I.

La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays

singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la

direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées,

il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui

l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence,

s'enfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent

sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes

paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des

massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain

chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoise et

de moellons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière

le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume; et s'il

apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église,

au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées

par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et

de leurs chenevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux,

un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux

en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le

pays.

Rien n'égale le repos de ces campagnes ignorées. Là n'ont pénétré ni le

luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à

cent bras qu'on appelle industrie. Les révolutions s'y sont à peine fait

sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace

est celle des huguenots contre les catholiques; encore la tradition en est

restée si incertaine et si pâle que, si vous interrogiez les habitants,

ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux

mille ans; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, c'est

l'insouciance en matière d'antiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines,

prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque

d'entendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de

rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des

moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire.

Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la

tête, et si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute

sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous

prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne

conçoit pas qu'on marche sans bien savoir où l'on va. À peine son chien

daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie

pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit d'entre

eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur

dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus

impassible sera celle d'un grand bœuf blanc, doyen inévitable de tous les

pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera

tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des

taureaux effarouchés.

À part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce

pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés

aromatiques.

Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est

particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa

végétation, qui lui ont fait donner le nom de _Vallée-Noire_. Elle n'est

peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu.

Celle qu'on appelle _Grangeneuve_ est fort considérable; mais la

simplicité de son aspect n'offre rien qui altère celle du paysage. Une

avenue d'érables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques,

l'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène

doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.

Le 1er mai est pour les habitants de la Vallée-Noire un jour de

déplacement et de fête. À l'extrémité du vallon, c'est-à-dire à deux

lieues environ de la partie centrale où est situé Grangeneuve, se tient

une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous

les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu'à

la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif; depuis

la noble châtelaine jusqu'au petit _pâtour_ (c'est le mot du pays) qui

nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout

cela mange sur l'herbe, danse sur l'herbe, avec plus ou moins d'appétit,

plus ou moins de plaisir; tout cela vient pour se montrer en calèche ou

sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d'Italie, en sabots de

bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe

de droguet. C'est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute

et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein

soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au

concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du

village; alors que l'aréopage masculin est composé de juges de tout rang,

et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la

poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables,

bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige,

signalent dans les annales de la coquetterie le jour de la fête champêtre,

et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète

entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la

Vallée-Noire.

Mais ce fut à Grangeneuve que s'organisa dès le matin le plus redoutable

arsenal de cette séduction naïve. C'était dans une grande chambre basse,

éclairée par des croisées à petit vitrage; les murs étaient revêtus d'un

panier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du

plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local

imparfaitement décoré, où d'assez beaux meubles modernes faisaient

ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille

de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé d'une vieille glace

qui semblait se pencher vers elle pour l'admirer, mettait la dernière main

à une toilette plus riche qu'élégante. Mais Athénaïs, l'héritière unique

du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, qu'elle

semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours d'emprunt. Tandis

qu'elle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie

devant la porte, et les manches retroussées jusqu'au coude, préparait,

dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture d'eau et de son, autour

de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une

attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte

ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne,

si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.

À l'autre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis

négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son

visage n'exprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient

tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression

d'ironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.

M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme l'appelaient encore par habitude

les paysans dont il avait été longtemps l'égal et le compagnon, chauffait

paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui

brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon l'usage des campagnes.

C'était un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées,

un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un

vestige précieux des temps passés, qui s'efface chaque jour de plus en

plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre

province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne

encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs

demi-bourgeois, demi-rustres. C'était, dans leur jeunesse, le premier pas

vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourd'hui

s'ils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait

défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et c'était

peut-être, dans toute la vie d'Athénaïs, la seule de ses volontés à

laquelle ce père tendre n'eût pas acquiescé.

--Allons donc, maman! dit Athénaïs en arrangeant la boucle d'or de sa

ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards? Tu n'es

pas encore habillée? Nous ne partirons jamais!

--Patience, patience, petite! dit la mère Lhéry en distribuant avec une

noble impartialité la pâture à ses volatiles; pendant le temps qu'on

mettra _Mignon_ à la patache, j'aurai tout celui de m'arranger. Ah! dame!

il ne m'en faut pas tant qu'à toi, ma fille! Je ne suis plus jeune; et,

quand je l'étais, je n'avais pas comme toi le loisir et le moyen de me

faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da!

--Est-ce que c'est un reproche que vous me faites? dit Athénaïs d'un air

boudeur.

--Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi _brave_,

mon enfant; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous

sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand

on a pris l'habitude d'être gueux, on ne s'en défait plus. Moi qui

pourrais me faire servir pour mon argent, ça m'est impossible; c'est plus

fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la

maison. Mais toi, fais la dame, ma fille; tu as été élevée pour ça: c'est

l'intention de ton père; tu n'es pas pour le nez d'un valet de charrue, et

le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein?

Madame Lhéry, en achevant d'essuyer son chaudron et de débiter ce discours

plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de

sourire. Celui-ci affecta de n'y pas faire attention, et le père Lhéry,

qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate

stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés

vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur

gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place,

et dit enfin à madame Lhéry:

«Ma tante, voulez-vous que j'aille préparer la voiture?

--Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre,» répondit la

bonne femme.

Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son

air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la

ferme.

Valentine(#17251) · 第 7 / 50 题