Notre _sleeping car_ était au complet en partant d'Halifax, mais je ne
connaissais aucun de mes compagnons de route. Après une assez bonne nuit
dans un lit où de plus gros que moi eussent pu s'étendre à leur aise, le
froid me réveilla à la pointe du jour. Comme nous ne devions arriver que
le soir à dix heures, je n'étais pas pressé de m'habiller. Je soulevai
les stores de mes fenêtres, et tandis que de l'autre côté un épais
rideau me protégeait contre les regards indiscrets, je contemplai, à
demi soulevé sur ma couche, le paysage qui se déroulait le long du
train.
Le soleil, énorme et tout rouge, se levait sur une contrée plate et
déserte dont les forêts de sapins et de bouleaux, à perte de vue,
étaient couvertes d'une épaisse couche de givre. Nous n'étions pourtant
qu'au 24 octobre.
Vers sept heures, nous découvrîmes un village pittoresquement disséminé
aux alentours d'une large baie; la mer unie avec des reflets pâlissant
sous la lumière nouvelle; la terre, les ruisseaux, les marais grelottant
sous leur manteau de glace.
Cependant le paysage prenait un autre caractère. Les éternels petits
pins entremêlés de petits bouleaux se faisaient plus rares.
Tout à coup, voici de nouveau la mer.--Il est bientôt huit heures. Le
couloir qui divise notre wagon dans sa longueur commence à se remplir de
l'agitation de ceux qui se lèvent et vont se débarbouiller et se coiffer
dans le cabinet de toilette. Je soulève un peu mon rideau, et derrière
ceux de mes voisins j'aperçois des jambes qui passent, des mains qui se
tendent pour lacer des souliers, et l'étoffe des tentures qui se gonfle
et retombe à chaque mouvement du personnage pour enfiler une chemise ou
agrafer un corsage. Lorsque je me suis assez initié à la manière de se
comporter dans un _sleeping car_ américain, je me retourne sur mon coude
pour me remettre à ma lanterne magique.
L'immense nappe d'eau silencieuse et immobile, blanche sur la rive où
nous passons, se mélange de toutes les couleurs de l'azur pour aller
mourir dans un horizon arrêté par des montagnes aux silhouettes
capricieuses, moins bleues que les eaux qui les baignent et moins pâles
que le ciel qui les encadre. Elles courent vers le nord, noyant leurs
dernières cimes bien loin, où le ciel et la mer se confondent. Là, elles
ne semblent plus qu'une légère fumée qui s'évanouit. Au contraire, elles
se relèvent vers le sud, enveloppées de tons plus sombres. Et de
l'immense amphithéâtre jaillissent plusieurs îles boisées, qui se
détachent vigoureusement sur ce fond vaporeux de lumière matinale.
Enfin le premier plan, c'est-à-dire la rive que nous longeons, égayé de
maisonnettes rustiques étalant leurs pauvres toits à l'ombre de bosquets
aux arbres multicolores, achève la perfection de ce tableau.
Je ne connais point le golfe de Naples, mais certes celui-ci, qu'on
appelle «Baie de Chaleur», fait rêver à tout ce que l'imagination peut
enfanter de plus riche et de plus poétique, et un pareil site, en
Europe, ferait la fortune de l'endroit où il se trouverait.
Dès lors nous n'avons cessé de parcourir une contrée des plus
accidentées, le railway longeant perpétuellement des torrents étranglés
entre des montagnes, celles-ci enfouies sous les sapins et les
bouleaux. Dans les eaux rapides et peu profondes, de la passerelle où je
me tenais, on voyait dormir les saumons, tandis que des rochers, au bord
du chemin, pendaient de longues aiguilles de glace. Des arbres verts
d'essences variées, «spruces», mélèzes, tuyas, etc.; des bouleaux à
l'écorce blanche, des fusains aux rameaux pourprés, des sorbiers des
oiseaux aux grappes rouges et, sur le sol, une petite plante qui jetait
des tapis d'écarlate, tout cela répandu sur des montagnes, des plateaux,
des ravins, contournés, parcourus, franchis par les rails du chemin de
fer, tel est l'aspect général du pays jusqu'à Rimouski.
Les couleurs d'automne ont une variété et un éclat tout particuliers
dans le nord de l'Amérique; aussi est-ce de préférence cette saison que
choisissent les touristes pour y voyager.
À Rimouski, on n'entend déjà plus parler que le français sur les
trottoirs des stations, et l'on découvre la nappe grandiose du
Saint-Laurent, plus semblable à un golfe qu'à un fleuve. D'une rive à
l'autre l'horizon est si éloigné qu'on le prendrait pour celui de la
mer, si de hautes montagnes n'y soulevaient leurs crêtes cendrées dans
le lointain bleu.
Il y avait plus de trente heures que nous avions quitté Halifax,
lorsque enfin le train nous déposa à _Point-Levi_.
* * *
Point-Levi est un faubourg de Québec, situé sur la rive droite du
Saint-Laurent, et il faut traverser le fleuve sur un _ferry-boat_
(bateau de transport) qui vous débarque sur les quais de la ville.
Ces ferry-boats sont des espèces de maisons flottantes à vapeur, où l'on
s'embarque à pied ou en voiture, et il y en a beaucoup sur les larges
fleuves d'Amérique, là où un pont pourrait gêner la navigation.
Depuis longtemps il faisait nuit et l'on ne voyait de Québec que des
lumières qui, çà et là, étoilaient l'eau du fleuve de clartés
tremblantes. Ne pouvant regarder le paysage, je causais avec un jeune
homme que je connaissais depuis quelques heures.
En route je m'étais peu à peu aperçu que la plupart des voyageurs
étaient des Canadiens français, et plusieurs avaient lié conversation
avec moi. L'un d'eux me dit qu'il comptait passer la journée du
lendemain à Québec et partir le soir pour Montréal. Libre de toute
occupation, il me proposait de descendre au même hôtel que lui et de
faire ensuite route ensemble jusqu'à Montréal. À Québec il me servirait
de cicerone. Ce projet entrait dans mes plans, et j'acceptai.
On m'avait indiqué l'_hôtel Saint-Louis_, comme le meilleur. Je lui en
parlai; mais il était habitué ailleurs et m'entraîna avec lui.
C'était une espèce d'auberge, et je m'en aperçus tout de suite, rien
qu'à la tournure et aux façons vulgaires de quelques hommes rassemblés
dans la salle commune.
J'en pris vite mon parti, trouvant qu'il ne messeyait pas à un voyageur
de chercher parfois des aventures. Je fus nommé, qualifié, et je dois
dire qu'on eut dès lors pour moi des égards tout particuliers. N'empêche
qu'il a fallu en passer par la chambre à deux lits, et quelle chambre!
et quels lits! et quelles cuvettes! Et puis, le lendemain matin, comme
je prenais, sur l'oreiller, des notes dans mon journal, pendant que mon
camarade ronflait encore, j'ai été subitement interrompu par des
_connaissances_ qui sont entrées comme un ouragan pour dire bonjour à
leur ami. Ne pouvant plus écrire, à cause du bavardage, je me suis levé.
On m'a présenté, on a fait porter du madère et l'on a bu à ma santé!
Après déjeuner, nous sommes sortis. Québec, étant bâtie sur une sorte
d'escarpement au milieu du fleuve, offre de loin un coup d'oeil
très-pittoresque. Lorsqu'on y est, on ne s'aperçoit que du désagrément
de toujours monter ou descendre.
La ville n'est ni jolie, ni curieuse. Je m'attendais à trouver de
vieilles maisons intéressantes; mais tout cachet d'antiquité a disparu
sous le badigeonnage moderne.
Par exemple, ce qu'il y a de magnifique, de tout à fait imposant, c'est
la vaste terrasse qui s'étend au pied de la citadelle, et d'où l'on
jouit sur le Saint-Laurent d'un panorama qui passe, sans qu'il y ait, je
crois, d'exagération, pour un des plus beaux du monde.
Dans l'après-midi, le «gérant de l'_hôtel_», un jeune et aimable garçon,
m'a conduit à la citadelle. Là, un de ses amis, sergent de cavalerie,
comme il faut et instruit, nous a pilotés avec une complaisance et un
empressement tout canadiens, ce qui veut beaucoup dire. Il parle le
français avec correction et bien plus distinctement que la plupart des
autres Canadiens-Français avec lesquels je me suis trouvé, et dont le
langage m'est resté souvent impossible à comprendre. Si je n'avais pris
la résolution de ne nommer personne ici, je serais heureux d'y pouvoir
inscrire son nom, en le remerciant de nouveau de la façon dont il nous
a fait les honneurs de la citadelle, y compris un excellent verre de
bière.
Des remparts, on découvre de tous côtés des panoramas à faire rêver des
décorateurs d'opéra. Ce qu'il faut chercher à Québec, ce sont les points
de vue dominants. Il n'y a dans la citadelle que de l'infanterie et de
l'artillerie, mais il était alors question d'y mettre aussi de la
cavalerie légère, et c'est à cet effet qu'on y avait détaché le jeune
sous-officier qui nous accompagnait.
Une garnison un peu forte n'est pas inutile à Québec. Le bas de la
ville, en partie occupé par de pauvres maisons entre lesquelles
serpentent des rues sales et étroites, est habité par des Irlandais, et,
de leur part, on redoute toujours quelque manifestation politique. Deux
ou trois jours avant mon arrivée, le marquis de Landsdowne étant venu en
Canada, remplacer au gouvernement général le marquis de Lorne, gendre de
la Reine, s'était arrêté à Québec. Les Irlandais, dont il n'a pas les
sympathies, et de qui son prédécesseur avait su se faire bien venir,
comme de tout le monde, s'étaient agités pour protester contre sa
nomination. Pourtant ils s'en étaient tenus à des réclamations
pacifiques.
C'est du reste dans l'enceinte même de la citadelle qu'est logé le
gouverneur général, lorsqu'il vient à Québec. Car il ne faut pas croire,
comme beaucoup de gens le pensent, que l'ancienne capitale du _Canada_
est restée celle du _Dominion_. C'est à _Ottawa_, ville située dans le
nord, sur un tributaire du Saint-Laurent, et déjà peuplée de quarante
mille âmes, bien qu'elle soit de construction toute récente, que la
Grande-Bretagne a établi le siége du gouvernement de ses provinces
d'Amérique.
De là, le _gouverneur général_ étend son autorité sur toutes les autres
colonies anglaises de cette région, à part Terre-Neuve, qui, je l'ai
dit, est indépendante de toute autre autorité que celle de la Reine.
Néanmoins, chaque province du Canada a sa Capitale, avec son parlement
qui s'occupe de toutes les affaires intéressant particulièrement la
province. Québec est une de ces capitales, et l'on y achève un superbe
édifice, dans lequel doivent siéger les Chambres.
En fait d'autres monuments, il n'y a rien de bien remarquable dans cette
cité, qui est pourtant la plus ancienne du Canada. C'est en effet
Champlain qui la fonda en 1608. Wolfe s'en empara, en 1759, à la suite
de la glorieuse défaite où périt Montcalm. Et, de la citadelle, on vous
montre le champ de bataille des plaines d'Abraham où s'élève un monument
en l'honneur des deux héros.
On peut cependant faire une visite à l'_Université_, vaste bâtiment qui
renferme les nombreuses salles d'une musée de peinture, histoire
naturelle, etc., et surtout une belle bibliothèque de soixante-dix mille
volumes.
Tout cela se trouve dans la ville haute, la basse étant entièrement
occupée par le commerce.
Avant de redescendre, n'oublions pas de tout voir. La cathédrale ne vaut
pas la peine que j'y conduise le lecteur. Je l'inviterai plutôt à
m'accompagner sur la _place du Marché_, chez un grand fabricant de
pianos et orgues. Mon compagnon, qui le connaît, me présente à lui, et
dès qu'il me sait musicien, il m'ouvre et me fait essayer l'un après
l'autre tous ses instruments. Il n'a pourtant pu me convaincre que les
facteurs d'outre-mer fussent aussi habiles que les nôtres. Et quelque
excellents que soient les pianos de _Weber_ qui a la vogue en ce moment
en Amérique, je conserve la palme aux Érard, Pleyel, etc. Pensant
peut-être que je goûterais mieux son éloquence, le brave homme nous
emmena au _bar_ de l'hôtel Saint-Louis, tout en se lançant dans une
interminable discussion politique, qui m'eût certainement beaucoup
intéressé si j'avais pu la comprendre. Mais j'avais beau dresser mes
oreilles de voyageur curieux, il me fut impossible de saisir une parole
de ce français-charabia. De plus le _vous savez_ canadien qu'il plaçait
régulièrement entre chaque mot achevait de me dérouter complétement.
Ce personnage est bien certainement ce que j'ai vu de plus curieux dans
Québec. Du reste, aimable et accueillant, comme tous ses compatriotes,
il eût pu, si je l'avais compris, me fournir nombre de détails pleins
d'intérêt. Il était d'abord fort instruit sur l'histoire du pays, de
plus, membre du conseil municipal.
Quant à mon compagnon de chambre, je vis avec dépit qu'il était inutile
de lui poser aucune question, incapable qu'il était d'y répondre.
Mon dernier coup d'oeil, avant de regagner mon auberge, fut pour le
port. On y fait des travaux considérables d'agrandissement, et, la nuit,
les ouvriers poursuivent leur tâche à la lumière électrique.
Une journée m'a suffi pour visiter Québec, et mes lecteurs connaîtront
comme moi cette ville hospitalière, si j'ajoute qu'elle est le siége de
notre consulat général dans l'Amérique du Nord, et que les grands
paquebots de la ligne Allan, qui vont de Liverpool à Montréal, y
arrivent et en partent tous les huit jours.
Dans la soirée, je m'embarquai pour Montréal sur un de ces steamers de
rivière dont les deux cheminées m'avaient toujours paru d'un effet si
pittoresque sur les gravures représentant «un fleuve d'Amérique».
* * *
Le lendemain matin, après douze heures de trajet, nous débarquions à
Montréal, et cette fois, au lieu de suivre mon compagnon, je me
conformai aux renseignements qu'on m'avait donnés et me fis conduire au
_Windsor-Hotel_.
C'est une sorte de palais, situé en dehors de la ville et établi sur le
_plan américain_. Il y a, en effet, en Amérique, deux genres d'hôtels
tout différents: ceux sur le _plan américain_ où, pour une somme variant
de trois à cinq dollars, on est logé, nourri et servi; et ceux sur le
_plan européen_ où l'on paye chaque chose à part et selon qu'on en use.
À peine arrivé, comme je ressortais pour voir la ville, je rencontrai le
consul marchand d'Allemagne, de Terre-Neuve. À ma vue il resta
stupéfait, et se constituant aussitôt mon guide, il me présentait à
toutes ses connaissances, leur disant que je lui étais apparu comme
l'ange Gabriel.
Sa société me rendit plus agréable encore le séjour de Montréal, car il
m'avait offert une place à sa table entre deux jeunes et jolies veuves,
qu'il accompagnait dans un voyage d'affaires.
Nous sortîmes après déjeuner. De belles rues, de beaux magasins, de
beaux monuments et nombre de femmes bien habillées, toutes choses que je
n'avais pas vues depuis longtemps, me causèrent la plus agréable
surprise.
_Montréal_ est la ville la plus considérable et la plus importante du
Canada, en attendant qu'elle devienne le centre le plus populeux et le
plus actif du nord de l'Amérique. Elle est située sur une île du
_Saint-Laurent_ au confluent de l'_Ottawa_ et renferme une population
d'environ trois cent mille âmes.
Son accroissement prodigieux en a bientôt fait une voisine redoutable à
Chicago, et il n'est pas difficile de prévoir qu'après l'achèvement du
Canadian-Pacific-Railway, Montréal écrasera sa rivale. Les premiers
Européens s'y fixèrent au milieu du seizième siècle. Il y avait alors là
un village indien appelé _Hochelaga_. La majorité des habitants est
catholique et française. Cependant, en dehors du peuple et des
boutiquiers, l'anglais se parle autant que notre langue.
Dès le jour même je fus emmené par le consul d'Allemagne chez plusieurs
négociants, et je pus me convaincre tout de suite de l'important
commerce qui se fait à Montréal. Les plus grands steamers remontent le
Saint-Laurent jusque-là et viennent s'amarrer le long des quais, qui
sont superbes. Si l'on réfléchit que Montréal est à plus de huit cents
kilomètres de la mer et que, en continuant de le remonter environ sur
une longueur de deux cents kilomètres, jusqu'au lac Ontario, le
Saint-Laurent conserve toujours une largeur minima d'un kilomètre, on
peut se faire une idée de l'immensité de ce fleuve. Quant à l'île où
s'élève Montréal, elle a environ trente kilomètres de longueur sur
quinze de largeur. La rive droite est reliée à la ville par un pont en
fer long de plus de trois kilomètres.
Tout près du Windsor-Hotel se trouve _Mount Royal_. C'est un beau parc
planté de chênes à larges feuilles et qui escalade une haute colline
d'où l'on découvre un superbe panorama de la ville et du fleuve. De
longues rues composées d'une succession d'élégants hôtels entre cour et
jardin, se prolongent très-loin vers l'extrémité ouest de l'île; en
face, on voit le bras droit du Saint-Laurent, avec le port rempli de
navires. Mais on ne peut apercevoir le bras gauche, de sorte qu'on n'a
nullement l'impression d'être dans une île.
J'avais connu, à Terre-Neuve, quelques jeunes gens de Montréal. Dès le
soir de mon arrivée je fus invité chez l'un d'eux, appartenant à une
famille des plus considérables de l'endroit et qui habite l'un de ces
jolis hôtels dont j'ai parlé. Après un très-bon dîner, nous allâmes au
théâtre, où l'on donnait un drame finissant en comédie. Me trouver dans
un vrai théâtre, quelle jouissance après dix-huit mois de ténèbres loin
d'une rampe de gaz!
Du coup, je me décidai à prolonger mon séjour dans cette aimable cité,
et, le lendemain, je fis avec deux autres jeunes gens le projet d'une
excursion dans un village indien, situé sur le Saint-Laurent, à seize
milles au-dessus de Montréal.
* * *
Nous partîmes dans la journée, et au bout d'une demi-heure le train nous
déposa sur la rive gauche du Saint-Laurent.
Là, nous montons dans un canot indien qui nous transporte sur la berge
opposée. À cet endroit, le fleuve, très-large, est parsemé d'îles
couvertes de hauts taillis. Nous avons deux milles à faire pour aborder
au point le plus rapproché de l'autre bord. Mais notre léger esquif,
poussé par de courts avirons, glisse rapidement sur l'eau.
Bientôt nous mettons le pied dans le village exclusivement indien de
_Caughnawaga_.
Sans doute, on s'attend à trouver dans les lignes qui suivent des
descriptions de huttes, de coiffures à plumes et de flèches
empoisonnées. J'aime mieux enlever tout de suite au lecteur ses
illusions, de crainte qu'il ne m'accuse ensuite d'avoir voulu capter
sournoisement son intérêt.
Il n'y a, à Caughnawaga, que des maisons de bois comme on en voit
partout dans le Canada. Elles s'alignent sans ordre des deux côtés d'une
rue unique, qui se distingue des terrains environnants par de plus
nombreuses et de plus profondes ornières. Si l'on tient à patauger
davantage, on n'a qu'à traverser la petite place qui est devant
l'église. Celle-ci élève son clocher solitaire auprès de la maison du
curé: tout le monde est catholique à Caughnawaga.
Tout le monde aussi est _Iroquois_, car aucun _Blanc_ n'a le droit de
venir se fixer là, de par la volonté du gouvernement canadien. Grâce à
cette circonstance, on trouve ici le type indien dans toute sa pureté.
Il y a de beaux hommes aux larges épaules, au nez aquilin, aux dents
brillantes, à l'oeil sombre et profond, avec des regards tantôt vifs,
tantôt mélancoliques. Ceux qui conservent encore des restes de
l'ancienne tradition portent de longs cheveux noirs et lisses, et qui
leur tombent jusque sur les épaules.
Les femmes ont le teint moins coloré que les hommes; j'en ai vu de
presque blanches et de jolies.
Après le dîner, nous sommes allés chez le grand chef, qui porte, hélas!
le nom anglais de Williams.
Il est bon de dire que l'un des deux jeunes gens avec qui j'étais, a là
une maison où il habite plusieurs jours, la semaine, en vertu de
certaines fonctions dont il est chargé par le gouvernement. Il est
respecté et consulté de tous, et il nous recevait là comme un prince au
milieu de ses vassaux.
Il m'expliqua que le village est gouverné par un grand chef et quatre
chefs inférieurs. Mais, pour tout ce qui regarde les affaires de droit,
d'une façon générale, les Indiens sont considérés comme des enfants
mineurs et placés sous la tutelle du gouvernement du Dominion.
Dès qu'elle nous vit, la femme du grand chef s'empressa de nous faire
entrer.
En dépit de sa haute dignité, Williams tient boutique d'épiceries et
autres marchandises. On entre dans le magasin et, de là, on pénètre dans
deux vastes pièces, dont la première sert de salle à manger et la
seconde de salon.
Dans l'une, je contemple avec admiration une sorte de monument, avec des
lions en sautoirs, fait de perles de toutes couleurs. Les Indiens
excellent dans ce genre de travail, et j'ai sous les yeux un véritable
chef-d'oeuvre, puisque c'est un premier prix d'une exposition que mon
ami de Montréal avait organisée dans le village.
Mais dans l'autre, oh! spectacle horrible! contre le mur, au
fond--hélas! non, ce ne sont ni chevelures scalpées, ni dépouilles
diverses de chrétiens!--un piano, et pour comble un piano carré, étale
son ventre affreux, crevant de civilisation!
Heureusement la femme du chef ne sait absolument que l'iroquois, et je
la regarde pour me consoler.
Cependant, notre présence étant signalée, la compagnie s'empresse pour
nous voir. C'est d'abord la fille du grand chef. Elle n'a que quatorze
ans, mais est déjà très-posée, très-sérieuse; une vraie _demoiselle_.
(C'est désolant; mais j'ai beau chercher, je ne puis trouver une autre
épithète qui lui convienne!) Celle-là parle anglais mieux que moi et
français presque aussi bien! Entrent plusieurs hommes: tous savent ces
deux terribles langues.
Enfin, _mademoiselle_ se met au piano et nous joue des valses que je
reconnais aussitôt pour les avoir entendues aux Bouffes ou aux
Nouveautés.
Je boudais complétement, lorsqu'on me demanda de faire, à mon tour, de
la musique. Je les contentai, et, comme on m'accablait de compliments
hyperboliques, j'en profitai pour leur demander des chansons iroquoises.
Ils en savaient!
Les uns chantèrent en choeur, les autres seuls; je les accompagnais au
hasard, m'évertuant à tirer de mon instrument les accords les plus
sauvages,--et j'y réussissais.
Je fermais les yeux, cherchant à oublier toute civilisation, et
j'écoutais avec délices la mélodie indienne se déroulant sur des mots
doux et harmonieux comme un souffle de brise à travers les lianes.
Quelques-uns ont de belles voix, et ils sont généralement tous
musiciens. La fille du chef se tirait même très-bien d'affaire sur son
clavier.
Ils voulurent absolument que je chantasse. Et, comme ils m'avaient fait
entendre des airs nationaux, j'en cherchai un de mon pays, et
j'entonnai _Au clair de la lune_! qu'ils applaudirent bruyamment. La
femme du grand chef cria _sêgo_! ce qui veut dire _bis_, et je dus
recommencer, tout comme mademoiselle Van Zandt, sa romance de _Lakmé_!
Avant notre départ, Williams nous montra quelques objets anciens assez
curieux. Mais il les conserve comme reliques de ses ancêtres, et je ne
pus réussir à rien emporter. Néanmoins, je ne sortis pas de là tout à
fait comme j'étais entré, car j'avais appris plusieurs mots iroquois.
Par exemple ceux-ci, qui peuvent donner une légère idée du langage:
_aôna_, bonsoir; _sêgo_, qui signifie à la fois bonjour, et, encore;
_ouxsa_, faites vite, dépêchez-vous; _conoronghqoua_, chérie, ma chérie.
Le lendemain matin à quatre heures, nous étions debout. Après nous être
lestés à l'anglaise, nous jetons le fusil sur l'épaule et quittons
Caughnawaga endormi. Dans la nuit calme, la brume qu'argentait la
lumière des étoiles, ne faisait que rendre plus confus les objets autour
de nous. Soudain, mes deux compagnons s'arrêtèrent. Je distinguai une
place noire qui nous barrait le passage. L'un de nous se courba, et je
vis qu'il poussait quelque chose qui semblait glisser. C'était une
pirogue indienne. Nous y entrâmes tous trois en la faisant basculer
terriblement sur l'eau sombre. Puis, d'un aviron silencieux, nous nous
mîmes à contourner des massifs épais de joncs et de roseaux.
Bientôt nous entendîmes des frémissements d'ailes, de légers caquets, le
bruit d'un plongeon. Alors on se dirigeait par là, buttant quelquefois
contre un obstacle invisible, puis on attendait, l'oreille au guet. Mais
les canards, car c'était eux que nous cherchions, se faisaient entendre
d'un autre côté et nous obligeaient à une navette perpétuelle sur le
Saint-Laurent assoupi.
Enfin, le jour commença à poindre. À mesure qu'il s'éclairait davantage,
le fleuve se faisait plus vaste autour de nous. L'aube y étalait une
lueur grise, qui donnait un reflet douteux à chaque objet. Alors nous
commençons la fusillade, tantôt sur un morceau de bois flottant, tantôt
sur des feuilles ou des paquets d'herbes entraînés à la dérive et que
nous prenons pour des palmipèdes. Cependant, à la suite d'un coup de
feu, l'objet visé a disparu. Il se montre bientôt plus près de nous et
nageant dans notre direction. Trois détonations successives, et le plomb
qui ricoche autour de lui, ne parviennent pas à l'arrêter dans sa marche
courageuse contre l'ennemi. J'entends un de mes compagnons qui dit:
C'est un _rat musqué_! Ce nom évoque aussitôt dans mon esprit mille
tableaux palpitants des _Trappeurs de l'Arkansas_. Je mets l'arme à
l'épaule comme si j'avais eu devant moi toute une tribu d'Indiens
Comanches ou Corbeaux, et je presse successivement les deux détentes.
Quand le nuage de fumée s'est dissipé, nous voyons l'héroïque animal
tout près de monter à l'abordage de notre pirogue: mais il n'avançait
plus que de la vitesse du courant. Il était tué! et le prenant par sa
queue en lame de couteau, mon compagnon l'approcha de moi pour me faire
sentir son odeur de musc.
Le jour venait de se faire complétement, comme si, d'abord incertain, il
s'était enfin, tout d'un coup, décidé à paraître.
Alors nous poussâmes d'immenses bordées sur le fleuve, tout en restant
sur la même rive. Vers dix heures, fatigués de ce manége, nous rentrons
déjeuner. Deux heures après, nous repartons, mais dans une autre
direction, et cette fois avec un Iroquois aux longs cheveux qui dirige
notre piroque.
Pour le coup, c'est plein de pittoresque.
Nous ne quittons plus le fleuve jusqu'au soir; mais ni la ruse, ni la
patience ne nous font venir à bout d'approcher les troupes nombreuses de
canards. Vers la fin de la journée, désespérant de tout succès, nous
nous mîmes à tirer à des portées invraisemblables pour nos simples
lefaucheux.
Nous débarquâmes alors dans différentes îles couvertes d'une végétation
fort touffue, et d'où mes compagnons rapportèrent quelques oiseaux qui
m'étaient inconnus.
Enfin, la nuit nous chassa du fleuve qu'elle envahissait, et je crois
que si, à dîner, on nous avait servi mon rat musqué, nous l'eussions
trouvé bon.
Malgré notre chasse infructueuse, je me félicitai sincèrement de notre
journée.
Quoi de si admirable que ce fleuve, le plus large d'Amérique, et qui, en
maint endroit, n'a que le ciel pour horizon?
J'ai été, du reste, particulièrement favorisé. Le jour de notre chasse
sous un ciel un peu pâle, le Saint-Laurent déroulait, tout unie, sa
nappe moirée de reflets blancs et bleus. Du côté des grands lacs, d'où
il sort dans toute sa majesté, on le voyait venir, divisant ses eaux
autour d'îles nombreuses, les plus éloignées ne découvrant que les
sommets cendrés de leurs arbres estompés sur le ciel. Celles qui étaient
tout près de nous et qui formaient le premier plan, contrastaient
vivement par l'éclat de leurs feuillages d'automne.
À droite, sur la rive la plus éloignée, on distinguait deux grands
couvents de «nonnes», tranquilles, au milieu des futaies. À gauche, le
village indien éparpillait ses petites maisons sur la berge nue,
semblable au filet d'un pêcheur qui sèche sur le gazon.
Il y avait dans l'atmosphère et dans l'eau des limpidités à donner le
vertige; il y avait des lointains clairs que l'oeil ne pouvait saisir;
des profondeurs diaphanes toutes remplies d'air; des ombres pleines de
couleurs vives et chaudes; il y avait quelque chose de diapré et de
rayonnant autour de tous les objets. Et le soir, à mesure que le soleil
déclinait, une ombre bleue éteignait un à un chaque rayon de lumière.
Parfois, le grand silence était troublé par une sorte de battement
sourd, dont les vibrations tremblaient sur l'eau autour de nous. Et tout
à coup on voyait apparaître, bien loin, les deux cheminées noires d'un
vapeur. Elles s'allongeaient dans le ciel, et bientôt surgissait sur le
fleuve le navire lui-même, avec ses deux grandes roues qui mettaient en
fuite des troupes de canards. Il s'arrêtait à un embarcadère, sur la
rive opposée à Caughnawaga, et attendait les voyageurs du train qui
préféraient descendre en bateau jusqu'à Montréal.
C'est à cet endroit que nous devions le prendre, le lendemain matin,
pour franchir les dangereux rapides de Lachine.
Ce jour-là, quand nous quittâmes les toits hospitaliers des Iroquois, le
Saint-Laurent était bien différent de ce que je l'avais vu la veille! Un
vent de tempête y soufflait, et les eaux claires et vertes comme celles
de l'Océan, malgré la pluie torrentielle de la nuit, se jetaient d'une
vague à l'autre notre frêle esquif. Nous allions à la voile, en dépit de
l'eau qui embarquait de temps en temps et nous avertissait de notre
imprudence. Mais nous avions peur de manquer le départ du steamer.
Ce fut au contraire lui qui nous fit attendre, et j'en profitai pour
faire connaissance avec le village de _Lachine_, où nous étions. Il est
en grande partie composé d'habitations de plaisance, et de Montréal, on
s'y rend pour passer les mois d'été et se baigner dans le Saint-Laurent.
En revenant en bateau, nous nous proposions de franchir les fameux
rapides de Lachine, les plus redoutables du fleuve. Nous étions presque
seuls à bord, et, de l'étage supérieur du pont, à l'avant, nous voyions,
immédiatement au-dessous de nous, les deux pilotes à la barre. Ce sont
des Indiens qui remplissent ces fonctions dans la traversée de ces
passages difficiles.
Nous partons, et bientôt après nous voyons le fleuve qui descend,
rapide, en roulant des flots d'écume. En cet endroit il est coupé,
suivant des directions tout à fait opposées, par des bancs de rochers
qui font comme d'énormes barrages naturels.
Dans les creux, formant une sorte de chenal tourmenté, les eaux se
rencontrent furieusement, venant de toutes les directions, et
rejaillissent en gerbes, si haut, que nous en sommes aspergés. C'est là
que nos pilotes précipitent notre fragile navire, hardiment.
Parfois, lancés comme une flèche, l'arrière presque tout entier sorti de
l'eau, nous voyons soudain devant nous se dresser quelque gigantesque
assise de rocher. Le chenal, arrêté tout à coup, tourne brusquement,
rempli du vacarme de l'eau qui tourbillonne. Il semble que tout est
fini; que rien ne peut plus nous sauver de la catastrophe. Déjà l'eau
qui déferle de la muraille nous éclabousse à la figure, lorsque,
obéissant soudain à l'impulsion du gouvernail, notre navire bondit sur
le flanc et s'engouffre dans le canal débordant d'écume.
À peine est-on sorti de ce chaos, on débouche dans le _lac Georges_, où
le fleuve, écartant ses rives, reprend aussitôt son cours paisible.
Puis on passe sous le _pont Victoria_, l'orgueil de Montréal. Il a deux
milles de longueur; il est en fer; vingt-quatre assises de pierre le
supportent. Enfin on débarque dans un canal par où ces mêmes steamers
qui font la navigation fluviale remontent le Saint-Laurent; car on ne
peut franchir les rapides qu'à la descente.
J'éprouvais à revoir Montréal une véritable joie, et, ce qui est bien
rare, je n'eus pas à revenir sur les impressions de mon premier séjour.
Le lendemain, je parcourus tous les quartiers de la ville que je n'avais
pas vus. Si je pouvais dire le nombre d'édifices religieux que je
rencontrai sur mon chemin, on ne serait pas seulement surpris; pour sûr
on ne me croirait pas.
Montréal est bien véritablement la ville des églises. Le culte le plus
magnifiquement représenté est le catholique. Entre toutes les autres,
_Notre-Dame_ (la «_French Cathedral_»), l'église des _Jésuites_ et celle
de _Notre-Dame de Lourdes_ témoignent par leur intérieur somptueux de la
richesse et de la puissance des catholiques canadiens-français. Ce qu'il
y a de couvents est incalculable. La moitié de la ville et des
alentours appartient à des congrégations. De Caughnawaga, on voit sur la
rive opposée deux superbes couvents de «nonnes». Avant de passer le pont
Victoria, on en aperçoit un autre, suspendu aux flancs du Mont-Royal, de
l'autre côté du Parc, et dont les flèches et les pavillons se détachent
dans le ciel, en magnifique silhouette. Après le pont, et pour se rendre
au débarcadère, on longe une île couverte de beaux arbres, encore la
propriété d'un autre couvent. Enfin, de l'hôtel _Windsor_, qui est
pourtant tout à fait en dehors du centre de la ville, je voyais de ma
fenêtre, au second étage seulement, seize clochers. Aussi est-ce un
dicton à Montréal qu'on n'y peut jeter un caillou sans briser un vitrail
d'église.
Je revins aussi admirer le port, où allait bientôt cesser toute
animation. En effet, il fait très-froid au Canada, et l'hiver y commence
de bonne heure. Généralement, le commerce est interrompu à partir de
novembre. Car malgré son immensité, le Saint-Laurent gèle, et même si
fort, que l'on a pu établir sur la glace un chemin de fer le traversant,
en dessous du pont Victoria!
Il en résulte que beaucoup d'ouvriers restent sans travail. On les
emploie alors à une véritable exploitation sur le fleuve. La glace,
épaisse de deux ou trois pieds, est débitée en blocs semblables à des
pierres de taille, et dans l'hiver de 1882-1883, on s'en est servi pour
bâtir un superbe palais, dont on peut voir des photographies, et où l'on
a dansé, sur des patins, un bal magnifique.
J'appris tous ces détails curieux le soir à dîner, chez mes amis de
_Dorchester street_. Le jour suivant je devais partir pour _Toronto_ et
le _Niagara_.