Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne
lui avaient pas laissé retrouver une pensée, s'éveilla plus calme, et fit
un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point
qu'une partie de son visage était privée d'air. Il fit un mouvement pour
soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui s'éveille en
nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main
légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et l'aida à se satisfaire.
Il regardait cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur
vacillante d'une veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait
de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et
sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla
ses lèvres.
--Qui êtes-vous? dit Bénédict en frissonnant.
--Vous me le demandez? lui répondit la voix de Louise.
Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle
était là jour et nuit, souffrant à peine que madame Lhéry la relayât
pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi
d'infirmière auprès d'un moribond presque sans espoir de salut. Pourtant,
grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict
échappa à une mort presque certaine, et un jour il trouva assez de force
pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la
vie.
--Mon ami, lui dit Louise, effrayée de l'abattement moral qu'elle trouvait
en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon
affection ne saurait embellir, c'est par dévouement pour Valentine.
Bénédict tressaillit.
--C'est, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est
au moins aussi menacée que la vôtre.
--Menacée! pourquoi? s'écria Bénédict.
--En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans
doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un
rayon d'espoir pourrait la sauver peut-être; mais elle ignore que vous
vivez et que vous pouvez nous être rendu.
--Qu'elle l'ignore donc toujours! s'écria Bénédict, et puisque le mal est
fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.
En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et l'eût
rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et
tomba épuisée d'énergie, et abreuvée de douleur après l'avoir sauvé de
lui-même.
Une autre fois, il sembla sortir d'une profonde léthargie, et saisissant
la main de Louise avec force:
--Pourquoi êtes-vous ici? lui dit-il; votre sœur est mourante, et c'est à
moi que s'adressent vos soins!
Subjuguée par un mouvement de passion et d'enthousiasme Louise, oubliant
tout, s'écria:
--Et si je vous aimais plus encore que Valentine?
--En ce cas vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant d'un air
égaré; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à l'archange.
Vous êtes une misérable folle! Sortez d'ici! Ne suis-je pas assez
malheureux, sans que vous veniez me navrer l'âme de vos malheurs?
Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête
pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes
le calmèrent.
Un instant après il la rappela.
--Je crois que je vous ai parlé durement tout à l'heure, lui dit-il; il
faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.
Louise ne répondit qu'en baisant la main qu'il lui tendait. Bénédict eut
besoin de tout le peu de force morale qu'il avait reconquise pour
supporter sans humeur ce témoignage d'amour et de soumission. Explique qui
pourra cette bizarrerie; la présence de Louise, au lieu de le consoler,
lui était désagréable; ses soins l'irritaient. La reconnaissance luttait
chez lui avec l'impatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous
ces services, toutes ces marques de dévouement, c'était comme un reproche,
comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui
était funeste, plus il s'offensait des efforts qu'on faisait pour l'en
dissuader, il s'y cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses
désespérées. Et puis, s'il avait eu, dans son bonheur, l'âme assez large
pour accorder de l'intérêt et de la compassion à Louise, il ne l'avait
plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez
lourds à porter, et cette espèce d'appel fait par l'amour de Louise à
sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des
exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant
les forces de l'homme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux?
C'est une consolante promesse évangélique; mais qui tiendra la balance, et
qui sera le juge? Dieu nous rend-il ses comptes? daigne-t-il mesurer la
coupe après que nous l'avons vidée?
La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus
terrible redoublement de fièvre. Il fallut l'attacher dans son lit. C'est
encore une cruelle tyrannie que celle de l'amitié; souvent elle nous
impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour
nous attacher au pilori de la vie.
Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui
répétant avec patience le nom de Valentine.
--Eh bien! dit tout d'un coup Bénédict en se dressant avec force et comme
frappé de surprise, où est-elle?
--Bénédict, répondit-elle, elle est comme vous aux portes du tombeau.
Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants?
--Elle va mourir! dit-il avec un sourire affreux. Ah! Dieu est bon! nous
serons donc unis!
--Et si elle vivait? lui dit Louise, si elle vous ordonnait de vivre! si,
pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié?
--Son amitié! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, qu'en ferais-je?
N'avez-vous pas la mienne? qu'en retirez-vous?
--Oh! vous êtes bien cruel, Bénédict! s'écria Louise avec douleur; mais
pour vous sauver que ne ferais-je pas! Eh bien! dites-moi, si Valentine
vous aimait, si je l'avais vue, si j'avais recueilli dans son délire des
aveux que vous n'avez jamais osé espérer?
--Je les ai reçus moi-même! répondit Bénédict avec le calme apparent dont
il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine
m'aime comme j'avais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant?
--À Dieu ne plaise! répondit Louise stupéfaite.
Louise s'était introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui
avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était
dévouée, et qui l'avait vue avec joie au chevet de sa sœur. C'est alors
qu'elles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict
n'était pas mort. D'abord elle avait témoigné sa joie par d'énergiques
caresses à ces deux personnes amies; puis elle était retombée dans un état
d'abattement complet, et, à l'approche du jour, Louise avait été forcée de
se retirer sans pouvoir obtenir d'elle un regard ou un mot.
Elle apprit le lendemain que Valentine était mieux, et passa la nuit
entière auprès de Bénédict, qui était plus mal; mais la nuit suivante,
ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict
au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sœur. Partagée entre
ces deux malades, la triste et courageuse Louise s'oubliait elle-même.
Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et
dormait lorsqu'elle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de
son devoir de lui ouvrir son cœur, et de confier à sa délicatesse les
secrets de ces deux amants, pour le mettre à même d'essayer sur eux un
traitement moral plus efficace.
«Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette
histoire, mais il n'en était pas besoin; je l'aurais devinée, quand même
on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la
situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent; mais moi,
qui m'applique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me
charge de calmer ces deux cœurs égarés, et de guérir l'un par l'autre.
En ce moment Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sœur. Après l'avoir
embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors
le médecin prit la parole:
--Madame, lui dit-il, c'est moi qui puis vous en donner, puisque c'est moi
qui l'ai soigné et qui ai eu le bonheur jusqu'ici de prolonger sa vie.
L'ami qui vous inquiète, et qui a des droits à l'intérêt de toute âme
noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de
danger. Mais le moral est loin d'une aussi rapide guérison, et vous seule
pouvez l'opérer.
--Ô mon Dieu! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant
sur le médecin ce regard triste et profond que donne la
maladie.
--Oui, Madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de
consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure; elle le
serait sans l'affreuse obstination du malade à en arracher l'appareil
aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint d'un
profond découragement, Madame, et ce n'est pas moi qui ai des secrets
assez puissants pour la douleur morale. J'ai besoin de votre aide,
voudrez-vous me l'accorder?
En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui
avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main
de Valentine avec une affectueuse douceur qui n'était pas sans un mélange
d'antique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté
les pulsations.
Valentine, trop faible pour bien comprendre ce qu'elle entendait, le
regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.
--Eh bien! ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon
aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure?
Valentine ne répondit que par un signe d'avidité ingénue.
--Demain? reprit-il.
--Oh! tout de suite! répondit-elle d'une voix faible et pénétrante.
--Tout de suite, ma pauvre enfant? dit le médecin en souriant. Eh! voyez
donc ces flambeaux! il est deux heures du matin; mais si vous voulez me
promettre d'être sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre
d'ici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le
bois de Vavray. Il y a de ce côté-là une petite maison où vous porterez
l'espoir et la vie.
Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa
médicamenter avec la docilité d'un enfant, passa son bras autour du cou de
Louise, et s'endormit sur son sein d'un sommeil paisible.
--Y pensez-vous, monsieur Faure? dit Louise en la voyant assoupie. Comment
voulez-vous qu'elle ait la force de sortir, elle qui était encore à
l'agonie il y a quelques heures?
--Elle l'aura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses
n'affaiblissent le corps qu'aux heures de la crise. Celle-ci est si
évidemment liée à des causes morales, qu'une révolution favorable dans
les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs
fois, depuis l'invasion du mal, j'ai vu madame de Lansac passer d'une
prostration effrayante à une surabondance d'énergie à laquelle j'eusse
voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez
Bénédict; ces deux personnes sont nécessaires l'une à l'autre...
--Oh! monsieur Faure! dit Louise, n'allons-nous pas commettre une grande
imprudence?
--Je ne le crois pas; les passions dangereuses pour la vie des individus
comme pour celle des sociétés sont les passions que l'on irrite et que
l'on exaspère. N'ai-je pas été jeune? n'ai-je pas été amoureux à en perdre
l'esprit? N'ai-je pas guéri? ne suis-je pas devenu vieux? Allez, le temps
et l'expérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants;
après qu'ils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de
se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion; elle
éclaterait sans nous d'une manière peut-être plus terrible; en la
sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.
--Oh! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices! répondit Louise;
mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure? Quel rôle coupable allons-nous
jouer?
--Si votre conscience ne vous le reproche pas, qu'avez-vous à craindre des
hommes? Ne vous ont-ils pas fait le mal qu'ils pouvaient vous faire? Leur
devez-vous beaucoup de reconnaissance pour l'indulgence et la charité que
vous avez trouvées en ce monde?
Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se
chargea d'éloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et le lendemain
Valentine, M. Faure et la nourrice, s'étant fait promener environ une
heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un
endroit sombre et solitaire, où ils dirent à l'équipage de les attendre.
Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, s'enfonça dans un des
chemins tortueux qui descendent vers le ravin; et M. Faure, prenant les
devants, alla s'assurer par lui-même qu'il n'y avait personne de trop à la
maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout
le monde; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait
défendu de le prévenir, dans la crainte que l'impatience ne lui fût trop
pénible et n'augmentât son irritation.
Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie d'un
tremblement convulsif; mais M. Faure, venant à elle, lui dit:
--Allons, Madame, il est temps d'avoir du courage et d'en donner à ceux
qui en manquent; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.
Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de l'âme qui
devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans
cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre
rideaux de serge verte.
Louise voulait conduire sa sœur vers Bénédict, mais M. Faure lui prenant
la main:
--Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse; allons admirer les légumes
du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce
banc, au seuil de la maison, et, si quelqu'un paraissait sur le sentier,
frappez des mains pour nous avertir.
Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet
entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante
jalousie n'entrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation
et dans les reproches qu'elle se faisait à elle-même.