X.

En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle

allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un

secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait,

et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.

--Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa

jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le

bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette

jolie petite cousine? et tout le monde?

Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la

carnassière que Bénédict détachait de son épaule.

--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là! Est-ce toi qui l'as tué? On

dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà

de quoi te faire absoudre...

--Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je

l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai

pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à

sa collection.

Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir

beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper.

Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha

d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier

dans sa poche.

--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te

désaltérer à l'office.

Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.

--Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre

d'eau de grenades?

Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère,

pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard,

et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher

le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.

La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement

à Valentine:

--Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette

lettre?

--Quoi que ce soit, _oui_, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace.

Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur

ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de

luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la

première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son cœur était

loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût

fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque

qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société

avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.

«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en

souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.»

--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette

romance que tu m'avais commencée tout à l'heure?

C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à

Bénédict qu'il était temps de se retirer _à l'office_.

--Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais

vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand

plaisir, priez monsieur de chanter.

--En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?

--C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.

--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la

marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du

Rossini, auquel je n'entends rien.

--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec

timidité.

Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être

appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des

efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise,

malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au

neveu de son fermier.

Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès

du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront

qu'il avait reçu, préféra chanter debout.

Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au

bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le

chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.

La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse

l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et

ressortit encore.

--Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict,

est celui que ma sœur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant,

et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre

répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli

pleurer quand vous l'avez commencé.

--Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom

de Louise...

La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la

vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à-tête, elle attacha sur

ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut

pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la

pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui

avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas

en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une

strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict

de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec

insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout

haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et

raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta

de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une

longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et

discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais

souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques

instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir,

roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des

cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion

pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de

l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond

du cœur il remerciait sincèrement de son inconvenance.

Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds

grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la

comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui

demanda ce que cela signifiait.

--Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en

s'enfuyant.

Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine

contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant

il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands

il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en

quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de

cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en

veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise

pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et

reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se

vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était

pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille

écus de profits _par chacun an_.

--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant

dans le salon.

--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la

comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré?

--Quel _homme_? demanda la marquise.

--M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de

l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de

chanter, et je l'accompagnais...

--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère.

Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble.

--D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est

Valentine.

--Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants

sur sa fille.

--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon

piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur

dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde

très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano

chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin...

--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange

histoire me faites-vous là?

--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais

comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation!

Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants.

C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon

chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de

plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger

auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?

--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes

idées!...

--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée

parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce

qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime

de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne

l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!

--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il

est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme

il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à

ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que

je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez,

ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour

vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais

l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement.

Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules.

Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller

avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré,

qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus

ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage.

Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous

manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là_ ne

comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe

où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une

familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme.

Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit

public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal

élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact

absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral,

a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un

homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a

très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un

reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre

contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence,

et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir

à distance les gens _de peu_.

Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les

épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère,

répondit en balbutiant:

--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais

pas aux inconvénients...

--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il

peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?

--J'allais le faire lorsque...

--En ce cas il faut le faire rentrer...

La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà

loin sur la colline.

--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien

au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à

ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce

pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend

de lui.

--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait

lieu de raison.

--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.

Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:

--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.

Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:

«Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille?

vous me ferez plaisir.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Valentine(#17251) · 第 17 / 50 题