En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu'elle
allait encourager, sous les yeux de sa grand'mère, à lui remettre un
secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu'elle rougissait,
et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.
--Ah! c'est toi, mon garçon! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa
jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le
bienvenu. Comment va-t-on à la ferme? Et cette bonne mère Lhéry? et cette
jolie petite cousine? et tout le monde?
Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la
carnassière que Bénédict détachait de son épaule.
--Ah! vraiment, c'est fort beau, ce gibier-là! Est-ce toi qui l'as tué? On
dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres? Mais voilà
de quoi te faire absoudre...
--Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je
l'ai prise au filet par hasard. Comme elle est d'une espèce rare, j'ai
pensé que mademoiselle, qui s'occupe d'histoire naturelle, la joindrait à
sa collection.
Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d'avoir
beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper.
Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s'approcha
d'une fenêtre, comme pour examiner l'oiseau de près, et cacha le papier
dans sa poche.
--Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher? dit la marquise. Va donc te
désaltérer à l'office.
Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.
--Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre
d'eau de grenades?
Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand'mère,
pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d'un regard,
et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher
le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.
La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement
à Valentine:
--Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette
lettre?
--Quoi que ce soit, _oui_, répondit Valentine, effrayée de tant d'audace.
Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur
ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de
luxe dont l'usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n'était pas la
première fois qu'il pénétrait dans la demeure du riche, et son cœur était
loin de se prendre d'envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût
fait celui d'Athénaïs. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une remarque
qui n'avait pas encore pénétré chez lui si avant; c'est que la société
avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.
«Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en
souffrir. Jamais je ne serai amoureux d'elle.»
--Eh, bien! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette
romance que tu m'avais commencée tout à l'heure?
C'était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à
Bénédict qu'il était temps de se retirer _à l'office_.
--Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère; mais
vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand
plaisir, priez monsieur de chanter.
--En vérité? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille?
--C'est Athénaïs qui me l'a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.
--Eh bien! s'il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la
marquise. Régale-moi d'un petit air villageois; cela me reposera du
Rossini, auquel je n'entends rien.
--Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec
timidité.
Bénédict était bien un peu troublé de l'idée que sa voix allait peut-être
appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des
efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir; car la marquise,
malgré toute sa popularité, n'avait pu se décider à offrir un siège au
neveu de son fermier.
Le piano fut ouvert. Valentine s'y plaça après avoir tiré un pliant auprès
du sien. Bénédict, pour lui prouver qu'il ne s'apercevait pas de l'affront
qu'il avait reçu, préféra chanter debout.
Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au
bord de sa paupière; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le
chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.
La marquise écouta d'abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse
l'esprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et
ressortit encore.
--Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict,
est celui que ma sœur me chantait de prédilection lorsque j'étais enfant,
et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l'entendre
répéter à l'écho. Je ne l'ai jamais oublié, et tout à l'heure j'ai failli
pleurer quand vous l'avez commencé.
--Je l'ai chanté à dessein, répondit Bénédict; c'était vous parler au nom
de Louise...
La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la
vue de sa fille assise auprès d'un homme en tête-à-tête, elle attacha sur
ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D'abord, elle ne reconnut
pas Bénédict, qu'elle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la
pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela l'impudent vassal qui
avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas
en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une
strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict
de l'explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s'était approché avec
insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout
haletant, s'était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et
raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta
de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une
longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier, hautain et
discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n'avait jamais
souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques
instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, d'un coup de boutoir,
roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des
cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion
pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de s'élancer hors de
l'appartement en feignant d'entraîner et de châtier Perdreau, qu'au fond
du cœur il remerciait sincèrement de son inconvenance.
Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds
grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la
comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui
demanda ce que cela signifiait.
--Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il d'un air piteux en
s'enfuyant.
Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds d'ironie et de haine
contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant
il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands
il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il s'était vanté en
quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de
cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en
veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusqu'aux larmes. Louise
pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et
reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se
vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci n'était
pas homme à s'amuser d'une plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille
écus de profits _par chacun an_.
--Qu'est-ce donc que tout cela signifie? répéta la marquise en entrant
dans le salon.
--C'est vous, Madame, qui me l'expliquerez, j'espère, répondit la
comtesse. N'étiez-vous pas ici quand cet homme est entré?
--Quel _homme_? demanda la marquise.
--M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de
l'aplomb. Maman, il vous apportait du gibier; ma bonne maman l'a prié de
chanter, et je l'accompagnais...
--C'est pour vous qu'il chantait, Madame? dit la comtesse à sa belle-mère.
Mais vous l'écoutiez de bien loin, ce me semble.
--D'abord, répondit la vieille, ce n'est pas moi qui l'en ai prié, c'est
Valentine.
--Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants
sur sa fille.
--Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon
piano est horriblement faux, vous le savez; nous n'avons pas de facteur
dans les environs; ce _jeune homme_ est musicien; en outre, il accorde
très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano
chez elle, et qui a souvent recours à l'adresse de son cousin...
--Athénaïs a un piano! ce jeune homme est musicien! Quelle étrange
histoire me faites-vous là?
--Rien n'est plus vrai, Madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais
comprendre qu'à présent tout le monde en France reçoit de l'éducation!
Ces gens-là sont riches; ils ont fait donner des talents à leurs enfants.
C'est fort bien fait; c'est la mode: il n'y a rien à dire. Ce garçon
chante très-bien, ma foi! Je l'écoutais du vestibule avec beaucoup de
plaisir. Eh bien! qu'y a-t-il? Croyez-vous que Valentine fût en danger
auprès de lui quand moi j'étais à deux pas?
--Oh! Madame, dit la comtesse, vous avez une manière d'interpréter mes
idées!...
--Mais c'est que vous en avez de si bizarres! Vous voilà tout effarouchée
parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme! Est-ce
qu'on fait du mal quand on est occupé à chanter? Vous me faites un crime
de les avoir laissés seuls un instant, comme si... Eh! mon Dieu! vous ne
l'avez donc pas regardé, ce garçon? Il est laid à faire peur!
--Madame, répondit la comtesse avec le sentiment d'un profond mépris, il
est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme
il nous est impossible de nous entendre sur de certaines choses, c'est à
ma fille que je m'adresse. Valentine, je n'ai pas besoin de vous dire que
je n'ai point les idées grossières qu'on me prête. Je vous connais assez,
ma fille, pour savoir qu'un homme de cette sorte n'est pas un _homme_ pour
vous, et qu'il n'est pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais
l'inconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement.
Songez que rien n'est pire dans le monde que les situations ridicules.
Vous avez trop de bienveillance dans le caractère; trop de laisser-aller
avec les inférieurs. Rappelez-vous qu'ils ne vous en sauront aucun gré,
qu'ils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus
ingrats. Croyez-en l'expérience de votre mère et observez-vous davantage.
Déjà plusieurs fois j'ai eu l'occasion de vous faire ce reproche: vous
manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces _gens-là_ ne
comprennent pas jusqu'où il leur est permis d'aller et le point fixe
où ils doivent s'arrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous d'une
familiarité révoltante. Je le tolère, parce qu'après tout c'est une femme.
Mais je ne serais pas très-flattée que son fiancé vînt, dans un endroit
public, vous aborder d'un petit air dégagé. C'est un jeune homme fort mal
élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact
absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral,
a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant l'autre jour comme à un
homme d'esprit... Un autre se fût retiré de la danse; lui, vous a
très-cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un
reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre
contenance; je sais que vous avez assez souffert de cette impertinence,
et, si je vous la rappelle, c'est pour vous montrer combien il faut tenir
à distance les gens _de peu_.
Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les
épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère,
répondit en balbutiant:
--Maman, c'est seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais
pas aux inconvénients...
--En s'y prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il
peut n'y en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé?
--J'allais le faire lorsque...
--En ce cas il faut le faire rentrer...
La comtesse sonna et demanda Bénédict; mais on lui dit qu'il était déjà
loin sur la colline.
--Tant pis, dit-elle quand le domestique fut sorti; il ne faut pour rien
au monde qu'il croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à
ce qu'il revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce
pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce qu'on attend
de lui.
--Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise à qui la peur tenait
lieu de raison.
--Je sais les usages, Madame, répondit la comtesse.
Elle traça quelques mots à la hâte, et les remettant à Valentine:
--Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme.
Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici:
«Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille?
vous me ferez plaisir.
J'ai l'honneur de vous saluer.