[Note 12: New-York, capitale de l'État du même nom, est la ville la
plus considérable du continent américain. Elle occupe la plus grande
partie de l'île de Manhattan, située à l'embouchure de l'Hudson. Ce
fleuve entoure la ville à l'ouest, tandis qu'un bras de mer connu sous
le nom de East River la sépare de Long Island.
En face de New-York, sur Long Island, se trouvent Brooklyn,
Williamsbourg et d'autres endroits qu'on doit considérer comme des
faubourgs de la grande cité, aussi bien que Jersey City et Oboken, qui
se trouvent sur la rive gauche de l'Hudson.
Le port de New-York est un des plus beaux du monde. Son entrée, à Sandy
Hook, est à dix-huit milles de l'extrémité sud de l'île Manhattan.
New-York a été fondé en 1614 par les Hollandais, qui l'appelèrent
Nouvelle Amsterdam. Son nom fut changé pour celui de New-York, lorsqu'en
1664 elle tomba entre les mains des Anglais. Dans ce temps il y avait à
peine 2,000 habitants. Elle renferme aujourd'hui une population de
942,377 âmes, ou, en comptant les faubourgs, de 1,500,000. ALLAN LINE,
_Illustrated Tourists' Guide_.]
Après avoir passé la nuit en sleeping-car et avoir suivi, pendant la
matinée, la belle vallée de la _Delaware_ aux forêts tapissées de
rhododendrons, je débarquai enfin à _New-York_. Avant d'arriver, un
employé passe dans le train et vous distribue, pour un dollar et demi,
des tickets pour le «ferry», le transport de vos bagages et celui de
votre personne, dans des sortes de carrosses appelés «transferts».
Des rues encombrées de caisses, de camions, de déballages de tous
genres, voilà ce qu'on traverse d'abord péniblement en s'éloignant des
quais. Les chemins de fer aériens, dont la double ligne court de chaque
côté des avenues, à la hauteur du premier étage, achèvent de donner un
aspect plus désespérément mercantile à cette partie de la ville qui fait
songer à une vaste gare de marchandises. Et pour compléter le tableau,
les fils télégraphiques, téléphoniques et de lumière électrique, se
croisent, se serrent, s'enchevêtrent si épais, qu'ils semblent un filet
tendu au-dessus des rues de peur que, le soir, des étoiles il ne tombe
sur le pavé quelques rayons de poésie.
On débouche bientôt dans _Broadway_, la grande artère de New-York, qui
coupe la ville en deux dans toute sa longueur. C'est la rue des
boutiques, des magasins, des restaurants; rue animée, mais trop étroite,
où l'on vient se promener, le soir, entre quatre et six heures, sur le
trottoir de gauche, comme à Paris sur le côté droit des Champs-Élysées.
Se prolongeant des deux côtés de _Madison-Square_, où elle coupe
Broadway en diagonale, la _Fifth Avenue_ (Ve avenue), avec ses
maisons de maîtres, ses vastes hôtels et ses nombreuses églises de
toutes religions, est la plus large, la plus belle et la plus
aristocratique des voies de l'_Empire City_. Là, tout commerce a cessé.
Quelques très-rares boutiques, parmi lesquelles une succursale _Goupil_.
Ce n'est, du reste, pas la seule maison de Paris qui soit représentée
ici et y occupe le premier rang.
Si l'on tentait d'établir une comparaison entre les deux capitales (car
New-York est de fait la capitale des États-Unis), on pourrait dire que
la Ve Avenue ressemble au haut du boulevard Malesherbes: pas de
foule, pas de boutiques, des équipages, de riches habitations. Mais
d'abord, au delà de Madison Square, la Fifth Avenue prend un caractère
d'originalité dû à une quantité de splendides hôtels (Brunswick,
Windsor, etc.) et à cette rangée d'églises de tous les styles, parmi
lesquelles la plus belle est la cathédrale catholique, édifice moderne
et d'un superbe gothique.
Avant de voir tout cela, j'étais descendu dans Broadway à l'hôtel
_Saint-Denis_. On me l'avait recommandé, mais je me garderai, cette
fois, d'en faire autant aux lecteurs pour lesquels j'écris. En montant,
je demandai mes bagages, et l'on m'assura qu'ils allaient me suivre dans
un instant. Il était de bonne heure, et je comptais avoir le temps de
m'habiller, de luncher et de me rendre à l'Opéra italien, où chantaient
Capoul et Nilsson. Je voulais ainsi profiter de ma liberté avant d'aller
faire visite aux quelques personnes que je connaissais à New-York. Et,
par avance, je me réjouissais de l'après-midi de dilettantisme que je me
réservais.
Cependant, il était déjà midi, et j'étais sans nouvelles de mes malles.
Je sonne. Un jeune domestique vient, sur un ton impertinent, me demander
ce que je veux.--Eh! parbleu, mes bagages! C'était la seconde fois que
je les réclamais. On me répond qu'on va me les envoyer. Au bout d'une
demi-heure, rien encore! J'appuie de nouveau sur le bouton électrique,
et une troisième figure de domestique se présente. Même question, même
réponse, même attente.
Impatienté, je prends le parti de descendre au bureau et de savoir enfin
ce que tout cela signifie. On me déclare que mes bagages ne sont pas
encore arrivés de la gare, et l'on ajoute sur un ton ironique qu'ils ne
seront peut-être pas là avant la nuit. J'étais furieux. Mais que faire?
Ce qui me révoltait le plus, c'étaient ces trois domestiques qui étaient
venus successivement et qui, au lieu de me dire que mes bagages
n'étaient pas arrivés, me laissaient dans une vaine attente. Mais, en
Amérique, tous les gens d'hôtels, maîtres et valets, sont grossiers et
peu serviables, et la seule manière de n'en pas souffrir est d'apprendre
à faire comme eux. Avec cela, ces _messieurs_ sont fort choqués
lorsqu'on a l'air de les traiter en inférieurs. J'avais déjà fait cette
remarque en chemin de fer, où les employés s'asseoient sans gêne à côté
de vous et vous parlent comme à un camarade, ce qui ne les empêche pas
d'accepter un pourboire pour un renseignement donné.
Bref, il était plus de trois heures quand mes bagages arrivèrent, et
j'étais à New-York depuis onze heures du matin!
Encore un grief à noter contre les Compagnies de chemins de fer des
États-Unis.
Du reste, c'est une marque du caractère _yankee_, parmi tout ce qui est
employé, d'affecter le mépris pour les gens qu'ils ont à servir. Comme
si nous devions leur être humblement reconnaissants de l'honneur qu'ils
daignent nous faire d'accepter notre argent.
Une fois dehors, je m'aperçus que j'étais au bon endroit et que
j'arrivais au bon moment pour trouver toute la ville sur le trottoir. Je
rentrais après avoir flâné deux heures, et si alors on m'avait demandé
ce que je pensais de New-York, je n'aurais guère pu donner mon avis que
sur les _New-Yorkaises_. Eh bien! je le dis aux Parisiennes, sans
vouloir les flatter, elles peuvent être tranquilles. Beaucoup de jolies
toilettes, beaucoup de femmes élégantes; mais de femmes jolies, je n'ai
conservé le souvenir d'aucune. Et pour sûr la grâce, sinon la beauté,
n'a pas cessé de tenir sa cour au milieu de nous. Il n'y a qu'un Paris
dans le monde, et de Parisiennes qu'à Paris.
Du reste, il n'y a rien à voir à New-York, et si l'on n'est pas dans les
affaires, la vie y est terriblement monotone. Huit jours sont plus qu'il
n'en faut pour se rendre compte des moeurs et coutumes de ses habitants
et pour découvrir tout ce qui est marqué d'un cachet original. Quant à
la politique et aux affaires, je n'en parle pas. Elles peuvent être par
tout pays l'objet de longues et savantes études, mais je les tiens pour
choses sacrées auxquelles je me garderai fort de toucher autrement que
par hasard. Aussi je ne m'engage à conduire mes lecteurs que dans les
théâtres, bars, promenades et autres lieux du même genre.
C'est aux _Niblo's Garden_ que je passai seul ma première soirée. On y
donnait _Excelsior_, le fameux ballet qui avait inauguré à Paris
l'_Éden-Théâtre_. Que pourrais-je en dire aujourd'hui qui puisse
intéresser? Tout le monde l'a vu ou l'a entendu critiquer. Tout le monde
sait quelle révolution il a causé, par ses effets d'ensemble, dans l'art
de la chorégraphie française, et quelle polémique aussi il a soulevée,
entre gens de haut mérite, sur l'intéressante question de la mise en
scène. Cette dernière remarque me fera dire quelques mots sur les décors
qui servaient à la représentation d'_Excelsior_ à New-York.
Les Américains applaudissaient beaucoup le _pont de Brooklyn_. Cela se
comprend: c'est de l'enthousiasme patriotique. Et encore je veux bien
faire aux auteurs grâce pour cette toile. Mais quant aux autres, je gage
que M. Sarcey lui-même ne s'en fût pas trouvé satisfait. La salle est
grande, et j'étais placé loin de la scène. Malgré cela, le badigeonnage
des décors n'en paraissait pas moins grossier et primitif. D'abord,
manque complet d'air, d'espace et d'illusion; puis, manque de goût,
manque d'exécution et manque d'imagination. Ainsi, il y a un moment où
une toile se lève, sur laquelle sont peints en buste, dans une
apothéose, les portraits des héros qui illustrent le ballet. L'exécution
en est si barbare, que je n'ose même pas comparer cette toile à celles
qui servent d'enseigne pour les badauds sur la façade de nos baraques de
foire. Il y a particulièrement une femme nue qui, au lieu d'être
légèrement enveloppée d'une couleur de poésie, ce qui seul pourrait
justifier là sa présence, semble découpée dans une feuille de zinc et
toute barbouillée de charbon. Le reste est à l'avenant. Les Américains
applaudissent cela.
Et notez bien que ce ne sont pas des bastringues que les théâtres de
New-York. On y entend chaque hiver les chefs-d'oeuvre de la littérature
et de la musique, interprêtées par les plus célèbres artistes du monde
entier. C'est pour cela que je voudrais le cadre un peu plus digne des
personnages qu'il entoure.
Toutes ces remarques ne me servent qu'à faire cette observation de
caractère, que les Américains manquent de goût au point de vue
artistique, comme de politesse au point de vue social. À l'appui de mon
dire, je citerai ce fait irrécusable: un magnifique vase de Sèvres bleu
de roi et monté en bronze doré, avait été envoyé pour une loterie de
charité par M. Grévy. La personne qui le gagna n'en fit aucun cas,
_parce qu'il était d'une seule couleur_, et elle le mit en vente chez un
marchand. Il resta là très-longtemps. On le dédaignait. Enfin, un ami,
chez lequel j'ai été reçu le plus gracieusement du monde, le vit et
l'acheta pour un prix bien au-dessous de sa vraie valeur. C'est de
lui-même que je tiens l'histoire. Il me l'a contée tandis que j'admirai
ce vase qui, posé sur un piédestal, fait à son salon un superbe
ornement.
Du reste, ce n'est que sur la masse des Américains que je prétends faire
tomber mon appréciation. Comme partout, il y a là aussi des exceptions.
Mais elles sont peu nombreuses, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'y a
guère d'objets d'art en Amérique que ceux importés de l'étranger. On me
dira que par cela même qu'on en achète, on fait preuve de bon goût. Je
n'en suis pas très-sûr. Et ce qui me laisse dans le doute, c'est le
développement énorme et populaire dans ce pays de la chromolithographie,
qui est pour moi l'antipode de l'art. Et puis, combien de gens qui,
parce qu'ils sont riches ou vaniteux, collectionnent, pour la montre,
tableaux de maîtres et éditions rares, tout en étant absolument
incapables d'en apprécier les beautés?
* * *
Voilà donc quelles furent mes premières impressions au pays de
Washington. Mais de charmants amis se chargèrent bien vite d'en atténuer
l'amertume. Grande fut leur surprise de me voir, et non moins grande la
satisfaction que j'éprouvai à me sentir si bien accueilli. Pendant tout
mon séjour, ce n'ont été qu'invitations à déjeuner et à dîner, et j'ai
trouvé assez de charmes dans cette maison pour en revêtir toute
l'Amérique.
Sans eux, qu'aurais-je fait seul à New-York pendant dix jours?--Il y a
bien à voir quelques galeries de tableaux?--Oui, mais je ne me serais
jamais douté que ce qu'il y a de plus beau en ce genre se trouve dans le
_bar_ de l'_Hoffmann hotel_. Dans cette salle, où l'on boit, sont pendus
aux murailles des toiles de Bouguereau et du Corrége; des tapisseries
des Gobelins; des objets d'art indiens, japonais, chinois, etc. Les
serviettes des garçons traînent sur des Vénus de marbre; la fumée des
pipes disparaît dans les plis de tentures orientales, et la lumière
électrique tombant des lustres remplit de perles les verres où mousse le
champagne.
De tout ce que j'ai vu à New-York, c'est ce qui m'a semblé le plus digne
d'une visite: car, dans son genre, cette salle est bien certainement
unique au monde. Un tel appareil pourrait sembler étrange en cet
endroit, si je n'ajoutais que là-bas, pour les oisifs, l'existence se
passe en grande partie dans les _halls_ et _bars_ d'hôtels. Durant le
jour, on y entre à chaque instant s'y faire brosser, cirer, réparer les
désordres de sa toilette, prendre des billets pour les théâtres,
consulter le livre où s'inscrivent les voyageurs à leur arrivée. C'est à
la fois la commodité et la distraction de tout le monde.
Comme on voit, c'est peu pour occuper l'existence. Aussi la grande
majorité des habitants est-elle dans les affaires. Du reste, ce n'est
qu'à cette condition qu'on est considéré, et là, où l'aristocratie du
sang n'existe pas, celle de la fortune est toute-puissante. Mes amis,
que j'allais souvent voir à leur _office_ de _Beaver street_, sont
agents pour la maison de champagne _Piper Heidsieck and Co_ et
plusieurs autres grandes marques de vins français. Avec le _mumm_ et le
_roederer_, le champagne qu'ils représentent est le plus estimé à
New-York, et les agents de ces trois maisons font de grandes affaires
d'argent. C'est inouï ce qu'il se consomme de cette espèce de vin en
Amérique. On en est vite dégoûté, et l'on soupire après un verre de bon
bordeaux. Mais même dans les meilleurs endroits, il est très-cher sans
être bon.
Il y a quelques restaurants français où l'on vous sert du vin ordinaire
qui vaut mieux. Un jour, que j'étais fatigué de déjeuner au café au lait
et à l'eau glacée, j'entrai dans un de ces établissements et j'y fis une
singulière rencontre. C'était dans la _XXVIe rue_, car on sait qu'à
New-York, excepté dans la vieille ville, toutes les rues se coupent à
angles droits et sont numérotées. Le garçon qui me servait s'étant
aperçu que j'étais Français me dit qu'il l'était lui-même. J'étais seul
alors dans la salle, et il entama la conversation avec moi. Il commence
par me déclarer qu'il ne porte pas son vrai nom et ne peut me le dire.
Et cela par fierté; car il est «un ancien officier de l'armée
française». Il était capitaine d'infanterie. Il n'a que quarante ans et
est ici depuis cinq ans. Venu pour spéculer, après avoir donné sa
démission, il vit ses espérances trompées et dut se mettre en quête
d'une place pour vivre. Il a été au Mexique, en qualité de chef à bord
d'un navire de guerre américain, et n'ayant pas la moindre notion d'art
culinaire. Cependant, justifiant le proverbe, il s'est tiré d'affaires
en sa qualité de Français. À son retour, il s'est placé là où je l'ai
rencontré. Il m'a assuré que la situation des garçons de restaurant est
bien différente à New-York de ce qu'elle est à Paris. «D'abord, m'a-t-il
dit, nous sommes tout à fait indépendants. Puis, nous sommes payés. On
nous donne un dollar par jour, et nous nous en faisons encore au moins
deux avec les pourboires». Il m'a appris ensuite qu'il n'était pas le
seul à New-York dans sa position. Il y connaît plusieurs officiers
français pourvoyant à leur existence d'une façon analogue à la sienne;
et le maître d'hôtel de son restaurant est un ancien grand négociant de
Hambourg.
Des Allemands, il y en a en masse. C'est une invasion. Ils ont leur
théâtre où l'on joue en allemand des pièces allemandes; leurs journaux,
rédigés dans leur langue; leurs meetings politiques et leurs députés qui
forment, dans l'Assemblée, un parti imposant. Ils ont de grandes salles,
dans les beaux quartiers, où l'on va boire en choeur en écoutant de la
musique allemande. Ils ont des restaurants; ils ont des coiffeurs;
enfin, si cela continue, ils auront tout. Et je n'ai pas parlé des cent
mille Juifs dont quelques-uns font, suivant leur gré, la hausse et la
baisse dans les affaires de finances.
Invasion pour invasion, j'aime mieux celle des Italiens. On est aussi de
mon avis à New-York, si bien qu'on leur a bâti deux palais pour les
recevoir. L'un s'appelle _Académie de musique_, et l'autre _Opéra
italien métropolitain_. Pendant mon séjour, Patti régnait dans le
premier, tandis que Nilsson trônait dans l'autre. Le _Métropolitain_,
bien que loin d'être achevé à l'extérieur, venait d'être inauguré, et
l'on était très-inquiet de savoir lequel des deux l'emporterait en
succès sur son rival.
Le soir où j'allai à l'_Academy of musique_, c'était une _première_:
première, parce que la _Gazza ladra_ qu'on y donnait n'avait pas été
représentée à New-York depuis quelque trente ans, et première parce que
la Patti, qui venait d'arriver, faisait, ce soir-là, ses débuts de la
saison.
J'étais aux fauteuils d'orchestre; et comme, là-bas, ils ne sont pas
moins recherchés des femmes que des hommes, je n'aurais su me trouver
mieux placé pour voir la _salle_. Tout autour de moi, les toilettes les
plus élégantes: robe bleu pâle, recouverte d'un voile de guipure
blanche; robe de faille blanche, brochée d'or; plumes retenues dans les
cheveux par des épingles de diamants. Enfin, tout ce que le luxe produit
de plus raffiné. Pour rien, on distribue un superbe programme, qui
renferme l'indication de toutes les pièces que doivent représenter,
pendant la «saison», les acteurs de _Her Majesty's opera company_. Car
cette troupe, où figure Adelina Patti, est celle de la reine
d'Angleterre.
À huit heures, l'orchestre entame l'ouverture. Bonne exécution,
inférieure malgré tout à ce qu'on entend à Paris à l'Opéra ou à
l'Opéra-Comique. Quand Patti entre en scène, tempête d'applaudissements:
dix salves au moins. Elle n'en pouvait plus de saluer et riait de la
façon la plus gracieuse. Jolie, derrière la rampe, elle a toujours l'air
d'avoir vingt ans. Dès qu'on le lui a permis, elle a chanté la cavatine:
_Di piacer mi balza il cor_, qui est, en même temps que le morceau de
début, le plus brillant de l'opéra. Dire qu'elle est comédienne aussi
excellente qu'admirable cantatrice; qu'elle enlève avec une légèreté
prodigieuse cette musique légère; qu'elle chante avec un style, une
expression, une délicatesse, une science et une facilité incomparables,
cela n'apprend rien à ceux qui la connaissent et rien non plus à ceux
qui ne la connaissent pas. Il ne me serait pas moins difficile de
calculer le nombre de bouquets, corbeilles, vases remplis de fleurs dont
on a accablé plutôt que comblé la diva. Tout ce que je puis dire, c'est
qu'après le premier et le dernier acte, les acteurs faisaient la chaîne
pour déposer les présents dans les coulisses. Si bien qu'à bout de
saluts et de sourires, Patti a envoyé des baisers à l'auditoire
enthousiasmé.
J'ai vainement cherché, pendant les entr'actes, à découvrir quelque
beauté parmi cette élite du grand monde de New-York. J'ai vu de belles
toilettes, de beaux diamants, mais pas de belle figure. Cela m'eût
laissé une bien triste impression des Américaines si, heureusement, je
n'avais rencontré à la sortie deux ravissantes blondes, deux blondes au
teint de blondes et aux yeux bruns! que je me suis donné tout le loisir
d'admirer.
Si, d'après cette soirée et celle que j'ai passée plus tard à l'Opéra
métropolitain, j'avais eu à porter un jugement en faveur de l'un ou
l'autre de ces théâtres, j'eusse à coup sûr accordé la préférence au
premier.
Il est vrai que je suis très en retard sur mon siècle, puisque je ne
suis pas _wagnérien_, et c'est justement _Lohengrin_ que j'ai vu jouer
au Métropolitain. Et _Lohengrin_ chanté par _il signor Campanini_,
tandis que _Nilsson_ faisait _Elsa_. En vérité, pour être excellents
chanteurs, ces deux artistes n'en sont pas moins de médiocres comédiens.
Et puis, on sent que tous les deux ont la voix usée. Du reste, il est
bien rare d'en conserver aussi longtemps la fraîcheur que la Patti.
Aussi, mon principal grief est-il que, plusieurs fois, le chef
d'orchestre a été obligé d'interpeller à haute voix soit les choeurs,
soit l'orchestre. Cela m'a horriblement choqué. Ah! par exemple, je ne
connais aucun théâtre où l'on soit aussi confortablement assis que dans
celui-là. Sans doute qu'il a été spécialement construit pour entendre du
Wagner et qu'on a pris ses précautions en conséquence. On peut très-bien
dormir dans son fauteuil sans gêner le voisin[13].
[Note 13: Depuis que j'ai écrit ces lignes qui me font rougir
aujourd'hui, et que je laisse seulement pour ma mortification, mes
oreilles se sont ouvertes et j'ai été converti à Wagner. C'est surtout à
l'ouvrage si bien étudié de M. Alfred Ernst sur Berlioz que je dois le
tardif bonheur d'avoir compris ce génie. (Voy. l'_OEuvre dramatique de
H. Berlioz_, par Alfred ERNST; Calman Lévy, éd.)]
Si, aux noms de ces acteurs illustres, j'ajoute ceux de _Capoul_, qui
chantait aussi au Métropolitain, et de _Irving_, le grand tragédien
anglais, que j'ai applaudi dans le _Marchand de Venise_, on avouera que
j'avais raison de dire que les plus célèbres artistes du monde entier se
font entendre chaque hiver dans l'_Empire City_.
Pour peu que je continue sur ce chapitre, on croira qu'il n'y a
absolument que les théâtres à voir à New-York. En ce cas, courageux
lecteur, il ne serait peut-être pas inopportun de m'accompagner dans la
promenade que je fis avec mon ami, possesseur du vase de Sèvres.
Le but de notre course était une visite à _Brooklyn_, chez ses
grands-parents. Nous nous arrêtâmes d'abord à la poste. Suivant la
coutume américaine, chacun a sa boîte avec sa clef, de sorte qu'il prend
ou fait prendre sa correspondance quand bon lui semble. Il y a aussi des
facteurs pour ceux qui n'ont pas de boîtes. Mais on préfère généralement
l'autre système, le service postal étant mal fait.
Naturellement, la politique en est la cause. Car, aux États-Unis, plus
encore peut-être que dans toute autre République, chaque nouveau député
gratifie ses amis des places qu'occupaient auparavant les protégés de
son prédécesseur. De telle sorte, il est difficile d'avoir des employés
connaissant leur affaire. Quand ils sont en place, ils savent qu'ils
tiendront autant que le protecteur, et le reste leur est bien égal.
La politique est encore plus puissante en Amérique qu'en France. Les
jours d'élections sont jours de fête: on ferme les boutiques; on
suspend les affaires, et, quand on a voté, on passe le reste du temps à
s'amuser.
Bien que je n'aie pas envie de me lancer dans une longue dissertation à
ce sujet, je ne puis m'empêcher de dire un mot sur les partis aux
États-Unis. Il y en a deux principaux: celui des démocrates et celui des
républicains. Tandis que ces derniers cherchent à centraliser à outrance
et veulent une République dont le siége principal soit à Washington, les
autres ont au contraire pour programme d'augmenter l'indépendance des
États. Ils demandent aussi qu'on ne se serve plus que de monnaies d'or
et d'argent, tandis qu'on ne fait pour ainsi dire usage que de papier.
Les bank-notes de un à cinq dollars sont la monnaie courante.
Tout en causant et dépouillant notre courrier, nous arrivons bientôt au
fameux pont suspendu de Brooklyn, sur lequel nous allons passer. Quoique
très-sceptique à l'égard de la huitième merveille du monde,--il y a tant
d'endroits où l'on vous la montre,--je serais tenté de dire que je l'ai
trouvée ici, et que c'est le pont de Brooklyn. La description en est
impossible. Tout ce que j'en ai lu ou entendu dire ne donne pas la
moindre idée de ce que c'est. Un dessin, une photographie ne font pas
mieux comprendre. Il faut être dessus; voir en bas les hautes maisons
aplaties; les navires qui passent en dessous de vous; les énormes câbles
en fer qui soutiennent le pont; les deux routes pour les voitures qui
courent de chaque côté, le long du parapet; les deux lignes de chemins
de fer longeant intérieurement chacune des routes; et ces deux chemins
de fer, séparés à leur tour par un espace de la même largeur, où passent
les fils télégraphiques et téléphoniques qui relient New-York à
Brooklyn. Enfin, occupant également le centre du pont et suspendu
au-dessus de la voie électrique, le chemin pour les piétons. Les trains
ne marchent pas à la vapeur, mais par une chaîne, le pont étant en dos
d'âne. Le soir, tout est éclairé à la lumière électrique. Bref, c'est un
prodige de science et d'art devant lequel on tombe en admiration. Ce
n'est pas un pont, c'est un monument, et je n'hésite pas à dire que
c'est le plus beau de New-York.
Après un trajet de six minutes en wagon, on débarque de l'autre côté
dans une grande ville de province peuplée de 500,000 habitants. Ce n'est
plus New-York, la capitale, l' «Empire City». On n'y trouve pas ces
vastes hôtels semblables à des villes; ni des foyers de lumière
électrique pour éclairer les squares et les rues; ni même d' «elevator
railways» transportant les voyageurs d'un bout à l'autre de New-York
dans les airs, pour dix cents. Il est vrai qu'il est question d'en
établir une ligne.
Mais pour être moins bruyant, ce séjour n'en est que plus agréable.
D'abord, la vie y est de vingt-cinq à trente pour cent moins chère que
de l'autre côté de l'eau. Puis, il y a un magnifique parc où les
écureuils gris sautillent et rongent jusque sur les allées. Il y a un
cimetière qu'on mène les touristes visiter pour son aspect pittoresque.
Il y a aussi une belle route bordée d'arbres, de jardins et de villas,
qu'on appelle _Clinton avenue_, et qui est comme le Passy de New-York.
Beaucoup de gens riches vivent là retirés des affaires.
C'est dans Clinton avenue que demeurent les grands-parents de mon ami.
Qu'ils sachent que j'ai été touché, quand on m'a présenté, de voir que
je n'étais pas un étranger dans cette maison et que mon nom leur était
bien connu.
Vers cinq heures, nous étions de retour chez mon ami, dans _Park
avenue_,--une des plus belles de New-York.--Après dîner, nous allâmes un
instant au _Casino_. La salle de style mauresque est de beaucoup la plus
jolie de New-York. Quant au rideau, qui s'ouvre en se séparant par le
milieu, il est en velours bleu et en soie chamarrée de broderie: je ne
sais rien de plus somptueux en ce genre.
On joue des opérettes dans ce théâtre. Ce soir-là, qui était un
dimanche, on donnait un concert. On est devenu moins strict là-bas que
dans la vieille Albion. La salle était comble, et ces réunions
dominicales, qui n'eussent pas été tolérées il y a quelques années, sont
aujourd'hui très en faveur.
C'est ainsi que je passai l'avant-veille de mon départ. Il ne me restait
plus rien d'intéressant à voir à New-York; aussi songeai-je à faire mes
malles. Du reste, j'avais déjà arrêté ma cabine sur le _Labrador_, de la
Compagnie Transatlantique, et j'avais pris mon billet pour jusqu'à
Paris. Je voulais acheter quelques livres pour le voyage. Je m'arrêtai
devant une librairie où se trouvaient les derniers romans parus à Paris.
Qu'on juge de ma stupéfaction quand je vis qu'on vendait un dollar
quarante-cinq cents (7 fr. 25) un volume de 3 fr. 50! Il en est ainsi de
toutes les publications étrangères, et cela vient d'une taxation
exagérée. Aussi beaucoup d'Américains réclament-ils à ce sujet, faisant
observer que cela nuit considérablement au développement de
l'instruction.
* * *
Enfin le 14 novembre arriva.
En quittant New-York, nous pûmes longtemps contempler le merveilleux
aspect de la rade. De loin, le pont de Brooklyn est d'un effet magique.
Je n'entrerai pas dans des détails de description: tout le monde sait
que ce lieu passe pour un des plus beaux du monde, et à cela il est
difficile de rien ajouter.
Pendant toute la traversée nous fûmes horriblement secoués par la houle;
mais la seconde nuit, surtout, après notre départ, une tempête furieuse
assaillit le navire. Grâce à sa solidité à toute épreuve et à la
vaillance de notre commandant, nous en réchappâmes. Ce ne fut pas,
hélas! sans payer un tribut à la mer. Au moment où l'on s'y attendait le
moins, une lame prodigieuse s'éleva de l'avant, si haut qu'elle monta
éteindre le feu du mât de misaine, et retombant sur le pont d'une seule
masse, défonça la chambre du capitaine et renversa plusieurs marins,
dont deux furent écrasés net. C'était la nuit, et le maître d'équipage
se trouvait couché, n'étant pas de quart. À ce coup il bondit hors de
son cadre, persuadé que le navire était coupé en deux. C'est du
commandant lui-même que je tiens tous ces détails véridiques. Du reste,
quand j'arrivai à Paris, le bruit de l'événement m'y avait précédé, et
ceux qui avaient à bord des amis n'étaient pas très-rassurés sur leur
destin.
Depuis dix-huit mois je n'avais pas vu la France, lorsque enfin, après
avoir quitté le Havre par le train transatlantique, je débarquai bientôt
gare Saint-Lazare. Dans la journée, faisant mon premier tour de
boulevard, je rencontrai un des passagers du _Labrador_, et je m'écriai
en lui tendant la main: Adieu, nouveau monde!--Paris est plus beau que
tout ce que j'ai vu!