Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée
alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être
reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu
trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.
Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête
famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste
consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue
absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son
instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime
et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance.
Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry
ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être
propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres
termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens
maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.
--Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que
nous ne sommes pas de _la même âge_, toi et moi? Est-ce que nous en avons
été moins heureux pour ça?
Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que _l'argent
attire l'argent_; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre
non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut
céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une
intensité nouvelle en retrouvant son _jeune écolier_ si grand et si
perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa
fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle
veuve. Athénaïs devint sa femme.
Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans
les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de
Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris,
les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle
un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à
réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de
l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement
dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui
restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des
qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.
La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses
ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul
voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que
par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois
une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console
en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et
reconnaissance.
Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière
qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de
mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa
plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui
perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune
grand'mère les premières années de cette sœur chérie. En passant devant
le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux
pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double
tombe de Valentine et de Bénédict.