--Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes
projets, afin d'y conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des
yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez
donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je l'espérais, avant un
certain nombre d'années. Ma fortune a reçu un échec considérable qu'il
m'importe de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous
emmènerai-je pas? _That is the question_, comme dit Hamlet. Désirez-vous
me suivre, désirez-vous rester? Autant qu'il dépendra de moi, je me
conformerai à vos intentions; mais prononcez-vous, car sur ce point toutes
vos lettres ont été d'une retenue par trop chaste. Je suis votre mari
enfin, j'ai quelque droit à votre confiance.
Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole.
Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une
horrible situation.
Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac; son regard de faucon était
toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et
ne répondit rien.
--Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, j'en
augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des
devoirs que nous avons contractés l'un envers l'autre. Jadis, nous étions
amis, Valentine, et ce sujet d'entretien ne vous effarouchait pas;
aujourd'hui vous êtes devenue avec moi d'une réserve que je ne sais
comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne
vous aient beaucoup trop entourée en mon absence; je crains... vous
dirai-je tout? que des intimités trop vives n'aient un peu affaibli la
confiance que vous aviez en moi.
Valentine rougit et pâlit; puis elle eut le courage de regarder son mari
en face pour s'emparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression
de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses
gardes.
--Continuez, Monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse qu'elle ne
s'attendait elle-même à en montrer; j'attends que vous vous expliquiez
tout à fait pour vous répondre.
--Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit s'entendre avant
même de se parler; mais puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai.
Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles
ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à l'heure de nos devoirs
respectifs; les miens sont de vous assister et de vous protéger...
--Oui, Monsieur, de me protéger! répéta Valentine avec consternation, et
cependant avec quelque amertume.
--J'entends fort bien, reprit-il; vous trouvez que ma protection a un peu
trop ressemblé jusqu'ici à celle de Dieu. J'avoue qu'elle a été un peu
lointaine, un peu discrète; mais si vous le désirez, dit-il d'un ton
ironique, elle se fera sentir davantage.
Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide
qu'une statue de marbre. Elle regarda son mari d'un air effaré; mais il
ne parut pas s'être aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua:
--Nous en reparlerons, ma belle; je suis trop homme du monde pour
importuner des témoignages de mon affection une personne qui la
repousserait. Ma tâche d'amitié et de protection envers vous sera donc
remplie selon vos désirs et jamais au delà; car, dans le temps où nous
vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop
fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble?
--Je n'ai point assez d'expérience pour vous répondre.
--Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de
vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant; aussi, comme j'ai horreur
de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois
de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira
jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez! quel enfantillage! Me
prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui n'ont rien de plus
agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité
conjugale? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et
enfoncer dans votre cœur les stylets de l'inquisition pour vous demander
l'aveu de vos secrètes pensées?--Non, Valentine, non, reprit-il après une
pause pendant laquelle il la contempla froidement; je sais mieux ce qu'il
faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce
que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire
saigner votre cœur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, j'aurai
bientôt tout dit. Je ne m'oppose nullement à ce que vous viviez intimement
avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les
traces peuvent attester la présence récente...
Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était
gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta d'un air d'indifférence.
--Mais, ajouta-t-il en repoussant l'album d'un air ferme et impérieux,
j'attends de votre bon sens que nul conseil étranger n'intervienne dans
nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos
propriétés communes. J'attends cela de votre conscience, et je le réclame
au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien! ne me
répondrez-vous pas? Que regardez-vous dans cette glace?
--Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je n'y regardais pas.
--Je croyais, au contraire, qu'elle vous occupait beaucoup. Allons,
Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais
transporter cette glace dans un autre coin de l'appartement, où elle
n'attirera plus vos yeux.
--N'en faites rien, Monsieur! s'écria Valentine éperdue. Que voulez-vous
que je vous réponde? qu'exigez-vous de moi? que m'ordonnez-vous?
--Je n'ordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son
air nonchalant; j'implore votre obligeance pour demain. Il sera question
d'une longue et ennuyeuse affaire; il faudra que vous consentiez à
quelques arrangements nécessaires, et j'espère qu'aucune influence
étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils
de votre miroir, ce donneur d'avis que les femmes consultent à propos de
tout.
--Monsieur, dit Valentine d'un ton suppliant, je souscris d'avance à tout
ce qu'il vous plaira d'imposer; mais retirons-nous, je vous prie, je suis
très-fatiguée.
--Je m'en aperçois, reprit M. de Lansac.
Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence,
regardant Valentine qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une
mortelle anxiété la fin de cette scène.
Il eut l'idée d'une vengeance plus amère que celle qu'il venait d'exercer;
mais se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques
instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable
de l'assassiner; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec
Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer
soigneusement la porte du pavillon.
--C'est une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac d'un ton caustique,
d'autant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer
et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.
Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable
situation à l'égard de son mari.