les ordonnances du chancelier

Maupeou, il s'était fait remarquer par la pureté et l'élégance de son

style. C'était un des meilleurs écrivains de France. Député au conseil

des anciens, par le département de la Manche, il était d'une probité

sévère, n'approuvant les changements de la révolution que sous le

point de vue des avantages qui en résultaient pour la masse du peuple;

car il était né d'une famille de paysans.

La constitution de l'an VIII, si vivement attendue de tous les

citoyens, fut publiée et soumise à la sanction du peuple, le 13

décembre 1799, et proclamée le 24 du même mois; la durée du

gouvernement provisoire fut ainsi de quarante-trois jours.

Les idées de Napoléon étaient fixées; mais il lui fallait, pour les

réaliser, le secours du temps et des évènements. L'organisation du

consulat n'avait rien de contradictoire avec elles; il accoutumait à

l'unité, et c'était un premier pas. Ce pas fait, Napoléon demeurait

assez indifférent aux formes et dénominations des différents corps

constitués. Il était étranger à la révolution. La volonté des hommes

qui en avaient suivi toutes les phases, dut prévaloir dans des

questions aussi difficiles qu'abstraites. La sagesse était de marcher

à la journée sans s'écarter d'un point fixe, étoile polaire sur

laquelle Napoléon va prendre sa direction pour conduire la révolution

au port où il veut la faire aborder.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 19 / 109 题