XII.

À quelques jours de là, madame de Raimbault fut engagée par le préfet à

une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département.

C'était à l'occasion du passage de madame la duchesse de Berry qui s'en

allait ou qui revenait d'un de ses joyeux voyages; femme étourdie et

gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré l'inclémence des temps,

et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.

Madame de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui

seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table

privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible qu'elle se dispensât de

ce petit voyage, et pour rien au monde elle n'eût voulu en être dispensée.

Fille d'un riche marchand, mademoiselle Chignon avait aspiré aux grandeurs

dès son enfance; elle s'était indignée de voir sa beauté, ses grâces de

reine, son esprit d'intrigue et d'ambition _s'étioler_ dans l'atmosphère

bourgeoise d'un gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault,

elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de

l'Empire; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine,

bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette

beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le

costume du temps, prompte à s'instruire de l'étiquette, habile à s'y

conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies,

jamais elle n'avait pu concevoir les charmes de la vie intérieure; jamais

son cœur vide et altier n'avait goûté les douceurs de la famille. Louise

avait déjà dix ans, elle était même très-développée pour son âge, lorsque

madame de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi qu'avant

cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua

donc avec sa grand'mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais

la présenter dans le monde. Chaque fois qu'en la revoyant elle s'aperçut

des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en

aversion. Enfin, dès qu'elle put reprocher à cette malheureuse une faute

que l'abandon où elle l'avait laissée rendait excusable peut-être, elle se

livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle.

Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive

de cette inimitié. M. de Neuville, l'homme qui avait séduit Louise, et qui

fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps,

dit-on, l'amant de la comtesse et celui de sa belle-fille.

Avec l'Empire s'était évanouie toute la brillante existence de madame de

Raimbault; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout

avait disparu comme un songe, et elle s'éveilla un matin, oubliée et

délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et,

n'ayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent

au faîte des grandeurs; mais la comtesse, qui n'avait jamais eu de

présence d'esprit et chez qui les premières impressions étaient violentes,

perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses

compagnes et ses amies toute l'amertume de ses regrets, tout son mépris

pour les _têtes poudrées_, toute son irrévérence pour la dévotion

réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris d'horreur;

elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur

indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets

de la famille royale, où elles étaient admises et où leurs voix

disposaient des places et des fortunes.

Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault

fut oubliée; il n'y eut pas pour elle la plus petite charge de _dame

d'atours_. Forcée de renoncer à l'état de domesticité si cher aux

courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit _franchement

bonapartiste_. Le faubourg Saint-Germain, qu'elle avait vu jusqu'alors,

rompit avec elle comme _mal pensante_. Les égaux, les _parvenus_ lui

restèrent, et elle les accepta faute de mieux; mais elle les avait si fort

méprisés dans sa prospérité, qu'elle ne trouva autour d'elle aucune

affection solide pour la consoler de ses pertes.

À trente-cinq ans il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des

choses humaines, et c'était un peu tard pour cette femme qui avait perdu

sa jeunesse, sans la sentir passer, dans l'enivrement des joies puériles.

Force lui fut de vieillir tout d'un coup. L'expérience ne l'ayant pas

détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des

générations ordinaires, elle ne connut du déclin de l'âge que les regrets

et la mauvaise humeur.

Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice; tout lui devint sujet

d'envie et d'irritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de

la Restauration; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants

souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces

semblants de royauté nouvelle; l'ennui rongeait cette femme dont la vie

avait été une fête perpétuelle, et qui maintenant se voyait forcée de

végéter à l'ombre de la vie privée.

Les soins domestiques, qui lui avaient toujours été étrangers, lui

devinrent odieux; sa fille, qu'elle connaissait à peine, versa peu de

consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour

l'avenir, et madame de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le

monde de Paris, qui tout d'un coup changea si étrangement de mœurs et de

manières, parlait une langue nouvelle qu'elle ne comprenait plus; ses

plaisirs l'ennuyaient ou la révoltaient; la solitude l'écrasait de fièvre

et d'épouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son

ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre,

miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce

venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter

aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la

disgrâce des temps et l'ingratitude de la France. C'était un monde de

victimes et d'outragés qui se dévoraient entre eux.

Ces égoïstes récriminations augmentaient l'aigreur fébrile de madame de

Raimbault.

Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire

que les faveurs de Louis XVIII n'avaient point effacé en eux les souvenirs

de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les

accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme,

elle qui n'avait pas pu le trahir de la même manière! Enfin, pour comble

de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant

ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans

rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault

s'aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l'Empire.

Maintenant elle avait cinquante ans, et quoique cette beauté passée ne fût

plus écrite sur son front qu'en signes hiéroglyphiques, la vanité, qui

ne meurt point au cœur de certaines femmes, lui créait de plus vives

souffrances qu'en aucun temps de sa vie. Sa fille, qu'elle aimait de cet

instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour

elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le

temps présent. Elle ne la produisait dans le monde qu'avec une mortelle

répugnance, et si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une

pensée d'orgueil maternel, le second était une pensée de désespoir. «Son

existence de femme commence, se disait-elle, c'en est fait de la mienne!»

Aussi, lorsqu'elle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait

moins malheureuse. Il n'y avait plus autour d'elle de ces regards

maladroitement complimenteurs qui lui disaient: «C'est ainsi que vous

fûtes jadis; et vous aussi, je vous ai vue belle.»

Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point d'enfermer sa fille

lorsqu'elle allait dans le monde; mais, pour peu que celle-ci témoignât

son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être s'en rendre bien compte,

admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à l'aise dans

l'atmosphère agitée des salons.

Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui n'avait plus pour elle

que des déceptions et des déboires, elle se laissait traîner encore comme

un cadavre à son char. Où vivre? comment tuer le temps, et arriver à

la fin de ces jours qui la vieillissaient et qu'elle regrettait dès

qu'ils étaient passés? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance

d'amour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il

reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement

de la foule. Après tous les rêves de l'amour ou de l'ambition subsiste

encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire: «J'y étais

hier, j'y serai demain.» C'est un triste spectacle que celui de ces femmes

flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs

fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles tout est faux: la taille,

le teint, les cheveux, le sourire; tout est triste: la parure, le fard,

la gaieté. Spectres échappés aux saturnales d'une autre époque, elles

viennent s'asseoir aux banquets d'aujourd'hui comme pour donner à la

jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire: «C'est

ainsi que vous passerez». Elles semblent se cramponner à la vie qui les

abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude en l'étalant nue

aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans

famille ou sans cœur, qu'on voit dans toutes les fêtes s'enivrer de fumée,

de souvenirs et de bruit!

La comtesse, malgré l'ennui qu'elle y trouvait, n'avait pu se détacher de

cette vie creuse et éventée. Tout en disant qu'elle y avait renoncé pour

jamais, elle ne manquait pas une occasion de s'y replonger. Lorsqu'elle

fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse,

elle ne se sentit pas d'aise; mais elle cacha sa joie sous un air de

condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en

faveur, si elle pouvait fixer l'attention de la duchesse, et lui faire

voir combien elle était supérieure, pour le ton et l'usage, à tout ce qui

l'entourait. D'ailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des

favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers

cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie d'argent.

Madame de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse

l'avait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces

vanités s'humaniser pour elle à un signe de _Madame_.

Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout

en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour l'empêcher

d'avoir l'air aussi grande et aussi formée qu'elle l'était réellement.

Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à

profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante

qu'elle ne l'avait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait

ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés

pour l'engager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille

marquise, sur l'embarras d'avoir une fille de dix-neuf ans à produire,

achevèrent d'éclairer Valentine. Elle s'empressa de faire le procès aux

modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée,

abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y

renonçait elle-même. L'affaire fut bientôt jugée; mais une heure après,

comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, madame de

Raimbault recommença les siens en disant qu'elle avait réfléchi, qu'il

serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à

la princesse; qu'elle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais

qu'elle dispensait Valentine de la corvée.

Valentine, qui depuis huit jours était devenue singulièrement rusée,

renferma sa joie.

Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse

eurent rayé le sable de l'avenue, Valentine courut demander à sa

grand'mère la permission d'aller passer la journée à la ferme avec

Athénaïs.

Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur

l'herbe. À peine eut-elle parlé de gâteau qu'elle frémit, car la vieille

marquise fut aussitôt tentée d'être de la partie; mais l'éloignement et la

chaleur l'y firent renoncer.

Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la

ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une

tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve.

Valentine(#17251) · 第 20 / 50 题