TORONTO.--LE NIAGARA.

Le lendemain je pris le _Grand-Trunk Railway_, et quelques coups de

piston de la machine m'eurent bientôt fait passer de l'ancienne terre

française dans le Canada anglais.

Nous étions désormais dans la province d'_Ontario_, et il nous fallait

passer toute la journée en route, avant d'arriver à Toronto. On avait,

du reste, attaché un wagon-restaurant (_dining-car_) à la queue du

train. J'y dînai et y soupai. On vous y sert à prix fixe; mais la carte

est abondamment variée, et l'on peut demander une quantité de plats pour

la somme de 75 cents, qui font 3 fr. 75 centimes de notre monnaie.

Je regardai attentivement le pays que nous traversions. C'est une

immense plaine, qui paraît très-fertile et où la culture s'étend chaque

jour davantage. On y voit, comme en Normandie, de longs rangs de

pommiers dans les champs. Et c'est de ma part un impardonnable oubli de

n'avoir point parlé, dans le chapitre précédent, de la

«_merveilleuse_», une petite pomme succulente qu'on m'a fait manger à

Montréal. Elle est d'une variété que l'on ne trouve qu'au Canada, parmi

vingt-cinq ou trente autres espèces différentes, et dont la plupart ont

été acclimatées en France.

De temps en temps, nous nous rapprochions du Saint-Laurent, et on

l'apercevait, entre les massifs de tuyas, toujours immense avec ses îles

hautes et basses, grandes et petites, semblables aux navires de tous

rangs d'une puissante flotte.--Il y a un endroit qu'on appelle les

_Mille-Îles_ (_Thousand-Islands_), et où il y en a bien plus que le nom

ne l'indique[11]. Les unes ne sont qu'un simple rocher; les autres sont

vastes et couvertes de bois où l'on tire des lapins. C'est un peu avant

d'arriver à _Kingstone_. Dans cette ville, située sur le lac Ontario, à

la sortie du fleuve, est concentrée la principale force militaire du

_Dominion_. Bâtie, en 1783, sur l'emplacement du fort français de

_Frontenac_, Kingstone était, avant Ottawa, la capitale du Canada, et

c'est encore une place forte.

[Note 11: Environ 1,800, d'après une statistique.]

Il était minuit lorsque j'arrivai à Toronto, au _Queen's hotel_.

Fondée en 1793, _Toronto_ est la plus grande ville de l'Ontario et

renferme 80,000 habitants.

Elle est située au bord du lac, sur la rive nord et vers son extrémité

ouest.

Le lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'aller prendre un

billet pour le Niagara. On me le donna même pour jusqu'à New-York et

pour un temps _illimité_.

Les chemins de fer sont commodes et bon marché, en Amérique; les

bagages, jusqu'à 100 kilos, sont transportés gratis. Mais sous le

rapport de l'exactitude, il y a terriblement à redire. À Québec, nous

étions arrivés deux heures et demie en retard, et l'on m'avait dit: «Oh!

vous verrez, quand vous irez à Toronto! Le _Grand-Trunk Railway_ n'est

pas comme l'_Intercolonial_; il part et arrive à la minute dite.» Or

hier soir, en me guidant vers l'omnibus du Queen's hotel, la première

parole du conducteur est celle-ci: «Deux heures et demie de retard:

c'est tous les soirs la même chose!»

Après avoir fait enregistrer mes bagages pour la _Cataracte_, je

commençai mon inspection de la ville, où je ne devais rester que

quelques heures.

J'entrai d'abord dans le _Zoological Garden_. C'est une suite de

vieilles baraques malpropres, et dans lesquelles s'avachissent un

certain nombre de fauves et d'oiseaux, les mêmes que dans toutes les

ménageries. Il y a pourtant un magnifique ours de Russie, qu'on n'a pas

oublié de nommer _Pierre le Grand_.

La ville est bien bâtie; les rues sont droites et larges; il y a

beaucoup de très-belles maisons et, tout le long de King's street, de

jolies boutiques. J'ai remarqué nombre d'églises ayant grande apparence.

Mais elles étaient presque toutes fermées, excepté une seule, la

cathédrale catholique, style gothique et toute peinte à l'intérieur.

C'est du reste le genre d'églises que l'on retrouve partout en Canada.

Quant au lac Ontario, la ville étant sur un terrain plat, on ne le voit

de nulle part, et j'aurais pu ne pas me douter de son voisinage, si je

ne l'avais découvert de la fenêtre de ma chambre. Du reste, rien de bien

remarquable. Les rives sont plates, et il étend à perte de vue ses eaux

incolores qui tracent à l'horizon, comme une mer morte, une longue ligne

toute droite et triste.

Dans une habitation que lui a donnée la cité de Toronto, c'est là que

vit, sur une île, le célèbre Hanlan. Cet homme si remarquable, ce grand

citoyen que la République a récompensé de bien-faits semblables à ceux

qu'autrefois des héros recevaient de la patrie sauvée par eux, cet

homme, quel est-il? qu'a-t-il fait?

Il y a quelques années à peine, il revenait à Toronto--retour

d'Angleterre--et le peuple en délire s'attelait à la voiture du

triomphateur pour traîner sa gloire unique. Dans un concours sur la

Tamise, Hanlan le Grand avait battu les plus fameux canotiers du monde,

même ceux de l'Australie! Et Athènes reconnaissante le consacrait

illustre et lui donnait un temple.

Cet individu, qu'il faut entendre détailler par les connaisseurs,--car

ils savent la longueur de chacun de ses muscles,--a amassé plus d'un

million par des paris gagnés. L'heureuse proportion de ses membres, nous

dit-on, lui permet d'imprimer à son bateau des mouvements d'une

précision automatique telle, qu'aucun ne peut lutter avec lui.

Et enfin, Toronto a son grand homme!

J'étais trop pressé de contempler le magnifique spectacle de la

Cataracte dont je me sentais si près, pour prolonger beaucoup mon séjour

à Toronto. Du reste, rien d'intéressant ne m'y retenait plus. En

Amérique il n'y a, pour un voyageur, que deux choses à observer:

l'aspect de la contrée, et puis les moeurs, les affaires et la politique

des peuples. On n'a pas, comme dans les pays où la civilisation est

nombre de fois séculaire, les mille souvenirs et les mille restes de

l'antiquité à rechercher.

Je partis donc dans la journée.

* * *

Le soir, j'arrivai à _Niagara-Falls_, à 6 heures 25,--l'heure portée sur

l'indicateur! Il neigeait un peu: c'était la première neige de l'hiver,

et le premier jour de novembre. Il faisait nuit noire. Quelques

guimbardes attendaient dans l'ombre, leurs cochers jetant tous à la fois

au touriste ahuri des noms d'hôtels. Ce n'est pas un mince embarras,

lorsqu'on va à la Cataracte, que de décider dans quelle maison l'on

descendra et si l'on choisira la _rive canadienne_ ou l'_américaine_.

D'autant plus qu'à cette époque, beaucoup d'hôtels sont fermés, la

saison d'été étant finie, et celle d'hiver--pendant laquelle on va

admirer les chutes en partie congelées--n'étant pas encore venue.

Fort heureusement, mes amis de Dorchester street avaient pensé à tout,

et, suivant leur conseil, je descendis à _Rosli's hotel_, sur la rive

canadienne. À mon tour, je ne saurais recommander trop vivement à qui

ira là-bas, de frapper à la même porte. C'est moins un hôtel qu'une

maison meublée, où l'on est sûr de l'honnêteté de son hôte et où l'on

vous accueille de façon affable et polie.

M. Rosli,--un gros énorme Suisse,--est venu me recevoir fort civilement,

m'a conduit dans ma chambre, puis m'a invité à prendre «_le thé_».

Lorsque j'eus inscrit mon nom sur le registre et qu'il vit que j'étais

Français, il me parla aussitôt dans ma langue. Il me tint compagnie à

table et me servit d'excellents mets. On me l'avait, du reste,

recommandé à Montréal en me disant: «_He his a splendid cook and he will

save your money_»; c'est un excellent cuisinier, et qui vous empêchera

d'être exploité.

En effet, de lui-même, il se chargea de tout arranger pour ma journée du

lendemain et de régler pour moi avec le cocher.

Sur cette assurance, je montai tranquillement me coucher, un peu ému par

la pensée que j'allais bientôt me trouver en face d'un des spectacles

les plus magnifiques de la terre. J'étais à un demi-mille de la chute,

et cependant, à travers les croisées fermées, j'en entendais le

bourdonnement, semblable au bruit qu'aurait fait un barrage de rivière

élevé au pied de la maison.

Le lendemain matin à 9 heures je montai en voiture pour commencer mon

excursion.

--Quelquefois, pendant une de ces nuits où, dans le ciel noir, les

étoiles brillent d'un éclat inaccoutumé, il m'est arrivé d'en fixer une,

mais en concentrant sur elle toute la plénitude de mon attention. Je

réunissais, pour ainsi dire, dans mon regard, tout ce qui vibrait en moi

de vivant; je faisais un violent effort pour y faire filtrer toute ma

pensée. Alors je ne voyais plus rien que cette étoile, toute seule dans

le ciel. Peu à peu, elle perdait ses rayons, et il me semblait que je

montais vers elle, à travers les espaces. Tout d'un coup, je me rendais

véritablement compte de l'immense vide, infini. Je parcourais, jusqu'au

bout, l'incommensurable distance qui me séparait d'elle, et pendant une

seconde, je la voyais comme elle était, toute ronde et de toute sa

grandeur, roulant son monde fabuleux dans le néant insondable.--Et ce

n'était que l'éclair d'une apparition, qu'avec toute la puissance de ma

volonté j'étais parvenu à faire jaillir, et qui s'éteignait brusquement,

lorsqu'il n'y avait plus assez de force en moi. À première vue, je

n'avais trouvé l'étoile que jolie; tandis qu'ensuite elle m'était

apparue telle qu'elle était: effrayante.

Je demande pardon au lecteur de cette digression; mais, d'aucune

manière, je ne pouvais mieux lui faire comprendre le genre de déception

qu'on éprouve à la première apparition des chutes du Niagara. Ce n'est

pas ce que l'on avait rêvé, et cela, pour la raison, précisément, que

notre esprit est trop étroit pour s'imaginer des merveilles qu'il n'a

pas vues, autrement que comme des monstruosités. En arrivant, on est

surpris de ce que ce n'est pas plus haut, de ce que ce n'est pas plus

large, et surtout de ce qu'on n'est pas saisi par l'immensité. Et

pourtant, c'est vraiment haut, c'est vraiment large, et nos yeux le

voient tel quel; mais notre esprit ne peut le comprendre parce qu'il

n'est pas réglé à la mesure de telles conceptions. Il faut lui donner le

temps de se mettre au point, et de voir enfin à cette lumière qui

l'éblouit. Pour bien faire, on devrait s'en aller et ne revenir qu'un

mois après.--Car ce ne sont pas mes seules impressions que je rapporte

ici, mais celles de tous ceux qui ont été au Niagara et qui, déçus une

première fois, ont éprouvé l'émerveillement lorsqu'ils l'ont revu.

Beaucoup de personnes, du reste, m'avaient averti du désenchantement qui

m'attendait; mais j'y croyais peu.

Je ne m'arrêtai donc point stupéfait, lorsque soudain j'aperçus la

Cataracte, ni lorsque je descendis de voiture au bord de la _Chute

Canadienne_ avec la _Chute Américaine_ en face de moi. Et pourtant,

c'était un fleuve immense qui se précipitait là, d'un seul bond,

s'écroulant avec fracas d'une hauteur de cent soixante pieds et sur une

étendue de plus de deux mille! Et j'avais lu qu'il passait là, _chaque

seconde_, vingt-huit mille tonnes d'eau!

Je continuai ma route. Je voulais tout voir et acheter à tout prix la

délicieuse émotion que me procurerait l'intelligence d'un si grand

spectacle.

Parti par un temps couvert et maussade, je suis assez heureux pour être

bientôt favorisé de la présence du soleil. Je monte dans

l'_Observatoire_, d'où l'on voit le Niagara tomber de la Chute

Canadienne, à laquelle sa forme circulaire a valu le nom de _Horseshoe

Falls_ (Chutes du fer à cheval), je revêts le costume goudronné des

matelots pour descendre dans le précipice, et là, collé aux parois

ruisselantes du rocher, je vois passer le déluge sur ma tête et

j'entends gronder le tonnerre à mes pieds. Sauvé des éléments, je

pénètre dans des boutiques, où je deviens la proie de jolies filles, qui

me vident mes poches pour les remplir de bagatelles. Je m'arrête au

«_Burning spring_», où, dans un puits, l'eau brûle avec des flammes

d'enfer;--aux Trois Iles Soeurs (_Three sisters' Islands_), où de

grands arbres secouent leurs crinières de lianes au-dessus des rapides

qui bouillonnent impétueux, en amont de la cataracte. Je passe dans

l'île des Chèvres (_Goats' Island_), dont les rochers s'amoncellent

entre les Horseshoe Falls d'un côté, et de l'autre les chutes

américaines, d'où l'eau se précipite d'un seul jet, en ligne droite. Je

descends jusqu'aux pieds de l'île, où je suis inondé d'une poussière

humide et où il commence à me paraître que l'eau tombe bien fort et de

bien haut. Enfin, je quitte les États-Unis pour rentrer en Canada et je

traverse le Niagara en aval des Chutes, sur un pont en fil de fer, qui a

plus de douze cents pieds de longueur et qui est suspendu à plus de deux

cent cinquante au-dessus du fleuve. Celui-ci, à peine a-t-il fait sa

chute, coule paisible et limpide dans les profondeurs de son lit bordé

d'escarpements.

Il me reste quelque chose de plus à visiter: ce sont ces terribles

_rapides de Whirpool_ où l'infortuné capitaine Wabb a trouvé la mort.

Ils sont à trois milles en-dessous des chutes. Là, on est tout de suite

saisi d'effroi à l'aspect de ce torrent qui brise ses flots de tous les

côtés, perpétuellement: le Saint-Laurent tout entier passe par là!

J'avais tout vu et je rentrai pour me recueillir et prendre quelques

notes. Le soir à huit heures, je devais partir pour New-York; mais je

voulus auparavant revoir la Cataracte, et j'y allais à pied vers la fin

du jour. Au lieu de suivre mon premier itinéraire et d'arriver au niveau

même du sommet de la chute, je pris un chemin qui descendait jusqu'au

fond du ravin où coule le Niagara.

J'arrivai jusqu'au bord de l'eau, attendant d'y être pour regarder.

Alors, fermant l'horizon, la cataracte, avec ses deux chutes, m'apparut

dans toute sa sublime magnificence. Je me rendis compte de ses

proportions colossales; je ne pouvais revenir d'avoir d'abord été déçu.

Je compris enfin cette merveille qui n'avait cessé de s'étaler devant

moi et que, malgré tout, j'avais eu tant de peine à découvrir.

C'est unique dans le monde et c'est beau, voilà tout!

Mais qui pourra jamais dire cette prodigieuse masse d'eau, écumant sur

les rapides et s'effondrant avec fracas dans un gouffre d'où elle se

relève en poussière blanche, jusqu'aux cieux, pour couler quelques pas

plus loin sans une ride? Qui dira l'aspect féerique de cette cataracte,

qui semble, au soleil, une avalanche de neige, en travers de laquelle de

fugitifs arcs-en-ciel jettent des écharpes diaprées que le vent emporte

ou secoue? Et cette île des Chèvres où, sur des rocs entassés, des

arbres séculaires tendent leurs bras moussus sans cesse trempés par le

rejaillissement des eaux canadiennes et américaines?

Comme le soleil allait disparaître et que je songeais à rentrer, un

rayon, parti du couchant, s'élança jusqu'à la cataracte, embrasant sur

son passage les maisons situées sur la rive américaine, et enveloppant

d'un reflet rose le nuage de vapeur qui s'élève de la Chute Canadienne.

Le ciel, partout ailleurs couvert d'épais nuages, répandait déjà sur la

terre les ombres hâtives du crépuscule, et cette traînée de feu semblait

un chemin de lumière par où la poésie descendait du ciel et remplissait

d'une grave mélancolie les sublimes beautés de ces lieux.

Dans de pareils moments, comme on se sent petit et isolé; comme le coeur

se gonfle d'émotion et se remplit de mille souvenirs chéris; comme on

aimerait fort si l'on aimait!

* * *

Je restai ainsi, plongé dans une contemplation triste, jusqu'à ce que

toute clarté se fût dissipée. Alors je m'éloignai en hâte de ces lieux

d'où il me semblait que le néant s'avançait pour me saisir, et je m'en

retournai, l'âme pleine de deuil.

* * *

Oui, c'est un grand spectacle que celui qui jette l'homme dans de telles

extases!

Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes · 第 41 / 46 题