SIÈGE DE TOULON.

Premières opérations de l'armée d'Italie, en 1792.--Expédition de

Sardaigne.--Toulon livré aux Anglais.--Plan d'attaque adopté

contre Toulon.--Siège et prise de la place.--Principes sur

l'armement des côtes.--Armement des côtes de la

Méditerranée.--Prise de Saorgio.--Positions de l'armée

française.--Napoléon accusé.--Combat du

Cair.--Montenotte.--Napoléon se rend à Paris.--Kellermann,

général en chef de l'armée d'Italie.--Schérer.--Loano.

§ 1er.

Le général Anselme, à la tête de 12 à 15,000 hommes, passa le Var, le

28 septembre 1792; il s'empara de Nice, du fort de Montalban, dit

château de Villefranche, sans presque éprouver de résistance.

L'attaque faite sur Chambéry par le général Montesquiou, paraissant

plus pressante, avait attiré l'attention de la cour de Sardaigne, qui

avait renoncé à défendre la ligne du Var; elle avait placé sa ligne de

défense dans le comté de Nice, occupant les camps d'Hutel sur la

droite, de Lantosque sur le centre, et ceux de Rans et des Fourches à

Saorgio sur la gauche.

L'armée française trouva les forts de Montalban et de Villefranche

garnis de leur artillerie, soit que la résolution d'abandonner ces

places n'ait été prise qu'au dernier moment, soit que l'on craignît de

répandre l'alarme dans tout le pays.

A la fin de l'année, on prit Sospello, l'ennemi le reprit de nouveau;

mais, en novembre, il resta définitivement aux Français.

Le quartier-général de l'avant-garde fut porté à l'Escarène: l'on se

trouva maître de Breglio, et l'on eut ainsi un point sur la Roya.

La ligne des camps sardes, ou la position de Saorgio, était par

elle-même inexpugnable: les ennemis s'y fortifièrent, et y amenèrent

un grand nombre de bouches à feu, en profitant de la chaussée du col

de Tende; ils étaient dégoûtés des attaques malheureuses qu'ils

avaient tentées contre nos positions de Sospello; ils nous y

laissèrent tranquilles. Les deux armées restèrent long-temps en

présence, en gardant leurs mêmes positions. Le génie construisit un

pont sur pilotis sur le Var, la limite de l'ancienne France. La

source, le centre et l'embouchure de cette rivière, sont défendus par

les places de Colmars, Entrevaux et Antibes, construites par Vauban.

C'est un torrent guéable; mais lors de la saison des pluies et de la

fonte des neiges, il devient très-large, rapide et profond. La force

des eaux occasionne des affouillements considérables près des piles

des ponts; les pilotis ont besoin de fréquentes réparations.

L'artillerie fut chargée d'établir la défense des hauteurs de Nice;

elle les arma d'une trentaine de bouches à feu, en appuyant ces

batteries au Poglion, petit torrent qui prend sa source dans les

monticules du troisième ordre; il baigne les murs de la ville. Ces

dispositions permettaient de disputer Nice quelque temps.

Les militaires attachaient peu d'importance à ces travaux, parce

qu'ils pensaient que, si on était dans le cas d'être menacé dans Nice,

l'ennemi se porterait sur le Var, et qu'aussitôt qu'on se verrait au

moment d'être tourné, on serait contraint d'évacuer la ville et de

repasser le Var.

Le général Biron succéda au général Anselme dans le commandement de

l'armée d'Italie; il y resta peu, et fut remplacé par le général

Brunet. Ce dernier était actif et entreprenant. Le 8 juin 1793, ce

général, fier d'avoir sous ses ordres 20 à 25,000 hommes d'élite, et

qui brûlaient d'impatience et de patriotisme, prend la résolution

d'attaquer l'ennemi. Son but était de le jeter dans la plaine, de

s'emparer du comté de Nice, et de prendre position sur la grande

chaîne de montagnes des Alpes. En conséquence, il exécuta diverses

attaques contre les camps ennemis. Tout ce qu'il était possible de

faire, les troupes françaises le firent dans cette attaque. L'ennemi

fut chassé de toutes ses positions isolées; mais il se réfugia dans

toutes les positions centrales: là, il était inexpugnable. Le général

s'obstina, mal à propos, à tenter de nouvelles attaques sur ce point.

Le résultat fut d'y perdre l'élite de nos troupes, sans causer à

l'ennemi une perte proportionnée à la nôtre. Nous fûmes, et nous

devions l'être, repoussés partout.

§ II.

Au commencement de l'hiver de 1793, l'armée d'Italie avait éprouvé un

autre échec: la première expédition maritime que tenta la république,

l'expédition de Sardaigne tourna à notre confusion. Jamais expédition

ne fut conduite avec plus d'imprévoyance et moins de talent.

L'amiral Truguet, qui commandait l'escadre, était maître de la mer: il

avait attaqué et brûlé la petite ville d'Oneille, qui appartient au

roi de Sardaigne; ses équipages y avaient commis des excès qui avaient

révolté toute l'Italie.

Les uns croient que l'expédition de Sardaigne fut proposée par cet

amiral; d'autres, qu'elle le fut par le conseil exécutif: mais, dans

tous les cas, il fut chargé en chef de la concerter et de la diriger.

Le général de l'armée d'Italie devait lui fournir des troupes; il ne

voulut point lui donner celles qui avaient passé le Var: il mit à la

disposition de l'amiral 4 à 5,000 hommes de la phalange marseillaise,

qui étaient encore à Marseille. Le général Paoli, qui commandait en

Corse, mit aussi à sa disposition trois bataillons de troupes de

ligne, qui étaient dans cette île. La phalange marseillaise était

aussi indisciplinée que lâche, la composition des officiers aussi

mauvaise que celle des soldats; ils traînaient avec eux tous les

désordres et les excès révolutionnaires. Il n'y avait rien à attendre

de pareilles gens: mais les trois bataillons, tirés de la

vingt-troisième division, étaient des troupes d'élite.

Dans le courant de décembre, l'amiral mena sa flotte en Corse,

manoeuvra malheureusement, et perdit plusieurs frégates et vaisseaux

de haut-bord, entre autres le _Vengeur_, vaisseau tout neuf de

quatre-vingts canons, qui toucha en entrant à Ajaccio. Cependant cet

amiral, croyant pouvoir suffire à tout, ne s'était point occupé du

soin de désigner le général qui devait commander les troupes à terre;

ce qui était pourtant l'opération la plus importante et la plus

décisive pour l'expédition. Il trouva en Corse le général de brigade

Casa-Bianca, depuis sénateur, brave homme, mais sans expérience, et

qui n'avait jamais servi dans les troupes de ligne: l'amiral, sans le

connaître, le prit avec lui, et lui donna le commandement des troupes.

C'est avec de telles troupes et de tels généraux que l'expédition se

dirigea sur Cagliari.

Cependant, comme cette escadre avait séjourné plus de deux mois en

Corse, et que d'ailleurs le plan de l'expédition était public dans le

port de Marseille, toute la Sardaigne fut en alarme, toutes ses

troupes furent mises sur pied, et toutes les dispositions prises pour

repousser cette attaque.

Dans le courant de février 1793, les troupes de l'expédition française

furent mises à terre malgré le feu des batteries, qui défendaient les

plages de Cagliari. Le lendemain, à la pointe du jour, un régiment de

dragons sardes chargea les avant-postes marseillais, qui, au lieu de

tenir, prirent la fuite en criant à la trahison: ils massacrèrent un

bon officier de la ligne, qui leur avait été donné pour les conduire.

Ce régiment de dragons aurait enlevé toute la phalange marseillaise;

mais les trois bataillons de la ligne, venant de la Corse, arrêtèrent

cette charge, et donnèrent le temps à l'amiral de venir rembarquer ses

troupes sans aucune perte. L'amiral regagna Toulon, après avoir perdu

plusieurs vaisseaux, qu'il brûla lui-même sur les plages de Cagliari.

Cette expédition ne pouvait avoir aucun but; elle eut lieu sous

prétexte de faciliter l'arrivée des blés de l'Afrique en Provence, où

l'on en manquait, et même de s'en procurer dans cette île abondante en

grains. Mais alors le conseil exécutif aurait dû faire choix d'un

officier-général propre à ce commandement, lui donner les officiers

d'artillerie et de génie nécessaires: il aurait fallu quelques

escadrons de cavalerie et quelques chevaux d'artillerie; et ce n'était

point des levées révolutionnaires qu'il fallait y envoyer, mais bien

15,000 hommes de bonnes troupes.

On rejeta depuis la faute sur le général commandant l'armée d'Italie,

et ce fut à tort: ce général avait désapprouvé l'expédition; et il

avait agi conformément aux intérêts de la république, en conservant

les troupes de ligne pour défendre la frontière et le comté de Nice.

Il fut jugé, et il périt sur l'échafaud sous le prétexte de trahison,

tant en Sardaigne qu'à Toulon; il était aussi innocent d'un côté que

de l'autre.

L'escadre était composée de bons vaisseaux, les équipages complets,

les matelots habiles, mais indisciplinés et anarchistes, à la manière

de la phalange marseillaise, se réunissant en clubs et sociétés

populaires: ils délibéraient et pesaient les intérêts de la patrie;

dans tous les ports, ils signalaient leur arrivée en voulant pendre

quelques citoyens, sous prétexte qu'ils étaient nobles ou prêtres: ils

portaient partout la terreur.

§ III.

A la suite des événements qui eurent lieu à Paris, le 31 mai,

Marseille s'insurgea, leva plusieurs bataillons, et les fit partir

pour aller au secours de Lyon. Le général Cartaux qui avait été

détaché de l'armée des Alpes avec 2,000 hommes, battit les

Marseillais, à Orange, les chassa d'Avignon et entra dans Marseille le

24 août 1793. Toulon avait pris part à l'insurrection de Marseille:

elle reçut dans ses murs les principaux sectionnaires marseillais; et,

de concert avec eux, les Toulonnais appelèrent les Anglais, et leur

livrèrent cette place, l'une de nos plus importantes: nous y avions

vingt à vingt-cinq vaisseaux de ligne, des établissements superbes, un

matériel immense. A cette nouvelle, le général Lapoype partit de Nice

avec 4,000 hommes, accompagné des représentants du peuple, Fréron et

Barras; il se porta sur Saulnier, observant les redoutes du cap Brun,

que les ennemis occupaient avec une partie de la garnison du fort la

Malgue, le rideau des forts de Pharaon, et la ligne comprise entre le

cap Brun et le fort Pharaon.

D'un autre côté, le général Cartaux, avec les représentants du peuple,

Albitte, Gasparin et Salicetty, se porta sur le Beausset, et observa

les gorges d'Ollioules, dont l'ennemi était maître. Les coalisés

Anglais, Espagnols, Napolitains, Sardes, etc., accourus de partout,

étaient non-seulement en possession de la place, mais encore des

défilés et avenues, à deux lieues de la ville.

Le 10 septembre, le général Cartaux attaqua les gorges d'Ollioules,

et s'en empara: ses avant-postes arrivèrent à la vue de Toulon et de

la mer; on s'empara de Sixfours; on réarma le petit port de Nazer. La

division du général Cartaux n'était que de 7 à 8,000 hommes, et elle

ne pouvait avoir de communications directes avec celle de l'armée

d'Italie, commandée par le général Lapoype: s'en trouvant séparée par

les montagnes du Pharaon, elle ne pouvait communiquer que très en

arrière.

L'armée de Cartaux, à droite, et celle de Lapoype, à gauche, n'avaient

donc rien de commun: les postes mêmes ne pouvaient pas s'apercevoir.

§ IV.

De grandes discussions eurent lieu sur la conduite du siège. La

principale attaque devait-elle se faire par la gauche ou bien par la

droite? La gauche était arrêtée par les forts Pharaon et la Malgue: ce

dernier est un des forts construits avec le plus de soin que nous

ayons dans aucune de nos places fortes. La droite n'avait à prendre

que le fort Malbosquet qui est plutôt un ouvrage de campagne qu'un

ouvrage permanent, mais qui tire une certaine force de sa situation.

Maître de ce fort, on arrivait jusqu'aux remparts de la ville; ainsi

il n'était pas douteux que la véritable attaque ne dût avoir lieu par

la droite. C'est aussi sur ce point que furent dirigés tous les

renforts envoyés de l'intérieur.

Douze à quinze jours après la prise des gorges d'Ollioules, Napoléon,

alors chef de bataillon d'artillerie, vint de Paris, envoyé par le

comité de salut public, pour commander l'artillerie du siège. La

révolution avait porté au grade supérieur de l'artillerie les

sous-officiers et les lieutenants en troisième. Un grand nombre

d'entre eux étaient susceptibles de faire de bons généraux dans cette

arme; mais beaucoup n'avaient ni la capacité, ni les connaissances

nécessaires pour remplir les grades élevés où l'ancienneté et l'esprit

du temps, seulement, les avaient placés.

A son arrivée, Napoléon trouva le quartier général au Beausset; on

s'occupait des préparatifs à faire pour brûler l'escadre coalisée dans

la rade de Toulon. Le lendemain, le commandant de l'artillerie alla,

avec le général en chef, visiter les batteries. Quel fut son

étonnement de trouver une batterie de six pièces de vingt-quatre,

placée à un quart de lieue des gorges d'Ollioules, à trois portées de

distance des bâtiments anglais, et à deux du rivage; et tous les

volontaires de la Côte-d'Or et les soldats du régiment de Bourgogne

occupés à faire rougir les boulets dans toutes les bastides[1]! Il

témoigna son mécontentement au commandant de la batterie, qui s'excusa

sur ce qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres de l'état-major.

[1] Nom qu'on donne, dans le midi, aux maisons de campagne.

Le premier soin du commandant de l'artillerie fut d'appeler près de

lui un grand nombre d'officiers de cette arme, que les circonstances

de la révolution avaient éloignés. Au bout de six semaines, il était

parvenu à réunir, à former et à approvisionner un parc de deux cents

bouches à feu. Le colonel Gassendi fut mis à la tête de l'arsenal de

construction de Marseille.

Les batteries furent avancées et placées sur les points les plus

avantageux du rivage: leur effet fut tel que de gros bâtiments ennemis

furent démâtés, des bâtiments légers coulés, et les Anglais contraints

de s'éloigner de cette partie de la rade.

Pendant que l'équipage de siège se complettait, l'armée se

grossissait. Le comité de salut public envoya des plans et des

instructions relatifs à la conduite du siège. Ils avaient été rédigés

au comité des fortifications par le général du génie d'Arçon, officier

d'un grand mérite. Le chef de bataillon, Marescot, et plusieurs

brigades d'officiers du génie arrivèrent.

Tout paraissait prêt pour commencer. Un conseil fut réuni sous la

présidence de Gasparin, représentant, homme sage, éclairé, et qui

avait servi. On y lut les instructions envoyées de Paris; elles

indiquaient, en grand détail, toutes les opérations à faire pour se

rendre maître de Toulon, par un siège en règle.

Le commandant d'artillerie qui, depuis un mois, avait reconnu

exactement le terrain, qui en connaissait parfaitement tous les

détails, proposa le plan d'attaque auquel on dut Toulon. Il regardait

toutes les propositions du comité des fortifications, comme inutiles

d'après les circonstances où l'on se trouvait: il pensait qu'un siège

en règle n'était pas nécessaire. En effet, en supposant qu'il y eût un

emplacement tel, qu'en y plaçant quinze à vingt mortiers, trente à

quarante pièces de canon, et des grils à boulets rouges, l'on pût

battre tous les points de la petite et de la grande rade, il était

évident que l'escadre combinée abandonnerait ces rades; et dès-lors la

garnison serait bloquée, ne pouvant communiquer avec l'escadre qui

serait dans la haute mer. Dans cette hypothèse, le commandant

d'artillerie mettait en principe que les coalisés préféreraient

retirer la garnison, brûler les vaisseaux français, les

établissements, plutôt que de laisser dans la place 15 à 20,000 hommes

qui, tôt ou tard, seraient pris sans pouvoir alors rien détruire,

afin de se ménager une capitulation.

Enfin, il déclara que ce n'était pas contre la place qu'il fallait

marcher, mais bien qu'il fallait marcher à la position supposée; que

cette position existait à l'extrémité du promontoire de Balagnier et

de l'Éguillette; que, depuis un mois qu'il avait reconnu ce point, il

l'avait indiqué au général en chef, en lui disant qu'en l'occupant

avec trois bataillons, il aurait Toulon en quatre jours; que, depuis

ce temps, les Anglais en avaient si bien senti l'importance, qu'ils y

avaient débarqué 4,000 hommes, avaient coupé tous les bois qui

couronnaient le promontoire du Cair qui domine toute la position, et

avaient employé toutes les ressources de Toulon, les forçats même,

pour s'y retrancher; ils en avaient fait, ainsi qu'ils l'appelaient,

un petit Gibraltar; que ce qui pouvait être occupé sans combat, il y a

un mois, exigeait actuellement une attaque sérieuse; qu'il ne fallait

point en risquer une, de vive force, mais établir en batterie des

pièces de vingt-quatre, et des mortiers, afin de briser les

épaulements qui étaient en bois, rompre les palissades, et couvrir de

bombes l'intérieur du fort; qu'alors, après un feu très-vif, pendant

quarante-huit heures, des troupes d'élite s'empareraient de

l'ouvrage; que deux jours après la prise de ce fort, Toulon serait à

la république. Ce plan d'attaque fut longuement discuté, mais les

officiers du génie, présents au conseil, ayant émis l'avis que le

projet du commandant d'artillerie était un préliminaire nécessaire aux

sièges en règle, le premier principe de tout siège étant de bloquer

étroitement la place, les opinions devinrent unanimes.

§ V.

Les ennemis construisirent deux redoutes sur les deux mamelons qui

dominent immédiatement, l'un l'Éguillette, l'autre Balaguier. Ces deux

redoutes flanquaient le petit Gibraltar, et battaient les deux revers

du promontoire.

En conséquence du plan adopté, les Français élevèrent cinq ou six

batteries contre le petit Gibraltar, et construisirent des

plates-formes pour une quinzaine de mortiers. On avait élevé une

batterie de huit pièces de vingt-quatre, et de quatre mortiers contre

le fort Malbosquet: ce travail avait été fait dans un grand secret;

les ouvriers avaient été couverts par des oliviers qui en dérobaient

la connaissance aux ennemis. On ne devait démasquer cette batterie

qu'au moment de marcher contre le petit Gibraltar; mais, le 20

novembre, des représentants du peuple allèrent la visiter. Les

canonniers leur dirent qu'elle était terminée depuis huit jours, et

qu'on ne s'en servait pas, quoiqu'elle dût faire un bon effet. Sans

autre explication, les représentants ordonnent de commencer le feu, et

aussitôt les canonniers pleins de joie font un feu roulant.

Le général O'Hara, qui commandait l'armée combinée dans Toulon, fut

étrangement surpris de l'établissement d'une batterie si considérable,

près d'un fort de l'importance de Malbosquet, et il donna des ordres

pour faire une sortie à la pointe du jour. La batterie était placée au

centre de la gauche de l'armée; les troupes, dans cette partie,

montaient à environ 6,000 hommes: elles occupaient la ligne du fort

Rouge au Malbosquet, et étaient disposées de manière à empêcher toute

communication individuelle; mais trop disséminées partout, elles ne

pouvaient faire de résistance nulle part.

Une heure avant le jour, le général O'Hara sort de la place avec 6,000

hommes; il ne rencontre pas d'obstacle, ses tirailleurs seulement

sont engagés, et les pièces de la batterie sont enclouées.

La générale bat au quartier-général; Dugommier s'empresse de rallier

ses troupes: en même temps, le commandant de l'artillerie se rend sur

un mamelon, en arrière de la batterie, et sur lequel il avait établi

un dépôt de munitions. La communication de ce mamelon avec la batterie

était assurée au moyen d'un boyau qui suppléait à la tranchée. De là

voyant que les ennemis s'étaient formés à la droite et à la gauche de

la batterie, il conçut l'idée de conduire, par le boyau, un bataillon

qui était près de lui. En effet, il débouche, par ce moyen, sans être

vu, au milieu des broussailles, près de la batterie, et fait aussitôt

feu sur les Anglais. Ceux-ci sont tellement surpris qu'ils croient que

ce sont les troupes de leur droite qui se trompent et qui tirent sur

celles de leur gauche. Le général O'Hara lui-même s'avance vers les

Français, pour faire cesser cette erreur: aussitôt il est blessé d'un

coup de fusil à la main. Un sergent le saisit et l'entraîne prisonnier

dans ce boyau; de sorte que le général en chef anglais disparaît, sans

que les troupes anglaises sachent ce qu'il est devenu.

Pendant ce temps, Dugommier, avec les troupes qu'il avait ralliées,

s'était placé entre la ville et la batterie: ce mouvement acheva de

déconcerter les ennemis qui firent à l'instant leur retraite. Ils

furent poussés vivement jusqu'aux portes de la place où ils rentrèrent

dans la plus grande confusion, et sans savoir encore le sort de leur

général en chef. Dugommier fut légèrement blessé dans cette affaire.

Un bataillon de volontaires de l'Isère s'y distingua.

Le général Cartaux avait commencé le siège; mais le comité de salut

public s'était vu obligé de lui ôter ce commandement. Cet homme qui,

de peintre, était devenu adjudant dans les troupes parisiennes, avait

ensuite été employé à l'armée; ayant été heureux contre les

Marseillais, les députés de la montagne l'avaient fait nommer dans le

même jour général de brigade et général de division. Il était

très-ignorant, nullement militaire; du reste il n'était pas méchant et

n'avait point fait de mal à Marseille, lors de la prise de cette

ville.

Le général Doppet avait succédé à Cartaux: il était savoyard, médecin

et méchant; son esprit ne se fondait que sur des dénonciations. Il

était ennemi déclaré de tout ce qui avait des talents. Il n'avait

aucune idée de la guerre, et n'était rien moins que brave. Cependant

ce Doppet, par un singulier hasard, faillit prendre Toulon, 48 heures

après son arrivée. Un bataillon de la Côte-d'Or et un bataillon du

régiment de Bourgogne étant de tranchée contre le petit Gibraltar,

eurent un homme pris par une compagnie espagnole de garde à la

redoute; ils le virent maltraiter, bâtonner, et en même temps les

Espagnols les insultèrent par des cris et par des gestes indécents.

Furieux, les Français courent aux armes; ils engagent une vive

fusillade et marchent contre la redoute.

Le commandant d'artillerie se rend aussitôt chez le général en chef

qui ignorait lui-même ce que c'était; ils vont au galop sur le

terrain, et là, voyant ce qui se passait, Napoléon engagea le général

à appuyer cette attaque, attendu qu'ils n'en coûterait pas plus de

marcher en avant que de se retirer. Le général ordonna donc que toutes

les réserves se missent en mouvement: tout s'ébranla, Napoléon marcha

à la tête; malheureusement un aide-de-camp est tué aux côtés du

général en chef. La peur s'empare du général, il fait battre la

retraite sur tous les points, et rappelle ses troupes au moment où les

grenadiers, après avoir repoussé les tirailleurs ennemis, parvenaient

à la gorge de la redoute et allaient s'en rendre maîtres. Les soldats

furent indignés; ils se plaignirent qu'on leur envoyait

des.......peintres et des médecins pour les commander. Le comité de

salut public rappela Doppet et sentit enfin la nécessité d'y envoyer

un militaire; il envoya Dugommier, officier de 50 ans de service,

couvert de blessures et brave comme son épée.

L'ennemi recevait tous les jours des renforts dans la place: le public

voyait avec peine la direction des travaux du siège. On ne concevait

pas pourquoi tous les efforts se portaient contre le petit Gibraltar,

tout l'opposé de la place. On n'en est encore qu'à assiéger un fort

qui n'entre pas dans le système permanent de la défense de la place,

disait-on dans tout le pays, ensuite il faudra prendre Malbosquet et

ouvrir la tranchée contre la ville. Toutes les sociétés populaires

faisaient dénonciations sur dénonciations à ce sujet. La Provence se

plaignit de la longueur du siège. La disette s'y faisait vivement

sentir; elle devint même telle qu'ayant perdu l'espoir de la prompte

reddition de Toulon, Fréron et Barras, saisis de terreur, écrivirent

de Marseille, à la convention, pour l'engager à délibérer, s'il ne

vaudrait pas mieux que l'armée levât le siège et repassât la Durance,

manoeuvre qui avait été faite par François Ier, lors de l'invasion de

Charles-Quint. Il se retira derrière la Durance; l'ennemi ravagea la

Provence; et, quand la famine força ce dernier à la retraite, il le

fit attaquer vigoureusement.

Les représentants disaient qu'en évacuant la Provence, les Anglais

seraient obligés de la nourrir, et qu'après la récolte on reprendrait

avantageusement l'offensive avec une armée bien entière et bien

reposée. «C'était même indispensable, disaient-ils: car enfin, après

quatre mois, Toulon n'est pas encore attaqué; et l'ennemi recevant

toujours des renforts, il est à craindre que nous ne soyons obligés de

faire précipitamment, et en déroute, ce que nous pouvons en ce moment

opérer en règle et avec ordre.»

Mais peu de jours après que la lettre fut parvenue à la convention,

Toulon fut pris. Elle fut alors désavouée par ces représentants comme

apocryphe. Ce fut à tort; car cette lettre était vraie et donnait une

juste idée de l'opinion que l'on avait de la mauvaise issue du siège,

et des embarras qui existaient en Provence. Dugommier s'était décidé à

faire une attaque décisive sur le petit Gibraltar. Le commandant de

l'artillerie y fit jeter 7 à 8,000 bombes, pendant qu'une trentaine de

pièces de 24 en rasaient la défense.

Le 18 décembre, à quatre heures du soir, les troupes s'ébranlent de

leurs camps et se dirigent sur le village de la Seine; le projet

était d'attaquer à minuit, afin d'éviter le feu du fort et des

redoutes intermédiaires. Au moment où tout est prêt, les représentants

du peuple convoquent un conseil pour délibérer s'il faut attaquer ou

non: soit qu'ils craignissent l'issue de cette attaque, et voulussent

en rejeter toute la responsabilité sur le général Dugommier; soit

qu'ils se fussent laissés gagner par les raisons de beaucoup

d'officiers qui jugeaient cette entreprise impossible, surtout par le

temps affreux qu'il faisait, la pluie tombait par torrents.

Dugommier et le commandant d'artillerie se rient de ces craintes: deux

colonnes sont formées, et l'on marche à l'ennemi.

Les coalisés, pour éviter l'effet des bombes et des boulets qui

foudroyaient le fort, avaient l'habitude de se tenir à une certaine

distance en arrière. Les Français espéraient arriver aux ouvrages

avant eux; mais les ennemis avaient établi en avant du fort une

nombreuse ligne de tirailleurs, et la fusillade s'étant engagée au

pied même de la montagne, les troupes accoururent à la défense du

fort, dont le feu devint des plus vifs. La mitraille pleuvait partout.

Enfin, après une attaque extrêmement chaude, Dugommier qui, selon sa

coutume, marchait à la tête de la 1re colonne, fut obligé de céder.

Désolé, il s'écrie, _Je suis perdu_.

En effet, dans ces temps, il fallait des succès: l'échafaud attendait

le général malheureux.

Cependant la canonnade et la fusillade duraient toujours. Muiron,

capitaine d'artillerie, jeune homme plein de bravoure et de moyens, et

qui était l'adjoint du commandant d'artillerie, est détaché avec un

bataillon de chasseurs et soutenu par la 2e colonne qui le suit à

portée de fusil. Il connaissait parfaitement la position, et il

profita si bien des sinuosités du terrain, qu'il gravit la montagne

avec sa troupe, sans presque éprouver de perte: il débouche au pied du

fort, s'élance par une embrasure; son bataillon le suit, et le fort

est pris!

Tous les canonniers anglais ou espagnols sont tués sur leurs pièces,

et Muiron est blessé grièvement d'un coup de pique par un Anglais.

Maîtres du fort, les Français tournent aussitôt les pièces contre

l'ennemi.

Dugommier était déja depuis trois heures dans la redoute, lorsque les

représentants du peuple vinrent, le sabre à la main, combler d'éloges

les troupes qui l'occupaient. (Ceci dément positivement les relations

du temps, qui, à tort, disent que les représentants marchaient à la

tête des colonnes.)

A la pointe du jour, on marcha sur Balagnier et l'Éguillette. Les

ennemis avaient déja évacué ces deux positions. Les pièces de 24 et

les mortiers furent mis en mouvement, pour armer ces batteries d'où

l'on espérait canonner la flotte combinée avant midi; mais le

commandant d'artillerie jugea impossible de s'y établir. Elles étaient

en pierre, et les ingénieurs qui les avaient construites avaient

commis la faute de placer à leur gorge une grosse tour en maçonnerie,

si près des plates-formes que tous les boulets qui l'auraient frappée

seraient retombés sur les canonniers ainsi que les éclats et les

débris. On plaça des bouches à feu sur les hauteurs, derrière les

batteries. Elles ne purent commencer leur feu que le lendemain; mais

l'amiral Anglais Hood n'eut pas plutôt vu les Français maîtres de ces

positions, qu'il fit le signal de lever l'ancre et de quitter les

rades.

Cet amiral se rendit à Toulon, pour faire connaître qu'il ne fallait

pas perdre un moment et gagner au plutôt la haute mer. Le temps était

sombre, couvert de nuages, et tout annonçait l'arrivée prochaine du

vent d'Olliibech, terrible dans cette saison. Le conseil des coalisés

se réunit aussitôt, et, après une mûre délibération, les membres

tombèrent d'accord que Toulon n'était plus tenable. On se hâta de

prendre toutes les mesures, tant pour l'embarquement que pour brûler

ou couler les vaisseaux français qu'on ne pouvait pas emmener, et

incendier les établissements de la marine. Enfin, on prévint les

habitants que tous ceux qui voudraient quitter la ville pourraient

s'embarquer à bord des flottes anglaise et espagnole.

A l'annonce de ce désastre, on se peindrait difficilement

l'étonnement, la confusion, le désordre de la garnison et de cette

malheureuse population, qui, peu d'heures auparavant, en considérant

la grande distance où les assiégeants étaient de la place, le peu de

progrès du siège depuis quatre mois, et l'arrivée prochaine des

renforts, s'attendaient à faire lever le siège et même à envahir la

Provence.

Dans la nuit les Anglais firent sauter le fort Poné; une heure après,

on vit en feu une partie de l'escadre française; neuf vaisseaux de 74

et quatre frégates ou corvettes devinrent la proie des flammes.

Le tourbillon de flammes et de fumée qui sortait de l'arsenal,

ressemblait à l'éruption d'un volcan, et les treize vaisseaux qui

brûlaient dans la rade, à treize magnifiques feux d'artifice. Le feu

dessinait les mâts et la forme des vaisseaux; il dura plusieurs heures

et présentait un spectacle unique. Les Français avaient l'ame déchirée

en voyant se consumer, en si peu de temps, d'aussi grandes ressources

et tant de richesses. On craignit un instant que les Anglais ne

fissent sauter le fort la Malgue. Il paraît qu'ils n'en ont point eu

le temps.

Le commandant de l'artillerie se rendit à Malbosquet. Ce fort était

déja évacué. Il fit venir l'artillerie de campagne, pour balayer

sur-le-champ les remparts de la place, et accroître le désordre en

jetant des obus sur le port, jusqu'à ce que les mortiers qui

arrivaient sur leurs caissons, fussent mis en batterie et pussent

envoyer des bombes dans la même direction.

Le général Lapoype, de son côté, se porta contre le fort Pharaon que

l'ennemi évacuait, et s'en empara. Pendant tout ce temps les batteries

de l'Éguillette et de Balagnier ne cessaient de faire un feu des plus

vifs sur la rade. Plusieurs vaisseaux anglais éprouvèrent de notables

avaries, et un assez grand nombre d'embarcations chargées de troupes

furent coulées. Les batteries tirèrent toute la nuit, et à la pointe

du jour on distingua la flotte anglaise hors la rade. Sur les neuf

heures du matin, il s'éleva un très-grand vent d'Olliibech; les

vaisseaux anglais furent obligés de chercher un refuge aux îles

d'Hyères.

Plusieurs milliers de familles toulonnaises avaient suivi les Anglais,

de sorte que les tribunaux révolutionnaires ne trouvèrent que peu de

coupables dans la ville: tous les principaux en étaient partis.

Néanmoins, dans la première quinzaine, plus de cent malheureux furent

fusillés.

Depuis, des ordres de la convention arrivèrent pour démolir les

maisons de Toulon; l'absurdité de cette mesure n'en arrêta pas

l'exécution: on en démolit plusieurs qu'on fut obligé de rebâtir

après.

Pendant le siège de Toulon, l'armée d'Italie avait été attaquée sur le

Var. Les Piémontais avaient voulu essayer d'entrer en Provence: ils

s'étaient approchés d'Entrevaux; mais, ayant été battus à Gillette,

ils se mirent en retraite et rentrèrent dans leurs lignes.

La nouvelle de la prise de Toulon fit d'autant plus d'effet en

Provence et dans toute la France, qu'elle était inattendue et presque

inespérée.

Ce fut là que commença la réputation de Napoléon. Il fut alors fait

général de brigade d'artillerie, et nommé au commandement de cette

arme à l'armée d'Italie. Le général Dugommier venait d'être nommé

commandant en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales.

§ VI.

Avant de se rendre à l'armée d'Italie, Napoléon arma les côtes de la

Provence et les îles d'Hyères, aussitôt après leur évacuation par les

Anglais.

On n'a en France aucun principe fixe sur l'armement des côtes. Ce qui

donne lieu à des discussions perpétuelles, entre les officiers

d'artillerie et les autorités locales; celles-ci en voudraient

partout, les officiers d'artillerie en voudraient trop peu.

Il n'y a pas de règles certaines sur le tracé des batteries de côtes.

On établit des magasins à poudre et des corps-de-garde dans de

mauvaises positions; ils sont souvent mal construits, quoique coûtant

beaucoup, exigent de fréquentes réparations, sont inutiles à la

défense, et ne durent qu'une ou deux campagnes. On construit des

fourneaux à reverbère, on établit des grils à rougir les boulets, sans

discernement; on les place dans des positions où, pendant le feu, il

est impossible aux canonniers de les approcher sans danger, etc., etc.

On doit distinguer trois espèces de batteries de côtes, savoir: 1º

celles destinées à défendre l'entrée d'un grand port et à protéger des

escadres de guerre;

2º Celles destinées à protéger l'entrée d'un port marchand, des

rades, des mouillages et l'arrivage des convois marchands;

3º Celles établies sur les extrémités des promontoires pour favoriser

le cabotage et défendre un débarquement sur une plage.

Les batteries de la première classe doivent être armées d'un grand

nombre de bouches à feu. Elles doivent avoir leur gorge fermée par une

tour (1er modèle), capable de contenir sur sa plate-forme quatre

pièces de campagne, ou caronades de vingt-quatre; et dans son

intérieur, un logement pour 60 hommes, et les vivres nécessaires pour

douze à quinze jours, ainsi que l'approvisionnement en poudre pour les

bouches à feu. De semblables tours ont été construites pour soixante

mille francs; et, comme on le voit, elles remplacent le magasin à

poudre, le corps-de-garde, et le magasin des vivres. Il y a donc

économie. Les batteries défendues par de pareilles tours se trouvent à

l'abri d'un coup de main, et ne craignent point un débarquement de

plusieurs milliers d'hommes qui les auraient tournées. Ces batteries

doivent avoir un fourneau ou un gril à rougir les boulets: mais ce

fourneau ou ce gril ne doivent point être placés au centre de la

batterie et en arrière des plates-formes; car c'est là que frappent

tous les projectiles ennemis. Il faut placer les fourneaux à

reverbère ou les grils contre l'épaulement, en augmentant à cet effet

la ligne de la batterie: dans cette position on est à l'abri des

boulets ennemis, et l'on peut faire le service avec sûreté. Le service

du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et

difficile; les canonniers y répugnent tant, que pour peu qu'il y ait

encore d'autres dangers, ils y renoncent et ne tirent qu'à boulets

froids. La tour à la gorge doit être éloignée de trente à quarante

toises au moins des plates-formes, afin que les éclats et les boulets

qui la frappent, ne retombent pas sur la plate-forme.

Les batteries de la deuxième espèce doivent, comme celles de la

première, avoir à leur gorge une tour en maçonnerie (2e modèle), ne

contenant sur la plate-forme que deux pièces de campagne ou caronades

de dix-huit, et ayant dans son intérieur des magasins et des logements

pour 25 à 30 hommes. On en a construit pour 40,000 francs. Les

batteries de la seconde espèce n'ont pas besoin d'être armées de

beaucoup de bouches à feu. Elles sont rarement susceptibles d'être

attaquées. Quelque intérêt que l'ennemi ait à les prendre, il

n'emploiera jamais autant de moyens ni autant d'opiniâtreté que pour

prendre des bâtiments de guerre.

Enfin, les batteries de la troisième classe doivent être armées de peu

de pièces. Dans de semblables batteries, un gril est inutile; car

aucun bâtiment ne viendra s'exposer assez long-temps à son feu, pour

que l'on puisse en faire usage: une tour à la gorge est nécessaire

comme aux deux premières classes; mais moins grande, et de troisième

modèle, n'ayant qu'un canon ou caronade de douze sur la plate-forme.

Une pareille tour peut résister à toute attaque de vive force; on en a

fait pour 6,000 francs; elles remplacent, comme les autres, le magasin

à poudre, le corps-de-garde, et ces tours de troisième espèce n'ont ni

contre-coupe ni chemin couvert.

Lorsque ce systême sera établi sur toutes les côtes de l'empire, il

n'y aura plus de discussions à chaque guerre sur la nature de

l'armement.

En temps de paix, on opérera un prompt désarmement en entrant les

affûts dans les tours; ce qui évitera des frais considérables de

transport. On a l'habitude aujourd'hui de ramener les affûts dans les

arsenaux. D'après la nouvelle méthode, le réarmement peut être aussi

rapide que les besoins peuvent l'exiger.

C'est faute de classer ainsi les batteries de côtes d'après leur but,

que l'on voit des batteries de cinq à six pièces pour protéger le

cabotage; on en voit d'autres destinées à protéger le mouillage

accidentel de bâtiments marchands, armées comme s'il était question de

protéger une escadre de guerre.

La première dépense de l'armement des côtes, d'après ces principes,

serait compensée bien au-delà par l'économie qui en résulterait, tant

par la durée des affûts qui en serait beaucoup augmentée, que par la

non-construction et l'entretien des magasins à poudre et des

corps-de-garde.

L'artillerie a construit les affûts de côtes de manière à ne pouvoir

tirer que sous l'angle de 17°; elle a eu raison. Il ne fallait pas

mettre les canonniers à même de tirer trop loin, ce qui abîme l'affût

sans produire un grand effet. Cela a constamment donné lieu à des

réclamations qui ont jeté l'alarme; c'est à cela qu'on doit la plupart

des plaintes contre la poudre, la portée de nos pièces, etc. Les

boulets des vaisseaux arrivaient, et les nôtres n'arrivaient pas aux

vaisseaux. Mais cela vient de ce que les canons des vaisseaux peuvent

tirer sur les affûts marins à 25°. Cet angle, combiné avec celui que

donne souvent la bande des bâtiments, en produit quelquefois un de 30

à 40°. Le général d'artillerie, chargé de réarmer les côtes de la

Méditerranée, voyant que les officiers d'artillerie étaient dénoncés

partout, parce que les boulets français n'allaient pas si loin que

ceux des Anglais, prit le parti de faire disposer quelques affûts de

côte pour tirer à 43°; de sorte que s'il arrivait une dénonciation, on

prouvait, à l'instant, que la poudre et la portée des boulets étaient

aussi bonnes que celles des Anglais. Mais ces affûts, ainsi disposés,

sont bien plutôt hors de service que ceux qui tirent à 17°. Il n'en

faut faire usage que dans les batteries qui défendent des mouillages

éloignés de plus de 1,500 toises. Un vaisseau ne mouille jamais là où

il peut tomber des boulets à son bord. Les mortiers que M. de

Gribeauval a fait couler, n'ont qu'une faible portée, parce qu'on la

trouvait suffisante pour bombarder les places, et qu'avec une plus

grande portée le tir devient trop incertain. Il se présente pourtant

des circonstances où les mortiers à grande portée sont utiles. La rade

d'Hyères, par exemple, a un mouillage éloigné de 1,800 toises de la

côte, et est par conséquent hors de portée des pièces sur affûts de

côte ordinaire, des mortiers à la Gomer, et de ceux de dix pouces.

L'ennemi a donc pu impunément mouiller dans cette rade sans y être

inquiété; mais, aussitôt qu'on eut placé aux batteries quelques

pièces de 24 ou de 36 sur affût, à 43°, et des mortiers à la

Villantroys, ou de ceux de Séville qui envoient des bombes à deux

mille cinq cents et trois mille toises, les ennemis cessèrent de

mouiller dans cette rade. Il en est de même du golfe de la Spezzia;

les ennemis pourraient, sans rien craindre, mouiller au milieu de ce

golfe, si les batteries des côtes n'étaient pas armées ainsi qu'on

vient de l'indiquer.

Ces principes ont reçu, depuis, les plus grands développements, et ont

été appliqués en grand, principalement pour défendre de grandes

rivières, comme l'Escaut, la Gironde, les rades foraines de Brest, de

l'île d'Aix, etc. Ces principes ne sont point contraires à ceux de

l'artillerie de M. de Gribeauval; car il sera toujours vrai que

l'artillerie est de mauvais service, quand elle tire trop loin; elle

fait peu d'effet, et a l'inconvénient de briser les affûts, les

plates-formes, et les pièces même. Notre métal n'a pas assez de

ténacité pour résister long-temps à une explosion de vingt à trente

livres de poudre.

§ VII.

Napoléon se rendit aux Bouches-du-Rhône, d'où il commença sa tournée

pour l'armement des côtes de la Méditerranée. Il eut dans toutes les

villes de vives discussions avec les autorités et les sociétés

populaires; elles auraient voulu voir des batteries établies à chaque

village, à chaque hameau situé sur le bord de la mer.

Le fond du golfe de Lyon était considéré par les navigateurs de la

Méditerranée comme une mer impraticable; mais les Anglais ont changé

ces idées. On les a vus mouiller à l'embouchure du Rhône, et s'y tenir

par les plus gros temps. Ce mouillage les mettait à même de profiter

du fleuve pour faire de l'eau. Le mouillage du Buc est bon, il est

défendu par un petit château. La passe est très-étroite; mais les

vaisseaux de guerre peuvent y entrer.

Lorsque le canal d'Arles sera terminé, le Buc sera le port du Rhône,

et fera éviter la barre qui est difficile, n'ayant que sept pieds

d'eau; ce qui fait qu'il n'y passe que des allèges qui naviguent mal

et ne vont que vent arrière. Le canal d'Arles mettra Marseille,

Toulon, l'armée d'Italie, en communication régulière avec Lyon, Paris,

Strasbourg. Le Buc est destiné à être dans la Méditerranée le port de

construction des vaisseaux de guerre, comme Toulon et la Spezzia sont

des ports d'armement et de désarmement.

Depuis le Buc jusqu'à Marseille, il n'y a que de petites batteries

pour protéger le cabotage, et de petites anses où des chaloupes

seulement peuvent mouiller.

A Marseille, le vrai mouillage est à l'Istac. Le général d'artillerie

y fit construire deux fortes batteries, armées chacune de huit pièces.

Elles furent placées de manière à pouvoir appuyer fortement les deux

ailes d'une ligne d'embossage: elles n'ont jamais servi; mais dans

l'infériorité où se trouvaient nos forces de mer, il était utile

d'assurer la protection de ce mouillage. Le port de Marseille ne peut

recevoir que des frégates, et les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas

l'assurent suffisamment. De Marseille à Toulon, il n'y a que des

batteries de la troisième espèce, hormis celles qui protègent les

petits ports et mouillages de Cain, la Ciotat, Bandolle, qui sont de

la deuxième. Une tour est nécessaire sur la petite île en avant de la

Ciotat.

La défense de Toulon est de la plus haute importance: c'est là où il

ne faut rien épargner. La rade est défendue par les batteries du cap

Cepé et du cap Brun. Il était d'usage d'avoir beaucoup de batteries à

la presqu'île de Cepé; ce qui avait le grand inconvénient, dans le cas

où, à la suite d'un débarquement, l'ennemi s'emparerait brusquement de

cette presqu'île, de lui permettre d'en employer les batteries contre

notre escadre mouillée dans la rade. Cette considération a fait

prendre la résolution de n'avoir au cap Cepé qu'une seule batterie,

protégée par un fort appuyé à la croix des signaux: en sorte que

l'ennemi, maître de la presqu'île, n'aurait pas en son pouvoir la

batterie qui défend l'entrée de la rade: cette batterie fut armée de

trente bouches à feu. De tout temps il a fallu, pour rassurer les

officiers de marine, avoir un camp dans la presqu'île, au lieu que

désormais avec la seule garnison de la batterie on est à l'abri de

toute crainte.

La batterie du cap Brun est dominée par la hauteur qui se trouve à six

cents toises du fort la Malgue. Ce qui fait que l'ennemi, qui aurait

débarqué aux îles d'Hyères, pourrait s'emparer de la batterie malgré

le fort la Malgue, et fermer ainsi les rades.

Le fort la Malgue aurait dû être placé sur la hauteur dite du cap

Brun. Il serait, il est vrai, plus éloigné de la place de six cents

toises; mais il protégerait le cap qui ferme la rade: d'ailleurs, il

aurait une force double, placé sur ce point culminant. Une redoute de

cent cinquante mille francs aurait été suffisante sur l'emplacement

actuel du fort la Malgue.

Les batteries de l'Éguillette et de Balagnier défendent la petite

rade, et sont défendues par les hauteurs du Cair où était situé le

petit Gibraltar. L'ennemi, en s'emparant de ces hauteurs, aurait pu

brûler l'escadre française en rade, même en négligeant la presqu'île

de Cepé; aussi était-il d'usage de placer là un deuxième camp. On a

établi sur ce promontoire une redoute (modèle no 1) d'un million, qui,

avec deux ou trois cents hommes de garnison, en assure la possession.

Les batteries de la grande tour, opposées à Balagnier et l'Éguillette,

se trouvent dominées par le fort la Malgue.

Pour empêcher l'ennemi de mouiller dans la rade d'Hyères, il faut des

mortiers dits à la Villantroys qui lancent leurs projectiles à deux

mille cinq cents toises au moins, ainsi que des pièces sur affût de

43°. Le mouillage est éloigné de deux mille trois cents toises de

toutes côtes; avant que les batteries de ces rades ne fussent ainsi

armées, les Anglais y mouillaient constamment. Des îles d'Hyères à

Saint-Tropez, toutes les batteries sont de la troisième espèce ou

seulement destinées à protéger les caboteurs. Saint-Tropez doit être

considéré comme batterie de la deuxième espèce. Fréjus et Juan offrent

des mouillages à des escadres de guerre; il était nécessaire d'y

établir des batteries de la première espèce.

Le golfe Juan qui touche à Antibes, est la meilleure rade des côtes de

Provence depuis Toulon. On y a vu des escadres de douze vaisseaux,

bloquées par des escadres anglaises supérieures, y rester en sûreté

sous la protection des batteries que le général d'artillerie avait

fait construire. Le mouillage d'Antibes et de Nice ne doit être

défendu que par des batteries de la deuxième espèce. Villefranche a

une excellente rade, capable de recevoir de grandes escadres. Elle fut

armée avec des batteries de la première espèce. Aucune escadre n'a

jamais été dans le cas de s'y refugier; mais tout avait été disposé

pour y assurer une bonne protection. De Nice à Vado, ce qui fait la

distance d'une trentaine de lieues, il n'y a que des batteries de la

troisième espèce. Vado est une rade qui, quoique médiocre, est

regardée comme la quatrième dans cette partie de la Méditerranée: on y

avait élevé de fortes batteries.

De là à Gênes, il n'y a que des batteries pour la protection du

cabotage.

Gênes est un port médiocre; il peut cependant servir de refuge à

quelques vaisseaux. On avait projeté de faire une nouvelle levée pour

rendre le mouillage plus sûr.

§ VIII.

Napoléon joignit à Nice le quartier-général de l'armée d'Italie, en

mars 1794. Elle était alors commandée par le général Dumerbion, vieil

et brave officier, qui avait été dix ans capitaine de grenadiers, dans

les troupes de ligne. Il avait des connaissances; mais la goutte le

retenait au lit, la moitié du temps: il avait fait la guerre entre le

Var et la Roya, et connaissait parfaitement toutes les positions des

montagnes qui couvraient Nice.

Le nouveau général d'artillerie alla visiter tous les avant-postes, et

reconnaître la ligne occupée par l'armée. Il est du devoir d'un

général d'artillerie de connaître l'ensemble des opérations de

l'armée, étant obligé de fournir les divisions d'armes et de

munitions. Ses relations avec les commandants d'artillerie, dans

chacune d'elles, le mettent au courant de tous les mouvements, et la

conduite de son grand parc dépend de ces renseignements.

Au retour de cette tournée, il remit au général Dumerbion un mémoire

sur l'attaque malheureuse du général Brunet, sur les moyens de prendre

Saorgio, et de rejeter l'ennemi au delà des grandes Alpes, en

s'emparant du col de Tende. Si l'on réussissait à se porter ainsi sur

la chaîne supérieure des Alpes, on aurait des positions inexpugnables,

qui, n'exigeant que peu de monde pour leur défense, rendraient

disponibles beaucoup de troupes.

Ces idées, développées devant un conseil où siégeaient Robespierre

jeune et Ricord, représentants du peuple, furent adoptées sans aucune

opposition. Depuis la prise de Toulon, la réputation du général

d'artillerie accréditait suffisamment ses projets.

Le territoire de Nice est compris entre le Var et la Roya. La chaussée

de Nice à Turin qui passe à Saorgio ne suit aucune vallée; elle passe

à travers les collines et les montagnes. La vallée du col de Tende est

la Roya. Cette rivière prend sa source dans le col même, et descend à

la mer près de Vintimille; elle offre des débouchés.

La Nervia prenant sa source près de Montjove, plus bas que Saorgio et

que le col Ardente, ne descend pas de la haute chaîne des Alpes, non

plus que le Taggio, dont la source est entre Triola et le col Ardente.

§ IX.

Le 8 avril, en conséquence des plans du général d'artillerie, une

partie de l'armée, sous les ordres du général Masséna (le général

Dumerbion étant retenu au lit par un accès de goutte), filant le long

de la corniche, par Menton, passa la Roya. Elle se divisa en quatre

colonnes: la première remonta la Roya; la deuxième, la Nervia; la

troisième, le Taggio; la quatrième se dirigea sur Oneille.

La colonne d'Oneille rencontra un corps autrichien et piémontais, sur

les hauteurs de Sainte-Agathe, le battit et le repoussa: dans ce

combat, le général de brigade Brûlé fut tué. Le quartier-général fut

porté à Oneille, et on mit sur-le-champ des troupes en marche, pour

s'emparer de Loano.

D'Oneille, les troupes françaises marchèrent aux sources du Tanaro,

battirent les ennemis sur les hauteurs de Ponte-Dinave, s'emparèrent

du château d'Orméa, où elles firent 400 prisonniers; elles entrèrent à

Garezzio, et se trouvèrent maîtresses de la chaussée qui conduit de

Garezzio à Turin. On communiqua avec Loano par Bardinetto et le petit

Saint-Bernard.

Cependant le mouvement des trois colonnes qui avaient suivi les

vallées de la Roya, du Taggio, et de la Nervia, et celui des troupes

qui avaient débouché en Piémont par les sources du Tanaro, répandirent

de justes alarmes à la cour de Sardaigne. L'armée piémontaise,

occupant les camps appuyés à Saorgio, allait être coupée: elle pouvait

être prise, et la perte d'une armée piémontaise de 20,000 hommes eût

entraîné celle de la monarchie. L'armée piémontaise se hâta donc

d'abandonner ces fameuses positions qui avaient été arrosées de tant

de sang, et où les troupes piémontaises avaient acquis quelque gloire.

Saorgio fut aussitôt investie, et cette place capitula. Le 29 avril,

les troupes piémontaises vinrent occuper le col de Tende; mais elles

n'y restèrent pas long-temps: le 7 mai, après une attaque très-vive,

elles en furent chassées. Ainsi tomba au pouvoir des Français toute la

crête supérieure des Alpes.

§ X.

La ligne de l'armée française fut établie ainsi: la droite était

appuyée à Loano; ensuite la ligne passait à San-Bardinetto, et le

petit Saint-Bernard, dominait le Tanaro, traversait la vallée,

arrivait au col de Terme qui domine les sources du Tanaro, sur la

gauche, au-delà d'Orméa; de là elle arrivait, par la crête supérieure

des Alpes, au col de Tende. La ligne continuait sur le col supérieur

qui domine la vallée de Lastrera, et venait appuyer la gauche à la

droite de l'armée des Alpes, au camp de Tormes.

Le résultat de ces manoeuvres avait mis au pouvoir de l'armée

d'Italie, plus de soixante bouches à feu. Saorgio avait été trouvée

bien approvisionnée en vivres et munitions de toute espèce: c'était le

dépôt principal de toute l'armée piémontaise.

Le roi de Sardaigne fit juger et passer par les armes le commandant de

Saorgio: il fit bien. Ce commandant pouvait se défendre encore douze

ou quinze jours. Il est vrai que le résultat eût été le même; car les

Piémontais ne pouvaient le secourir. Mais, à la guerre, un commandant

de place n'est pas juge des évènements; il doit défendre la place

jusqu'à la dernière heure; il mérite la mort quand il la rend un

moment plus tôt qu'il n'y est obligé. L'armée française resta dans ces

positions jusqu'en septembre, que l'on apprit à Nice qu'un corps

considérable d'Autrichiens se portait sur la Bormida: alors le général

Dumerbion mit en mouvement l'armée, pour aller reconnaître l'armée

autrichienne, et s'emparer de ses magasins que l'on disait avoir été

avancés jusqu'à Cairo. Les représentants Albitte et Salicetti

accompagnaient l'armée française: le général, commandant de

l'artillerie, dirigeait les opérations; ce qui le sauva de comparaître

à la barre de la convention.

§ XI.

Napoléon, faisant son inspection à Marseille, fut interpelé par le

représentant..........., qui lui fit connaître que les sociétés

populaires voulaient piller les magasins à poudre. Le général

d'artillerie lui remit un plan pour construire une petite muraille

crénelée sur les ruines des forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas: ces

deux forts avaient été démolis par les Marseillais, au commencement de

la révolution. C'était un objet de peu de dépense; quelques mois

après, il y eut un décret qui appela à la barre de la convention le

commandant d'artillerie de Marseille, comme ayant présenté un projet

de rétablir les forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas, contre les

patriotes.

Le décret désignait le commandant d'artillerie de Marseille, et

Napoléon était général d'artillerie de l'armée d'Italie. Le colonel

Sugny, que cela regardait textuellement, se rendit, suivant la lettre

du décret, à Paris.

Arrivé à la barre, il prouva que le plan et les mémoires n'étaient pas

de sa main, et que cette affaire lui était étrangère: le tout

s'éclaircit, et l'on revint à Napoléon; mais les représentants près de

l'armée d'Italie, qui avaient besoin de lui pour la direction des

affaires de cette armée, écrivirent à Paris, et donnèrent des

explications à la convention, qui s'en contenta.

§ XII.

Les Français se rendirent de Loano à Bardinetto, où l'on passa les

gorges de la Bormida; et, le 26 septembre, ils vinrent sur Balestrino,

d'où ils descendirent sur Cairo ou le Cair. On rencontra alors un

corps de 12 à 15,000 Autrichiens manoeuvrant dans la plaine, et qui, à

la vue de l'armée française, se mit aussitôt en retraite et se porta

sur Dego. Les Français l'y attaquèrent bientôt; et après un combat

d'arrière-garde, où les Autrichiens perdirent quelques prisonniers,

ceux-ci se retirèrent sur Acqui. Maîtres de Dego, les Français

s'arrêtèrent; leur but était atteint: ils avaient pris plusieurs

magasins et reconnu que l'on n'avait rien à craindre de l'expédition

des Autrichiens. La marche des Français jeta l'alarme dans toute

l'Italie. L'armée revint sur Savone, en traversant Montenotte

supérieure et Montenotte inférieure.

La droite de l'armée fut portée de Loano sur les hauteurs de Vado,

afin de rester maîtresse de cette rade qui est la meilleure et la plus

importante qui soit dans ces mers, et d'empêcher les corsaires anglais

d'y venir mouiller. La ligne de l'armée française passait alors par

Settipani, Melogno, Saint-Jacques, et gagnait Bardinetto et le col de

Tende.

Le reste de l'année 1794 se passa à mettre en état de défense les

positions occupées par l'armée, principalement Vado. La connaissance

que Napoléon acquit, dans ces circonstances, de toutes les positions

de Montenotte, lui fut bientôt utile, lorsqu'il vint commander en chef

la même armée, et lui permit de faire la manoeuvre hardie qui lui

valut les succès de la bataille de Montenotte, à l'ouverture de la

campagne d'Italie, en 1796. Au mois de mai 1795, Napoléon quitta le

commandement de l'armée d'Italie, et se rendit à Paris: il avait été

placé sur la liste des généraux destinés à servir dans l'armée de la

Vendée. On lui avait donné le commandement d'une brigade d'infanterie:

il refusa cette destination, et réclama.

§ XIII.

Cependant le commandement de l'armée d'Italie avait été confié à

Kellermann: ce général était brave de sa personne: mais, n'ayant pas

l'habitude des grands commandements, il ne fit que de mauvaises

dispositions, et, à la fin de juin, l'armée perdit les positions de

Vado, de Saint-Jacques et de Bardinetto. Le général Kellermann menaça

même d'évacuer la rivière de Gênes, et jeta l'alarme dans le comité de

salut public, où on avait réuni tous les représentants qui avaient été

aux armées d'Italie, pour les consulter. Ils désignèrent Napoléon,

comme connaissant parfaitement les localités; le comité le fit

appeler, et le mit en réquisition. Il se trouva attaché au comité

topographique; il prescrivit à l'armée d'Italie la ligne de Borghetto,

ligne tellement forte, qu'il ne fallait, pour la garder, qu'une armée

moitié moins considérable que la nôtre; elle sauva l'armée française,

et lui conserva la rivière de Gênes. Les ennemis l'attaquèrent

plusieurs fois avec de grandes forces; ils furent toujours repoussés,

et y perdirent un monde considérable.

A la fin de l'année, le gouvernement, convaincu de l'incapacité du

général Kellermann, le remplaça, dans son commandement, par le général

Schérer.

Le 22 novembre, ce général, ayant reçu quelques renforts de l'armée

des Pyrénées, attaqua le général ennemi Devins, à Loano, s'empara de

ses lignes, fit beaucoup de prisonniers, prit un nombre considérable

de canons; et, s'il eût été entreprenant, il aurait fait la conquête

de l'Italie. Il ne pouvait y avoir un meilleur moment: mais Schérer

était incapable d'une opération aussi importante; et, loin de chercher

à profiter de ces avantages, il retourna à Nice, et fit entrer ses

troupes dans les quartiers d'hiver.

Les généraux ennemis, après avoir rallié les leurs, prirent également

des quartiers d'hiver.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2 écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 15 / 109 题