Arrivée de Napoléon en France.--Sensation qu'elle
produit.--Napoléon à Paris.--Les directeurs Roger-Ducos,
Moulins, Gohier, Siéyes.--Conduite de Napoléon. Roedérer,
Lucien et Joseph, Talleyrand, Fouché, Réal.--État des partis.
Ils s'adressent tous à Napoléon.--Barras.--Napoléon d'accord
avec Siéyes.--Esprit des troupes de la capitale.--Dispositions
adoptées pour le 18.--Journée du 18 brumaire. Décret du conseil
des anciens, qui transfère à Saint-Cloud le siège du
corps-législatif.--Napoléon aux anciens.--Séance orageuse à
Saint-Cloud.--Ajournement des conseils, à trois mois.
Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se
manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque cédant tour à tour à
l'influence de partis contraires, et vivant au jour le jour, sans
plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son
insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de
convenir que l'état n'est plus gouverné; lorsqu'enfin, à sa nullité au
dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse
avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au
dehors, alors une inquiétude vague se répand dans la société, le
besoin de sa conservation l'agite, et promenant sur elle-même ses
regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.
Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son
sein; mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas
qu'il existe, il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse
lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les
menées impuissantes; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement
nominal, et, malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses
ennemis ne prévalent point contre lui. Mais que ce sauveur,
impatiemment attendu, donne tout à coup un signe d'existence,
l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles
s'applanissent devant lui, et tout un grand peuple volant sur son
passage semble dire: Le voilà!
§ 1er.
Telle était la situation des esprits en France, en l'année 1799,
lorsque le 9 octobre (16 vendémiaire an VIII), les frégates _la
Muiron_, _la Carrére_, les chebecks _la Revanchae_ et _la Fortune_,
vinrent à la pointe du jour mouiller dans le golfe de Fréjus.
Dès qu'on eut reconnu des frégates françaises, on soupçonna qu'elles
venaient d'Égypte. Le desir d'avoir des nouvelles de l'armée fit
accourir en foule les citoyens sur le rivage. Bientôt la nouvelle se
répandit que Napoléon était à bord. L'enthousiasme fut tel que même
les soldats blessés sortirent des hôpitaux malgré les gardes, pour se
rendre au rivage. Tout le monde pleurait de joie. En un moment la mer
fut couverte de canots. Les officiers des batteries, les douaniers,
les équipages des bâtiments mouillés dans la rade, enfin tout le
peuple, assaillirent les frégates. Le général Pereymont qui commandait
sur la côte, aborda le premier. C'est ainsi qu'elles eurent l'entrée;
avant l'arrivée des préposés de la santé, la communication avait eu
lieu avec toute la côte.
L'Italie venait d'être perdue, la guerre allait être reportée sur le
Var, et dès-lors Fréjus craignait une invasion. Le besoin d'avoir un
chef à la tête des affaires était trop impérieux; l'impression de
l'apparition soudaine de Napoléon agitait trop vivement tous les
esprits pour laisser place à aucune des considérations ordinaires; les
préposés de la santé déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu à la
quarantaine, motivant leur procès-verbal _sur ce que la pratique avait
eu lieu à Ajaccio_. Cependant cette raison n'était pas valable,
c'était seulement un motif pour mettre la Corse en quarantaine.
L'administration de Marseille en fit quinze jours après l'observation
avec raison. Il est vrai que depuis cinquante jours que les bâtiments
avaient quitté l'Égypte, aucune maladie ne s'était déclarée à bord, et
qu'avant leur départ la peste avait cessé depuis trois mois.
Sur les six heures du soir, Napoléon, accompagné de Berthier, monta en
voiture pour se rendre à Paris.
§ II.
Les fatigues de la traversée et les effets de la transition d'un
climat sec à une température humide, décidérent Napoléon à s'arrêter
six heures à Aix. Tous les habitants de la ville et des villages
voisins accouraient en foule et témoignaient le bonheur qu'ils
éprouvaient de le revoir. Partout la joie était extrême: ceux qui des
campagnes n'avaient pas le temps d'arriver sur la route sonnaient les
cloches, et plaçaient des drapeaux sur les clochers. La nuit, ils les
couvraient de feux. Ce n'était pas un citoyen qui rentrait dans sa
patrie, ce n'était pas un général qui revenait d'une armée
victorieuse; c'était déja un souverain qui retournait dans ses états.
L'enthousiasme d'Avignon, Montélimar, Valence, Vienne, ne fut surpassé
que par les élans de Lyon.
Cette ville, où Napoléon séjourna douze heures, fut dans un délire
universel. De tout temps les Lyonnais ont montré une grande affection
à Napoléon, soit que cela tienne à cette générosité de caractère, qui
est propre aux Lyonnais; soit que Lyon se considérant comme la
métropole du Midi, tout ce qui était relatif à la sûreté des
frontières du côté de l'Italie, touchât vivement ses habitants; soit
enfin que cette ville, composée en grande partie de Bourguignons et de
Dauphinois, partageât les sentiments plus fortement existants dans ces
deux provinces. Toutes les imaginations étaient encore exaltées par la
nouvelle qui circulait depuis huit jours de la bataille d'Aboukir et
des brillants succès des Français en Égypte, qui contrastaient tant
avec les défaites de nos armées d'Allemagne et d'Italie. De toute
part le peuple semblait dire: «Nous sommes nombreux, nous sommes
braves, et cependant nous sommes vaincus: il nous manque un chef pour
nous diriger; il arrive, nos jours de gloire vont revenir»!
Cependant la nouvelle du retour de Napoléon était parvenue à Paris: on
l'annonça sur tous les théâtres; elle produisit une sensation extrême,
une ivresse générale. Les membres du directoire la durent partager.
Quelques membres de la société du manège en pâlirent; mais, ainsi que
les partisans de l'étranger, ils dissimulèrent et se livrèrent au
torrent de la joie générale. Baudin, député des Ardennes, homme de
bien, vivement tourmenté de la fâcheuse direction qu'avaient prise les
affaires de la république, mourut de joie en apprenant le retour de
Napoléon.
Napoléon avait déja passé Lyon, lorsque son débarquement fut annoncé à
Paris. Par une précaution bien convenable à sa situation, il avait
indiqué à ses courriers une route différente de celle qu'il prit; de
sorte que sa femme, sa famille, ses amis, se trompèrent en voulant
aller à sa rencontre: ce qui retarda de plusieurs jours le moment où
il put les revoir. Arrivé ainsi à Paris, tout-à-fait inattendu, il
était dans sa maison, rue Chantereine, qu'on ignorait encore son
arrivée dans la capitale. Deux heures après il se présenta au
directoire: reconnu par des soldats de garde, des cris d'allégresse
l'annoncèrent. Chacun des membres du directoire semblait partager la
joie publique; il n'eut qu'à se louer de l'accueil qu'il reçut.
La nature des évènements passés l'instruisait de la situation de la
France, et les renseignements qu'il s'était procurés sur la route,
l'avaient mis au fait de tout. Sa résolution était prise. Ce qu'il
n'avait pas voulu tenter à son retour d'Italie, il était déterminé à
le faire aujourd'hui. Son mépris pour le gouvernement du directoire et
pour les meneurs des conseils était extrême.
Résolu de s'emparer de l'autorité, de rendre à la France ses jours de
gloire, en donnant une direction forte aux affaires publiques: c'était
pour l'exécution de ce projet qu'il était parti d'Égypte; et tout ce
qu'il venait de voir dans l'intérieur de la France avait accru ce
sentiment et fortifié sa résolution.
§ III.
De l'ancien directoire, il ne restait que Barras: les autres membres
étaient Roger-Ducos, Moulins, Gohier, et Siéyes.
--Ducos était un homme d'un caractère borné et facile.
--Moulins, général de division, n'avait pas fait la guerre, il sortait
des gardes-françaises, et avait reçu son avancement dans l'armée de
l'intérieur. C'était un honnête homme, patriote chaud et droit.
--Gohier était un avocat de réputation, d'un patriotisme exalté,
jurisconsulte distingué; homme intègre et franc.
--Siéyes était depuis long-temps connu de Napoléon. Né à Fréjus, en
Provence, il avait commencé sa réputation avec la révolution; il avait
été nommé à l'assemblée constituante par les électeurs du tiers-état
de Paris, après avoir été repoussé par l'assemblée du clergé, qui se
tint à Chartres. C'est lui qui fit la brochure, _Qu'est-ce que le
tiers_? qui eut une si grande vogue. Il n'est pas homme d'exécution:
connaissant peu les hommes, il ne sait pas les faire agir. Ses études
ayant toutes été dirigées vers la métaphysique, il a les défauts des
métaphysiciens, et dédaigne trop souvent les notions positives; mais
il est capable de donner des avis utiles et lumineux dans les
circonstances et dans les crises les plus sérieuses. C'est à lui que
l'on doit la division de la France en départements, qui a détruit
l'esprit de province. Quoiqu'il n'ait jamais occupé la tribune avec
éclat, il a été utile au succès de la révolution par ses conseils dans
les comités.
Il avait été nommé directeur, lors de la création du directoire; mais,
ayant refusé alors, Lareveillère le remplaça. Envoyé depuis en
ambassade à Berlin, il puisa dans cette mission une grande défiance de
la politique de la Prusse.
Il siégeait depuis peu au directoire, mais il avait déja rendu de
grands services, en s'opposant aux succès de la société du manège,
qu'il voyait prête à saisir le timon de l'état. Il était en horreur à
cette faction; et, sans craindre de s'attirer l'inimitié de ce
puissant parti, il combattait avec courage les menées de ces hommes de
sang, pour sauver la république du désastre dont elle était menacée.
A l'époque du 13 vendémiaire, le trait suivant avait mis Napoléon à
même de le bien juger. Dans le moment le plus critique de cette
journée, lorsque le comité des quarante avait perdu la tête, Siéyes
s'approcha de Napoléon, l'emmena dans une embrasure de croisée,
pendant que le comité délibérait sur la réponse à faire à la sommation
des sections. «Vous les entendez, général; ils parlent quand il
faudrait agir: les corps ne valent rien pour diriger les armées, car
ils ne connaissent pas le prix du temps et de l'occasion. Vous n'avez
rien à faire ici: allez, général, prenez conseil de votre génie et de
la position de la patrie: l'espérance de la république n'est qu'en
vous.»
§ IV.
Napoléon accepta un dîner chez chaque directeur, sous la condition que
ce serait en famille, et sans aucun étranger. Un repas d'apparat lui
fut donné par le directoire. Le corps-législatif voulut suivre cet
exemple: lorsque la proposition en fut faite au comité-général, il
s'éleva une vive opposition; la minorité ne voulant rendre aucun
hommage au général Moreau, que l'on proposait d'y associer; elle
l'accusait de s'être mal conduit au 18 fructidor. La majorité eut
recours, pour lever toute difficulté, à l'expédient d'ouvrir une
souscription. Le festin fut donné dans l'église Saint-Sulpice; la
table était de sept cents couverts. Napoléon y resta peu, y parut
inquiet et fort préoccupé. Chaque ministre voulait lui donner une
fête; il n'accepta qu'un dîner chez celui de la justice, qu'il
estimait beaucoup: il desira que les principaux jurisconsultes de la
république s'y trouvassent; il y fut fort gai, disserta longuement sur
le code civil et criminel, au grand étonnement de Tronchet, de
Treilhard, de Merlin, de Target, et exprima le desir qu'un code
simple, et approprié aux lumières du siècle, régit les personnes et
les propriétés de la république.
Constant dans son systême, il goûta peu ces fêtes publiques, et adopta
le même plan de conduite qu'il avait suivi à son premier retour
d'Italie. Toujours vêtu de l'uniforme de membre de l'Institut, il ne
se montrait en public qu'avec cette société: il n'admettait dans sa
maison que les savants, les généraux de sa suite, et quelques amis;
Regnault-de-Saint-Jean-d'Angély, qu'il avait employé en Italie, en
1797, et que depuis il avait placé à Malte; Volney, auteur d'un
très-bon _Voyage en Égypte_; Roedérer, dont il estimait les nobles
sentiments et la probité; Lucien Bonaparte, un des orateurs les plus
influents du conseil des cinq-cents: il avait soustrait la république
au régime révolutionnaire, en s'opposant à la déclaration de la patrie
en danger; Joseph Bonaparte, qui tenait une grande maison, et était
fort accrédité.
Il fréquentait l'Institut; mais il ne se rendait aux théâtres qu'aux
moments où il n'y était pas attendu, et toujours dans des loges
grillées.
Cependant toute l'Europe retentissait de l'arrivée de Napoléon; toutes
les troupes, les amis de la république, l'Italie même, se livraient
aux plus hautes espérances: l'Angleterre et l'Autriche frémirent. La
rage des Anglais se tourna contre Sidney-Smith et Nelson, qui
commandaient les forces navales anglaises dans la Méditerranée. Un
grand nombre de caricatures sur ce sujet tapissèrent les rues de
Londres[2].
[2] Dans l'une, on représentait Nelson s'amusant à draper lady
Hamilton, pendant que la frégate _la Muiron_ passait entre les
jambes de l'amiral.
--Talleyrand craignait d'être mal reçu de Napoléon. Il avait été
convenu avec le directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt après le
départ de l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes
sur son objet, avec la Porte. Talleyrand devait même être le
négociateur, et partir pour Constantinople vingt-quatre heures après
que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port de Toulon.
Cet engagement, formellement exigé, et positivement consenti, avait
été mis en oubli; non-seulement Talleyrand était resté à Paris, mais
aucune négociation n'avait eu lieu. Talleyrand ne supposait pas que
Napoléon en eût perdu le souvenir; mais l'influence de la société du
manège avait fait renvoyer ce ministre: sa position était une
garantie; Napoléon ne le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa
toutes les ressources d'un esprit souple et insinuant, pour se
concilier un suffrage qu'il lui importait de captiver.
--Fouché était ministre de la police depuis plusieurs mois; il avait
eu, après le 13 vendémiaire, quelques relations avec Napoléon, qui
connaissait son immoralité et la versatilité de son esprit. Siéyes
avait fait fermer le manège, sans sa participation. Napoléon fit le 18
brumaire, sans mettre Fouché dans le secret.
--Réal, commissaire du directoire près le département de Paris,
inspirait plus de confiance à Napoléon. Zélé pour la révolution, il
avait été, dans un temps d'orages et de troubles, substitut du
procureur de la commune de Paris. Son coeur était ardent, mais pénétré
de sentiments nobles et généreux.
§ V.
Toutes les classes de citoyens, toutes les contrées de la France,
attendaient avec une grande impatience ce que ferait Napoléon. De
toutes parts on lui offrait des bras et une soumission entière à ses
volontés.
Napoléon passait son temps à écouter les propositions qui lui étaient
faites, à observer tous les partis; et enfin à se bien pénétrer de la
vraie situation des affaires. Tous les partis voulaient un changement,
et tous le voulaient faire avec lui, même les coryphées du manège.
Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui étaient à la tête des
meneurs de cette société, offrirent à Napoléon une dictature
militaire, lui proposèrent de le reconnaître pour chef, et de lui
confier les destinées de la république, pourvu qu'il secondât les
principes de la société du manège.
Siéyes, qui disposait au directoire de la voix de Roger-Ducos et de la
majorité du conseil des anciens, et seulement d'une petite minorité
dans celui des cinq-cents, lui proposait de le placer à la tête du
gouvernement, en changeant la Constitution de l'an III, qu'il jugeait
mauvaise, et d'adopter les institutions et la constitution qu'il avait
méditées, et qui étaient encore dans son porte-feuille.
Régnier, Boulay, un parti nombreux du conseil des anciens, et beaucoup
de membres de celui des cinq-cents, voulaient aussi remettre entre ses
mains le sort de la république.
Ce parti était celui des modérés et des hommes les plus sages de la
législature; c'est celui qui s'était opposé avec Lucien Bonaparte à la
déclaration de la patrie en danger.
Les directeurs Barras, Moulins, Gohier, lui insinuaient de reprendre
le commandement de l'armée d'Italie, de rétablir la république
cisalpine et la gloire des armes françaises. Moulins et Gohier
n'avaient point d'arrière-pensée: ils étaient de bonne foi dans le
système du moment; ils croyaient que tout irait bien, dès l'instant
que Napoléon aurait donné de nouveaux succès à nos armées.
Barras était loin de partager cette sécurité: il savait que tout
allait mal, que la république périssait; mais, soit qu'il eût
contracté des engagements avec le prétendant, comme on l'a dit dans
le temps[3], soit que s'abusant sur sa situation personnelle, car de
quelle erreur ne sont pas capables la vanité et l'amour-propre d'un
homme ignorant, il crut pouvoir se maintenir à la tête des affaires.
Barras fit les mêmes propositions que Moulins et Gohier.
[3] On sait aujourd'hui que Barras avait alors des entrevues avec
des agents de la maison de Bourbon. Ce fut David Monnier qui
servit d'intermédiaire à Barras, dans la négociation qui fut
entamée à cette époque. Barras l'avait envoyé en Allemagne; mais,
comme il n'osait espérer que le roi lui pardonnerait sa conduite
révolutionnaire, il n'avait pu donner à cet émissaire aucune
espèce d'instruction positive. Monnier négocia donc en faveur de
Barras, sans que celui-ci eût connaissance d'aucune des clauses
de la négociation; et ce fut ainsi que Monnier stipula que Barras
consentait à rétablir la monarchie en France, à condition que le
roi Louis XVIII lui accorderait sûreté et indemnité: «sûreté,
c'est-à-dire l'entier oubli de sa conduite révolutionnaire,
l'engagement sacré du roi d'annuler, par son pouvoir souverain,
toutes recherches à cet égard; indemnité, c'est-à-dire une somme
au moins équivalente à celle que pourraient lui valoir deux
années qu'il devait passer au directoire, somme qu'il évaluait à
douze millions de livres tournois, y compris les deux millions
qu'il devait distribuer entre ses coopérateurs.» Sa majesté
voulut bien, en cette occasion, accorder des lettres-patentes,
qui furent transmises à Barras par le chevalier Tropès-de-Guerin,
et échangées contre l'engagement souscrit par ce directeur, pour
le rétablissement de la monarchie. Barras prit alors des mesures
pour rappeler en France les Bourbons. Le 29 vendémiaire, dix-neuf
jours avant le 18 brumaire, il se croyait assuré du succès; mais
ce grand dessein échoua, et par le trop de confiance de Barras,
et par les lenteurs qu'occasionna, dans l'exécution, un des
agents du roi, qui, afin de se rendre nécessaire, éleva des
contestations sur les pouvoirs que sa majesté avait donnés au duc
de Fleury, pour négocier cette affaire, etc.
_Biographie des hommes vivants._ Michaud, 1816, tom. I, page 214.
Cependant toutes les factions étaient en mouvement. Celle des
fructidorisés paraissait persuadée de son influence; mais elle n'avait
aucun partisan dans les autorités existantes. Napoléon pouvait choisir
entre plusieurs partis à prendre.
Consolider la constitution existante, et donner de l'appui au
directoire en se faisant nommer directeur: mais cette constitution
était tombée dans le mépris, et une magistrature partagée ne pouvait
conduire à aucun résultat satisfaisant; c'eût été s'associer aux
préjugés révolutionnaires, aux passions de Barras et de Siéyes, et par
contre-coup se mettre en butte à la haine de leurs ennemis.
Changer la constitution et parvenir au pouvoir par le moyen de la
société du manège; elle renfermait un grand nombre des plus chauds
jacobins; ils avaient la majorité dans le conseil des cinq-cents, et
une minorité énergique dans celui des anciens. En se servant de ces
hommes, la victoire était assurée, on n'éprouverait aucune résistance.
C'était la voie la plus sûre pour culbuter ce qui existait: mais les
jacobins ne s'affectionnent à aucun chef; ils sont exclusifs, extrêmes
dans leurs passions. Il faudrait donc après être arrivé par eux, s'en
défaire et les persécuter. Cette trahison était indigne d'un homme
généreux.
--Barras offrait l'appui de ses amis; mais c'étaient des hommes de
moeurs suspectes et publiquement accusés de dilapider la fortune
publique: comment gouverner avec de pareilles gens? car sans une
rigide probité il était impossible de rétablir les finances et de
faire rien de bien.
A Siéyes s'attachaient un grand nombre d'hommes instruits, probes et
républicains par principes, ayant en général peu d'énergie, et fort
intimidés de la faction du manège et des mouvements populaires, mais
qui pouvaient être conservés après la victoire et être employés avec
succès dans un gouvernement régulier. Le caractère de Siéyes ne
donnait aucun ombrage, dans aucun cas, ce ne pouvait être un rival
dangereux. Mais, en prenant ce parti, c'était se déclarer contre
Barras et contre le manège qui avaient Siéyes en horreur.
--Le 8 brumaire (30 octobre), Napoléon dîna chez Barras: il y avait
peu de monde. Une conversation eut lieu après le dîner: «La république
périt, dit le directeur: rien ne peut plus aller; le gouvernement est
sans force; il faut faire un changement, et nommer Hédouville,
président de la république. Quant à vous, général, votre intention est
de vous rendre à l'armée; et moi, malade, dépopularisé, usé, je ne
suis bon qu'à rentrer dans une classe privée.»
Napoléon le regarda fixement sans lui rien répondre. Barras baissa les
yeux et demeura interdit. La conversation finit là. Le général
Hédouville était un homme d'une excessive médiocrité. Barras ne disait
pas sa pensée; sa contenance trahissait son secret.
§ VI.
Cette conversation fut décisive. Peu d'instants après, Napoléon
descendit chez Siéyes: il lui fit connaître que depuis dix jours tous
les partis s'adressaient à lui; qu'il était résolu de marcher avec lui
Siéyes et la majorité du conseil des anciens, et qu'il venait lui en
donner l'assurance positive. On convint que, du 15 au 20 brumaire, le
changement pourrait se faire.
Rentré chez lui, Napoléon y trouva Talleyrand, Fouché, Roedérer et
Réal. Il leur raconta naïvement, avec simplicité, et sans aucun
mouvement de physionomie qui pût faire préjuger son opinion, ce que
Barras venait de lui dire. Réal et Fouché qui étaient attachés à ce
directeur, sentirent tout ce qu'avait d'intempestif sa dissimulation.
Ils se rendirent chez lui pour lui en faire des reproches. Le
lendemain Barras vint à huit heures chez Napoléon, qui était encore au
lit: il voulut absolument le voir, entra et lui dit qu'il craignait de
s'être mal expliqué la veille; que Napoléon seul pouvait sauver la
république; qu'il venait se mettre à sa disposition; faire tout ce
qu'il voudrait, et prendre tel rôle qu'il lui donnerait. Il le pria de
lui donner l'assurance que s'il méditait quelque projet, il compterait
sur Barras.
Mais Napoléon avait déja pris son parti: il répondit qu'il ne voulait
rien; qu'il était fatigué, indisposé; qu'il ne pouvait s'accoutumer à
l'humidité de l'atmosphère de la capitale, sortant du climat sec des
sables de l'Arabie; et il termina l'entretien par de semblables lieux
communs.
Cependant Moulins se rendait tous les matins, entre huit et neuf
heures, chez Napoléon, pour lui demander conseil sur les affaires du
jour. C'étaient des nouvelles militaires ou des affaires civiles sur
lesquelles il desirait avoir une direction. Sur ce qui avait rapport
au militaire, Napoléon répondait d'après son opinion; mais sur les
affaires civiles, ne croyant pas devoir lui faire connaître toute sa
pensée, il ne lui répondait que des choses vagues.
Gohier venait aussi de temps à autre faire visite à Napoléon, lui
faire des propositions et demander des conseils.
§ VII.
Le corps des officiers de la garnison, ayant à sa tête le général
Morand, commandant la place de Paris, demanda à être présenté à
Napoléon; il ne put l'être: remis de jour en jour, les officiers
commençaient à se plaindre du peu d'empressement qu'il montrait à
revoir ses anciens camarades.
Les quarante adjudants de la garde nationale de Paris, qui avaient été
nommés par Napoléon lorsqu'il commandait l'armée de l'intérieur,
avaient sollicité la faveur de le voir. Il les connaissait presque
tous; mais, pour cacher ses desseins, il différa l'instant de les
recevoir.
Les huitième et neuvième régiments de dragons qui étaient en garnison
dans Paris, étaient de vieux régiments de l'armée d'Italie; ils
ambitionnaient de défiler devant leur ancien général. Napoléon accepta
cette offre, et leur fit dire qu'il leur indiquerait le jour.
Le vingt-unième des chasseurs à cheval, qui avait contribué au succès
de la journée du 13 vendémiaire, était aussi à Paris. Murat sortait de
ce corps, et tous les officiers allaient sans cesse chez lui pour lui
demander quel jour Napoléon verrait le régiment. Ils n'obtenaient pas
davantage que les autres.
Les citoyens de Paris se plaignaient de l'incognito du général; ils
allaient aux théâtres, aux revues, où il était annoncé, et il n'y
venait pas. Personne ne pouvait concevoir cette conduite; l'impatience
gagnait tout le monde. On murmurait contre Napoléon: «Voilà quinze
jours qu'il est arrivé, disait-on, et il n'a encore rien fait.
Prétend-il agir comme à son retour d'Italie, et laisser périr la
république dans l'agonie des factions qui la déchirent?»
Le moment décisif approchait.
§ VIII.
Le 15 brumaire, Siéyes et Napoléon eurent une entrevue, dans laquelle
ils arrêtèrent toutes les dispositions pour la journée du 18. Il fut
convenu que le conseil des anciens profitant de l'article 102 de la
constitution, décréterait la translation du corps-législatif à
Saint-Cloud, et nommerait Napoléon commandant en chef de la garde du
corps-législatif, des troupes de la division militaire de Paris et de
la garde nationale.
Ce décret devant passer le 18, à sept heures du matin; à huit heures,
Napoléon devait se rendre aux Tuileries où les troupes seraient
réunies, et prendre là le commandement de la capitale.
Le 17, Napoléon fit prévenir les officiers qu'il les recevrait le
lendemain à six heures du matin. Comme cette heure pouvait paraître
indue, il prétexta un voyage; il fit donner la même invitation aux
quarante adjudants de la garde nationale; et il fit dire aux trois
régiments de cavalerie qu'il les passerait en revue aux Champs-Élysées
le même jour 18, à sept heures du matin. Il prévint en même temps les
généraux qui étaient revenus d'Égypte avec lui, et tous ceux dont il
connaissait les sentiments, qu'il serait bien aise de les voir à cette
heure-là. Chacun d'eux crut que l'invitation était pour lui seul, et
supposait que Napoléon avait des ordres à lui donner; car on savait
que le ministre de la guerre Dubois-Crancé avait porté chez lui les
états de l'armée, et prenait ses conseils sur tout ce qu'il fallait
faire, tant sur les frontières du Rhin qu'en Italie.
--Moreau, qui avait été du dîner du conseil législatif, et que
Napoléon avait vu là pour la première fois, ayant appris par le bruit
public qu'il se préparait un changement, déclara à Napoléon qu'il se
mettait à sa disposition, qu'il n'avait pas besoin d'être mis dans
aucun secret, et qu'il ne fallait que le prévenir une heure d'avance.
--Macdonald, qui se trouvait aussi à Paris, avait fait les mêmes
offres de service.
A deux heures du matin, Napoléon leur fit dire qu'il desirait les voir
à sept heures chez lui et à cheval. Il ne prévint ni Augereau, ni
Bernadotte; cependant Joseph amena ce dernier[4].
[4] Lorsque Napoléon se rendait au conseil des anciens,
Bernadotte, au lieu de suivre le cortège, s'esquiva et fut se
joindre à la faction du manège.
--Le général Lefèvre commandait la division militaire; il était tout
dévoué au directoire. Napoléon lui envoya, à minuit, un aide-de-camp,
pour lui dire de venir chez lui à six heures.
§ IX.
Tout se passa comme il avait été convenu. Sur les sept heures du
matin, le conseil des anciens s'assembla sous la présidence de
Lemercier. Cornudet, Lebrun, Fargues, peignirent vivement les malheurs
de la république, les dangers dont elle était environnée, et la
conspiration permanente des coryphées du manège pour rétablir le règne
de la terreur. Régnier, député de la Meurthe, demanda, par motion
d'ordre, qu'en conséquence de l'article 102 de la constitution, le
siège des séances du corps-législatif fût transféré à Saint-Cloud, et
que Napoléon fût investi du commandement en chef des troupes de la 17e
division militaire, et chargé de faire exécuter cette translation. Il
développa alors sa motion: «La république est menacée, dit-il, par les
anarchistes et le parti de l'étranger: il faut prendre des mesures de
salut public; on est assuré de l'appui du général Bonaparte; ce sera à
l'ombre de son bras protecteur, que les conseils pourront délibérer
sur les changements que nécessite l'intérêt public.» Aussitôt que la
majorité du conseil se fut assurée que cela était d'accord avec
Napoléon, le décret passa, mais non sans une forte opposition. Il
était conçu en ces termes:
_Décret du conseil des anciens._
Le conseil des anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104, de
la constitution, décrète ce qui suit:
Art. 1er Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; les
deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais.
2. Ils y seront rendus demain, 19 brumaire, à midi; toute
continuation de fonctions, de délibérations, est interdite
ailleurs et avant ce terme.
3. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent
décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté
de la représentation nationale. Le général commandant la 17e
division militaire, les gardes du corps-législatif, les gardes
nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans
la commune de Paris, et dans toute l'étendue de la 17e division
militaire, sont mis immédiatement sous ses ordres, et tenus de le
reconnaître en cette qualité; tous les citoyens lui prêteront
main-forte à sa première réquisition.
4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y
recevoir une expédition du présent décret, et prêter serment; il
se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux
conseils.
5. Le présent décret sera de suite transmis par un messager au
conseil des cinq-cents, et au directoire exécutif; il sera
imprimé, affiché, promulgué, et envoyé dans toutes les communes
de la république par des courriers extraordinaires.
Ce décret fut rendu à huit heures; et à huit heures et demie, le
messager d'état qui en était porteur arriva au logement de Napoléon.
Il trouva les avenues remplies d'officiers de la garnison; d'adjudants
de la garde nationale, de généraux, et des trois régiments de
cavalerie. Napoléon fit ouvrir les battants des portes; et sa maison
étant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avança sur le
perron, reçut les compliments des officiers, les harangua, et leur dit
qu'il comptait sur eux tous pour sauver la France. En même temps, il
leur fit connaître que le conseil des anciens, autorisé par la
constitution, venait de le revêtir du commandement de toutes les
troupes; qu'il s'agissait de prendre de grandes mesures, pour tirer la
patrie de la position affreuse où elle se trouvait; qu'il comptait sur
leurs bras et leur volonté; qu'il allait monter à cheval, pour se
rendre aux Tuileries. L'enthousiasme fût extrême: tous les officiers
tirèrent leurs épées, et promirent assistance et fidélité. Alors
Napoléon se tourna vers Lefèvre, lui demandant s'il voulait rester
près de lui, ou retourner près du directoire. Lefèvre, fortement ému,
ne balança pas. Napoléon monta aussitôt à cheval, et se mit à la tête
des généraux et officiers, et des 1,500 chevaux auxquels il avait fait
faire halte sur le boulevard, au coin de la rue du Mont-Blanc. Il
donna ordre aux adjudants de la garde nationale de retourner dans
leurs quartiers, d'y faire battre la générale, de faire connaître le
décret qu'ils venaient d'entendre, et d'annoncer qu'on ne devait plus
reconnaître que les ordres émanés de lui.
§ X.
Il se rendit à la barre du conseil des anciens, environné de ce
brillant cortège. Il dit: «Vous êtes la sagesse de la nation, c'est à
vous d'indiquer dans cette circonstance les mesures qui peuvent sauver
la patrie: je viens, environné de tous les généraux, vous promettre
l'appui de tous leurs bras. Je nomme le général Lefèvre mon
lieutenant.
«Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez confiée: qu'on ne
cherche pas dans le passé des exemples sur ce qui se passe. Rien dans
l'histoire ne ressemble à la fin du XVIIIe siècle; rien dans le XVIIIe
siècle ne ressemble au moment actuel.»
Toutes les troupes étaient réunies aux Tuileries; il en passa la revue
aux acclamations unanimes des citoyens et des soldats. Il donna le
commandement des troupes chargées de la garde du corps-législatif, au
général Lannes; et au général Murat, le commandement de celles
envoyées à Saint-Cloud.
Il chargea le général Moreau de garder le Luxembourg; et, pour cet
effet, il mit sous ses ordres 500 hommes du 86e régiment. Mais, au
moment de partir, ces troupes refusèrent d'obéir, elles n'avaient pas
de confiance en Moreau, qui, disaient-elles, n'était pas patriote.
Napoléon fut obligé de les haranguer, en les assurant que Moreau
marcherait droit. Moreau avait acquis cette réputation depuis sa
conduite en fructidor.
Le bruit se répandit bientôt dans toute la capitale, que Napoléon
était aux Tuileries, et que ce n'était qu'à lui seul qu'il fallait
obéir. Le peuple y courut en foule: les uns, mus par la simple
curiosité de voir un général si renommé, les autres, par élan
patriotique et par zèle, pour lui offrir leur assistance. La
proclamation suivante fut affichée partout.
«Citoyens, le conseil des anciens, dépositaire de la sagesse
nationale, vient de rendre un décret; il y est autorisé par les
articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel: il me charge de prendre
des mesures pour la sûreté de la représentation nationale. Sa
translation est nécessaire et momentanée; le corps-législatif se
trouvera à même de tirer la république du danger imminent où la
désorganisation de toutes les parties de l'administration nous
conduit. Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union
et de la confiance. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen
d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du bonheur
intérieur, de la victoire, et de la paix.»
Il dit aux soldats:
«Soldats, le décret extraordinaire du conseil des anciens, est
conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a
remis le commandement de la ville et de l'armée. Je l'ai accepté pour
seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entières en
faveur du peuple. La république est mal gouvernée depuis deux ans;
vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux. Vous
l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je
remplis; vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général
avec l'énergie, la fermeté, et la confiance que j'ai toujours eue en
vous. La liberté, la victoire et la paix, replaceront la république
française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et la
trahison ont pu seules lui faire perdre.»
En ce moment, Napoléon envoya un aide-de-camp à la garde du
directoire, pour lui communiquer le décret, et lui prescrire de ne
recevoir d'ordre que de lui. La garde sonna à cheval; le chef consulta
ses soldats, ils répondirent par des cris de joie. A l'instant même
venait d'arriver un ordre du directoire, contraire à celui de
Napoléon; mais les soldats n'obéissant qu'au sien, se mirent en marche
pour le joindre. Siéyes et Roger-Ducos s'étaient déja rendus dès le
matin aux Tuileries. On dit que Barras, en voyant Siéyes monter à
cheval, se moqua de la gaucherie du nouvel écuyer. Il était loin de se
douter où ils allaient. Peu après, instruit du décret, il se réunit
avec Gohier et Moulins; ils apprirent alors que toutes les troupes
environnaient Napoléon; ils virent même leur garde les abandonner.
Dès-lors Moulins se rendit aux Tuileries, et donna sa démission, comme
l'avaient déja fait Siéyes et Roger-Ducos. Bottot, secrétaire de
Barras, se rendit près de Napoléon, qui lui témoigna toute son
indignation sur les dilapidations qui avaient perdu la république, et
insista pour que Barras donnât sa démission. Talleyrand fut chez ce
directeur, et la rapporta. Barras se rendit à Gros-Bois, accompagné
d'une garde d'honneur de dragons. Dès ce moment, le directoire se
trouva dissous, et Napoléon seul chargé du pouvoir exécutif de la
république.
Cependant le conseil des cinq-cents s'était assemblé sous la
présidence de Lucien. La constitution était précise, le décret du
conseil des anciens était dans ses attributions: il n'y avait rien à
objecter. Les membres du conseil, en traversant les rues de Paris et
les Tuileries, avaient appris les évènements qui se passaient; ils
avaient été témoins de l'enthousiasme public. Ils étaient dans
l'étonnement et la stupeur de tout le mouvement qu'ils voyaient. Ils
se conformèrent à la nécessité, et ajournèrent la séance pour le
lendemain 19, à Saint-Cloud.
--Bernadotte avait épousé la belle-soeur de Joseph Bonaparte. Il avait
été deux mois au ministère de la guerre, et ensuite renvoyé par
Siéyes: il n'y faisait que des fautes.
C'était un des membres les plus chauds de la société du manège dont
les opinions politiques étaient alors fort exaltées et réprouvées par
tous les gens de bien. Joseph l'avait mené le matin chez Napoléon,
mais, lorsqu'il vit ce dont il s'agissait, il s'esquiva, et alla
instruire ses amis du manège de ce qui se passait.
Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, lorsqu'il
passait la revue des troupes: il leur conseilla de ne pas retourner à
Saint-Cloud à la séance du lendemain, de rester tranquilles, de ne pas
compromettre les services qu'ils avaient rendus à la patrie; car aucun
effort ne pouvait s'opposer au mouvement qui était commencé. Augereau
l'assura de son devouement et du desir qu'il avait de marcher sous ses
ordres. Il ajouta même: «Eh quoi! général, est-ce que vous ne comptez
pas toujours sur votre petit Augereau?»
Cambacérès, ministre de la justice; Fouché, ministre de la police, et
tous les autres ministres furent aux Tuileries, et reconnurent la
nouvelle autorité. Fouché fit de grandes protestations d'attachement
et de dévouement; extrêmement opposé à Siéyes, il n'avait pas été dans
le secret de la journée. Il avait ordonné de fermer les barrières,
d'arrêter le départ des courriers et des diligences: «Eh, bon dieu!
lui dit le général, pourquoi toutes ces précautions? nous marchons
avec la nation et par sa seule force; qu'aucun citoyen ne soit
inquiété, et que le triomphe de l'opinion n'ait rien de commun avec
ces journées faites par une minorité factieuse.»
Les membres de la majorité des cinq-cents, de la minorité des anciens,
et les coryphées du manège, passèrent toute la journée et la nuit en
conciliabules.
A sept heures du soir, Napoléon tint un conseil aux Tuileries. Siéyes
proposait d'arrêter les quarante principaux meneurs opposants. Cet
avis était sage; mais Napoléon croyait avoir trop de force, pour
employer tant de prudence. «J'ai juré ce matin, dit-il, de protéger la
représentation nationale; je ne veux point ce soir violer mon serment:
je ne crains pas de si faibles ennemis.» Tout le monde se rangea au
conseil de Siéyes; mais rien ne put vaincre cette obstination ou cette
délicatesse du général. On verra bientôt qu'il eut tort.
C'est dans cette réunion que l'on convint de l'établissement de trois
consuls provisoires, qui seraient Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon; de
l'ajournement des conseils à trois mois. Les meneurs des deux
conseils s'entendirent sur la manière dont ils devaient se conduire
dans la séance de Saint-Cloud. Lucien, Boulay, Émile Gaudin, Chazal,
Cabanis, étaient les meneurs du conseil des cinq-cents; Régnier,
Lemercier, Cornudet, Fargues, l'étaient des anciens.
Le général Murat, ainsi qu'on l'a dit, commandait la force publique à
Saint-Cloud; Ponsard commandait le bataillon de la garde du
corps-législatif; le général Serrurier avait sous ses ordres une
réserve, placée au Point-du-Jour.
On travaillait avec activité pour préparer les salles du palais de
Saint-Cloud. L'orangerie fut destinée au conseil des cinq-cents; et la
galerie de Mars, à celui des anciens: les appartements, devenus depuis
le salon des princes et le cabinet de l'empereur, furent préparés pour
Napoléon et son état-major. Les inspecteurs de la salle occupèrent les
appartements de l'impératrice. Il était deux heures après-midi, et le
local destiné au conseil des cinq-cents n'était pas encore prêt. Ce
retard de quelques heures devint funeste. Les députés, arrivés depuis
midi, se formèrent en groupes dans le jardin: les esprits
s'échauffèrent; ils se sondèrent réciproquement, se communiquèrent,
et organisèrent leur opposition. Ils demandaient au conseil des
anciens ce qu'il voulait, pourquoi il les avait fait venir à
Saint-Cloud? Était-ce pour changer le directoire? Ils convenaient
généralement que Barras était corrompu, Moulins sans considération;
ils nommeraient sans difficulté, disaient-ils, Napoléon et deux autres
citoyens pour compléter le gouvernement. Le petit nombre d'individus
qui étaient dans le secret laissèrent alors percer que l'on voulait
régénérer l'état, en améliorant la constitution, et ajourner les
conseils. Ces insinuations ne réussissant pas, une hésitation se
manifesta parmi les membres sur lesquels on comptait le plus.
§ XI.
La séance s'ouvrit enfin. Émile Gaudin monta à la tribune, peignit
vivement les dangers de la patrie, et proposa de remercier le conseil
des anciens des mesures de salut public dont il avait pris
l'initiative, et de lui demander, par un message, qu'il fît connaître
sa pensée toute entière. En même temps, il proposa de nommer une
commission de sept personnes pour faire un rapport sur la situation de
la république.
Les vents, renfermés dans les outres d'Éole, s'en échappant avec
furie, n'excitèrent jamais une plus grande tempête. L'orateur fut
précipité avec fureur en bas de la tribune. L'agitation devint
extrême.
Delbred demanda que les membres prêtassent de nouveau serment à la
constitution de l'an III. Lucien, Boulay et leurs amis, pâlirent.
L'appel nominal eut lieu.
Pendant cet appel nominal, qui dura plus de deux heures, les nouvelles
de ce qui se passait circulèrent dans la capitale. Les meneurs de
l'assemblée du manège, les tricoteuses, etc., accoururent. Jourdan et
Augereau se tenaient à l'écart; croyant Napoléon perdu, ils
s'empressèrent d'arriver. Augereau s'approcha de Napoléon, et lui dit:
«_Eh bien! vous voici dans une jolie position!_»--Augereau, reprit
Napoléon, souviens-toi d'Arcole: les affaires paraissaient bien plus
désespérées. Crois-moi, reste tranquille, si tu ne veux pas en être la
victime. Dans une demi-heure tu verras comme les choses tourneront.
L'assemblée paraissait se prononcer avec tant d'unanimité, qu'aucun
député n'osa refuser de prêter serment à la constitution: Lucien
lui-même y fut contraint. Des hurlements, des bravos, se faisaient
entendre dans toute la salle. Le moment était pressant. Beaucoup de
membres, en prononçant ce serment, y ajoutèrent des développements, et
l'influence de tels discours pouvaient se faire sentir sur les
troupes. Tous les esprits étaient en suspens: les zélés devenaient
neutres; les timides avaient déja changé de bannière. Il n'y avait pas
un instant à perdre. Napoléon traversa le salon de Mars, entra au
conseil des anciens, et se plaça vis-à-vis le président. (C'était la
barre.)
«Vous êtes sur un volcan, leur dit-il: la république n'a plus de
gouvernement; le directoire est dissous; les factions s'agitent;
l'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et
celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse: mais les
instants sont précieux; il faut se prononcer. Je sais que l'on parle
de César, de Cromwell, comme si l'époque actuelle pouvait se comparer
aux temps passés. Non, je ne veux que le salut de la république, et
appuyer les décisions que vous allez prendre..... Et vous, grenadiers,
dont j'aperçois les bonnets aux portes de cette salle, dites-le: vous
ai-je jamais trompés? Ai-je jamais trahi mes promesses, lorsque, dans
les camps, au milieu des privations, je vous promettais la victoire,
l'abondance, et lorsqu'à votre tête, je vous conduisais de succès en
succès? Dites-le maintenant: était-ce pour mes intérêts, ou pour ceux
de la république?»
Le général parlait avec véhémence. Les grenadiers furent comme
électrisés; et, agitant en l'air leurs bonnets, leurs armes, ils
semblaient tous dire: Oui, c'est vrai! il a toujours tenu parole!
Alors un membre (Linglet) se leva, et d'une voix forte dit: «Général,
nous applaudissons à ce que vous dites: jurez donc avec nous
obéissance à la constitution de l'an III, qui peut seule maintenir la
république.»
L'étonnement que causa ces paroles produisit le plus grand silence.
Napoléon se recueillit un moment; après quoi, il reprit avec force:
«La constitution de l'an III, vous n'en avez plus: vous l'avez violée
au 18 fructidor, quand le gouvernement a attenté à l'indépendance du
corps-législatif; vous l'avez violée au 30 prairial an VII, quand le
corps-législatif a attenté à l'indépendance du gouvernement; vous
l'avez violée au 22 floréal, quand, par un décret sacrilège, le
gouvernement et le corps-législatif ont attenté à la souveraineté du
peuple, en cassant les élections faites par lui. La constitution
violée, il faut un nouveau pacte, de nouvelles garanties.»
La force de ce discours, l'énergie du général, entraînèrent les trois
quarts des membres du conseil, qui se levèrent en signe d'approbation.
Cornudet et Régnier parlèrent avec force dans le même sens: un membre
s'éleva contre; il dénonça le général comme le seul conspirateur qui
voulait attenter à la liberté publique. Napoléon interrompit
l'orateur, déclara qu'il avait le secret de tous les partis, que tous
méprisaient la constitution de l'an III; que la seule différence qui
existait entre eux était que les uns voulaient une république modérée,
où tous les intérêts nationaux, toutes les propriétés, fussent
garantis; tandis que les autres voulaient un gouvernement
révolutionnaire, motivé sur les dangers de la patrie. En ce moment on
vint prévenir Napoléon que, dans le conseil des cinq-cents, l'appel
nominal était terminé, et que l'on voulait forcer le président Lucien
à mettre aux voix la mise hors la loi de son frère. Napoléon se rend
aussitôt aux cinq-cents, entre dans la salle, le chapeau bas, ordonne
aux officiers et soldats qui l'accompagnent de rester aux portes; il
voulait se présenter à la barre pour rallier son parti, qui était
nombreux, mais qui avait perdu tout ralliement et toute audace. Mais,
pour arriver à la barre, il fallait traverser la moitié de la salle,
parce que le président siégeait sur un des côtés latéraux. Lorsque
Napoléon se fut avancé seul au tiers de l'orangerie, deux ou trois
cents membres se levèrent subitement, en s'écriant: Mort au tyran! à
bas le dictateur!
Deux grenadiers que l'ordre du général avait retenus à la porte, et
qui n'avaient obéi qu'à regret et en lui disant, «Vous ne les
connaissez pas, ils sont capables de tout,» culbutèrent, le sabre à la
main, ce qui s'opposait à leur passage, pour rejoindre leur général,
l'investir et le couvrir de leurs corps. Tous les autres grenadiers
suivirent cet exemple et entraînèrent Napoléon en dehors de la salle.
Dans ce tumulte, l'un d'eux nommé Thomé fut légèrement blessé d'un
coup de poignard; un autre reçut plusieurs coups dans ses habits.
Le général descendit dans la cour du château, fit battre au cercle,
monta à cheval, et harangua les troupes: «J'allais, dit-il, leur faire
connaître les moyens de sauver la république, et de nous rendre notre
gloire. Ils m'ont répondu à coups de poignard. Ils voulaient ainsi
réaliser le desir des rois coalisés. Qu'aurait pu faire de plus
l'Angleterre!
«Soldats, puis-je compter sur vous?»
Des acclamations unanimes répondirent à ce discours. Napoléon aussitôt
ordonna à un capitaine d'entrer avec dix hommes dans la salle des
cinq-cents, et de délivrer le président.
Lucien venait de déposer sa toge. «Misérables! s'écriait-il, vous
exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie,
celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je dépose les marques
de la magistrature populaire; je me présente à cette tribune comme
défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre.»
En disant ces mots, il quitte le fauteuil et s'élance à la tribune.
L'officier de grenadiers se présente alors à la porte de la salle, en
criant, Vive la république! On croit que les troupes envoient une
députation pour exprimer leur dévouement aux conseils. Ce capitaine
est accueilli par un mouvement d'allégresse. Il profite de cette
erreur, s'approche de la tribune, s'empare du président, en lui disant
à voix basse, _C'est l'ordre de votre frère_. Les grenadiers crient en
même temps, A bas les assassins!
A ces cris, la joie se change en tristesse; un morne silence témoigne
l'abattement de toute l'assemblée. On ne met aucun obstacle au départ
du président, qui sort de la salle, se rend dans la cour, monte à
cheval, et s'écrie de sa voix de Stentor: «Général, et vous, soldats,
le président du conseil des cinq-cents vous déclare que des factieux,
le poignard à la main, en ont violé les délibérations. Il vous
requiert d'employer la force contre ces factieux. Le conseil des
cinq-cents est dissous.
«Président, répondit le général, cela sera fait.»
Il ordonne en même temps à Murat de se porter dans la salle en colonne
serrée. En cet instant le général B*** osa lui demander cinquante
hommes pour se placer en embuscade sur la route et fusiller les
fuyards. Napoléon ne répondit à sa demande qu'en recommandant aux
grenadiers de ne pas commettre d'excès. «Je ne veux pas, leur dit-il,
qu'il y ait une goutte de sang versée.»
Murat se présente à la porte, et somme le conseil de se séparer. Les
cris, les vociférations continuent. Le colonel Moulins, aide-de-camp
de Brune, qui venait d'arriver de Hollande, fait battre la charge. Le
tambour mit fin à ces clameurs. Les soldats entrent dans la salle, la
baïonnette en avant. Les députés sautent par les fenêtres, et se
dispersent en abandonnant les toges, les toques, etc.: en un instant
la salle fut vide. Les membres de ce conseil qui s'étaient le plus
prononcés, s'enfuient en toute hâte jusqu'à Paris.
Une centaine de députés des cinq-cents se rallièrent au bureau et aux
inspecteurs de la salle. Ils se rendirent en corps au conseil des
anciens. Lucien fit connaître que les cinq-cents avaient été dissous
sur son réquisitoire; que chargé de maintenir l'ordre dans
l'assemblée, il avait été environné de poignards; qu'il avait envoyé
des huissiers pour réunir de nouveau le conseil; que rien n'était
contraire aux formes, et que les troupes n'avaient fait qu'obéir à son
réquisitoire. Le conseil des anciens, qui voyait avec inquiétude ce
coup d'autorité du pouvoir militaire, fut satisfait de cette
explication. A onze heures du soir, les deux conseils se réunirent de
nouveau, ils étaient en très-grande majorité. Deux commissions furent
chargées de faire leur rapport sur la situation de la république. On
décréta, sur le rapport de Béranger, des remerciements à Napoléon et
aux troupes. Boulay de la Meurthe aux Cinq-cents, Villetard aux
Anciens, exposèrent la situation de la république et les mesures à
prendre. La loi du 19 brumaire fut décrétée; elle ajournait les
conseils au 1er ventose suivant; elle créait deux commissions de
vingt-cinq membres chacune, pour les remplacer provisoirement. Elles
devaient aussi préparer un code civil. Une commission consulaire
provisoire, composée de Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon, fut chargée
du pouvoir exécutif.
Cette loi mit fin à la constitution de l'an III.
Les consuls provisoires se rendirent le 20, à deux heures du matin,
dans la salle de l'orangerie où s'étaient réunis les deux conseils.
Lucien, président, leur adressa la parole en ces termes:
Citoyens consuls,
Le plus grand peuple de la terre vous confie ses destinées. Sous trois
mois l'opinion vous attend. Le bonheur de 30 millions d'hommes, la
tranquillité intérieure, les besoins des armées, la paix, tel est le
mandat qui vous est donné. Il faut sans doute du courage et du
dévouement pour se charger d'aussi importantes fonctions: mais la
confiance du peuple et des guerriers vous environne, et le
corps-législatif sait que vos ames sont tout entières à la patrie.
Citoyens consuls; nous venons, avant de nous ajourner, de prêter le
serment que vous allez répéter au milieu de nous: le serment sacré de
«fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la république
française une et indivisible, à la liberté, à l'égalité, et au systême
représentatif.»
L'assemblée se sépara, et les consuls se rendirent à Paris, au palais
du Luxembourg.
La révolution du 18 brumaire fut ainsi consommée.
Siéyes, pendant le moment le plus critique, était resté dans sa
voiture à la grille de Saint-Cloud, afin de pouvoir suivre la marche
des troupes. Sa conduite dans le danger fut convenable; il fit preuve
de fermeté, de résolution et de sang-froid.